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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1884

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Chronique n° 1247
31 mars 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

La vérité peut échapper quelquefois dans un mot. Un député morose et frondeur, républicain de profession, disait récemment qu’à l’heure présente, sous le règne de la république, on ne fait rien de bon parce qu’on manque de méthode. C’est possible, on s’en douterait presque à voir de quelle façon marchent tous ces débats, ces travaux de parlement, ces lois, ces enquêtes qui vont au hasard, qui se déroulent à travers les contradictions et les incohérences pour n’aboutir qu’à de médiocres résultats. Ce n’est point d’aujourd’hui sans doute que le mal existe, il s’est déclaré il y a quelques années déjà; depuis le commencement de la session, il faut convenir qu’il est en progrès, en pleine recrudescence, que gouvernement et parlement semblent n’avoir d’autre souci que d’ajouter à la confusion avec leurs projets décousus et leurs œuvres sans autorité comme sans avenir. On ne fait rien de bon parce qu’on manque de méthode, et on manque de méthode parce qu’on n’a plus vraiment le sentiment juste des conditions de la politique, parce qu’on croit qu’il suffit de mettre partout les passions, les préjugés de parti, parce qu’on se figure qu’avec toutes les idées de désordre et d’anarchie qui ont traîné dans ce siècle, qu’une majorité vulgaire a ramassées pour son usage, on peut faire un ordre quelconque.

Oui, certes, on manque de méthode, — et on manque aussi de bon sens, de prévoyance, de raison politique, de lumières, même assez souvent d’esprit; bref, on manque à peu près de tout ce qui serait nécessaire pour créer une situation où un pays pourrait se reposer avec quelque confiance. Quel est l’unique et inévitable résultat de ce genre de politique, qui, jusqu’ici, n’a pas de nom dans l’histoire? On n’arrive qu’à ébranler tout ce qu’on touche, à compromettre le régime même qu’on se flatte de servir, et si les maîtres, les dominateurs du jour ne s’aperçoivent pas que tout est en déclin autour d’eux, que la lassitude et le dégoût se répandent de toutes parts, que la France commence à devenir singulièrement sceptique, s’ils ne voient pas cela, c’est qu’ils ont sur les yeux l’épais bandeau qui a si souvent aveuglé les majorités ignorantes et infatuées sous tous les régimes. Il n’y a pas à se payer de mots et de banalités. Que les hommes qui gardent encore assez de liberté d’esprit et une certaine indépendance de raison se posent sincèrement, froidement, sans parti-pris, cette simple question : Si ceux qui disposent de tout aujourd’hui en France se proposaient de ruiner définitivement le régime qu’ils sont chargés de représenter et de gouverner, que feraient-ils de plus? Au premier abord, à ce qu’il semble rait, la plus vive préoccupation d’une politique sérieuse devrait être d’éviter tout ce qui peut semer le trouble ou l’inquiétude, de dégager les réformes ou ce qu’on appelle les réformes de tout ce qu’elles pourraient avoir d’agressif et d’offensant, de rallier les incertains et les neutres qui sont toujours nombreux dans un pays fatigué de révolutions. C’est précisément tout le contraire qu’on fait depuis quelques années. Quel est l’intérêt moral ou matériel qui n’ait pas été, qui ne soit pas encore menacé? On dirait qu’il y a une sorte d’émulation bizarre pour fatiguer et tourmenter tous ceux qui ne demanderaient que le repos, pour faire des ennemis à la république dans toutes les parties de la population française.

Certes, tous les Français qui restent attachés à leurs croyances, à leur culte n’étaient pas nécessairement des ennemis irréconciliables du régime nouveau; ils n’étaient pas difficiles à satisfaire, il n’y avait qu’à les laisser tranquilles : on a trouvé le moyen de leur montrer qu’ils n’auraient jamais la paix, que la république, c’était la persécution religieuse, et, à l’heure où nous sommes encore, on ne laisse échapper aucune occasion d’envenimer, de poursuivre cette triste querelle qu’on prétend couronner par la séparation de l’état et de l’église à la façon de M. Paul Bert. Si la république, à son début, avait trouvé des adhérens nombreux, c’était surtout dans les classes actives qui vivent du négoce, de l’industrie, du commerce, de toutes les entreprises. Qu’on interroge aujourd’hui ces classes : elles cachent à peine leur découragement, elles se sentent atteintes par la diminution du travail, par les conditions précaires de l’industrie, par les systèmes socialistes, par les syndicats indéfinis qui organisent la guerre des ouvriers contre les patrons. S’agit-il des finances publiques, du budget, on a tellement outré les dépenses utiles ou inutiles, les augmentations de traitemens, les dotations, les pensions dans des intérêts de parti, qu’on est maintenant réduit à se demander s’il faudra pas infliger aux contribuables de nouvelles charges, et, pour mieux encourager le crédit, on menace les rentiers comme les propriétaires. Est-il question des lois militaires, on a toute sorte d’inventions réformatrices qui ne peuvent qu’inquiéter à la fois et l’armée et la société civile, de sorte que, tout compte fait, on ne voit pas bien aujourd’hui en France une classe, une force sociale qui ne soit point menacée.

Ce sont, dira-t-on, les partis extrêmes, les radicaux qui ont ces imaginations, qui font tout le mal avec leurs projets et leurs programmes agitateurs, La chambre ne vote pas tout ce qu’on lui propose. Le gouvernement résiste tant qu’il peut et défend de son mieux les dernières garanties d’un ordre régulier. Le gouvernement, nous le voulons bien, ne rend pas toujours les armes du premier coup. Il n’est pas sans prévoir, par exemple, le danger d’imposer la rente ou de surcharger les contribuables à la veille des élections, et il se rattache provisoirement au système des économies dans le budget. Il a peut-être contribué pour sa part à empêcher la compassion de l’enquête industrielle d’envoyer à Anzin une délégation qui aurait été fort embarrassée de son rôle. Il n’est pas non plus, que nous sachions, partisan de la séparation de l’état et de l’église et il fait ses réserves sur les lois militaires par trop radicales, qu’on propose comme des réformes. Oui, sans doute, le gouvernement a l’air de résister jusqu’à un certain point; puis, lorsqu’il se sent un peu trop pressé, il cède à demi, quelquefois complètement, de peur de se brouiller avec la chambre, qui se laisse entraîner à son tour, faute de se sentir dirigée. C’est ce qu’on peut appeler le système des résistances et des complicités intermittentes. Ili en résulte justement cette situation décousue et incohérente, où l’on n’a, en définitive, ni la méthode sommaire de la violence qui pousse tout à l’extrême, ni la méthode de la politique éclairée et modératrice qui oppose résolument la raison, l’équité, l’intérêt public à toutes les entreprises.

C’est l’équivoque en tout, et le danger de l’équivoque est particulièrement évident quand il s’agit de ces affaires militaires qui étaient discutées hier encore à la chambre des députés, à propos d’une loi sur l’avancement, qui vont reparaître demain au Palais-Bourbon à propos d’une loi nouvelle de recrutement. Que va-t-on faire avec ces lois qui ont la prétention de tout réformer et qui ne réforment rien? Il faut voir la vérité telle qu’elle est. Depuis plus de dix ans, sans parler de la reconstitution du matériel de guerre et de la construction des forteresses, on demande à la France près de 600 millions par an pour avoir une armée qu’on veut, dit-on, réorganiser aujourd’hui. Si l’on veut avoir réellement une armée, il n’y a point certes, à reculer un instant devant ce qu’elle peut coûter; mais il faut accepter les conditions d’une vraie réorganisation conforme aux intérêts de la France, inspirée par des raisons militaires. Si l’on ne veut avoir qu’une vaste garde nationale, une sorte de levée en masse qui, au jour d’une guerre, n’aura ni la cohésion, ni la force des traditions, ni le lien de l’esprit militaire, franchement, ce n’est pas la peine d’imposer au pays une charge annuelle de 600 millions pour lui laisser l’illusion d’une armée qu’il n’aura pas. C’est là toute la question que soulèvent les nouveaux projets.

Cette loi nouvelle de recrutement qu’on éprouve le besoin de se donner, qui propose tout simplement de réduire le service militaire à trois ans, de supprimer le volontariat d’un an, d’enrôler sans distinction, pour la même durée de temps, la jeunesse française tout entière, que peut-elle produire ? Elle ne préparerait sûrement pas une véritable armée, et elle commencerait, sous prétexte de démocratisation universelle, par jeter la perturbation dans la société civile en enlevant pour trois ans à ses études toute la jeunesse destinée aux professions libérales et scientifiques. Il est vrai que M. Paul Bert, qui est un homme à tout faire et même à tout défaire, qui travaille pour l’armée comme pour les instituteurs primaires, trouve un avantage dans l’obligation universelle et sans distinction. Il voit là, comme il le dit dans son brillant langage, un moyen de vexer le bourgeois égoïste, les mères aristocrates qui dorlotent leurs enfans mignons, les séminaristes, et de donner une satisfaction ou un divertissement au peuple. A la bonne heure! voilà des raisons sérieuses, toutes militaires, vraiment politiques ! — Quant à la loi sur l’avancement qui vient d’être votée au pas de course, mais qui n’est point heureusement au bout des épreuves parlementaires, il est fort à craindre qu’elle ne trouble sans profit et sans compensation toute l’économie de la simple et forte loi de 1832 et de l’ordonnance de 1838 qui en est la savante application. Elle a la prétention de changer, de réformer, dans quelques-unes de ses conditions essentielles, l’ancien système, elle ne précise certainement pas un système bien nouveau. Elle ne crée peut-être qu’une incertitude de plus dans des affaires où la fixité de direction et l’esprit de suite sont la première garantie du succès. Ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’on sacrifie à la chimère du jour, à ce qu’on appelle l’unité d’origine pour les officiers, à l’égalité par le développement croissant d’une certaine instruction, par le passage dans les écoles de tous les candidats à l’épaulette. M. le ministre de la guerre lui-même ne l’a pas caché ; il a dit qu’à l’avenir « nul ne pourra être nommé officier en France s’il n’a satisfait à des examens et s’il n’est sorti d’une école. » Sur quoi un député s’est hâté de s’écrier que ce ne serait pas trop tôt ! C’est là, précisément, la question, qui n’est pas résolue par une interruption. Qu’on veuille développer l’instruction dans l’armée, stimuler les goûts studieux parmi les officiers, atténuer les antagonismes, les froissemens qui pouvaient naître de la diversité des origines, instituer des conditions d’aptitude pour l’avancement, rien de mieux sans doute. C’est une réforme qui n’a pas attendu les novateurs d’aujourd’hui pour se réaliser par degrés dans notre armée, où le goût du travail s’est singulièrement développé depuis douze ans; mais c’est une singulière erreur de croire que cette instruction qu’on veut justement répandre suffit à tout.

On disait que, si la France a éprouvé de cruels revers, c’est parce que l’ignorance était dans notre armée, parce que les officiers n’avaient pas la même origine, parce que les uns sortaient de Saint-Cyr et les autres sortaient du rang. Les causes de nos désastres sont malheureusement plus profondes, plus multiples et elles sont peut-être à peine de l’ordre militaire. L’illusion est de se figurer aujourd’hui que l’unité d’origine, le passage par les écoles, sont le remède à tout. Le danger est de commencer par supprimer toute une classe militaire, ce qu’on a appelé jusqu’ici les officiers sortant du rang. Ces officiers pouvaient n’être pas toujours brillans et n’avoir qu’une instruction modeste ; ils avaient la solidité, le dévoûment au métier, la connaissance du soldat, ils étaient des instrumens précieux au jour de l’action. Et qu’on remarque bien que par ces conditions nouvelles combinées avec le service de trois ans on rend à peu près impossible la constitution des cadres de sous-officiers. La vérité est qu’on sacrifie tout aujourd’hui à un faux idéal de démocratie aussi périlleux pour l’armée que pour l’éducation morale et intellectuelle de la France.

La vie moderne est pleine de mobilités, de confusions et de contradictions. Les lois changent, les mœurs se transforment, les générations se succèdent, et, s’il est des momens où cette société française, éprouvée par les révolutions, retrouve comme la conscience émue d’elle-même, c’est lorsqu’elle perd un de ces hommes qui étaient pour elle une tradition vivante et respectée. Nous venons d’ensevelir, en conduisant M. Mignet au tombeau, un de ces hommes qui sont les derniers demeurans d’un autre âge, dont la mort est un événement parce qu’ils représentaient et emportent avec eux tout un passé.

Combien en est-il aujourd’hui qui datent de l’autre siècle, qui puissent parler du premier empire comme d’une époque qu’ils ont connue, qui aient été les témoins de la restauration et de tous les régimes qui ont suivi ? Ils commencent à être peu nombreux ces contemporains de toutes les révolutions. Ceux-là sont plus rares encore qui ont gardé, à travers tout, la sérénité de l’esprit, la fidélité des souvenirs, l’unité et la dignité de la vie dans le travail. M. Mignet était un de ces privilégiés. Il était né à la fin de l’autre siècle, au temps du directoire, en 1796. Il avait vu les grandeurs guerrières et les désastres de l’empire. Jeune encore, mais rapidement mûri par l’étude, sous la restauration il s’était trouvé prêt pour toutes les généreuses recherches de l’esprit comme pour toutes les luttes. Débarqué à Paris en 1821, il était bientôt avec M. Thiers, son jeune compagnon de l’école d’Aix, un des représentans de ces générations nouvelles qui se formaient à la vie publique, qui se promettaient l’avenir. C’était un jeune libéral prenant sa place par le talent dans toutes les mêlées de la politique} mais déjà, à côté du polémiste qui s’était essayé dans les journaux du temps, qui allait faire sa dernière campagne au National, en 1830, on pouvait distinguer l’esprit sérieux et réfléchi qui se plaisait aux savantes études, qui avait le goût et la vocation de l’histoire. La révolution de juillet, en comblant ses vœux, avait fixé son choix et la direction de sa vie. Le gouvernement nouveau, en l’appelant au poste de directeur des archives, avait trouvé l’homme pour la place; il lui avait ouvert sa vraie carrière, cette voie où M. Mignet avait fait ses premiers pas par son Essai sur les Institutions de saint Louis, par son lumineux Précis sur la révolution française, et où il n’a cessé depuis de déployer ses facultés supérieures en racontant tour à tour les négociations de la succession d’Espagne, les rivalités de François Ier et de Charles-Quint, la destinée tragique de Marie Stuart, les mystérieuses aventures d’un Antonio Ferez.

M. Mignet a son originalité et sa place dans l’élite des historiens du temps, à côté des Thierry, des Guizot, des Thiers. Il ne raconte pas et il ne comprend pas l’histoire comme eux. Il a son genre à lui, l’art de condenser les faits, de saisir la philosophie des événemens, de tracer des tableaux ordonnés et précis, —un art mêlé de sagacité, de sobriété et d’éloquence. L’Introduction aux négociations relatives à la succession d’Espagne est assurément une œuvre de maître, Les Notices, qu’il a été conduit à écrire lorsqu’il est devenu secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, sont les épisodes d’une histoire multiple des idées, des révolutions et des hommes. L’impartialité s’allie dans ces pages à une rare faculté de généralisation. Par sa vie comme par ses goûts, M. Mignet est avant tout un historien : c’est son originalité. Il n’était point un politique, ou il ne l’a été qu’en passant. Il a été à peine un fonctionnaire dans cette direction des archives pour laquelle il semblait fait, qu’il occupait pendant la durée de la monarchie de juillet et que les républicains de 1868 se hâtaient de lui enlever, — comme ils se hâtaient du reste de révoquer ce dangereux bibliothécaire du ministère de l’intérieur, Alfred de Musset! M. Mignet ne se troublait pas ou ne s’offensait pas de cette brutalité, il laissait passer les événemens. Depuis longtemps, il mettait pour ainsi dire toute sa politique en M. Thiers, avec qui il est resté toujours d’intelligence, comme il l’avait été aux jours de sa jeunesse, et l’amitié intime, invariable de ces deux hommes, accoutumés à ne se rien cacher, est certes un des épisodes les plus curieux, les plus attachans du siècle. Ces deux noms sont désormais inséparables. M. Mignet laissait à son brillant ami les rôles éclatans, les luttes publiques; il s’associait à sa gloire sans en être éclipsé. Il se contentait pour lui de rester un conseiller discret et souvent écouté, un ami toujours dévoué, satisfait d’une vie de retraite et d’étude qui convenait à la modération de ses désirs. Il se plaisait dans cette existence qu’il s’était faite, travaillant sans cesse, s’intéressant à tout, gardant jusqu’au bout une gravité séduisante, une grâce qui n’excluait pas la fermeté, offrant ce spectacle rare d’un homme à l’âme fi ère et tranquille, à la raison droite, qui ne demandait à la vie que ce qu’elle pouvait donner. L’écrivain était supérieur, l’homme était un sage. Chose à remarquer, M, Mignet, sans être insensible aux marques de distinction ou de déférence qui étaient venues au-devant de lui quelquefois, n’avait jamais cherché le bruit ni les honneurs; il avait, en vieillissant, conquis le respect par son caractère autant que par ses ouvrages, et le jour où il s’est éteint, sa mort a été ressentie comme un deuil pour la société française. Il a été entouré d’hommages.

Il les méritait et nous ne voudrions ajouter qu’un mot sur ces funérailles d’hier, où une particularité a paru offensante pour le sentiment public. M. Mignet, sans l’avoir demandé, avait été fait grand-croix de la Légion d’honneur; il était membre du conseil de l’ordre, qui était, dignement représenté. Des troupes ont été mises sur pied, elles ont entouré la maison; puis, au moment où le triste cortège s’est acheminé vers l’église voisine, elles ont disparu. Elles avaient apparemment rempli tout leur rôle. C’est l’ordonnance, dit-on, c’est le règlement nouveau, imaginé pour sauvegarder la liberté de conscience des soldats, l’indépendance de l’état laïque. On a eu là une belle invention et il a fallu une circonstance semblable pour montrer d’une façon plus saisissante ce qu’il y a de choquant dans ces nouveautés ! Il se peut que, dans d’autres temps, on ait dépassé la mesure en interdisant à des soldats de suivre un enterrement civil ; aujourd’hui on ne leur permet pas de suivre un enterrement religieux, comme si la liberté de conscience était en jeu dans un service commandé, — comme si des soldats allaient faire un acte de foi religieuse en accompagnant un mort dans une église! Il faudrait être conséquent. Si nous en sommes venus à ce point que, pour plaire à l’esprit de radicalisme, on veuille mesurer les honneurs funèbres à ceux qui ont conquis la considération publique, qu’on aille jusqu’au bout, qu’on supprime ces honneurs. Si l’on veut continuer à rendre des hommages à ceux qui les ont mérités, qu’on aille encore jusqu’au bout en les honorant comme ils ont voulu être honorés. Qu’on cesse dans tous les cas d’offrir ce spectacle blessant de soldats paraissant devant une porte, jouant quelques airs de musique et se retirant aussitôt du cortège d’un homme de bien qui a été l’honneur du pays. Qu’on s’abstienne de ce simulacre qui ne vaut peut-être pas mieux pour le bon esprit de l’armée que pour la décence publique. La mort a beau faire son œuvre et enlever les princes comme les autres hommes, les affaires des peuples suivent leur cours. Tandis que le plus jeune fils de la reine Victoria, le duc d’Albany, vient de mourir subitement à Cannes, où il était en partie de plaisir, l’Angleterre reste dans des conditions passablement laborieuses qui se compliquent d’une maladie du premier ministre et peut-être même de divisions dans le conseil. Le fait est que, pour le moment, l’Angleterre n’a que le choix des difficultés et semble passer par une phase critique. D’un côté, les affaires d’Egypte pèsent plus que jamais de tout leur poids sur elle et sont loin de suivre une marche satisfaisante. Le général Graham n’a eu que quelques succès chèrement achetés, et au lieu de poursuivre une campagne qui a déjà éprouvé ses soldats, qui pouvait devenir fatale, il paraît avoir reçu l’ordre de se replier sur Souakim, peut-être même d’abandonner la ville de la Mer-Rouge, de ramener sa petite armée dans la Basse-Egypte. Le général Gordon est resté à Khartoum sans qu’on sache exactement ce qu’il est devenu, s’il est libre ou captif, s’il n’a pas été réduit à livrer la ville aux bandes du mahdi. Du grand effort qui a été tenté pour relever l’ascendant anglais, pour rétablir un certain ordre dans ces régions troublées du Soudan, il ne reste à peu près rien, et le cabinet de Londres ne semble pas lui-même être parfaitement d’accord sur des résolutions nouvelles, sur la manière de sortir d’une situation qui devient de plus en plus critique. D’un autre côté, la réforme électorale qui a été proposée au parlement, qui passe en ce moment par l’épreuve d’une seconde lecture, rencontre une assez vive opposition qui peut en rendre le succès difficile. C’est à ce moment que le chef du cabinet, M. Gladstone, est tombé malade; il est du moins assez atteint dans sa santé pour être condamné à un repos temporaire. M. Gladstone est, de plus, d’un âge avancé qui peut ne plus lui laisser toutes ses forces pour soutenir les luttes épuisantes du parlement. Or M. Gladstone, c’est l’âme du cabinet libéral, c’est l’autorité et la force du gouvernement de Londres aujourd’hui. Lui absent, son lieutenant, lord Hartington, peut sans doute diriger honorablement les débats de la chambre des communes; mais ce n’est plus M. Gladstone conduisant ou ramenant sa majorité.

Est-ce l’effet de la maladie du premier ministre? Est-ce la suite des mécomptes qu’on a éprouvés dans les affaires égyptiennes? Toujours est-il que le ministère paraît un peu ébranlé et que l’opinion, sans lui être encore décidément défavorable, semble se refroidir pour lui. Depuis quelque temps, il y a eu quelques élections qui ont été presque toutes au profit des tories, au désavantage des libéraux, et un des signes les plus expressifs de cet ébranlement de l’opinion est peut-être l’élection récente d’un conservateur à la place du dernier speaker de la chambre des communes, sir Henry Brand. La faiblesse du ministère libéral a été sa politique extérieure, qui n’a eu jusqu’ici rien de flatteur pour l’orgueil britannique et qui, même à l’heure qu’il est, semble assez flottante pour ne rassurer personne en Angleterre.

Le grand prépotent d’Allemagne qui manie avec tant de force et de dextérité tous les intérêts de l’Europe, qui fait et défait à son gré les alliances, ne laisse pas cependant d’avoir dans la vie ordinaire ses embarras et ses ennuis. Quoi donc! ne s’est-il pas fait récemment une querelle avec les États-Unis? La chambre des représentans de Washington a eu l’idée un peu singulière de voter une adresse de condoléance au parlement allemand au sujet de la mort d’un des chefs du parti progressiste, M. Edouard Lasker, qui est allé s’éteindre il y a quelques mois aux États-Unis. Les Américains, peu au courant de l’étiquette, et croyant choisir le personnage qui pouvait être l’intermédiaire le plus naturel entre les deux parlemens, ont envoyé leur adresse à M. de Bismarck lui-même. Malheureusement le chancelier, qui n’a pas gardé un bon souvenir de l’opposition de M. Lasker, n’a pas pris l’envoi en belle humeur et s’est fâché d’être pris pour un « facteur de la poste ; » il a renvoyé l’adresse d’un ton un peu cassant, assez dédaigneux, en laissant comprendre plus ou moins que la chambre des représentans de Washington n’avait qu’à se mêler de ce qui la regardait, sans se mêler des affaires parlementaires de l’Allemagne, et surtout sans le charger d’une mission pour laquelle il n’était pas fait. L’envoyé allemand à Washington a été chargé de communiquer cette réponse. Les Américains, à leur tour, ont trouvé le procédé un peu leste et ne l’ont pas caché. Ils ont ressenti l’injure à laquelle ils s’étaient, à vrai dire, un peu exposés en prenant parti, dans leur adresse, pour les opinions politiques de M. Lasker. L’incident assez médiocre et bizarre par lui-même était en train de s’aggraver. Fort heureusement on s’est arrêté à propos. M. de Bismarck s’est appliqué à panser quelque peu la blessure qu’il avait faite à l’amour-propre yankee. La chambre américaine a déclaré qu’elle n’avait à s’occuper ni des rapports des pouvoirs publics en Allemagne, ni des accidens auxquels avait pu être soumise la transmission de son adresse. Il y a eu à Washington, entre le ministre d’Allemagne et le secrétaire d’état, une conversation qui peut passer pour une plaisante comédie d’explications évasives. La querelle n’ira pas sans doute plus loin, elle s’apaisera d’elle-même; elle n’est pas faite, dans tous les cas, pour mettre une grande cordialité dans les rapports du chancelier avec les États-Unis, surtout avec le représentant du gouvernement de Washington, dont le séjour à Berlin devient assez difficile. C’est, après tout, une petite tempête diplomatique; mais il y a aujourd’hui pour M. de Bismarck des affaires intérieures plus sérieuses, une sorte d’événement parlementaire qui peut devenir gênant, qui peut du moins prendre une certaine importance.

Lorsqu’il y a quelques années, M. de Bismarck a commencé son évolution conservatrice, le parti national-libéral, qui s’était d’abord rallié à sa politique victorieuse, s’est scindé en deux fractions, dont l’une, conduite par M. de Bennigsen, a continué à suivre, bon gré mal gré, le chancelier, tandis que l’autre a pris une attitude complètement indépendante. Ces sécessionistes, d’abord assez inactifs, viennent de se réunir aux progressistes, et forment aujourd’hui, avec ceux-ci, un nouveau groupe parlementaire qui s’appelle le parti libéral allemand. Ce parti reconstitué déjà est de plus de cent membres. M. de Bismarck n’en est pas â compter ses adversaires ni même à les ménager. Il est homme à tenir tête aux nouveaux libéraux comme aux catholiques du centre en les dominant ou en se servant au besoin des uns et des autres. La situation n’est pas moins difficile, et le chancelier en a sans doute lui-même jugé ainsi puisqu’il vient de reparaître brusquement à Berlin et de faire â l’improviste sa rentrée dans Je parlement, où il a déjà prononcé deux ou trois discours. Avant d’en venir aux projets de socialisme d’état auxquels le chancelier s’attache plus que jamais, le parlement avait à voter ces jours derniers la prolongation des mesures exceptionnelles adoptées, il y a quelques années, contre les menées démagogiques et révolutionnaires. M. de Bismarck, en bon prince, veut bien, comme il le dit, « faire dans l’intérêt des ouvriers tout ce qu’an gouvernement éclairé et chrétien est susceptible d’accomplir; » mais il entend toujours commencer par « réprimer les excès. » Or sur ces deux points il rencontre une opposition également vive. Il a eu beau payer de sa personne, parler suivant son habitude le langage du victorieux, réclamer impérieusement le vote de sa loi de sûreté, il n’a réussi à convaincre ni les libéraux, qui aiment peu les mesures exceptionnelles, ni les catholiques du centre, qui, avant de lui donner leur voie, attendent son dernier mot dans les affaires religieuses. La question a été renvoyée provisoirement à une commission spéciale ; elle reste en suspens par un vote qui met en échec l’autorité du chancelier.

Ce qu’il y a de grave, c’est que, dans ces débats qui viennent d’inaugurer la session nouvelle du Reichstag, ce n’est pas M. de Bismarck qui est seul en jeu. Il n’est que l’interprète de l’empereur Guillaume, qui intervient à son tour dans le conflit. A la réception récente des présidens des diverses assemblées qui étaient venus lui porter leurs complimens pour le quatre-vingt-septième anniversaire de sa naissance, le vieil empereur n’a point hésité à relever vertement les derniers incidens parlementaires. Il n’a pas caché que le début de la session du Reichstag lui avait été désagréable, qu’il avait été péniblement surpris de l’accueil fait à la loi de sûreté. Il n’a pas même craint d’ajouter que si on refusait à son gouvernement les moyens de réprimer les excès socialistes, il considérerait le vote du Reichstag comme une manifestation dirigée contre sa personne et il a couronné sa mercuriale en disant d’un ton assez rude : « Tâchez donc que tout finisse le mieux possible! » Nul doute que la semonce impériale n’ait quelque influence sur le parlement et n’aide le chancelier dans ses luttes contre l’opposition. La loi de sureté finira probablement par être volée, M. de Bismarck aura certainement plus de peine à faire passer son socialisme d’état, et c’est ainsi que l’homme le plus puissant ne fait pas toujours tout ce qu’il veut, pas plus qu’il n’est à l’abri des petits ennuis diplomatiques.

Les Italiens ont, eux aussi, aujourd’hui leurs crises, leurs affaires délicates et même leurs deuils publics. Ils ont tout d’abord une crise ministérielle qui est née moins d’un vote hostile du parlement que d’une situation compliquée de beaucoup d’antagonismes, de conflits personnels, de discussions intimes. Depuis quelque temps déjà, le ministre de l’instruction publique, M. Baccelli, était vivement combattu à l’occasion d’une réforme universitaire qui a été l’objet de discussions laborieuses. Quelques autres ministres rencontraient dans le parlement une certaine animosité ou une certaine défiance qui créait plus d’une difficulté. Lorsqu’il y a peu de jours, le président de la chambre, M. Farini, froissé dans sa susceptibilité par quelques manifestations peu mesurées, a cru devoir donner sa démission, le ministère a eu son candidat, qui a été élu à la place de M. Farini; mais il s’est trouvé dans l’urne plus de cinquante bulletins blancs qui avaient été probablement déposés par des membres de la majorité et qui, sans être un témoignage d’hostilité déclarée, pouvaient révéler une intention de réserve à l’égard du cabinet. C’est ce qui a décidé cette crise qui se préparait, qui se déroule laborieusement depuis quelques jours et dont le dénoûment, à vrai dire, est fixé d’avance. C’est, en effet, le président du conseil, M. Depretis, qui est resté chargé de reconstituer le ministère.

M. Depretis n’est certes ni un Bismarck, ni même un Gladstone. Il est assez âgé et de plus passablement goutteux; mais c’est un vieux Piémontais solide, sensé, avisé, qui a su depuis bien des années s’établir aux affaires et qui, après la disparition des anciens chefs parlementaires de l’Italie, est resté un premier ministre presque indispensable. Il était d’autant plus désigné aujourd’hui que, dans le moment même où a éclaté cette crise nouvelle, l’Italie perdait un homme qui, seul peut-être, aurait pu disputer le pouvoir au président du conseil, M. Quintino Sella, à qui le parlement de Rome a rendu des hommages publics comme au mort le plus illustre. M. Sella était, lui aussi, un Piémontais de forte race, instruit, doué de sens pratique et d’une vigoureuse volonté. Ce n’était pas un politique aux idées élevées et il n’avait témoigné que de médiocres sympathies pour la France dans des momens difficiles; mais il avait rendu à son pays les plus éminens services en contribuant plus que tout autre à la réorganisation des finances italiennes, en acceptant imperturbablement la responsabilité des impôts les plus impopulaires. C’était son titre. Il n’avait pas l’éloquence de M. Minghetti ; il avait été cependant choisi dans ces derniers temps comme le chef de la droite, réduite aujourd’hui à n’être plus qu’une opposition, et au fond il avait des opinions qui ne différaient, pas beaucoup de celles de M. Depretis, qui auraient pu faciliter son retour au pouvoir, même peut-être avec le parlement tel qu’il est. M. Sella disparu, M. Depretis pouvait seul recomposer un cabinet, et il le refait sans doute à sa manière. Il n’ira pas jusqu’à la gauche avancée, qui a essayé de se reconstituer depuis quelque temps, qui compte dans ses rangs M. Cairoli, M. Crispi, M. Nicotera, M. Zanardelli, réconciliés par des mésaventures communes; il ne reviendra pas non plus jusqu’à la droite, jusqu’à M. Minghetti, qui lui a pourtant prêté plus d’une fois son appui. Il restera sur le terrain qu’il a choisi, où il s’est établi, louvoyant entre les opinions, ralliant le plus possible les hommes modérés de tous les partis, mettant une certaine mesure dans sa politique extérieure comme dans sa politique intérieure. Un ministère refait par M. Depretis ne peut guère avoir que ce caractère de modération relative, et c’est là encore son avantage sur bien d’autres combinaisons qui pourraient être des aventures.


CH, DE MAZADE.


LE MOUVEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE

Le marché des rentes françaises s’était déjà notablement raffermi pendant la première quinzaine de mars. Ce mouvement d’amélioration, interrompu pendant quelques jours à l’arrivée des dépêches du Tonkin annonçant la prise du Bac-Ninh et la fuite de la garnison chinoise, a été repris pendant la seconde moitié du mois et va sans doute aboutir, au commencement de cette semaine, à une liquidation en hausse. Les vendeurs de prime ont essayé d’arrêter cette progression par les manœuvres qui leur avaient jusqu’ici constamment réussi. Leurs