Chronique de la quinzaine - 31 mars 1892

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Chronique n° 1439
31 mars 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

La vie des peuples, dans des temps de transition comme les nôtres, est assurément compliquée, pleine de singularités et d’anomalies. Elle va, cette vie contemporaine, à travers les crises de toute sorte et les contradictions. Elle ne cesse de rouler dans son cours les vœux légitimes et les utopies périlleuses, les progrès utiles et les inventions diaboliques, les sentimens d’une humanité éclairée et les plus grossières passions. Tout se môle dans notre monde, le bien et le mal, les désirs de paix sociale et les révoltes de la haine, les instincts d’une société libérale et les violences de l’esprit de secte, le patriotisme et l’anarchisme. Le malheur est que dans ce vaste mouvement où se confondent tous les élémens bons et mauvais, il manque une direction, un frein, et faute du frein, de la direction, on ne sait plus trop où l’on va ; on vit au jour le jour, flottant entre les raffinemens d’une civilisation poussée à bout et les menaces d’une barbarie renaissante. On se repose par instans dans une sécurité trompeuse ; on croit du moins pouvoir se remettre à travailler en paix, à perfectionner les institutions, à discuter sur les finances, sur le commerce, sur les réformes sociales, sur la création des universités nouvelles, et on se réveille tout d’un coup en face de ces sinistres incidens qui se succèdent et se pressent. On se heurte aux explosions de dynamite et à la violation des églises, sous prétexte de défendre le pouvoir civil. Voilà le progrès qui se dessine si on ne se décide à y mettre bon ordre, à ressaisir la protection, la direction de la société française.

Assurément, il y a peu de temps encore, on ne l’aurait pas cru. On n’aurait pas supposé que dans une ville comme Paris, le plus vaste foyer des arts, des sciences, des plus rares industries, de la civilisation, la « ville lumière, » comme on l’appelait si pompeusement, il se trouverait des artisans de meurtre et de destruction, complotant contre la cité populeuse et florissante. Il faut pourtant bien se résigner à l’aveu de l’humiliante vérité ; il n’y a pas à épiloguer puisque le fait brutal existe, puisqu’en quelques jours la dynamite s’est promenée sur les points les plus opposés de Paris, au boulevard Saint-Germain, à la caserne Lobau, hier encore à la rue de Clichy, — puisque les maisons sont là, dévastées, éventrées comme si la guerre y avait passé, et que c’est un hasard heureux, s’il n’y a pas eu plus de victimes humaines. C’est un fait avéré désormais, qu’il y a on ne sait où, on ne sait dans quels repaires, une affiliation du crime, un noyau de conspirateurs pervers sous le nom d’anarchistes, se servant des raffinemens de la science contre Paris, contre la société tout entière, prêts à frapper indistinctement, à l’aveugle, sans s’inquiéter du nombre de leurs victimes, détruisant pour détruire. Voilà le fait constaté et démontré ! Non, sans doute, il ne s’agit plus ici d’opinions, même d’opinions hardies, déguisées sous le voile d’un intérêt populaire : ce sont tout simplement des malfaiteurs publics, traitant toute une population en ennemie, méditant, organisant froidement leurs coups, et l’effet de ces explosions méthodiques est doublé encore par le mystère dont le crime est resté jusqu’ici enveloppé. Que de tels attentats, si visiblement coordonnés, soient faits pour émouvoir la population parisienne, et que l’anxiété publique passe dans le parlement lui-même, c’est certes trop naturel. On se tourne vers le gouvernement, on lui demande aide et protection. On le presse de se multiplier, de déployer son énergie et de mettre sa police en campagne. On lui offre, au besoin, de nouvelles lois et pour régler le commerce de la dynamite et pour fortifier la répression des crimes. C’est ce que la chambre a déjà fait. On veut à tout prix se défendre, en défendant Paris, on craint le danger d’un ébranlement d’opinion : rien de mieux assurément, à condition de ne pas se méprendre.

Des lois, des lois, soit ! Ce ne sont point, après tout, les lois qui manquent : on peut, si l’on veut, en ajouter de nouvelles, fortifier la répression ; mais il est bien clair qu’il ne suffit pas de voter des lois, que toute la question est dans la manière de les appliquer, et, avant tout, on pourrait ici se livrer à un petit examen de conscience. Si on trouve qu’il n’y a pas de répression, que la police s’est laissé un peu surprendre, qu’elle est impuissante ou insuffisante en présence de ces crimes nouveaux, à qui la faute ? Est-ce que la police, partout où elle est engagée, n’est pas toujours exposée à être désavouée ? Est-ce que ces derniers jours encore, un député radical ne prétendait pas qu’il n’y avait d’autres anarchistes que les « policiers, » — en y ajoutant, il est vrai, les « anarchistes cléricaux ? » Depuis dix ans, et plus, on n’est occupé qu’à mettre la police en suspicion, à la décourager, à la désarmer, à la désorganiser, pour ne pas trop offusquer le conseil municipal de Paris. Le peu qui en reste, c’est un vrai hasard, et le résultat est que le jour où on en a besoin, cette police maltraitée, décriée, troublée dans le sentiment de ses devoirs, est impuissante, au moins un peu surprise. M. le préfet de police a vraiment à déployer de la bonne volonté pour remettre son armée sur pied. Ce n’est pas tout : on trouve, non sans raison, que les anarchistes deviennent menaçans et criminels par ce qu’ils appellent la « propagande du fait, » c’est-à-dire de la dynamite ; mais ce n’est pas d’aujourd’hui qu’ils se préparent à leur sinistre besogne. Ils n’ont pas caché leurs idées, si on peut appeler cela des idées ; ils ont avoué tout haut leurs haines, leurs projets. Depuis dix ans, leurs réunions sont des foyers de démagogie révolutionnaire, de subversion morale et politique, de propagandes corruptrices : on a laissé tout dire de peur de paraître réprimer des opinions ; on voit maintenant ce qui en résulte. Qu’on vote donc des lois nouvelles, si on les croit nécessaires, et qu’on poursuive une campagne de sûreté publique contre les malfaiteurs de la dynamite, ce sera fort bien ; mais la première condition est certainement de rendre à une société ébranlée et inquiète la garantie d’une police raffermie dans ses devoirs et d’une meilleure hygiène morale.

Est-ce qu’on croit sérieusement qu’il n’y a pas un lien profond, inavoué si l’on veut, entre ces dangereux progrès des mouvemens anarchistes, et les scènes qui viennent de se passer dans quelques églises de Paris ? En réalité, ce n’est ici qu’un autre genre d’anarchie, tout au moins un grand et pénible désordre. Pour la première fois, depuis bien des années, depuis la Commune, on a eu ce triste spectacle des temples religieux violés, transformés, comme l’a dit l’autre jour M. le président du conseil, en théâtres de conflits bruyans, de rixes et de tumultes. On n’a point, il est vrai, fait sauter les églises ; mais on les a envahies avec préméditation, avec une intention évidente d’agitation. C’est ce qui est arrivé à Saint-Merri, à Saint-Joseph, ce qui peut arriver encore ailleurs. Sur un mot d’ordre d’on ne sait quel « comité central révolutionnaire, » on s’est rendu en nombre dans ces églises comme dans des réunions publiques ouvertes à tous les tapages. On s’est donné, en l’absence de toute police, le plaisir de faire une manifestation anticléricale, d’interpeller violemment le prédicateur et même d’escalader quelque peu la chaire, de menacer d’un assaut le sanctuaire ; on a fait le plus de vacarme qu’on a pu et on a chanté en guise de cantique la Carmagnole, en molestant ceux qui n’étaient là que pour entendre un sermon, pour assister à une cérémonie de leur culte. Comme c’était inévitable, les esprits se sont montés, les rixes n’ont pas tardé à éclater. Chaises et prie-Dieu ont volé sur la tête des assistans inoffensifs ; il y a même des députés, des conseillers municipaux qui se sont vantés d’avoir conduit la farandole, — en promettant de revenir. Et tout cela parce qu’en ce temps de carême, quelques ecclésiastiques ont cru devoir aborder dans leurs sermons les questions du jour, le problème ouvrier, les systèmes socialistes !

Parlons franchement, simplement : si ce n’étaient ces violences contre la liberté de la chaire, on pourrait peut-être dire que le clergé s’est jeté depuis quelque temps avec un peu d’impétuosité et d’impatience dans ces controverses qui touchent aux questions brûlantes du jour et un peu à la politique. Que des ecclésiastiques, des religieux, comme c’est arrivé récemment à Toulouse, à Bordeaux ou à Paris, aillent dans des réunions publiques affronter des discussions orageuses, défendre leur foi, leurs opinions sur les affaires sociales, c’est déjà beaucoup ; c’est même peut-être trop pour leur habit, pour la dignité du sacerdoce. Dans le ministère de l’église, de la chaire, on ne voit pas bien la nécessité et même la convenance d’une mise en scène qui parait en faveur aujourd’hui, de ces appels au public, de ces programmes un peu tapageurs, — sans compter qu’il y a des ecclésiastiques qui ont plus de zèle que de tact et qui par leur langage semblent avoir un peu trop respiré l’air du siècle. Ils ont certainement le droit de commenter les encycliques, de dire le mot de l’Église sur les problèmes, sur les misères du temps ; ils feront toujours mieux d’éviter les polémiques. C’est possible : mais à quel titre les radicaux ont-ils la prétention de faire la police du temple, de troubler un prédicateur dans sa chaire, d’intervenir dans une cérémonie religieuse ? Qu’ont-ils à faire d’aller à l’église, au sermon ? Ils n’y vont, ils ne le cachent pas, que pour faire du bruit, pour troubler l’ordre du culte, — en quoi ils tombent tout simplement sous le coup du code pénal. Et qu’on ne parle pas de provocation de la part du prêtre : quelle provocation y a-t-il à parler dans une assemblée de fidèles, pour les fidèles, des bienfaits de la foi religieuse même dans les affaires sociales ? Au fond, toute cette recrudescence d’anticléricalisme a un but qui a été à peu près dévoilé dans un débat où Mgr d’Hulst, qui a succédé comme député à Mgr Freppel, a pris position entre les partis avec autant de netteté que d’art. La vérité est qu’on craint l’influence des dernières manifestations pontificales ; on craint la paix religieuse, l’entrée des catholiques dans la république ; on craint tout ! On ne serait pas fâché de raviver sans cesse et d’envenimer la querelle, — de provoquer au besoin par des désordres la clôture de quelques églises. Les radicaux sont dans leur rôle. Quel intérêt aurait le gouvernement à « e laisser compromettre dans cette campagne d’intolérance ? Quant à la république elle-même, elle n’a évidemment aucun avantage à être identifiée avec toutes los passions de secte, et on a pu le dire une fois de plus, si la république devait périr, ce n’est pas par les catholiques, c’est par les radicaux qu’elle aurait été tuée. Voilà des incidens qui ont certes leur signification dans la marche présente des choses, qui ne sont néanmoins que des incidens si on sait garder quelque sang-froid. Heureusement, nous en convenons, en dehors de ces violences et de ces agitations factices, il y a toujours un travail qui s’accomplit. Il y a des questions qui touchent aux intérêts permanens, profonds, du pays, et qui sont faites pour fixer tous les esprits réfléchis. Il y a de graves et utiles discussions, comme celle qui s’est ouverte récemment au sénat à l’occasion d’une loi destinée à concentrer et à fortifier l’enseignement supérieur par la création d’universités nouvelles. Ce n’est plus ici une controverse bruyante, décousue et stérile où se déploient les passions de parti. C’est un débat relevé par le talent et l’éloquence, soutenu avec autant d’éclat que de force par M. Challemel-Lacour, M. de Rozière dans un camp, M. Bardoux, M. le ministre de l’instruction publique dans un autre camp, — engagé entre ceux qui attendent tout de la réorganisation universitaire proposée et ceux qui n’ont qu’une foi limitée à l’institution nouvelle. Ce n’est encore de plus qu’un débat préliminaire, une première délibération sur le principe même de la loi qui ressusciterait les universités en France. Qu’en sortira-t-il ? A quoi s’arrêtera-t-on en définitive ? Rien certes de plus utile, de plus digne d’un grand pays que de travailler sans cesse à perfectionner l’enseignement national, à développer les généreuses cultures de l’esprit, à multiplier les foyers de la science. Rien aussi de plus séduisant que ce mot d’université. C’est le rôle des pouvoirs intelligens de chercher, d’essayer, — à la condition cependant de ne pas prendre des mirages pour des réalités, de ne point sacrifier des traditions vivaces, des méthodes éprouvées, les idées et les intérêts les plus sérieux à des expériences qui ne seraient que des illusions.

On dirait à entendre de présomptueux novateurs qu’ils ont tout inventé, qu’ils découvrent tout, que le progrès ne date que d’eux, qu’on n’a commencé que de nos jours et sous leur consulat à instruire les hommes ; mais ce n’est pas d’aujourd’hui apparemment que la France est une nation instruite et intelligente. Le plus vieil enseignement, même celui de l’ancien régime, et depuis près d’un siècle, l’enseignement reconstitué, l’université nouvelle, avec leurs méthodes, avec leurs systèmes d’études, ont produit, ce nous semble, des générations qui ont fait une certaine figure dans le monde. Les prétendus novateurs, avec leurs réformes qui ne sont pas toutes des nouveautés, ne feront peut-être pas mieux. On dirait aussi que jusqu’à ces derniers temps tout a été en déclin en France, tandis que tout grandit et prospère au dehors, que les étrangers seuls, Allemands ou Anglais, savent ce que c’est que la science, le progrès, la culture scientifique et intellectuelle ; mais enfin, si les étrangers, avec les institutions scolaires qu’on leur envie, ont eu leurs savans, la France apparemment a eu aussi les siens. Elle a eu, elle a encore heureusement ses savans dans tous les ordres, inventeurs, chimistes, jurisconsultes, ingénieurs, mathématiciens, lettrés, qui comptent en Europe et dans le monde. Elle n’a eu à Paris, elle en a eu même dans ces écoles provinciales qui ont été parfois sous leurs dehors modestes des foyers de science. L’organisation qui a existé jusqu’ici n’a pas été, à ce qu’il semble, si stérile. Qu’il y ait eu dans l’enseignement supérieur des imperfections, des lacunes, des insuffisances, qu’il y eut et qu’il y ait encore beaucoup à faire, c’est possible. On s’est mis avec une ardeur croissante à cette œuvre, et on a été certes bien inspiré. On a renouvelé et agrandi ou créé les laboratoires, les bibliothèques, les collections scientifiques. On a élargi les cadres de l’enseignement, multiplié les chaires et relevé le professorat. On a stimulé l’essor des études et le développement des facultés. On a mieux fait : on a voulu rassembler les forces éparses de l’enseignement supérieur ; on s’est efforcé, par un décret de 1885, de coordonner ces facultés, en leur donnant une sorte de vie collective, une représentation commune. Bref, on a beaucoup dépensé, on a mis à contribution les villes et les départemens, comme l’État ; on s’est beaucoup remué, — mais on a marché. Jusque-là, rien de mieux. La question est maintenant de savoir ce qu’on veut faire avec les universités qu’on propose de créer comme un couronnement de l’édifice, comme des centres régionaux, permanens et organisés, d’enseignement supérieur, — ce que peuvent bien être ces universités et dans leur vie propre et dans le mouvement des choses en France.

Qu’en peut-il être, en effet ? La meilleure preuve qu’on va un peu au hasard, qu’on ne voit pas bien clair, c’est qu’on n’est pas arrivé à définir l’institution nouvelle ; on n’a réussi à la définir ni dans son principe, ni dans son rôle, ni dans ses conditions essentielles. On y a mis certes la meilleure volonté : ni M. Bardoux avec sa bonne grâce persuasive, ni M. le ministre de l’instruction publique avec sa parole brillante et sa philosophie n’ont réussi à dissiper l’obscurité. : Dire que les universités nouvelles sont destinées à dégager la formule ou l’âme de l’enseignement supérieur, à être pour ainsi dire l’expression de l’unité de la science, de l’unité de l’esprit humain, c’est évidemment se payer de mots ou rester dans les nuages ; c’est jouer avec une chimère qui s’est évanouie devant l’inexorable éloquence de M. Challemel-Lacour et les démonstrations si ingénieusement sensées de M. de Rozière. Les deux orateurs, qui ne manquent pourtant pas d’intelligence ni d’expérience dans les affaires de l’enseignement, ont avoué qu’ils ne comprenaient pas, qu’ils ne savaient pas ce que cela voulait dire, ce que c’était que la « science unique et universelle. » Pour rester dans le vrai saisissable et pratique, que seront donc ces universités dont on propose la création ? Sont-elles destinées à devenir des réalités sérieuses, des corporations vivantes et agissantes, ayant leur autonomie, leur dotation, leur budget, indépendantes dans l’administration et la direction de l’enseignement supérieur ? Sont-elles appelées à réaliser graduellement une décentralisation intellectuelle par la substitution des universités régionales à la vieille université de France ? C’est la logique de leur origine : elles pourraient certes dans ce cas devenir des institutions puissantes ; mais alors, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, elles sont une sorte d’anomalie ou de dissonance dans la vie française, la contradiction du mouvement qui s’accomplit dans notre pays depuis un siècle, depuis la révolution. Les universités, au contraire, sous l’apparence des franchises et des libertés qu’on a l’air de leur accorder, ne seront-elles qu’une réunion assez artificielle de facultés, toujours rattachée à l’État, qui garderait, comme il le parait, le droit de nommer les professeurs, de fixer leur traitement, de déterminer les programmes d’examen, de ratifier ou de biffer les dépenses ? Alors elles ne sont plus qu’une fiction ! De telle sorte que ces universités nouvelles en sont à offrir provisoirement cette singulière perspective de dépasser la mesure ou de n’être plus rien, de n’être qu’un mot couvrant plus ou moins la continuation de ce qui existe. Le sénat, sans avoir rien décidé encore, paraît s’être un peu arrêté devant cette alternative ; il a le temps d’y réfléchir. Ce qui reste vrai, au demeurant, c’est qu’il y a un travail qui s’accomplit pour l’amélioration de l’enseignement supérieur et que le mieux serait peut-être de le poursuivre simplement, modestement, sans se laisser abuser par des idées vagues qui ne seraient qu’une illusion de plus.

Si c’était une compensation, on pourrait dire sans doute que ce qui est l’histoire de la France est aussi l’histoire de l’Europe, que notre pays n’a pas seul le privilège des œuvres difficiles, des luttes sociales ou religieuses, des menées anarchistes et même des instabilités ministérielles. Les ministères européens du moment n’ont pas en général la vie facile, pas plus à Londres qu’à Rome, pas plus à Vienne ou à Pestb, qu’à Madrid ou à Athènes. — C’est la faute du régime parlementaire avec ses interpellations et ses prétentions, dira-t-on ; mais ce n’est pas seulement dans les pays à parlemens qu’il y a des coups de théâtre imprévus, — et voici l’Allemagne elle-même, dont le gouvernement se flatte pourtant de n’avoir rien de parlementaire, voici l’Allemagne qui s’en mêle, qui vient d’offrir à son tour le spectacle d’une crise où tout est au moins bizarre, où se dévoilent et les incohérences d’une politique et le caractère d’un souverain mobile dans ses impétuosités. Un ministre qui disparaît en pleine faveur du prince, le chancelier lui-même, menacé, ébranlé dans sa position, une démission donnée, un ministère rajusté tant bien que mal, qu’est-ce à dire ? que signifient ces brusques et soudaines oscillations dans les conseils impériaux ? Comment s’est accompli ce coup de théâtre qui met le ministre des cultes, M. de Zedlitz, hors des affaires, laisse M. de Caprivi à la chancellerie de l'empire en le déchargeant de la direction du ministère prussien, et fait du comte Eulenbourg, un ancien ministre disgracié sous M. de Bismarck, un président du conseil du royaume de Prusse ? Voilà qui reste une énigme dont on n'a pas encore le mot, quoique la crise ait eu une apparence de dénoûment.

A n'observer que le mouvement extérieur des choses et la marche ostensible que le jeune souverain allemand semblait décidé à suivre, on ne se doutait certes pas la veille encore de ce qui se préparait. Les troubles qui ont un moment agité Berlin, il y a quelques semaines, étaient passés. Il n'y a pas si longtemps que Guillaume II prononçait cet étrange discours resté fameux où il parlait de la politique comme d'une affaire entre Dieu et lui, où il déclarait lestement aux récalcitrans, aux mécontens, qu'ils n'avaient qu'à quitter l'empire s'ils ne voulaient pas se soumettre. La loi scolaire, qui avait si vivement ému les esprits, suivait son cours devant le parlement, soutenue avec énergie par le ministre des cultes, M. de Zedlitz, et par le chancelier lui-même, M. de Caprivi, qui mettait une sorte d'âpreté à défendre l'œuvre de son collègue. Les deux ministres croyaient manifestement représenter la pensée de l'empereur, dont la loi était l'expression. Que s'est-il donc passé ? Guillaume II, qui peu auparavant, troublé par les agitations révolutionnaires et socialistes, avait paru tourner vers la réaction, sentait-il tout à coup le besoin de s'arrêter, de ne pas aller plus loin ? S'est-il laissé émouvoir par les protestations du libéralisme allemand, par les résistances des universités, par la crainte de donner une arme au particularisme ? A-t-il cédé à une impression du moment, à cette idée singulière qu'il n'avait qu'à vouloir pour changer la direction de la politique et détourner des difficultés croissantes ? Toujours est-il qu'il y a quelques jours à peine, brusquement, à l'improviste, dans un conseil, il a témoigné d'un ton impérieux la volonté de renoncer à la loi scolaire. Il ne mettait pas la question en délibération, il la tranchait sommairement, souverainement. C'était le désaveu de ceux qui s'étaient compromis pour lui. C'était mettre les ministres dans l'alternative de se désavouer eux-mêmes du jour au lendemain ou de quitter le pouvoir. M. de Zedlitz, sur-le-champ, avant même de sortir du conseil, s'est décidé à la retraite, et le comte Caprivi lui-même, qui s'était engagé à fond pour la loi, n'a point hésité à offrir sa démission.

Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'au moment même où il ouvrait d'une main légère et impatiente cette crise soudaine, l'empereur, peut-être atteint dans sa santé, quittait brusquement Berlin sans regarder derrière lui, et courait se réfugier dans un rendez-vous de chasse, au château d'Hubertusstock, au milieu des forêts, — et pendant quelques jours l'opinion est restée indécise, singulièrement intriguée, se demandant si cette disparition de l'empereur ne cachait pas une maladie réelle, plus grave même qu'on ne le disait, ce qui allait sortir de cet imbroglio entre Berlin et Hubertusstock. On s'est d'autant plus laissé aller à toutes les conjectures, que pour la première fois le frère de l'empereur, le prince Henri, s'est trouvé mêlé à ces affaires de politique et de ministère, intervenant en médiateur, au moins en porte-paroles, entre Hubertusstock et Berlin. On a négocié, on a délibéré, et au demeurant, quand l'empereur a pu rentrer ces jours derniers à Berlin, tout était arrangé. Tout a fini par un expédient aussi confus que la crise elle-même. M. de Zediitz reste démissionnaire ; mais il est remplacé par M. de Bosse, un fonctionnaire de bureau aussi religieux, aussi conservateur par ses opinions que son prédécesseur. M. de Caprivi reste chancelier de l'empire ; mais il quitte la présidence du ministère d'État de Prusse, où il a pour successeur une ancienne victime de M. de Bismarck, le comte Eulenbourg. En réalité, que reste-t-il de tout ce mouvement qui a un instant excité la curiosité de l'Allemagne et de l'Europe ? C'est à peine un changement dans quelques positions ministérielles à Berlin ; ce n'est pas, autant qu'on en puisse juger, un changement de politique et le seul résultat de la dernière crise berlinoise est peut-être d'avoir fait beaucoup de bruit pour rien, surtout de laisser les principaux personnages un peu affaiblis.

De quelque façon qu'on juge les choses, le comte Caprivi ne semble pas sortir bien relevé ou bien fortifié de cet imbroglio. Héritier un peu imprévu de la fortune politique de M. de Bismarck, il avait recueilli la double charge de chancelier de l'empire et de président du conseil de Prusse. Il reste chancelier, il n'est plus président du conseil prussien, moins par sa volonté que parce qu'il s'était trop engagé pour la loi scolaire aujourd'hui abandonnée. C'est ce qui ressemble à un échec pour son prestige ; c'est ce qui fait aussi la différence entre M. de Bismarck qui a pu, lui, tenter un jour cette expérience de la division des fonctions sans s'amoindrir, et M. de Caprivi, qui la subit comme une nécessité. Reste à savoir comment le chancelier s'en tirera ; mais ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'empereur lui-même n'est peut-être pas sans avoir reçu quelque atteinte de ces récens incidens ; Guillaume II a déjà soumis l'opinion allemande à plus d'une épreuve par la mobilité de ses résolutions. La dernière crise et la retraite à Hubertusstock ne sont pas faites pour effacer la vague inquiétude qu'il a plus d'une fois inspirée par ses discours et que ses actes n'atténuent pas.

C'est un fait évident que, pour tous les peuples grands ou petits, les problèmes s'accumulent aujourd'hui et que, dans leur vie tourmentée, tout se confond : les questions sociales, les questions religieuses, les questions de gouvernement, même les questions de réorganisation constitutionnelle. La Belgique, notre voisine, n'a pas comme l'Allemagne, il est vrai, sa crise ministérielle, bien qu'elle en ait été assez près il y a quelques semaines et qu’elle n’en soit pas encore absolument garantie. En revanche, il n’est pas bien sûr qu’elle n’ait eu récemment, — un peu peut-être par contagion, — sa petite panique causée par les anarchistes et les praticiens de la dynamite. Elle a aussi ses grèves ou de ces sinistres accidens du travail, comme cette cruelle explosion d’Anderlues, qui vient de faire d’innombrables victimes. Elle a surtout, pour l’occuper ou pour la distraire, sa révision constitutionnelle ; cette révision qui, depuis un an, met tous les esprits en l’air, se complique à chaque pas et crée en définitive une situation passablement critique aux partis, au parlement, au ministère, au roi lui-même. Comment sortira-t-on de ce fourré d’épines ? Par quel prodige d’habileté ou de sagesse arrivera-t-on à se mettre d’accord sur un programme de révision pour préparer la réunion d’une assemblée constituante ? Mettra-t-on dans le programme le suffrage universel, objet primitif des revendications populaires ? Y inscrira-t-on aussi le référendum royal, cette nouveauté singulièrement inattendue dans une constitution libérale, et à quelles conditions admettra-t-on ce droit de référendum ? Le fait est que toutes les combinaisons se heurtent dans la mêlée, que la section centrale du parlement en est à son deuxième ou troisième rapport, que le ministère s’épuise en projets de conciliation sans rien concilier, que les vieux partis belges sont en plein désarroi, et que cette campagne de la révision est déjà fertile en incidens étranges ou piquans.

Évidemment, si on s’en était tenu à ce qui a été l’objet primitif du mouvement révisionniste, à l’extension du droit électoral, la question, sans laisser d’être toujours grave, aurait été du moins plus simple ; elle serait restée concentrée sur un point précis. Le suffrage universel, réclamé par les pétitionnaires, aurait probablement été admis avec des atténuations, avec des garanties qui auraient suffi pour rallier bon nombre de catholiques et de libéraux. Soit qu’on ait voulu profiter de l’occasion, soit qu’on ait cédé à une secrète logique des choses, on s’est laissé entraîner. Il ne s’agit plus seulement aujourd’hui du suffrage universel complet ou mitigé ; il s’agit d’une révision infiniment plus étendue de la constitution, dont le gouvernement lui-même a cru habile de prendre l’initiative, — qui touche au principe, à l’essence du régime constitutionnel et parlementaire, au rôle des pouvoirs dans l’État. Le premier effet de cette extension de l’idée révisionniste a été de mettre une sorte d’anarchie dans les partis, parmi les libéraux comme parmi les catholiques ou ministériels eux-mêmes. On en est venu rapidement à ne plus s’entendre, à tomber dans de véritables guerres intestines, et un des plus curieux incidens de cette confusion est certainement ce qui vient d’arriver à M. Nothomb, une des têtes du parti catholique, un ancien garde des sceaux, ministre d’État, et hier encore président de l’association conservatrice de Bruxelles. M. Nothomb, une fois le mouvement révisionniste engagé, s’est prononcé résolument pour le suffrage universel et pour le référendum royal ; il n’a pas craint de convier les catholiques à entrer hardiment dans ce qu’il appelle « l’ordre nouveau, » à se rallier à la « politique de l’avenir. » Il a provoqué aussitôt dans une fraction de son parti une sorte de soulèvement indigné. Bref, M. Nothomb a été positivement excommunié, renié comme traître, obligé de quitter la présidence de l’association conservatrice qui l’a désavoué. Pourquoi ? Est-ce parce qu’il s’est prononcé, d’accord avec M. Paul Janson, pour le suffrage universel ? Est-ce parce qu’il s’est rallié au référendum royal ? Est-ce parce qu’il a cru le moment venu pour son parti d’inaugurer une politique nouvelle ?

Au fond, on ne s’entend pas sur le suffrage universel ou sur la manière de s’en servir ; on ne s’entend pas plus, on s’entend peut-être encore moins sur le référendum, et tout est d’autant plus compliqué ici que cette nouveauté, dont le chef du cabinet, M. Beernaert, a pris la responsabilité, est, on le sait, l’idée fixe, l’obsession du souverain très respecté de la Belgique. Le roi Léopold, qui passait jusqu’ici pour le plus constitutionnel des princes, n’a pas craint de s’engager pour ainsi dire personnellement dans la lutte, de combattre presque à visage découvert pour conquérir son référendum, qu’il considère comme son instrument de règne. Il serait même allé, dit-on, jusqu’à menacer d’une abdication si on ne lui accordait pas ce droit de dialoguer avec son peuple par le plébiscite, cette arme aussi dangereuse ; peut-être pour lui-même que pour les institutions libres. Si ce n’eût été cette intervention royale, le référendum avait des chances pour être rejeté du premier coup par la majorité des catholiques et des libéraux ; il aurait été, sans doute, écarté assez dédaigneusement. On s’est rendu devant le vœu impatient du prince plus que devant l’éloquence de son premier ministre, M. Beernaert ; mais il est bien clair qu’on s’est rendu sans conviction, que si on a fini par admettre ce nouveau-venu, ce référendum dans le programme de la révision, on ne l’a admis que sous le plus ample bénéfice d’inventaire et de contrôle. Rien ne le prouve mieux que le rapport fait tout dernièrement par M. de Smet de Naeyer au nom de la section centrale du parlement. C’est un rapport sans enthousiasme. On n’admet pas d’abord le référendum comme consultation préalable du peuple avant toute délibération du parlement. On prend de plus toute sorte de précautions pour l’atténuer, le limiter, le ramener à la mesure d’un droit inoffensif. En un mot, c’est bien visible, on cède par égard pour le prince, sans se défendre d’une certaine crainte, en sentant parfaitement le danger de ce droit d’appel au peuple qui est après tout une révolution par la substitution du régime plébiscitaire au large et libéral régime parlementaire. Ce qu’on a fait à la section centrale, c’était pour en finir, pour avoir une proposition à soumettre au parlement.

On en est là, on s’est mis à peu près d’accord sur cette procédure préliminaire ; on n’y est pas arrivé sans peine, sans avoir perdu bien du temps en conférences où le ministère a été plus d’une fois menacé d’être abandonné en chemin. Reste maintenant à savoir si le parlement sanctionnera l’œuvre de la section centrale. Et puis cela fait sans nouveau contretemps, rien n’est fait encore. Tout dépend des élections qui se feront. La révision passera à une assemblée constituante qui peut ne pas se croire liée par le programme du parlement d’aujourd’hui, qui aura nécessairement tous les droits d’une assemblée souveraine renouvelant le congrès de 1830. On entre provisoirement dans l’inconnu. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les Belges se donnent bien du mal pour sortir d’une situation où depuis soixante ans ils ont trouvé la paix, toutes les libertés et la garantie de leur indépendance.


CH. DE MAZADE.