Chronique de la quinzaine - 14 mars 1892

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Chronique n° 1438
14 mars 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

Quand on est dans une situation fausse ou équivoque, quand on s’y est engagé et pour ainsi dire enfoncé à plaisir, comme on l’a fait depuis quelques années, on n’en sort pas aisément, c’est trop certain. L’esprit de parti, et à plus forte raison l’esprit de secte, qui est le grand coupable de toutes les déviations, est implacable dans ses aveuglemens. D’abord, on ne veut pas avouer qu’on s’est trompé, qu’on a fait fausse route, et plutôt que de s’arrêter résolument, on va à la dérive, au risque d’épuiser les mécomptes, de sacrifier par de stériles compromis la paix publique elle-même, les plus précieux intérêts du pays. On se débat dans toutes les contradictions, un jour essayant de se ressaisir parce qu’on sent à demi la vérité, la force des choses, le lendemain retombant sous le joug des solidarités périlleuses et des entraînemens dont on comprend le danger, auxquels on n’ose résister. On mêle toutes les politiques sans se fixer, sans se décider à faire un choix, surtout sans sortir de l’équivoque où l’on traîne une vie toujours disputée, toujours tiraillée. Gouvernement et parlement restent pris entre les courans contraires, — et c’est justement, si l’on peut ainsi dire, au confluent de ces courans opposés, tourbillonnans, que le dernier ministère a momentanément disparu, qu’un ministère nouveau a fait son apparition. Est-ce bien un nouveau ministère ? N’est-ce pas plus simplement la continuation de l’ancien et par les hommes qui le composent et par l’esprit qui l’inspire ? C’est ce qui resterait à savoir ; c’est ce que la déclaration portée par le nouveau président du conseil au parlement et la courte discussion qui s’est engagée aussitôt n’éclaircissent peut-être encore que d’une manière peu décisive.

Un seul fait est certain, c’est qu’il y a eu un changement, un remaniement, et que ce ministère, ainsi reconstitué ou rajusté, a cru devoir se donner un programme pour son avènement. Le président du conseil, M. Loubet, a fait son entrée avec assurance, en homme délibéré, parfaitement persuadé qu’il représente un pouvoir nouveau, une politique nouvelle, entendant bien être un personnage sérieux. Il a pris sans façon l’attitude d’un premier ministre pénétré de sa mission et de son importance. A dire vrai, M. le président du conseil s’est peut-être fait quelque illusion, non pas sur Son importance, mais sur la nouveauté de son rôle. Cette déclaration même par laquelle il a signalé son avènement n’a rien de particulièrement inattendu et original ; pour une bonne part, elle ressemble à bien d’autres. Le chef du nouveau cabinet a fait son compliment à la chambre de la législation économique qu’elle vient de voter ; il l’a entretenue de toute sorte de projets sur « l’amélioration du sort des travailleurs, » sur l’hygiène des ateliers, sur l’arbitrage entre patrons et ouvriers, sur les caisses de retraites ouvrières, sur la réforme du régime des boissons. Il s’est cru obligé aussi de flatter les passions républicaines, de faire appel à l’union des républicains. C’est l’air de bravoure dans toutes les déclarations. Soit ! mais ce n’était là évidemment que la partie facile et banale du programme. Restait le point le plus délicat. Le dernier ministère venait de tomber dans une sorte d’échauffourée pour sa politique religieuse, ou si l’on, veut à l’occasion de sa politique religieuse, de ses prétendues négociations avec le Vatican, de ses rapports avec l’Église, de la loi sur les associations ; il était tombé faute de décision et de clarté. Qu’avait à dire le nouveau ministère ? quelles explications avait-il à donner et sur ses relations avec le saint-siège et sur le concordat et sur la loi des associations ? quelle conduite se proposait-il de suivre dans les affaires religieuses ? c’est là que l’attendaient les radicaux impatiens de profiter de celte crise, de pouvoir pour rouvrir le feu contre la politique d’apaisement et irriter les conflits s’ils le pouvaient.

Eh bien ! sur ce point le nouveau ministère n’a fait que continuer l’ancien. Il a tenu à peu près le même langage, et dans sa déclaration et dans le débat auquel il a été immédiatement provoqué. Le chef du cabinet, M. Loubet, comme son prédécesseur, s’est hâté de déclarer qu’il ne se croyait pas la mission de préparer la séparation de l’Église et de l’Etat, qu’il n’avait d’autre devoir que de « maintenir avec fermeté la législation concordataire. » C’est ce qui a été dit plus d’une fois ! M. le ministre des affaires étrangères d’aujourd’hui, qui était le ministre des affaires étrangères d’hier, n’a point hésité à son tour à compléter les déclarations de M. le président du conseil en dévoilant le secret de ces fameuses négociations avec le pape dont on a tant parlé, qui sont tout ce qu’il y a de plus avouable et de plus utile. A ces explications toutes simples, faites pour rassurer à demi les modérés, on a cru devoir, il est vrai, ajouter selon l’habitude quelques gros mots, quelques menaces contre l’Église dans l’espoir de désarmer les radicaux. C’est encore ce qui s’est fait plus d’une fois ! Le nouveau ministère comme l’ancien a cru pouvoir jouer le même jeu, essayer de satisfaire radicaux et modérés. La vérité est qu’il n’a peut-être satisfait ni les uns ni les autres, et que, si la discussion qui s’est engagée a fini par un vote favorable au gouvernement, la question est restée ce qu’elle était il y a un mois ; elle n’est pas plus avancée sous le nouveau ministère. Elle n’est qu’ajournée, probablement à une courte échéance : d’ici à peu on se retrouvera !

Ce qu’il y a d’assez curieux à observer, c’est la tactique suivie depuis quelque temps par les radicaux dans leur campagne contre le concordat, contre tout ce qui peut contribuer à la pacification religieuse et morale du pays. Il y a dans la chambre, il y a même au sénat d’habiles stratégistes qui, se sentant impuissans à enlever d’assaut cette séparation de l’Église et de l’État qui est leur rêve, s’efforcent de tourner la difficulté. Ils ont de curieuses roueries de polémiques, pour déguiser la violence d’esprits étroits qui font de la politique une œuvre de secte et de fanatisme. Ils ont découvert que la république ne serait la république que si elle était la guerre aux idées religieuses, que l’État laïque ne pouvait, sans s’humilier et abdiquer, traiter avec l’Église : ils ont failli réussir à glisser par subterfuge, dans un ordre du jour, cette sottise « qu’on ne devait permettre à aucun pouvoir étranger, — c’est-à-dire au pape, — d’intervenir dans notre politique intérieure. »

Qu’est-ce que cela peut signifier ? Est-ce que le pape est un souverain étranger dans les pays catholiques ? C’est le chef d’un grand culte encore reconnu par l’État, mêlé à notre vie nationale, le directeur des croyances de millions de Français. Ce roi sans royaume, sans territoire, sans armée, est de plus un grand pouvoir moral s’étendant à tout le monde civilisé, invoqué comme arbitre par de plus puissans que lui, et les radicaux, en le traitant en étranger, en ennemi, se montrent aussi peu éclairés pour notre politique extérieure que pour notre politique intérieure. Le pape ne fût-il que ce pouvoir moral placé entre les nations, il y aurait un intérêt évident à le ménager, à rester en amicale intelligence, en rapports constans avec lui. A plus forte raison cette entente est-elle légitime et utile lorsqu’il y a entre la France et la cour pontificale un traité qui, depuis près d’un siècle, a garanti la paix religieuse dans notre pays. — On veut interdire à notre gouvernement de négocier avec le pape ! mais alors pourquoi maintient-on auprès du Vatican un ambassadeur dont la présence est l’attestation vivante des intérêts communs que les deux puissances ont sans cesse à régler ? Des négociations, il y en a toujours : elles sont le résultat du concordat ; elles ont pour objet et le choix des évêques, et les rapports de toute sorte de l’État avec l’Église, et les mille questions qui s’élèvent à tout instant. Le dernier président du conseil, M. de Freycinet, le disait il y a un mois : « Tant que l’Église catholique sera unie à l’État par les liens que vous connaissez, nous serons amenés naturellement à discuter les questions religieuses avec le Vatican… Et ce n’est pas en ce moment que nous nous abstiendrons de faire ce qu’ont fait tous les gouvernemens, de nous entretenir avec le saint-siège des questions qui intéressent la conduite de l’Église française. » M. le ministre des affaires étrangères a montré l’autre jour ces négociations, pour ainsi dire en action, dans leur simple vérité, par la lecture qu’il a faite de ses dernières instructions à l’ambassadeur de France auprès du Vatican : le nouveau président du conseil n’a pas parlé autrement de nos relations avec le saint-siège.

C’est donc un fait nécessaire, permanent, plus fort que la volonté des radicaux : on vit sous le régime concordataire, régime qui suppose une entente habituelle, des négociations, des transactions de tous les instans ; mais si la nécessité est reconnue, si on décline le mandat de préparer la séparation de l’Église et de l’État, parce que cette séparation n’aurait pas de majorité dans le parlement et serait encore plus désavouée par le pays, il faut se décider : il faut parler et agir sans subterfuge ! La pire des politiques serait d’invoquer le concordat et de le pratiquer avec des arrière-pensées ennemies et des menaces, d’un ton rogue, en paraissant ménager ou encourager les passions radicales qui en poursuivent la destruction. Un homme qui n’a jamais été un politique, mais qui avait la clairvoyance et la finesse du bon sens, Sainte-Beuve, l’a écrit un jour, il y a un demi-siècle, au courant d’une de ses causeries : « Rien ne fait plus de bruit qu’une secte, rien n’est moins au centre d’un pays et d’un temps. » Voilà toute la question : qu’on laisse la secte faire son bruit, qu’on écoute le pays et qu’on l’avoue ! Sans cela, on ne cessera de se débattre dans cette équivoque, dans cette situation fausse d’où on ne peut sortir. Les ministères, le nouveau comme l’ancien, dépendront d’une coalition fortuite qui peut se reproduire demain, — et ce qui est plus grave, la France restera à la merci des passions contraires, sans garantie pour sa paix morale qui est la première condition de sa grandeur.

Avant qu’il soit longtemps, dans ce mouvement universel et rapide des choses du jour, il ne restera plus que bien peu de survivans des générations anciennes. Ils s’en vont les uns après les autres, laissant du moins l’héritage de leurs actions et de leurs services, transmettant à leurs successeurs les traditions généreuses dont ils auront été jusqu’à leur dernière heure les fidèles gardiens. Ainsi vient de s’éteindre ce vaillant serviteur de la France, l’amiral Jurien de La Gravière, arrivé au bout d’une carrière bien remplie et toujours honorée. Il était presque octogénaire ; on aurait pu à peine s’en douter jusqu’à ces derniers temps, tant il gardait de feu, de bonne grâce et de zèle au travail. Il ne cessait de chercher ce qu’il pourrait faire encore pour l’honneur, pour l’histoire de ce grand art de la guerre navale qu’il connaissait si bien, après l’avoir si bien pratiqué. Fils de marin, marin lui-même dès son premier âge, Jurien de La Gravière avait passé sa jeunesse, ses plus belles années à la mer, passionnément dévoué à son état, menant avec une intelligente et courageuse activité cette vie semée de campagnes lointaines, apprenant sous les plus illustres maîtres, les Lalande, les Hugon, les Bruat, à commander à son tour. Il était partout, dans les mers de Chine, dans le Levant, en Grèce, dans le golfe du Mexique, dans la Méditerranée, tantôt simple officier, tantôt plus tard commandant d’un navire ou d’une escadre. Déjà capitaine de vaisseau et chef d’état-major sous l’amiral Bruat dans la Mer-Noire, pendant la guerre de Crimée, il avait sa part d’action et de périls dans cette rude campagne d’hiver où la flotte était la généreuse complice de notre armée de terre. Il avait, avec son héroïque chef, ses journées devant Sébastopol, à Kertch, à Kinburn. Lorsque, déjà amiral à son tour, il était appelé à diriger dans ses débuts l’expédition du Mexique, il n’avait pas tardé à démêler le danger ; il l’avait signalé, et par une trêve prudemment négociée, il avait ménagé à son gouvernement le temps de la réflexion ; il n’avait pas été écouté, il était même désavoué, rappelé, et en cessant d’être le chef d’une expédition promise à une fin sinistre, il mettait sa fierté à rester du moins sur son escadre, partageant les épreuves de ses équipages décimés par un fléau meurtrier. En 1870, retenu malgré lui par un service de confiance, mais ingrat, d’aide-de-camp auprès de la souveraine, il ne quittait les Tuileries, d’où l’empire venait de disparaître, que pour aller reprendre, en soldat fidèle et dévoué à la France, le commandement de la flotte de la Méditerranée. Il servait encore le pays en lui gardant une escadre intacte et en déconcertant, par sa vigilance, les agitateurs ennemis sur la côte des Alpes-Maritimes. Maintenu en activité après l’âge par le privilège de ses commandemens en chef, l’amiral était resté toujours un conseiller écouté, un guide pour les jeunes officiers qui grandissaient déjà, et bien qu’attaché par ses souvenirs à l’ancienne marine, il ne cessait de s’intéresser à la transformation de notre état naval, à la création de la marine nouvelle. Il s’y est intéressé jusqu’au bout. C’était un de ces marins à la fine et forte trempe, à l’esprit toujours ouvert, au cœur généreux, modèles de droiture et de simplicité. Qui, certes, c’était un marin éprouvé, il a aussi cette originalité d’avoir été un lettré, d’avoir commencé dès sa jeunesse à être l’historien de la marine, et c’est par là qu’il était depuis si longtemps l’hôte toujours bienvenu de cette maison, un collaborateur et un ami pour nous tous.

Voilà près d’un demi-siècle que l’amiral Jurien de la Gravière, entre deux campagnes maritimes, commençait ici même cette autre campagne littéraire. Il la commençait par ces instructifs et aimables récits de ses courses, de ses voyages, de son expédition de la Bayonnaise ; il n’a cessé depuis de la poursuivre, étudiant tour à tour la marine d’autrefois et la marine d’aujourd’hui, tantôt racontant les grandes actions des flottes françaises, tantôt s’attaquant aux guerres maritimes des Anglais avec les Collingwood et les Nelson ; puis remontant plus haut dans le passé, jusqu’à la marine des Grecs, des Romains, des Byzantins, des Espagnols, jusqu’à Actium ou à Lépante. Le brave amiral était inépuisable d’érudition ! Il se plaisait dans sa retraite à servir encore le pays par ses études, après l’avoir servi de son courage souriant dans l’action, — car il le disait, il l’a écrit, il aimait le courage gai. Il aimait ce courage chez les autres, il l’a toujours eu pour lui, comme il a eu toujours l’esprit net et vif. D’autres le remplaceront dans la carrière et lui succéderont à la tête de nos escadres. Avec lui disparaît l’attachante figure d’un homme qui, par la variété de ses dons, par son caractère comme par ses services, reste l’honneur de la France.

A suivre avec quelque attention dans leur marche, dans leur diversité les affaires du monde, on ne peut vraiment pas dire que la politique du temps soit simple et claire sur notre vieux continent ; elle n’en est pas là ! S’il y a des incohérences, des contradictions, des confusions en France, il y en a dans bien d’autres pays, du Nord au Midi, de l’Occident à l’Orient de l’Europe. Il y en a jusque dans les États Scandinaves, où une sorte de conflit constitutionnel, qui n’est pas sans gravité, est engagé entre la Norvège défendant son autonomie et la Suède ; il y en a en Belgique où cette singulière question de la révision constitutionnelle, au lieu de se simplifier, ne fait que se compliquer, divise les esprits, désorganise les vieux partis historiques et prend un caractère de plus en plus aigu. Il y en a surtout en Allemagne, où la politique, livrée à d’étranges oscillations, semble passer par une crise assez profonde, jusqu’ici assez confuse. On est sorti, il est vrai, de ces agitations qui, pendant quelques jours, ont troublé Berlin et ne laissent pas de rester un peu énigmatiques. Ces émeutes, — car ce sont bien des émeutes, où il y a eu des violences, des pillages et où l’empereur lui-même paraît n’avoir pas été toujours respecté, — ces désordres, désavoués par les chefs socialistes, ne sont peut-être qu’un accident ; ils peuvent être aussi le symptôme d’un état moral assez équivoque, aggravé et envenimé par les misères de l’hiver. Ils ont cédé dans tous les cas sous l’action un peu rude de la police. Les émeutes de Berlin sont finies pour le moment, elles ne sont plus qu’un souvenir assez maussade pour ceux qui se figuraient qu’il n’y a d’émeutes qu’à Paris ; mais il y a visiblement dans les affaires d’Allemagne quelque chose de plus, un phénomène plus sérieux, plus significatif. C’est ce qu’on pourrait appeler l’état d’esprit du souverain lui-même, livré à ses perplexités, cherchant sa voie et sa politique.

Ce nouveau règne allemand n’est pas encore bien long ; il est à peine à la quatrième année, et déjà Guillaume II a eu le temps de passer par les phases les plus diverses. Il a eu la phase de l’avènement, des illusions, des exaltations juvéniles, des discours mystiques au peuple prussien, à l’armée, aux évoques. Il a eu aussi bientôt la phase des rêves humanitaires, des rescrits semi-socialistes, des tentatives pour conquérir les ouvriers, des promesses de justice sociale. Depuis quelque temps, le jeune souverain, on le sent, revient sur ses pas ; il s’efforce de se ressaisir, de rentrer dans son rôle d’empereur paternel et piétiste. Il a signalé sa métamorphose nouvelle par ce discours à la diète de Brandebourg, qui a été vivement commenté en Europe, qui l’a été aussi en Allemagne et n’a pas laissé d’émouvoir bien des Allemands. Ce discours était certainement curieux par lui-même ; il l’était surtout parce qu’il se liait à cette phase de réaction impériale et autocratique dans laquelle le jeune souverain semble entrer aujourd’hui. Guillaume II, c’est bien clair, subit avec impatience la contradiction, et il est assez disposé à serrer les freins de la répression. Il s’inquiète de tout ce qu’il voit autour de lui, des progrès du socialisme, des agitations ouvrières ou révolutionnaires, de la liberté pourtant fort modérée des journaux, de la démoralisation dont les dernières scènes de Berlin ne sont peut-être qu’une démonstration nouvelle. Il se donne la mission de moraliser son peuple, sans oublier de lui faire sentir la force. Presque toutes les lois proposées depuis quelque temps au parlement sont des lois répressives ou prétendues moralisatrices ; la réforme scolaire, à laquelle M. de Zedlitz a attaché son nom et que l’empereur lui-même soutient de tous ses efforts, dont il poursuit ardemment le succès, n’est qu’une partie du système. Malheureusement, l’Alsace-Lorraine n’échappe pas à cette bourrasque de répression qui prend pour elle un caractère particulier, qui se manifeste sous la forme d’une loi nouvelle d’état de siège discutée en ce moment même par le Reichstag. Par le fait, sous le régime de cette loi qui n’avait pas semblé nécessaire depuis vingt ans, et qui l’est devenue tout à coup, à ce qu’il paraît, le premier général venu, sur une simple apparence, sur un simple soupçon de danger, pourrait proclamer l’état de siège ; le conseil de guerre se chargerait du reste. C’est le pays tout entier livré à la fantaisie discrétionnaire d’un officier ! Cette loi, à dire vrai, a rencontré quelques protestations dans le Reichstag, celle d’un député alsacien-lorrain qui n’est pas un irréconciliable, les critiques de quelques socialistes. Qu’on ne se fasse aucune illusion cependant. Les socialistes allemands se gardent de se compromettre pour l’Alsace-Lorraine ; ils se bornent à combattre un régime qui pourrait les atteindre et les envelopper dans le réseau de la répression. Ils sentent pour eux-mêmes le danger de la réaction.

Ainsi vont les choses ! L’esprit souffle où il veut, la politique varie avec les pays et les circonstances. En Allemagne, la réaction règne dans les conseils officiels, et l’opinion, bien qu’un peu inquiète de ce qui se passe dans cette jeune tête impériale, ne se sent pas assez forte pour résister. En Angleterre, c’est le mouvement libéral qui gagne la masse du pays et presse de toutes parts le ministère conservateur ; il marche, il n’a cessé de se manifester depuis quelque temps dans une série de scrutins partiels, et il vient de s’accentuer encore plus par une élection d’un ordre tout local, il est vrai, mais avec cela singulièrement significative. C’est cette élection du conseil de comté de Londres qui est aujourd’hui une sorte d’événement, qui vient de mettre les partis en présence. Qu’est-ce que ce conseil de comté ? c’est une institution nouvelle, on le sait, créée par un acte de 1888, à peu près semblable aux conseils-généraux de France, destinée à être la représentation administrative des diverses parties de la métropole britannique, — sauf la vieille cité de Londres qui reste intacte avec son existence traditionnelle et ses privilèges. Ce conseil, élu pour trois ans, représente, par le fait, trois ou quatre millions d’habitans, et ne compte pas moins de 118 membres. Il a des attributions encore assez mal définies, qui peuvent néanmoins s’étendre singulièrement. On voit quelle est, quelle peut être son importance. Déjà, dans une première élection, la lutte s’était engagée entre libéraux et conservateurs déguisés, pour ce scrutin local, sous les noms de progressistes et modérés. Les progressistes avaient eu assez d’avantages pour pouvoir mettre à la tête du conseil de comté, lord Rosebery, le futur ministre des affaires étrangères d’un cabinet libéral ; ils n’avaient pas une majorité assez forte pour engager une campagne de réformes. Cette fois, la lutte a été plus vive encore qu’il y a trois ans. Les conservateurs, les « ducs » qui sont les premiers intéressés dans l’administration municipale de Londres, se sont jetés dans la mêlée. Les chefs libéraux, sir William Harcourt, M. John Morley, les radicaux représentés par M. John Burns, ont déployé une ardente activité. En définitive, la victoire, une victoire complète, est restée aux progressistes qui vont être au nombre de plus de quatre-vingts, dans le nouveau conseil, et ce succès est d’autant plus sérieux que jusqu’ici les conservateurs passaient pour être les maîtres dans la représentation publique de la métropole anglaise.

Que ces élections gardent un caractère particulier et restent jusqu’à un certain point un fait local, c’est possible : même dans ces limites elles auraient encore une sérieuse importance. Les progressistes ont en effet un programme aussi vaste que hardi. Ils ne cachent pas leur intention de se servir des pouvoirs qui leur sont déjà attribués pour en conquérir de nouveaux, pour étendre l’action municipale à la police, à un certain nombre de services publics, pour arriver à une application plus complète du droit commun à la ville entière de Londres. Ils se proposent de plus une réforme des taxes municipales qui touche singulièrement quelques grands propriétaires, le duc de Westminster, le duc de Portland, le duc de Bedford, possesseurs héréditaires du sol d’une grande partie de la ville de Londres ; ils veulent que les taxes nouvelles qu’on établira atteignent les grands propriétaires et non plus seulement comme aujourd’hui les locataires utiles qui ont consacré leur industrie à faire prospérer l’héritage, qui ne sont que les détenteurs temporaires des terrains sur lesquels ont été construits de grands quartiers. Ils prétendent en un mot mettre fin à une de ces anomalies qui se perpétuent dans la société anglaise, à une fiction féodale, à ce privilège des landlords recueillant, après une location séculaire, l’opulent bénéfice du travail accumulé sur leur propriété, sans participer aux charges communes, sans payer un penny. Voilà assurément de graves réformes qu’on ne réalisera pas en un jour, que l’esprit anglais saura bien atténuer et ramener aux proportions d’un progrès pratique. Le programme ne reste pas moins avec ses hardiesses. Le succès qu’il a eu à Londres est évidemment quelque chose de plus qu’une manifestation municipale, et il est bien difficile d’admettre que les électeurs qui viennent de peupler de réformateurs leur parlement local se désavouent le jour où ils auront à voter pour leur parlement national. Ils cèdent au courant, — et c’est justement ce qui fait de ces élections du conseil du comté de Londres un événement de mauvais augure pour les conservateurs, un présage encourageant pour les libéraux, à l’approche du grand scrutin qui décidera de la direction des affaires de l’Angleterre.

C’était, il y a peu de jours encore, une question de savoir quelles seraient les conséquences des élections récentes de la Hongrie et de la Roumanie pour les ministères qui dirigent les affaires des deux pays. En Hongrie, le ministère du comte Szapary, malgré quelques avantages apparens de scrutin, reste, à dire vrai, dans une situation difficile devant son parlement. — A Bucharest, c’est une autre affaire. Le ministère conservateur-junimiste qui compte dans ses rangs M. Lascar-Catargi, M. Carp, M. Lahovary, ce ministère roumain a eu une pleine et entière victoire dans les élections de la chambre des députés, comme dans les élections du sénat qui s’achèvent à peine. Vainement les libéraux survivans du parti de M. Bratiano, les libéraux plus modérés, amis de M. Vernesco, se sont alliés dans la lutte : ils n’ont pu échapper à une défaite, qui ressemble à une déroute. Le ministère a obtenu une majorité des trois quarts des voix. Il a dû son succès à la résolution avec laquelle il a mené cette campagne et un peu aussi, sans doute, aux moyens qu’il a su employer, devant lesquels aucun ministère roumain ne recule. C’est l’éternelle histoire de l’abus des influences ! Quelle est maintenant la signification, quel sera le résultat de cette victoire électorale ? La force du ministère roumain est évidemment tout entière dans l’alliance qui s’est formée entre les conservateurs ralliés autour de M. Catargi, et ceux qui d’un ancien nom de guerre s’appellent les « junimistes, » dont M. Carp est un des plus brillans représentans. Bien que les scissions soient toujours possibles dans les partis victorieux, il n’y a cependant aucune apparence de divisions prochaines entre des hommes qui viennent de vaincre ensemble, qui ont résumé leur politique intérieure dans un manifeste récent au pays sous ce titre : « Appel aux électeurs ! » C’est un assez vaste programme de réformes économiques et administratives. On commence toujours par là, c’est le meilleur moyen de s’entendre. Quant à la politique extérieure du nouveau ministère roumain, qui sort victorieux des élections, elle ne peut se résumer que dans un mot : la neutralité ! Quelles que soient les préférences ou les sympathies des hommes et du souverain lui-même, il ne peut y avoir d’autre politique à Bucharest parce que c’est l’intérêt du pays : c’est la nécessité des choses, c’est la logique de la situation géographique et diplomatique du petit royaume danubien, c’est la raison d’être et le rôle de la Roumanie en Orient.

L’Orient, même depuis qu’il y a des constitutions et des parlemens, est toujours le pays des surprises, des coups de théâtre, des révolutions soudaines de pouvoir, et la crise ministérielle qui vient d’éclater en Grèce n’est point certes l’épisode le moins curieux de cette curieuse histoire. Cette crise hellénique, en effet, elle a cela d’étrange qu’elle est survenue à l’improviste, qu’on ne sait pas encore d’où elle vient ni où elle peut conduire, quelles raisons secrètes ont déterminé le roi George à frapper d’une révocation sommaire un ministère entouré d’une majorité puissante dans le parlement. Comment tout cela s’est-il passé ? De quelles circonstances nouvelles ou mystérieuses est né cet étonnant imbroglio ? Entre les deux principaux partis qui divisent la Grèce, qui ont pour chefs M. Tricoupis et M. Delyannis, se succédant tour à tour dans l’opposition et au gouvernement, la lutte est toujours ouverte. Il y a deux ans à peine c’était M. Tricoupis qui avait le pouvoir et il avait eu à l’exercer dans des momens difficiles, au lendemain d’une crise où la Grèce avait eu à subir les dures injonctions de l’Europe. C’est aujourd’hui, ou plutôt c’était hier encore, M. Delyannis qui avait la présidence du conseil. Il avait été porté aux affaires il y a dix-huit mois par des élections qui étaient un vrai déchaînement d’opinion, un mouvement violent de réaction contre M. Tricoupis. M. Delyannis avait, dans le nouveau parlement, une majorité passionnée et dévouée ; il a gouverné avec elle depuis près de deux ans.

Ce n’est pas que, même avec l’appui assuré de son parlement, le président du conseil d’hier n’eût encore bien des difficultés, et des difficultés de plus d’une sorte, à vaincre. Il avait d’abord à contenir cette majorité aveugle dans ses passions, acharnée à poursuivre M. Tricoupis jusque dans sa retraite, à le menacer d’une mise en accusation. Depuis un an, une commission d’enquête parlementaire est occupée à chercher des griefs, à rassembler les élémens d’accusation contre l’ancien président du conseil. M. Delyannis voulait bien profiter de l’hostilité toujours vive contre M. Tricoupis et s’armer dans une discussion parlementaire des griefs amassés contre son prédécesseur ; il avait assez de sagacité et de liberté d’esprit pour comprendre le danger d’un procès d’État contre un ancien ministre, et, de fait, il a eu tout dernièrement l’habileté de détourner la colère de ses amis, de faire écarter la mise en accusation de M. Tricoupis ; c’était un succès qui n’a pas été facile à obtenir. — D’un autre côté, il y avait une difficulté peut-être plus sérieuse encore. La vérité est que, depuis longtemps, la Grèce est dans une situation financière des plus critiques, des plus troublées, tellement grave que le gouvernement hellénique a été plus d’une fois sur le point d’être réduit à une humiliante suspension de paiemens. Que cette situation soit le résultat de circonstances plus fortes que toutes les volontés, qu’elle doive être attribuée aux fautes, aux dépenses de l’ancien ministère de M. Tricoupis, le fait existe. Il faut aviser ! un emprunt a été récemment essayé, il a échoué. Le ministère, après bien des tergiversations, s’est décidé à proposer aux chambres une sorte de programme comprenant diverses combinaisons financières, divers projets d’impôts nouveaux ; mais ce n’était encore qu’un programme qui ne pouvait se réaliser en un jour : il avait de plus l’inconvénient de tous les programmes qui imposent au pays des charges nouvelles. Il ne résolvait rien, et si M. Delyannis avait habilement réussi à se dégager des complications de l’affaire Tricoupis, il restait toujours en face des embarras financiers. C’est justement dans ces conditions générales, ostensibles, que la crise a éclaté brusquement, comme un coup de foudre.

Y a-t-il eu quelque cause particulière et déterminante qui a précipité l’explosion ? Ce n’est pas l’éventualité du procès de M. Tricoupis, puisqu’elle était déjà écartée par l’intervention même du président du conseil. Est-ce la gravité de la situation financière qui a décidé la crise ? Toujours est-il qu’il y a quelques jours à peine, le roi George a envoyé tout simplement, sans plus d’explications, un de ses secrétaires à M. Delyannis pour lui demander impérieusement la démission du ministère. M. Delyannis, visiblement un peu abasourdi, ne s’est point hâté ; il a voulu délibérer avec ses collègues, il a consulté ses amis, et cela fait, on a répondu au roi que le ministère, assuré d’avoir l’appui du parlement, ne pouvait se démettre, mais que le roi avait parfaitement le droit constitutionnel de le révoquer. Jusque-là tout restait indécis. Malheureusement, le ministère paraît avoir voulu en appeler à l’opinion, à une délibération du parlement, à une pression extérieure, tandis que le roi s’obstinait dans ses résolutions, et pendant ce temps les esprits se montaient. Les partisans de M. Tricoupis se remuaient, comme les partisans de M. Delyannis. L’agitation commençait à se manifester dans Athènes, autour du palais, autour du parlement ou de la demeure des ministres. La force militaire entrait en action, on ne savait sur quel ordre. La situation devenait violente, lorsque le roi prenait le parti de trancher le conflit par une révocation sommaire du ministère qui était censé exister encore, puisqu’il n’avait pas donné sa démission. Le roi, pour l’exécution à laquelle il se décidait, avait pourtant besoin de nouveaux ministres. Il paraît avoir appelé un instant à son aide M. Tricoupis, qui s’est prudemment ou habilement récusé, et alors le roi George s’est adressé à quelques hommes appartenant à ce qu’on appelle un tiers-parti. M. Constantopoulo, M. Philaretos, M. Sokhtouris, M. Mastrapas, qui se sont réunis pour former un ministère de miséricorde ou de transition.

Le roi a usé de sa prérogative, la légalité constitutionnelle est sauve, rien de mieux. On ne peut cependant s’y méprendre, ce n’est probablement pas fini, ce n’est peut-être au contraire que le commencement d’une dangereuse aventure. Le nouveau ministère sera obligé de dissoudre le parlement, de faire des élections, — et qu’arriverait-il si les électeurs irrités renvoyaient au parlement la majorité de M. Delyannis ? Ils iraient imprudemment peut-être jusqu’à l’extrémité de leur droit, comme le souverain est allé jusqu’à l’extrémité de son droit, et il est douteux qu’à ce jeu la Grèce regagne le crédit dont elle a besoin, le prestige des institutions libres qui ont été l’abri de son indépendance renaissante.


CH. DE MAZADE.