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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1901

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Chronique n° 1655
31 mars 1901


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.


La grève de Marseille n’est pas encore terminée, mais on annonce sa fin prochaine. Il faut souhaiter que ces prévisions se réalisent ; toutefois, s’il en est ainsi, le mérite n’en reviendra pas au gouvernement. Il a commis en effet, faut-il dire une imprudence, une légèreté, une maladresse ? faut-il employer un mot plus fort ? Mettons, pour nous borner au rôle de narrateur, qu’il a commis un acte qui semblait beaucoup plus propre à donner à la grève un élan nouveau qu’à l’acheminer vers son dénouement. Si cet acte, inconsidéré ou coupable, avait été le fait d’un autre ministère, à quelles récriminations n’assisterions-nous pas ? Mais, envers le cabinet actuel, l’indulgence est sans limites. Que ne peut-on pas se permettre lorsqu’on a avec soi et pour soi les entrepreneurs ordinaires d’interpellations parlementaires, de violentes campagnes de presse, enfin de bruit et de tapage ? Tout se tait ; pas un murmure ne s’élève. Voici pourtant l’incident qui vient de se produire.

Samedi, 23 mars, la mairie de Marseille a été mise en mouvement par un coup de téléphone. Un employé s’est présenté à l’appareil et a reçu, ou cru recevoir une communication du ministère de l’Intérieur. Première illusion, paraît-il : c’est le ministère du Commerce qui téléphonait. Quoi qu’il en soit de son origine, la communication était ainsi conçue : « Les patrons acceptent qu’il soit désigné un arbitrage ayant pour but de limiter les points de la discussion à intervenir après l’audition des deux parties. Consultez les ouvriers sur la proposition. » Cette nouvelle nous a surpris ; mais elle était donnée en termes tellement formels qu’il fallait bien la considérer comme exacte. Elle nous a surpris, parce que les patrons avaient déclaré jusqu’alors que, s’ils étaient prêts à discuter avec les ouvriers sur la manière dont avait été exécuté l’arrangement du mois d’août dernier, ils ne laisseraient à aucun prix en remettre en cause le principe, ni les termes. On se rappelle qu’à cette époque, une première grève avait eu lieu à Marseille. Les revendications des ouvriers, exagérées sur certains points, étaient mieux fondées, sur d’autres : la situation qui leur était faite correspondait à un état de choses déjà ancien et dont les élémens s’étaient en partie modifiés. Les patrons s’en étant rendu compte, un accord ne tarda pas à se faire entre eux et les ouvriers. Tout le monde s’en montra alors pleinement satisfait, et M. Flaissières, le maire socialiste de la ville, reconnut le premier la loyauté qui avait présidé aux négociations et l’heureux résultat auquel elles avaient abouti. On se donna de part et d’autre le baiser Lamourette, et tout rentra provisoirement dans l’ordre et dans le travail. Six mois à peine s’étaient écoulés depuis cet arrangement, lorsqu’une nouvelle grève éclata. Pourquoi ? Pour rien. Jamais il n’y eut plus grande disproportion entre les prétextes invoqués et les conséquences produites. Mais un double ferment travaillait la masse ouvrière : la présence de M. Millerand au ministère du Commerce, et celle de M. Flaissières à la mairie de Marseille La grève faite, il fallut les justifier : les ouvriers parlèrent alors de l’arrangement du mois d’août et des changemens à y introduire Les patrons déclarèrent qu’ils n’en admettraient aucun. Et ils avaient raison : la vie économique serait impossible, si les contrats les plus solennels pouvaient être déchirés tous les six mois par un simple caprice d’une des parties. Aussi n’étions-nous pas préparés à une décision qui permettait à un arbitre de rouvrir la discussion sur l’arrangement du mois d’août. Il y avait là, a priori, quelque chose de suspect. Comment les patrons, après avoir affirmé si haut leur ferme volonté de ne pas laisser porter atteinte à un texte qui était devenu la charte du travail à Marseille, changeaient-ils si vite d’attitude, de langage et de résolution ? C’était à ne pas y croire : mais, encore une fois, le message téléphonique adressé d’un ministère de Paris, — n’importe lequel, — à la mairie de Marseille était si catégorique, qu’on ne savait plus qu’en penser. L’affirmation de l’homme au téléphone, quel qu’il fût, était péremptoire « Les patrons acceptent » il était impossible d’être plus clair. Seulement, de quels patrons s’agissait-il ? On savait que les armateurs et les entrepreneurs marseillais avaient envoyé des délégués à Paris, et que ceux-ci avaient eu plusieurs entrevues avec les ministres de l’Intérieur et du Commerce. MM. Féraud et Estier occupent à Marseille une situation importante. Leur engagement, s’ils en avaient pris un, avait à coup sûr une valeur morale considérable. Toutefois, à moins qu’ils n’eussent reçu de leurs collègues de Marseille des pouvoirs indéfinis, on ne comprenait pas qu’ils eussent pu les fier irrévocablement. Mais quoi ! « Les patrons acceptent. » Cela coupait court à toute hésitation : devant ce texte catégorique, il fallait bien s’incliner.

Une fois saisi du message ministériel, que fit M. Flaissières ? Enchanté, comme on peut le croire, d’une solution aussi favorable à ses vues, il s’empressa de convoquer le syndicat, ou les syndicats, de la grève, car il y en a plusieurs. Séance tenante, la proposition d’arbitrage fut acceptée, mais sous réserve que cette acceptation serait ratifiée par la réunion générale des grévistes. Simple formalité, d’ailleurs : on était bien sûr d’obtenir la ratification de l’assemblée générale, et on l’obtint en effet en quelques heures. Aussitôt une détente se produisit à Marseille : on se considéra comme à la veille du dénouement. Les ouvriers, qui ne s’attendaient certainement pas à une victoire aussi rapide et aussi complète, étaient enchantés et s’efforçaient seulement de ne pas trop le montrer. Leurs conversations avec le préfet se ressentirent de ces dispositions optimistes : ils réclamèrent, et même sur un ton assez impérieux, le retrait des troupes qui avaient été réunies à Marseille en nombre considérable, trop tard pour prévenir des désordres et des violences graves, mais assez tôt peut-être pour en empêcher le retour. Le préfet, M. Grimanelli, se montra embarrassé, ce qui paraît être d’ailleurs son attitude la plus habituelle. Il sentait bien qu’il ne pouvait pas personnellement ordonner le retrait des troupes, ni même le proposer au ministère sans prendre une responsabilité très lourde. D’autre part, il regardait l’arbitrage comme acquis, et dès lors la grève comme virtuellement terminée. Inquiet d’un côté, rassuré de l’autre, il promit, sinon de retirer les troupes, au moins de les « dissimuler : » mot digne de faire fortune, car il peint une situation et révèle un caractère. Pendant plusieurs jours, une sorte de terreur avait pesé sur la ville. A diverses reprises, des gens venus des quais avaient annoncé, affolés, que la révolution commençait, et les magasins s’étaient fermés brusquement. La nouvelle était exagérée, ou prématurée. Néanmoins des rixes nombreuses avaient eu lieu. La force publique avait été l’objet d’agressions brutales, où le sang avait coulé. La circulation dans les rues était devenue dangereuse. La grève s’était étendue, ou avait été étendue de force au personnel des voitures et des tramways. Seule, la présence des troupes avait un peu rassuré les esprits inquiets. C’est le moment choisi par le préfet pour promettre de les dissimuler : les grévistes ne pouvaient, paraît-il, pas les voir sans être froissés dans leur amour-propre. La promesse a été tenue, et si bien, que les troubles ont recommencé aussitôt. Mais n’est-ce pas ce que voulait le maire, et ne fallait-il pas effrayer un peu les patrons pour les amener à composition ?

Quant au préfet, les bonnes nouvelles qu’il avait reçues l’avaient pleinement rassuré. Les ouvriers venaient d’accepter l’arbitrage ; les ouvrières l’avaient fait avant eux ; dès lors, que pouvait-on craindre ? Il n’y a qu’un malheur, c’est que les patrons n’avaient rien accepté du tout. Lorsque MM. Féraud et Estier, partis de Paris, sont arrivés à Marseille et qu’on leur a demandé des explications sur l’engagement qu’ils avaient pris, ils ont protesté qu’ils n’en avaient pris aucun, et que rien, dans leurs conversations avec MM. Waldeck-Rousseau et Millerand, n’avait permis de croire le contraire. On se rappelle le mot de Basile, dans le Mariage de Figaro : « Qui trompe-t-on ici ? » Tout le monde a dû se le poser à Marseille. Y avait-il malentendu ou mystification ? Le préfet télégraphia à Paris pour savoir ce qu’il devait en croire, et il faut avouer que sa situation était cruelle. Enfin, à minuit, il reçut du ministère du Commerce le télégramme qui suit : « On me communique, disait M. Millerand, votre dépêche à l’Intérieur, où-vous rendez compte visite maire et députés. Je n’ai téléphoné à personne aujourd’hui à Marseille. » En lisant ce début, M. Grimanelli a dû être en proie à une véritable stupeur. Quoi ! M. Millerand n’avait téléphoné à personne ? D’où venait donc la communication faite à M. Flaissières, à la suite de laquelle les ouvriers avaient été convoqués en grande hâte pour accepter l’arbitrage ? Et quel était ce mystère ? Mais voici la suite : « Un de mes attachés a, en effet, téléphoné à midi au secrétaire général mairie pour lui demander s’il pensait que l’arbitrage portant sur délimitation des questions qui feraient objet de conférence contradictoire serait accepté par les ouvriers. Rien de plus. Cette communication était la conséquence de l’entretien qui a eu lieu ce matin au ministère de l’Intérieur, et dont M. le président du Conseil vous a probablement entretenu… Il m’a paru utile de vous préciser ces renseignemens qui vous mettront au courant de la situation vraie. » A mesure qu’il lisait cette dépêche, l’étonnement de M. Grimanelli a dû augmenter graduellement, et aussi sa perplexité. Il avait cru l’arbitrage accepté par les patrons, et toute sa conduite s’était inspirée de cette pensée : il apprenait tout d’un coup que les patrons n’avaient encore rien dit. D’où lui était venue la nouvelle ? De la mairie de Marseille. Et de qui la mairie de Marseille la tenait-il ? D’un attaché de M. Millerand. Et par qui était-elle déclarée fausse ? Par M. Millerand lui-même. Il y avait de quoi perdre la tête : aussi M. Grimanelli n’y a-t-il pas manqué.

Tels sont les faits matériels ; que faut-il en croire ? On n’ôtera pas de l’esprit de beaucoup de gens qu’il y a eu là, de la part du ministère, une tentative de pression sur les patrons marseillais, et aussi de surprise et d’escamotage. Quel pouvait être, en effet, l’état d’esprit de ces patrons, au moment où ils apprenaient par une voie indirecte que leurs délégués à Paris avaient définitivement accepté l’arbitrage ? Sans doute, ils savaient à quoi s’en tenir sur le mandat qu’ils avaient confié à ces derniers, et ils en connaissaient les limites. Ils connaissaient de plus le bon esprit et la prudence de MM. Féraud et Estier, et ils trouvaient là pour eux-mêmes une garantie très sérieuse. Mais enfin ils ne savaient rien de l’incident. Ils voyaient les ouvriers se réunir précipitamment et accepter l’arbitrage. C’était une mise en demeure qu’on leur adressait d’avoir à se prononcer, eux aussi, et sans retard. Le préfet, éperdu, les menaçait d’une responsabilité épouvantable, s’ils hésitaient à le faire affirmativement. On leur montrait d’une part la grève finie, le travail repris, la paix et la concorde restaurées dans Marseille, s’ils disaient oui ; de l’autre, la grève redoublant de violence, plusieurs autres corps de métier y prenant part, le désordre et la violence poussés à leur paroxysme, s’ils disaient non. N’est-ce pas sur cette manière insidieuse et impérative de poser la question qu’on avait compté pour en rendre la solution obligatoire dans un sens déterminé ? Il était clair que c’est ce que le gouvernement avait voulu. Voilà une première hypothèse ; elle vient de Paris. En voici une seconde ; elle vient de Marseille. Si, à Paris, nous connaissons nos ministres, à Marseille, on connaît M. Flaissières, et nombre de personnes le croient parfaitement capable d’avoir préféré mal comprendre le message de M. le ministre du Commerce. Remarquons que ce message ne lui est pas arrivé directement, mais par un fonctionnaire de la mairie ; de sorte que, s’il y a eu à Paris un premier intermédiaire entre le ministre et le téléphone, il y en a eu un second à Marseille entre le téléphone et le maire. Que d’intermédiaires et de circuits ! Comment reconnaître la vérité et où la saisir au milieu de tout cela ? On fait remarquer, à Marseille, que M. Flaissières est furieux contre le ministère et qu’il a juré de se venger de lui. Le motif de son mécontentement est le refus qu’a opposé M. Waldeck-Rousseau à sa demande d’audience. Oui, M. Flaissières avait demandé à M. Waldeck-Rousseau de le recevoir, et, du haut d’un balcon, il avait même annoncé à la foule, en l’invitant au calme et à la confiance, qu’il partirait le soir même pour Paris : tout d’un coup un télégramme de M. le président du Conseil l’a invité à s’adresser au préfet, qui avait reçu ses instructions. M. Flaissières n’a pas l’habitude d’être traité aussi cavalièrement. Sa déconvenue a été arrière, et il s’en est expliqué avec une vivacité toute marseillaise. — Est-ce ainsi qu’on, me traite, moi, Flaissières, qui ai rendu tant de services à la République ? Eh bien ! on va voir. — Ce qui s’est passé depuis est-il la conséquence de cette menace ? Peut-être. Au surplus, à quelque hypothèse qu’on s’arrête, et, soit qu’on attribue « l’erreur » commise à M. Millerand, soit qu’on l’impute à M. Flaissières, il faut convenir que cette affaire a été conduite avec une impardonnable légèreté. Quoi ! Il s’agissait de l’apaisement des esprits dans une grande ville, peut-être la plus impressionnable de toutes ; il s’agissait d’une grève qui a déjà duré un mois et dont tout le monde désire le dénouement ; il s’agissait enfin des plus grands intérêts matériels et moraux ; et, pour traiter des questions aussi délicates, M. le ministre du Commerce, au lieu d’opérer lui-même, a recours à un de ses attachés, on ne sait lequel ! Et, pour une communication d’une aussi extrême importance, il emploie ou permet d’employer, quoi ? le téléphone, c’est-à-dire un instrument qui ne laisse aucune trace de ce qu’on lui a confié, et ne permet pas au ministre lui-même de contrôler le message qui a été transmis en son nom ! On croit rêver en lisant ce récit. On se demande dans quel monde on est. Toutes les suppositions viennent à l’esprit : la plus clémente est que nos ministres sont inconsciens. Le télégramme entortillé de M. Millerand à M. Grimanelli restera comme un monument du régime actuel. « Allez voir, disait le vieil Oxenstiern à son fils, avec combien peu de sagesse le monde est gouverné. » Nous doutons toutefois que, de son temps, il l’ait été aussi à la diable qu’aujourd’hui.

Si les patrons marseillais, intimidés par la responsabilité dont on les accablait déjà, avaient accepté l’arbitrage sans aller au fond des choses et sans y regarder de plus près, le gouvernement se féliciterait de la faute qu’il a commise. Felix culpa ! dirait-il ; à quelque chose malheur est bon. Mais les entrepreneurs et les armateurs de Marseille ont gardé leur sang-froid, et, bien sûrs que, si une imprudence avait été commise, elle ne pouvait pas leur être imputée, ils ont à l’unanimité repoussé l’arbitrage. La pression, directe cette fois, que le préfet a exercée sur eux n’a produit aucun effet. Ils ont protesté de leurs bonnes dispositions à l’égard des ouvriers ; ils n’ont jamais refusé la conversation avec leurs représentans légitimes ; ils sont prêts à la reprendre quand ceux-ci le voudront, — mais à la condition qu’elle portera exclusivement sur la manière dont l’arrangement du mois d’août a été appliqué et non pas sur l’arrangement lui-même. « Ils regrettent, disent-ils dans une lettre à M. Grimanelli, les allégations inexactes qui ont persuadé aux ouvriers qu’ils avaient pu changer d’attitude, ces allégations ne pouvant que perpétuer le déplorable état de choses dont la population souffre depuis trop longtemps, en maintenant chez les ouvriers des illusions dont l’unique résultat est d’aggraver les souffrances de la classe ouvrière. » Ils concluent en disant qu’ils « ne peuvent que se maintenir sur ce terrain de leurs décisions antérieures. » Ils ont encore une autre raison de le faire, c’est que la commission exécutive de la grève et les assemblées plénières des grévistes n’ont jamais accepté l’arbitrage purement et simplement : ils ne l’ont accepté qu’en dictant par avance la sentence à laquelle il devait, d’après eux, aboutir. C’est ainsi qu’ils ont subordonné leur adhésion à des conditions que les patrons avaient déjà déclarées inadmissibles, telles que la journée de huit heures. Singulière façon de comprendre l’arbitrage ; mais n’est-ce pas ainsi que les ouvriers l’ont toujours compris ? Ils l’acceptent pourvu qu’il leur donne raison ; sinon, non. L’arbitrage n’est plus qu’une tentative de conciliation, valable si elle tourne à leur profit, essentiellement récusable dans l’hypothèse contraire. Toutefois, ce n’est pas là le motif principal pour lequel les patrons de Marseille n’ont pas cru pouvoir l’admettre : ils s’en tiennent à l’arrangement du mois d’août, et ils déclarent « qu’il leur est matériellement impossible d’aller plus loin dans la voie des concessions. »

Quand cette résolution a été connue, on s’est demandé, non sans inquiétude, quel effet elle produirait sur les ouvriers. M. Grimanelli ne doutait pas qu’on ne fût à la veille d’une catastrophe : il allait se voir dans la cruelle nécessité de ne plus dissimuler les troupes ! A entendre le langage qui se tenait dans les rues et sur les quais, ces craintes ne semblaient pas chimériques. O prodige ! On a appris que, puisque, décidément, les patrons ne voulaient pas céder, les ouvriers allaient le faire. Cette grève ne paraissait plus, comme disent nos voisins les Anglais, qu’un immense bluff. Un peu de présence d’esprit au début aurait suffi pour en arrêter l’explosion. L’expulsion de quelques étrangers aurait enlevé au mouvement son caractère révolutionnaire. Mais il aurait fallu pour cela que l’administration eût quelque fermeté, et les patrons seuls en ont eu. Le ministère actuel s’est vanté souvent, à défaut d’autres mérites, d’avoir rétabli l’ordre dans la rue : on ne s’en est guère aperçu à Marseille. L’ordre y a été laissé pendant quelques jours à la merci d’une minorité infime, mais turbulente, composée surtout d’étrangers et de repris de justice, de gens sans aveu qu’on appelle les nervi, d’un nom emprunté à un autre âge. De là est venu le mal. Quant au remède, il est venu d’où on l’attendait le moins, de la tentative manquée du gouvernement et de la municipalité pour faire capituler les patrons. Les ouvriers, comme dernière tentative, ont envoyé des délégués à Paris voir MM. Waldeck-Rousseau et Millerand. Plus heureux que M. Flaissières, ils ont été reçus, et ils devaient l’être. Mais que leur a-t-on conseillé ? D’accepter les offres des patrons, de ne pas remettre en cause l’arrangement du mois d’août, et de consentir à ce qu’on en discutât seulement l’application. — Quoi ! ont-ils dit : voilà quinze jours qu’on nous propose cette solution, et que nous la repoussons. Ah ! si nous avions su ! — C’est le dernier mot de cette grève, et sans doute de beaucoup d’autres, bien que les ouvriers ne le prononcent pas toujours aussi franchement.

Du moins, à Montceau-les-Mines, la situation s’est-elle améliorée ? On l’a cru d’abord ; on en doute maintenant. Pourtant les ouvriers du syndicat jaune, ceux qui veulent travailler et que les autres, pour ce motif, désignent par l’épithète de « fainéans, » ont pu descendre dans les puits. Ils ne sont pas encore bien nombreux ; on n’en a compté qu’un peu plus de cent le premier jour. Mais c’est un commencement, et d’ailleurs leur nombre augmente de jour en jour. Il était bon que le syndicat jaune manifestât son action sous cette forme en quelque sorte tangible. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus tôt ? Sans doute parce qu’il n’était pas suffisamment protégé contre les coups de force des affiliés au syndicat rouge. Et l’est-il assez, même aujourd’hui ? Les dépêches ne parlent que de coups, de blessures, de rixes qui menacent d’heure en heure de devenir plus graves. Pour le moment, la situation peut donc être résumée comme il suit : par une faveur inespérée du sort, elle s’est améliorée à Marseille ; elle reste stationnaire à Montceau. Si la grève n’est pas générale, si même ce fantôme inquiétant s’éloigne de plus en plus, elle tend à devenir permanente. Il y avait à Rome un temple de Janus qui ne se fermait que lorsque la République ne soutenait de guerre sur aucun point du monde : il a été bien rarement fermé. Si nous avions aujourd’hui un temple qui ne se fermât que lorsqu’il n’y aurait pas de grève, il resterait toujours ouvert.


La discussion de la loi sur les associations se poursuit à la Chambre des députés, et les articles en sont votés les uns après les autres, à l’exclusion de presque tous les amendemens qui y sont présentés. C’est ce que nous avions prévu, à l’encontre des optimistes qui espéraient que certains articles seraient atténués, ou même qu’étant mollement défendus par le gouvernement, ils seraient rejetés. Cela n’a été vrai que dans une mesure infime. M. le président du Conseil semble mettre son honneur à faire passer la loi telle quelle, et, lorsqu’il voit, ce qui arrive assez fréquemment, que M. Trouillot y est insuffisant, il vole au secours de M. Trouillot et pose la question de confiance. On en est enfin arrivé à l’article relatif à la liquidation, ou plutôt à la spoliation des biens des congrégations non autorisées. Il a été remanié par la commission d’accord avec le gouvernement ; mais il reste fort mauvais. Sera-t-il voté comme les autres ? Au point de discipline où la Chambre est arrivée, rien n’est plus probable, et, si M. Waldeck-Rousseau pose une fois de plus la question de cabinet, rien n’est plus certain.

Les dernières séances ont été remplies par l’article 14, qui interdit le droit d’enseigner aux membres des congrégations non autorisées. On a dit que cette disposition n’était pas à sa place dans une loi sur les associations, et qu’il fallait la réserver pour le jour où on discuterait enfin la réforme de l’enseignement. La saine logique l’aurait voulu en effet, mais il ne s’agit pas de logique dans cette affaire, et la Chambre se soucie fort peu de s’y conformer. Combien de fois n’avons-nous pas dit déjà que la loi sur les associations n’avait pas pour but principal les associations à réglementer, mais bien la liberté de l’enseignement à atteindre et à supprimer par un moyen détourné ? Il devient inutile de le répéter, la démonstration en ayant été faite par l’article 14, par la discussion dont il a été l’objet, par le vote final qui l’a consacré. La bataille a été longue et ardente. Les adversaires de l’article y ont déployé beaucoup de talent et de courage. Des discours comme ceux de M. Aynard, de M. de Mun, de M. Ribot sont de ceux qui honorent une assemblée, ou plutôt qui l’honoreraient si elle s’en inspirait, car c’est tout le contraire qu’il faut dire, lorsqu’elle les écoute sans les entendre et qu’elle va chercher ailleurs la règle de ses déterminations et de ses votes.

M. Aynard est le rapporteur des propositions relatives à la liberté de l’enseignement dans cette grande commission présidée par M. Ribot, qui s’est livrée à une enquête si complète sur l’état actuel de l’enseignement universitaire ou libre, et sur les réformes à apporter au premier. Il avait donc un titre particulier à intervenir dans ce débat. Chose curieuse, et qui peint bien l’anarchie où nous sommes, la Chambre a nommé deux commissions dont l’une est favorable à la liberté de l’enseignement, et dont l’autre lui est contraire. Il y en a pour tous les goûts. Quant au gouvernement, entendu d’abord par la Commission de l’enseignement, il a été avec elle pour la liberté ; mais, depuis, ayant frayé davantage avec la Commission du droit d’association, il s’est prononcé avec elle contre cette même liberté. Après avoir hésité entre M. Aynard et M. Trouillot, il a obéi sans doute à la loi des affinités électives, et a penché définitivement du côté du second. Rien n’est plus naturel. M. Aynard, lui, est resté fidèle aux doctrines de toute sa vie : il a défendu la liberté pour tous, même pour ses adversaires. Ses préférences, et il l’a prouvé, ne sont pas pour l’enseignement congréganiste ; il aime l’Université et lui a confié ses enfans ; mais il s’indigne à la pensée de priver d’autres pères de famille, qui pensent autrement que lui, de la liberté de choisir dont il a usé lui-même. Il a tenu, comme on voit, un langage bien démodé, que la Chambre a pourtant écouté avec déférence, parce qu’elle y sentait, malgré ses préventions, une pensée élevée et un sentiment généreux. Quant à M. de Mun, on l’écoute aussi, et même fort bien ; le talent, lorsqu’il atteint un certain degré, s’impose par sa force propre ; on aime à en jouir, même en lui résistant. La thèse de M. de Mun a été surtout historique. — Que voulez-vous ? a-t-il demandé à la Commission et au gouvernement. Faire, conformément à vos idées, l’unité intellectuelle de la France. L’ancien régime a pu maintenir pour un temps cette unité, avant le siècle de la Réforme, avant celui de la philosophie, et nous pourrions dire, en parlant du XIXe, avant celui de la critique à outrance. Mais, aujourd’hui, cette conception, qui a sa grandeur, est une chimère. La Convention a essayé de la réaliser et y a échoué. Napoléon l’a entrepris à son tour et n’a pas été plus heureux. Vous ne le serez pas plus qu’eux, parce que vous n’avez pas et ne pouvez pas avoir de doctrine. Comment en auriez-vous, puisque vous êtes emportés vous-mêmes par un mouvement continuel dans une évolution indéfinie ? Dès lors, l’autorité peut trouver d’autres champs d’action, mais l’enseignement doit appartenir à la liberté. La nature et la force des choses ont créé plusieurs types d’enseignemens entre lesquels les pères de famille peuvent se prononcer. Aucun de ces enseignemens n’a le droit de proscrire l’autre et de le supprimer, au nom d’une unité définitivement rompue. — Par un autre chemin, M. de Mun arrive donc au même but que M. Aynard. Et il en est de même de M. Ribot, qui a parlé surtout en homme politique et s’est placé au point de vue même de la loi dont les principes fondamentaux venaient d’être votés. Que fait cette loi ? Elle condamne un certain nombre de congrégations ; elle les dissout ; elle liquide leurs biens. Si, malgré cela, ces congrégations se reforment, la loi inflige à leurs membres des peines très sévères. Que faut-il de plus ? Et comment pourrait-on désormais appartenir à des congrégations qui ne pourront plus exister ? A ceux qui néanmoins le tenteraient, n’est-ce pas assez d’appliquer l’amende et la prison ? Leur enlèvera-t-on encore l’usage d’une liberté de droit commun ? Cela est à la fois inique et absurde, et n’avait jamais été tenté jusqu’ici. M. le président du Conseil a répondu hardiment qu’il voulait reconstituer l’unité morale de la France : c’est tout son discours. Les échecs retentissans rappelés par M. de Mun ne l’effrayent pas. Il espère être plus fort ou plus habile que Robespierre et que Napoléon. L’article 14, dont la disjonction avait été proposée, a été maintenu dans la loi ; puis, il a été voté à une majorité considérable. M. Trouillot n’a pas caché que cet article contenait tout l’esprit de la loi. A la vérité, il le dit successivement de tous ceux qu’on discute ; mais pour celui-là il avait raison. On en veut à la liberté de l’enseignement : elle était visée, elle a été atteinte. Elle l’a été dans un certain nombre d’individus, elle le sera demain dans leurs biens. Alors l’œuvre sera complète et la Chambre pourra la regarder avec satisfaction.

Sur deux points toutefois, la majorité a faibli : il est vrai que, sur le premier, M. le président du Conseil s’est abstenu de parler, et qu’il a laissé M. Trouillot à ses seules forces. Il s’agissait des biens appartenant aux congrégations sous le couvert de personnes interposées. « Sont légalement présumées personnes interposées, » dit l’article : suit une énumération. Un député, M. Perreau, a demandé qu’on ajoutât : « Mais sous réserve de la preuve contraire. » Il semble que rien ne soit plus juste et que la chose aille de soi. Point du tout ! a déclaré M. Trouillot : on ne doit pas pouvoir faire la preuve du contraire. Il a eu beau répéter que tout l’esprit de la loi était là, on ne l’a pas écouté, et la preuve a été permise à une majorité de douze voix. C’est le premier succès qu’ont obtenu les adversaires du projet. En obtiendront-ils un autre sur l’article 18, qui se rapporte à la liquidation des biens ? Au moment où nous écrivons, la Chambre a voté, — et cette fois malgré le gouvernement, — le premier paragraphe d’un amendement de M. Lhopiteau, qui, tout en liquidant les biens des congrégations non autorisées, les met en vente et en attribue le prix aux membres de l’association dissoute. Mais quel sera le sort définitif de l’amendement ?

Nous ne pouvons pas finir sans dire un mot du prodigieux abus de l’affichage que la Chambre a fait à propos d’un discours de M. Bourgeois. M. Bourgeois lui-même, avec une pudeur un peu effarouchée, s’est défendu d’être affiché, et sans doute il était sincère ; mais ses collègues n’ont voulu rien entendre. Il s’agissait pourtant de peu de chose ! M. Bourgeois avait interrompu M. de Mun pour dire que, comme président d’une commission internationale de l’enseignement à l’Exposition universelle, il avait eu l’occasion de lire certains devoirs d’élèves des frères des Écoles chrétiennes, qui l’avaient affligé. Il a tenu à donner à la Chambre, sans doute pour l’affliger à son tour, lecture de ces devoirs. Nous n’en prendrons certes pas la défense : mais il est probable que, si M. de Mun avait fait partie de la même commission, et si on y avait lu les devoirs des élèves de l’enseignement officiel, il aurait pu, en cherchant beaucoup, en trouver quelques-uns que nous n’aurions pas pu approuver davantage. Les enfans ne comprennent pas toujours très bien ce qu’on leur dit, et il leur arrive, de l’exprimer maladroitement. Ils ignorent les nuances. M. Bourgeois a vu là des germes de guerre civile pour un prochain avenir, et il a montré avec effroi à la Chambre, — nous n’exagérons rien, — ces écoliers d’aujourd’hui descendant demain dans la rue avec le fusil de la guerre civile. L’exemple de M. Trouillot, qui a été élève des congréganistes, et de tant d’autres ! devrait pourtant le rassurer. Il a raconté que le jury international présidé par lui n’avait pas, à cause de ces devoirs, accordé son plus grand prix aux frères des Écoles chrétiennes. Cependant, il le leur a attribué dans les colonies, et leur a donné une médaille d’or en France. Il faut donc croire que le scandale de ces devoirs ne lui avait pas paru aussi intolérable qu’à la Chambre. Celle-ci a fait afficher, avec le discours de M. Bourgeois, les devoirs des élèves, le grand prix, la médaille d’or, tout à la fois : le lecteur s’y débrouillera comme il pourra ! Peut-être les Frères ne seront-ils pas fâchés de cette manière d’être punis. Mais quel a été le but de la Chambre en ordonnant cet affichage ? Elle a voulu dénoncer à la France entière un enseignement qui lui déplaît, et cela avec des devoirs d’écoliers. C’est employer un bien grand moyen pour faire de la bien petite guerre. Mais le sentiment est lui-même si petit !


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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