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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1906

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Chronique n° 1775
31 mars 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.


Où en sont les inventaires ? M. Clemenceau a dit à la tribune du Sénat que depuis qu’il était aux affaires, — et il y était depuis une dizaine de jours, — on en avait fait quatre mille. Il en a conclu que l’application de la loi n’était ni abandonnée, ni interrompue. Mais il a ajouté que, partout où il rencontrait de la résistance, il s’arrêtait, le plaisir qu’il pouvait y avoir « à compter des chandeliers dans une église ne valant pas à ses yeux le sacrifice d’une seule vie humaine. » L’expression est humoristique, et peut-être rabaisse-t-elle un peu trop l’intérêt de la question. Mais si on le diminue aujourd’hui, hier on l’exagérait singulièrement. Il semblait que toute l’application de la loi fût liée aux inventaires, et c’est pourquoi le ministère d’alors déclarait bien haut qu’il ne reculerait pas. Ce n’étaient peut-être là que des mots. En tout cas, le gouvernement s’est rendu compte que l’émotion des catholiques, quel que fût le motif qui l’avait causée, était sérieuse, et qu’il y aurait quelque chose d’odieux à l’exaspérer encore, au risque de verser du sang sur le parvis des églises et d’avoir à y ramasser des cadavres. La proximité des élections générales, — elles auront lieu le 6 mai, — rendait pour le gouvernement cette situation particulièrement délicate. Il s’est arrêté et nous le félicitons de l’avoir fait ; mais comment ne pas manifester quelque surprise à la pensée que c’est le ministère radical de M. Sarrien qui a pris ce parti humain et prudent, alors que le ministère, plus modéré en apparence, de M. Rouvier n’avait pas osé le faire, ou du moins n’avait pas osé le dire ? Serait-il donc vrai qu’un jacobin ministre n’est pas toujours un ministre jacobin ?

Au reste, la situation générale est de nature à inspirer au gouvernement des perplexités, sinon des inquiétudes. Il se trouve en présence de deux agitations qui pourraient l’une et l’autre devenir dangereuses : l’agitation religieuse et l’agitation ouvrière. La première était imprévue. Les auteurs de la séparation avaient tout arrangé pour que la loi passât complètement inaperçue au moment des élections et le restât même assez longtemps après. Les traitemens du clergé lui étaient maintenus pendant un certain nombre d’années et allaient ensuite en décroissant peu à peu jusqu’à extinction totale. Les palais épiscopaux, les presbytères étaient laissés, pendant plusieurs années aussi, à la disposition des évêques et des curés, et les églises indéfiniment. Tout paraissait donc bien combiné pour traverser sans accident la première étape, l’étape électorale. Ceux qui avaient voté la loi se complaisaient eux-mêmes dans leur habileté. Malheureusement pour eux, ils ont eu une distraction au sujet des inventaires. Ils attachaient si peu d’importance à l’opération qu’ils ont négligé de l’ajourner, comme ils avaient fait pour tout le reste : ils ont même décidé qu’on y procéderait dès la promulgation de la loi. C’est donc le seul article de celle-ci qui ait été appliqué avant les élections, de sorte que les catholiques qui, à tort ou à raison, voulaient manifester contre elle, n’ont pas eu l’embarras du choix : ils n’ont pu le faire qu’à propos des inventaires, et c’est à cela sans doute qu’il faut attribuer l’intensité d’une agitation aussi disproportionnée avec son objet apparent. Quoi qu’il en soit, le gouvernement a été surpris, et tous les ménagemens qu’il avait accumulés pour que la période électorale ne se ressentît pas de la loi de séparation se sont trouvés inutiles, faute d’un seul. Ce beau plan a manqué dans l’exécution parce qu’on en avait négligé un menu détail. Il nous serait impossible de dire quelles seront les conséquences électorales de ce fait. Peut-être les uns les exagèrent-ils, et les autres les atténuent-ils beaucoup : mais il est certain que le gouvernement s’en préoccupe, et que le scrutin du 6 mai en sera, dans une certaine mesure, influencé.

Les catholiques qui ont manifesté à la porte des églises se flatteront sans doute d’avoir obtenu par là un premier et très important résultat, et ils en triompheront contre nous qui avons désapprouvé ; la forme violente de leur opposition. Mais, d’abord, ce résultat n’est pas encore pleinement atteint et, à supposer qu’il le soit, il faudra encore se demander si c’est vraiment à des intérêts religieux qu’il profitera, ou si ce ne sera pas plutôt à des intérêts politiques. Nous continuons de craindre par-dessus tout la solidarité ou la confusion établie entre ces intérêts divers. Le jour où les catholiques seront organisés en France en parti politique, il est douteux que la religion tire un bénéfice durable des alliances qu’elle aura été obligée de contracter. Alors commencera une lutte très longue et dont le dénouement reste incertain, mais qui, à mesure qu’elle se prolongera, accumulera les ruines et les douleurs. Les amis de l’apaisement, nous ne nous le dissimulons pas, n’auront aucun rôle à jouer au milieu des partis extrêmes animés de toutes les ardeurs de la bataille : ils ne pourront intervenir utilement que le jour où la lassitude générale mettra fin au combat. Mais beaucoup de choses précieuses auront péri dans la tourmente ou y auront été endommagées. C’est une des raisons, car il y en a encore d’autres, pour lesquelles la loi de séparation nous a toujours paru la pire des aventures. Nous avons fait contre elle tout ce qui était en notre pouvoir : nous voudrions aujourd’hui en atténuer les conséquences, c’est-à-dire préserver notre malheureux pays d’une guerre civile où chacun des deux partis aura des succès et des revers, et à l’issue de laquelle ils seront très mal en point l’un et l’autre. La campagne ne fait que commencer, et nos observations sont peut-être prématurées. Attendons les élections, puisque les évêques de France ont renvoyé eux-mêmes après cette date leur réunion que nous avions espérée et désirée plus prochaine. Nous souhaitons que le gouvernement comprenne alors la nécessité de reprendre contact avec les catholiques autrement qu’avec des fusils et des sabres, et que les catholiques comprennent à leur tour qu’ils ont en ce moment plus d’intérêt à s’assurer les avantages que la loi leur abandonne, qu’à s’exposer à ne la connaître que par ses rigueurs.


La seconde agitation en présence de laquelle le gouvernement se trouve est l’agitation ouvrière : elle a paru pendant quelques jours très menaçante. L’épouvantable catastrophe de Courrières, où plus de mille ouvriers ont péri au fond d’une mine, a causé une émotion universelle. Jamais le martyrologe de l’industrie moderne n’avait présenté une page plus imprégnée d’horreur. Le premier mouvement, le premier élan de la pitié humaine s’est manifesté sous la forme de secours distribués aux familles des victimes : on peut dire aujourd’hui que tout ce qui est réparable dans ce cruel événement sera généreusement réparé. Pourquoi faut-il qu’à ces sentimens si honorables d’autres soient venus se mêler presque aussitôt ?

On assure qu’un mouvement ouvrier se préparait depuis quelque temps déjà dans la région du Nord : une partie des ouvriers a cru qu’il fallait le précipiter, et que l’accident de Courrières en fournissait une bonne occasion. Ce calcul, finalement, ne s’est pas trouvé juste, car, à l’heure où nous écrivons, il semble bien que les grèves artificiellement et hâtivement provoquées soient en décroissance ; mais il a été très immoral. Il est triste de penser qu’en présence de l’effroyable hécatombe, quelques hommes n’aient songé qu’au profit matériel à en tirer, en dénonçant une fois de plus le capital au travail et en suscitant de la part des ouvriers des exigences mêlées de colères. C’est pourtant ce qui est arrivé. On n’a pas tardé à apprendre que la grève avait éclaté dans le bassin de Lens et qu’elle commençait à s’étendre plus loin. Nous n’exposerons pas ici les revendications ouvrières : il faudrait entrer dans des détails techniques qui n’y seraient pas très à leur place. Naturellement, il s’agit d’une augmentation de salaire que les ouvriers demandent très considérable. Rien ne la justifie dans la situation actuelle de l’industrie minière ; c’est ce qu’ont déclaré les représentans des compagnies ; mais, dans l’intérêt de l’ordre public, ils se sont montrés disposés à accorder aux ouvriers, sinon la totalité, au moins une partie très appréciable de l’augmentation qu’ils réclamaient. Les délégués des ouvriers et des patrons se sont réunis au ministère des Travaux publics. Le ministre, M. Barthou, a exprimé l’espoir qu’on montrerait de part et d’autre le même esprit de conciliation. Malheureusement, cet esprit n’a été que d’un côté, et on ne s’est point entendu. La grève a continué.

Il y avait à cela divers motifs dont le principal est peut-être dans les divisions des ouvriers eux-mêmes. Les ouvriers de Lens ont depuis longtemps un syndicat, qu’ils appellent le vieux syndicat, qui a très bien fait jusqu’ici leurs affaires et qui obéit à l’influence de M. Basly, maire, député, ancien agitateur, auquel l’expérience a profité et qui, tout en soutenant avec énergie les revendications de ses anciens camarades, sait y mettre au besoin de la prudence et un peu de modération. C’est précisément ce que quelques-uns lui reprochent : ils ne le trouvent plus assez révolutionnaire. M. Basly a le sort de tous ceux qui ont employé des moyens violens ; on les tourne contre eux quand ils cessent d’en user eux-mêmes ; ils sont dépassés, à moins qu’ils ne se laissent entraîner. M. Basly a toutefois rendu trop de services aux ouvriers du Pas-de-Calais, et même de toute la région du Nord, pour n’avoir pas une situation personnelle très forte ; nous ne la croyons nullement compromise encore ; cependant d’autres influences s’agitent autour de la sienne. Un nouveau syndicat s’est formé auprès de l’ancien, ou plutôt contre lui. Il a pour homme d’action un ouvrier nommé Broutchoux, âgé de vingt-six ans, remuant, ambitieux, audacieux, mais brutal et maladroit. Une ardente rivalité s’est établie entre les deux syndicats, le second surenchérissant sur le premier et poussant aux violences : de là est sortie, comme d’un germe malfaisant, toute la fermentation ouvrière à laquelle nous venons d’assister et qui n’est pas encore assoupie.

Alors M. Clemenceau, ministre de l’Intérieur, a eu une idée ingénieuse et hardie, mais qui n’était peut-être pas très prudente : elle a séduit par un air de nouveauté et de crânerie. Il est parti pour Lens, seul, vêtu un peu comme les ouvriers qu’il allait voir et sur lesquels il se proposait d’essayer une éloquence qui a eu souvent tant d’action sur les assemblées. Cette brusque et rapide apparition paraît avoir surtout étonné les ouvriers, et, bien loin d’atténuer le dissentiment qui existait entre les deux syndicats, elle en a attisé l’ardeur. Le vieux syndicat a fait bon accueil au ministre ; mais, lorsque son bureau a appris de lui qu’il se proposait de traiter le syndicat rival sur le même pied et d’aller également lui faire visite, des représentations lui ont été adressées qui n’étaient pas toutes dénuées de gravité. On a essayé d’abord de l’effrayer en lui présentant le syndicat Broutchoux comme un coupe-gorge où sa vie serait en danger : il a eu l’esprit de n’en rien croire et a passé outre. Mais n’y avait-il pas un inconvénient sérieux à donner, par une visite ministérielle, une sorte de consécration officielle à un comité dissident qui ne représentait, en somme, qu’une petite minorité des ouvriers, et qu’on accusait même de comprendre des élémens étrangers, venus on ne sait d’où, des aventuriers suspects pour lesquels le vieux syndicat n’avait que colère et mépris, comme on le verra bientôt ? N’importe : M. Clemenceau est allé au siège du syndicat Broutchoux et y a prononcé un discours. Ce discours contenait des choses excellentes ; on aurait cru entendre un des prédécesseurs de M. Clemenceau, tant les mêmes obligations et les mêmes nécessités s’imposent à tous les hommes au gouvernement. M. Clemenceau a défendu très nettement, très fermement, les droits de la propriété et déclaré qu’il n’y laisserait pas porter atteinte. Quant aux ouvriers, ils étaient libres de se mettre en grève, c’est-à-dire de ne pas travailler, ou de travailler s’ils le préféraient : c’était encore là un droit individuel dont le gouvernement saurait assurer l’exercice. Mais comment ? Sur la question des voies et moyens, M. le ministre de l’intérieur a innové. Ses prédécesseurs immédiats avaient cru que le meilleur moyen d’empêcher les grèves de dégénérer en brutalités et en violences, était de montrer l’armée ; il a pensé, au contraire, qu’il valait mieux la cacher. — Si vous êtes sages, a-t-il dit aux ouvriers, si vous ne commettez aucun excès, vous ne verrez que des gendarmes ; mais, sachez-le bien, l’armée sera là, invisible et présente, et pour peu que vous sortiez du calme que j’attends de vous, c’est à elle que vous aurez affaire. — Cette partie du discours de M. Clemenceau a soulevé plus d’objections que la première. L’armée n’est pas une chose qu’il faille cacher, et sa présence n’est nullement une provocation à l’adresse des ouvriers. Au reste, il a bien fallu la faire intervenir quelques jours plus tard, lorsque les grévistes ont commencé à se livrer à des excès contre la liberté de leurs camarades ; mais heureusement les choses ne sont pas allées aux extrémités qu’on pouvait craindre et, jusqu’ici du moins, les grèves du Pas-de-Calais et du Nord sont restées dans ce qu’on peut appeler la moyenne de ce genre de phénomènes économiques et sociaux.

Ce résultat est du encore plus à l’imprudence du nouveau syndicat et de son chef, le citoyen Broutchoux, qu’à la persuasion exercée sur eux par M. Clemenceau. La déférence que le ministre leur a témoignée par sa visite leur a inspiré une audace plus grande que jamais : ils se sont crus assez forts pour agir sur le vieux syndicat par la force révolutionnaire et pour se substituer à lui dans la possession de la mairie. Il semble que la mairie de Lens soit en petit ce qu’était autrefois l’Hôtel de Ville de Paris : on se la dispute comme le siège du pouvoir, et c’est de là que partent les ordres qui mettent le monde ouvrier en mouvement. Mais l’entreprise du nouveau syndicat a abouti à un piteux avortement.

M. Basly, se sentant visé dans la haute situation qu’il a conquise et voyant déjà dans Broutchoux un concurrent aux élections prochaines, a tout d’un coup lancé contre lui une excommunication majeure dans laquelle il n’a pas ménagé les expressions fortes. Les héros d’Homère n’avaient pas l’invective aussi fulminante ! Poussé à bout, Broutchoux s’est rué sur la mairie, mais il l’a trouvée bien gardée par la gendarmerie à laquelle il est venu se heurter. Il a été tout simplement arrêté, conduit à Béthume, traduit en police correctionnelle et condamné à la prison. Tout cela s’est passé avec une rapidité merveilleuse, et le même homme qui recevait trois ou quatre jours auparavant M. le ministre de l’Intérieur s’est trouvé pensionnaire de l’État dans un huis-clos fort étroit. L’agitateur une fois disparu, l’agitation s’est ralentie. M. Basly a triomphé, et il l’a fait sans ménagemens pour l’adversaire. « Des incidens graves, a-t-il dit dans un manifeste adressé à ses administrés, se sont produits à Lens. Des bandes d’énergumènes, conduites par des individus étrangers au pays, ont tenté d’envahir l’Hôtel de Ville… Sans l’intervention de la force publique, nous aurions aujourd’hui à déplorer de véritables scènes de sauvagerie. » La force publique peut donc servir à quelque chose. « On ne saurait flétrir trop énergiquement » poursuit M. Basly, les fauteurs de ces désordres ; on ne saurait flétrir avec assez d’indignation les misérables qui, pour la satisfaction d’appétits malsains, exploitent odieusement la catastrophe de Courrières où tant de nos braves camarades ont trouvé la mort. » C’est ce que nous disons nous-même, mais avec moins d’énergie. Et M. Basly continue longuement de flétrir ces « individus qui excitent les ouvriers mineurs et ne connaissent rien à la mine, » ces « professionnels de l’anarchie, » ces « gens sans aveu, » enfin ces « oiseaux de proie. » Leur crime, s’écrie-t-il, est d’avoir voulu « abattre nos militans et détruire l’organisation du vieux syndicat. » Il n’y en a pas de plus grand ! On aime à voir comme ces socialistes parlent les uns des autres comme ils s’attaquent, comme ils se défendent. A partir du moment où le citoyen Broutchoux a été arrêté, M. Basly a été l’objet de démonstrations enthousiastes et il est resté seul à la tête du mouvement. Ne nous en plaignons pas : entre deux maux il faut choisir le moindre, et entre deux révolutionnaires celui qui est déjà arrivé.

Nous avons dit que, dans le Pas-de-Calais, la grève était en décroissance : s’il n’en est pas de même dans le Nord, c’est peut-être parce qu’elle y a commencé plus tard et qu’elle n’est pas encore arrivée au terme de son évolution. Mais il nous paraît impossible que la bonne volonté montrée par les compagnies minières ne produise pas son effet et que ce mouvement, qui paraissait si inquiétant il y a quelques jours, n’entre pas bientôt dans une période plus calme. Le référendum qui a eu lieu a donné, il est vrai, une majorité à la continuation de la grève ; mais ce n’est peut-être là qu’un trompe-l’œil. Un très grand nombre d’ouvriers, qui avaient déjà repris le travail, n’ont pas voté ; si on les ajoute à ceux qui se sont prononcés contre la grève, la majorité est largement déplacée au profit de ces derniers. La situation n’en est pas moins grave et, de ce côté encore, le gouvernement éprouve des préoccupations qui sont loin d’être dissipées. Tant de nuages, amoncelés à la veille des élections, pèsent lourdement. Le péril religieux et le péril ouvrier, c’est beaucoup à la fois. Peut-être ne pouvait-on pas échapper au second qui tient à des causes lointaines et profondes ; mais c’est bien bénévolement qu’on a suscité le premier. On a voulu, dit-on, faire de l’apaisement avec la loi de séparation, et lorsqu’on a appliqué un de ses articles les plus inoffensifs, on a vu surgir l’émeute. Le gouvernement, l’ancien du moins, n’a eu aucun scrupule à employer l’armée pour vaincre la résistance des catholiques. Cette armée dont M. Clemenceau répugne si fort à user contre les ouvriers, on lui a demandé d’enfoncer la porte des églises. Il est vrai que ce n’est pas M. Clemenceau qui l’a fait ; il a pris le parti de supprimer la résistance en ajournant les inventaires. Mais ce n’est qu’un ajournement, on en recausera après les élections. Les choses en sont là. Ce n’est pas la paix, malheureusement ; c’est une simple suspension des hostilités.


Les dernières séances de la conférence d’Algésiras nous ont donné plus de satisfaction. Le dénouement, qui paraît prochain, sera acceptable et honorable pour tout le monde, mais ce n’est pas sans de longues difficultés qu’on y sera arrivé. Nous disions avant l’ouverture de la Conférence, et on disait aussi en Allemagne qu’il ne devait y avoir dans cette affaire ni vainqueur, ni vaincu. Ce n’est peut-être pas à ce résultat que tout le monde a constamment tendu, mais c’est celui auquel on a abouti. Dès que la Conférence a été ouverte, l’atmosphère générale en a paru bonne et conciliante. Les prétentions exagérées et tranchantes, qui peuvent se produire et se soutenir longtemps dans des négociations entre un petit nombre de puissances, changent inévitablement de caractère et de forme dans une conférence où toutes sont représentées. On a eu beau dire d’avance que la majorité ne suffit pas dans une conférence diplomatique et qu’il faut y avoir l’unanimité pour qu’une résolution y soit valable, il n’en est pas moins vrai que la majorité, surtout lorsqu’elle est considérable, qu’elle se compose des puissances le plus directement intéressées à l’affaire en cause, que ces puissances enfin sont de celles dont le poids ajoute un coefficient important à leur autorité, il n’en est pas moins vrai que cette majorité a une force morale à laquelle nul ne peut se soustraire. Si on le faisait, tout le système sur lequel repose l’équilibre de l’Europe en serait ébranlé, et c’est une conséquence dont personne ne veut. Les intérêts engagés dans la question marocaine ne valent pas qu’on s’y expose : d’autres, beaucoup plus grands, en seraient compromis.

On sait que nous ne sommes pas allés à la Conférence de notre plein gré : nous aurions préféré une entente directe avec l’Allemagne. Mais cette réserve faite, tant au point de vue historique qu’au point de vue politique, nous n’avons pas à regretter ce qui s’est passé à Algésiras. Les puissances qui y étaient réunies ont eu tout de suite l’impression que nos demandes étaient modérées, qu’elles étaient légitimes, que nous ne pouvions pas y renoncer sans mettre en péril la solidité de notre établissement africain, et c’est à cela surtout que nous avons dû la fidélité et la fermeté avec lesquelles nos alliés et nos amis nous ont aidés dans cette longue et pénible controverse. Pas un seul de ceux sur lesquels nous avions cru pouvoir compter ne nous a fait défaut. Toutefois, il serait injuste de ne pas reconnaître que l’Allemagne a montré, elle aussi, un sincère désir d’arriver à une entente, et que, comme on dit, elle y a mis du sien. Elle a fait, dans les dernières séances, des concessions sérieuses. Les nôtres restent plus considérables encore ; mais elles n’ont pas été sans d’assez larges compensations.

Quelle était la situation des deux parties au moment où la Conférence a commencé ses travaux ? Nous avions déjà cédé beaucoup de choses. Le plan que nous avions conçu en vue de la régénération du Maroc par notre action pacifique avait été rendu d’une application à peu près impossible, et nous en avions ajourné l’exécution à un jour indéterminé. Nous ne le regrettons qu’à demi : l’Allemagne nous a peut-être rendu service en nous empêchant de nous engager à fond dans une affaire qui nous aurait coûté très cher, et en nous obligeant à garder toutes nos ressources et nos forces disponibles. Quoi qu’il en soit, notre préoccupation principale à partir de ce moment devait être de maintenir la question intacte et de ne pas la laisser résoudre, même partiellement, à notre désavantage. C’est à cela que notre diplomatie a constamment tendu et finalement réussi. Dans les arrangemens du 8 juillet dernier, M. Rouvier avait déjà obtenu de l’Allemagne la reconnaissance de nos intérêts spéciaux au Maroc ; il restait à obtenir de la Conférence elle-même que cette reconnaissance passât du domaine théorique dans le domaine pratique. L’Allemagne a bien essayé, à diverses reprises, de retirer ce qu’elle nous avait promis ; elle a bien tendu, par momens, à faire prévaloir en toutes choses le principe de l’internationalisation absolue, en vertu duquel toutes les puissances auraient été placées exactement sur le même pied ; elle ne pouvait pourtant pas oublier tout à fait ses engagemens antérieurs et elle a eu, en fin de compte, la loyauté de les remplir. Nous avons obtenu, conjointement, avec l’Espagne, qu’on nous abandonnât l’organisation de la police dans les huit ports ouverts au commerce international. C’est nous-mêmes qui avons associé l’Espagne à notre tâche : voisine du Maroc comme nous, quoique sur une moindre étendue, nous estimions qu’elle avait un titre analogue à celui que nous invoquions. Mais, en dehors d’elle, aucune autre puissance ne pouvait tirer de sa situation géographique, non plus que des précédens historiques, un droit équivalent, et nous avons déclaré très fermement qu’il nous serait impossible de le lui reconnaître. En conséquence, nous nous sommes opposés à la proposition autrichienne relative au port de Casablanca : il y avait là pour nous un de ces principes sur lesquels on ne transige pas. Lorsqu’on nous disait que notre droit et celui de l’Espagne étaient suffisamment consacrés par l’attribution de sept ports, et qu’il ne pouvait y avoir aucun inconvénient pratique à ce que des officiers suisses ou hollandais organisassent la police dans le huitième, nous répondions qu’en effet l’inconvénient pratique immédiat n’était peut-être pas considérable, mais que l’inconvénient moral pouvait l’être ou le devenir, et qu’un principe auquel on a laissé faire une brèche n’existe plus. Notre opposition devenait plus résolue encore lorsqu’on proposait de faire de l’officier qui organiserait la police à Casablanca l’inspecteur général de tous les autres. Nous demandions la division des fonctions de policier et d’inspecteur ; nous ne pouvions pas accepter qu’elles fussent confondues dans les mêmes mains. Eh bien ! sur tous ces points on nous a donné gain de cause. L’organisation de la police a été abandonnée à l’Espagne et à la France dans tous les ports sans exception, c’est-à-dire partout où la police sera pour le moment organisée, et le dédoublement des fonctions de police et d’inspection a été opéré.

L’Allemagne a demandé alors, avec une solennité dans laquelle quelques journaux ont cru à tort reconnaître le ton d’un ultimatum, que l’inspecteur général fût l’agent du corps diplomatique à Tanger, plutôt que celui du Sultan à Fez. C’était, à notre sens, méconnaître le principe de la pleine indépendance du Sultan auquel l’Allemagne elle-même s’était à l’origine si fortement attachée : cette indépendance serait incontestablement diminuée s’il y avait au Maroc une institution politique purement européenne. Et si l’indépendance du Sultan est limitée, la logique veut que sa responsabilité le soit aussi. Que lui répondre, le jour où on lui fera des représentations sur le fonctionnement de sa police, s’il dit que cette police n’est pas exclusivement sienne, puisqu’on lui en a enlevé le contrôle pour le donner au corps diplomatique ? Il est singulier que l’Allemagne, après avoir prôné si haut la souveraineté du Sultan, ait proposé d’y porter cette atteinte indirecte.

Elle y a peut-être été aidée par les confusions de mots qui se sont quelquefois produites jusque dans les polémiques françaises. On a parlé d’un mandat européen que l’Espagne et nous, aurions reçu : on a parlé de police franco-espagnole. Nous n’avons reçu aucun mandat dont nous devions compte à l’Europe : nous avons été seulement autorisés, et l’Espagne l’a été avec nous, à mettre une poignée d’officiers et de sous-officiers au service du Sultan. Il n’y a pas de police franco-espagnole, mais seulement une police chérifienne. L’inspecteur général doit être, lui aussi un fonctionnaire marocain : il est mis à la disposition du Sultan pour inspecter sa police, comme les autres y sont mis pour l’organiser. Ce n’est donc pas au corps diplomatique qu’il doit adresser ses rapports, c’est au Sultan. La logique le veut ainsi ; mais nous ne la pousserons pas à l’extrême : il arrive bien rarement qu’elle régisse jusqu’au bout les choses humaines. L’inspecteur général, quoique nommé par le Sultan et indépendant du corps diplomatique, aura avec ce dernier des rapports dont le plénipotentiaire américain, M. White, a trouvé la formule, et l’Allemagne, en obtenant cette satisfaction, peut se flatter d’avoir fait consacrer indirectement ce principe de Tinter nationalisation qui lui est si cher. La Banque d’État, elle, sera vraiment internationale : c’est une conséquence du principe de la porte ouverte qui s’applique aux capitaux comme aux autres marchandises. Mais, là encore, notre situation privilégiée est reconnue puisque nous avons trois parts dans la constitution du capital social alors que les autres puissances n’en ont qu’une. Le double but que nous nous proposions a donc été atteint : nous restons un peu hors de pair au Maroc, et l’avenir y est complètement réservé.

Nous devons une grande reconnaissance aux puissances dont le concours nous a permis de défendre utilement nos intérêts et nos droits, l’Angleterre, la Russie, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, les petites puissances du Nord. Nous en devons aussi à l’Autriche qui, tout en se rangeant du côté de l’Allemagne, a toujours cherché et finalement trouvé les transactions qui pouvaient servir à l’entente définitive. L’opinion allemande, à en juger du moins par les articles de certains journaux, a éprouvé de l’irritation contre quelques-unes de ces puissances ; mais il est probable que le gouvernement impérial savait mieux que les journaux à quoi s’en tenir sur leurs dispositions. L’Italie fait partie de la triple alliance et elle lui est très fidèle ; toutefois, si elle a pris des engagemens en ce qui concerne la Méditerranée, c’est avec l’Angleterre et avec nous plutôt qu’avec l’Allemagne. Quant à la Russie, son cas est différent, mais son indépendance n’est pas moindre. Elle n’a pas d’intérêts directs dans la Méditerranée : dès lors, il était naturel qu’elle se préoccupât surtout de son alliance, comme nous l’avons fait nous-mêmes, il y a dix ans, en Extrême-Orient. N’ayant aucune raison personnelle de pencher plutôt d’un côté que de l’autre, elle avait une raison d’ordre général de nous aider dans notre tâche laborieuse, et, si elle l’a fait, nul ne peut en prendre ombrage. La divulgation des instructions qui ont été données à un certain moment au comte Cassini, venant après celle des instructions qui l’avaient été à sir Arthur Nicholson, a eu pour objet et pour effet de couper court à une campagne de fausses nouvelles qui présentaient sous un jour trompeur les attitudes de la Russie et de l’Angleterre à notre égard ; mais ce n’est certainement pas pour le gouvernement allemand qu’il y a eu là une surprise. Le gouvernement allemand, quand il a eu reconnu l’opinion unanime des puissances, a eu le grand mérite de s’en inspirer. Il a fait en cela de la politique objective : puisqu’il avait voulu servir leurs intérêts, il ne pouvait pas les comprendre autrement qu’elles et les servir malgré elles. Quant à ses propres intérêts, ils étaient très effectivement garantis par le principe de la porte ouverte et par le caractère international de la Banque d’État.

Dès lors, tout devait bien finir. Il convient aujourd’hui de regarder devant et non pas derrière soi. Si nous avons commis des fautes, nous les avons payées assez cher. Mais l’Allemagne a toujours dit, même au moment où elle semblait prendre à tâche de nous rudoyer, qu’elle n’avait d’autre intention d’avenir que de remettre les rapports des deux pays sur le pied correct qu’ils auraient toujours dû avoir. Rien n’empêche aujourd’hui que ce vœu, qui n’a pas cessé non plus d’être le nôtre, soit pleinement réalisé. Tout le monde quitte Algésiras avec honneur. L’incident qui nous a si fort agités est clos. Revenons maintenant à nos affaires générales : elles peuvent toutes être réglées courtoisement et amicalement.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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