Chronique de la quinzaine - 31 mars 1917

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Chronique n° 2039
31 mars 1917


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les Allemands ont continué de reculer, et les Anglo-Français n’ont pas cessé de les poursuivre : c’est, sur le front occidental, le fait qui domine et résume toute cette quinzaine. C’est, en effet, le samedi 17 mars, que la retraite allemande se précipite, que l’avance anglo-française se confirme et s’accélère. Le bulletin de ce samedi-là mérite d’être cité; nous n’en avions pas lu un pareil, ni qui ait constaté d’aussi grands résultats, depuis la bataille de la Marne. « Sur tout le front entre Andechy et l’Oise, l’ennemi abandonne les positions puissamment et savamment fortifiées qu’il tenait depuis deux ans. » Voici que sonnent les premiers coups de l’heure de la délivrance et que vont se succéder, pressés, bien des noms chers et glorieux. Nos pointes d’avant-garde pénètrent dans Roye. Les Anglais enlèvent Bapaume, avancent avec rapidité sur les deux rives de la Somme, entrent dans les positions allemandes sur un front de vingt-cinq kilomètres, occupent six villages au Sud de la rivière, sept au Nord, parmi lesquels le Transloy, Achiet-le-Grand, Achiet-le-Petit, si longtemps et si ardemment disputés. Les nôtres, entre l’Avre et l’Oise, « progressent sérieusement; » nous reprenons tout le terrain entre nos anciennes lignes et la route de Roye à Noyon. Le dimanche 18, de l’Avre à l’Aisne, et non plus seulement entre l’Avre et l’Oise, nous avançons toujours, mais maintenant sur un front de plus de soixante kilomètres : en une semaine, la progression est devenue quasi géométrique : cinq kilomètres, puis six, puis vingt, puis vingt-cinq, puis soixante. Notre cavalerie entre dans Nesle, qu’elle trouve désolé. Au Nord-Est de Lassigny, nous piquons dans la direction de Ham, de plus de vingt kilomètres en profondeur. Par la vallée de l’Oise, notre cavalerie et nos détachemens légers se glissent jusqu’à Noyon, où les Allemands n’étaient déjà plus. Entre l’Oise et Soissons, nous brisons la première ligne allemande ; nous délivrons dans cette région plusieurs villages, nous prenons pied sur le plateau au Nord de la ville, et nous nous emparons de Crouy. Les Anglais, entrés avec nous dans Nesle, ce qui montre combien la liaison est solide, occupent Chaulnes et Péronne. Leur avance atteint en profondeur seize kilomètres, sur certains points, du Sud de Chaulnes en remontant jusqu’aux environs d’Arras. Plus de soixante villages ont, dès lors, été libérés par eux. Nos soldats, le 19, dépassent Nesle et touchent la voie ferrée qui va vers Ham ; au Nord de Noyon, ils enlèvent Guiscard ; nos patrouilles s’élancent sur la route de Saint-Quentin. A l’Est de l’Oise, nous pénétrons dans la deuxième position allemande ; et c’est encore une centaine de villages libérés par nous-mêmes.

Nous ne nous en contentons pas. Nous dépassons Ham, sur la Somme, et Chauny sur l’Oise, tenant, entre ces deux Ailles, un grand nombre de localités qui les relient pour ainsi dire l’une à l’autre Au Nord de Ham, dans la direction de Saint-Quentin, notre avance a atteint trente-cinq kilomètres en profondeur. Au Sud de Chauny, nous jalonnons la ligne de l’Ailette. Soissons est entièrement dégagé, Au Nord-Est de Crouy, nous avançons sur la route de Maubeuge. Vingt nouveaux bourgs ou villages sont délivrés. Comme par une émulation généreuse, les Anglais poussent leur avance sur une profondeur de 3 à 4 kilomètres, en délivrant quarante de plus. Mais, le mardi 20, il fait mauvais temps; dans le pays ravagé par une fureur barbare, il ne reste point trace de chemins; ce ne sont que mares et fondrières; on avance moins et même peu; pourtant le contact est maintenu. Ce même jour 20 mars, notre cavalerie est près de Roupy, à sept kilomètres de Saint-Quentin, par la route de Ham. Au Nord-Est de Chauny, nous occupons l’importante gare de Tergnier (ligne de Bruxelles) et franchissons un obstacle difficile, le canal de Saint-Quentin, cependant que les Anglais, au Sud d’Arras, reprennent, par surcroît, quatorze villages. Le 21, nous avançons à l’Est de Ham, sur la route de Saint-Quentin, ainsi qu’au Nord et au Nord-Est de Soissons, à droite et à gauche de la route de Laon, et c’est par nous qu’une dizaine de villages sont repris. Nous tenons toujours le contact avec l’ennemi, entre Roupy et Saint-Quentin, à moins de sept kilomètres de la ville; nos patrouilles traversent Dallon, qui en est à trois kilomètres. A l’Est de Ham, nous forçons le passage du canal de la Somme, et nous en dégageons les rives. Mais il semble qu’à présent, et sur le canal Crozat comme sur l’Ailette, les Allemands veuillent faire tête. Ils recommencent à opposer une résistance, même une « vive résistance. » Néanmoins nous progressons lentement au Nord de Tergnier, et plus rapidement, « sérieument, » au Nord de Soissons. Nous sommes, le 22, à Artemps, le 23, à Grand-Seraucourt; nous approchons, le 24 et le 25, de Saint-Quentin et de La Fère. L’ennemi tente plus que de résister, il contre-attaque. Les dépêches officielles recommencent à dire : «la bataille. »

Tel est, pour le moment, fidèle, quoique tout sec, le tableau de la situation, qui ne pouvait être exactement tracé qu’en combinant les données de la carte et du calendrier, et que nous n’avons pas voulu, qu’il ne fallait pas charger en couleur. Mais quel spectacle dans la réalité! La double centaine de villages que, les Anglais et nous, nous avons délivrés, sont-ce bien des villages ? Étaient-ce des hommes qui les habitaient, et sont-ce vraiment des hommes qui, les derniers, s’y sont terrés ? Devant cette misère, le style du communiqué, d’ordinaire impassible, s’émeut : « Partout, sur notre passage, nous avons pu constater les preuves d’un vandalisme systématique ; les destructions accomplies par l’ennemi n’ont la plupart du temps aucune utilité militaire. Cet après-midi même, nos aviateurs ont signalé que les ruines historiques du château de Coucy avaient été détruites par une explosion. » Les ruines elles-mêmes ! Etiam periere ruinæ. Nous retrouvons, avec son odeur forte, le mélange de grossièreté et de pédanterie qui sont le fond de l’âme allemande et de l’esprit allemand. Ce n’est pas assez de meurtrir la France vivante : comme à Louvain, comme à Reims, on se donne la joie perverse de blesser, en outre, et, si l’on le pouvait, d’humilier un illustre passé, qui n’est point un passé allemand, auprès duquel le passé allemand fait une basse et vulgaire figure de parvenu. Cette rage qui s’exerce contre les choses et qui se targue de faire souffrir même la terre et les pierres de chez nous, qui rase les vergers, scie les arbres des routes et empoisonne les puits, cette même rage s’aiguise et s’exaspère contre les personnes. Quand le communiqué a dit : « La plupart des villages en avant de nos lignes dans la région de Saint-Quentin sont en flammes, » ou : « La plupart des villages conquis sur le plateau de Soissons sont détruits, » il ajoute : « En évacuant Noyon, l’ennemi a emmené de force cinquante jeunes filles de quinze à vingt-cinq ans. » C’est d’une autre source que nous l’apprenons, mais on nous assure que, de Nesle, et des environs, non plus cinquante, mais cent soixante-quatre femmes ou jeunes filles, ont été aussi odieusement emmenées. Il y à bientôt un an que le gouvernement de la République française, par une protestation solennelle, qu’il vient de renouveler, dénonça à la conscience de l’univers civilisé des faits du même genre, et de la même qualité, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Et, depuis un an, nous écoutons. Nous attendons que s’élève la voix qui peut parler aux peuples de leurs devoirs, juger les nations suivant leurs œuvres, et appeler les rois au tribunal de la divinité.

Les Allemands reculent à la mode des Huns, mais ils reculent, voilà le fait; le reste est une explication, une série d’explications confuses, compliquées, contradictoires. « Notre repli est élastique, » écrivent à qui mieux mieux les journaux allemands, à qui il faut rendre cet hommage qu’ils ont commencé à l’écrire, l’été dernier, dès le début de la bataille de la Somme. « Notre Hindenburg sait ce qu’il fait, appuient les critiques militaires, et s’il est seul à le savoir, si personne ne le comprend ou ne le devine, c’est précisément la marque du génie, dont les conceptions sont inaccessibles à la simple intelligence. » Nous, du point de vue français, méfions-nous, mais ne faisons pas le jeu. Sans doute Hindenburg est un vieux routier qui a plus d’un tour dans son sac, mais le génie est un bien gros mot, même et peut-être surtout pour un si gros homme. Sans doute le maréchal a remporté dans les premiers mois de la guerre la victoire de Tannenberg, qui a d’un coup décidé de sa fortune. Mais il a été moins heureux en Pologne ou en Galicie ; et quant à la campagne de Roumanie, si c’est lui qui en adressé le plan, c’est Mackensen et Falkenhayn qui l’ont exécuté. Il y aurait de l’excès à prétendre qu’il soit incapable d’avoir deux idées, et que celle qu’il a toujours eue l’obsède ou l’épuisé : on sait pourtant que, spécialiste de la Prusse orientale et monomane des Lacs masuriques, il a les yeux constamment tournés de préférence vers la frontière russe. Notez de plus que son cerveau de junker et d’impérialiste doit, dans les circonstances présentes, travailler étrangement. Il a sous la main ses chemins de fer, ses bons chemins de fer aux dix lignes transversales Est-Ouest, dont il se flatte avec raison de jouer en maître. Logiquement, on serait fondé à chercher là-dessous le secret de ses desseins. Raccourcir autant qu’il le faudra le front occidental, pour y ramasser de quoi constituer une masse de manœuvre, une quinzaine de divisions, de Soissons à Arras, une vingtaine, si l’on coupe aussi la fameuse hernie de Saint-Mihiel, qui seraient ensuite transportées dans le secteur Nord du front oriental et reprendraient sous une étoile qu’on suppose meilleure, à la faveur d’événemens que les augures déclarent propices, la marche contre Petrograd, où l’on décrocherait la paix. Ou bien, autre hypothèse qui n’a rien non plus de déraisonnable, se servir de tout ou partie de ces quinze à vingt divisions rendues disponibles pour encadrer, pour épauler la nouvelle offensive autrichienne prête à se déclencher du Trentin, sous la conduite du maréchal Conrad de Hœtzendorff. Ou bien, enfin, s’en faire comme un bélier, pour venir brusquement battre en un point choisi le front anglais ou le front français ; avec l’obstination têtue, la puissance de répétition allemande, se détourner et s’éloigner de Paris, pour se retourner et essayer de se rapprocher de Calais et de Dunkerque. Nous ne savons pas, et, puisqu’on nous dit que seul Hindenburg sait, veut et fait, nous verrons. Mais il y a cependant des choses que nous savons, ou n’ignorons pas tout à fait. Nous savons ce qu’il y a de troupes allemandes en Belgique, soit sur l’Yser, soit à l’intérieur, soit à la frontière hollandaise. Fort habilement, le grand état-major impérial s’est ingénié à allumer notre curiosité par de demi-descriptions de la « nouvelle ligne de Hindenburg » où l’on mettait tout juste assez de lumière pour nous piquer à percer l’ombre. Tant qu’elle était enveloppée, c’était un mystère, une énigme, et lorsqu’elle se découvrirait, ce serait une révélation, ce serait plus, ce serait une révolution dans l’art de la guerre. Articles, chroniques, radiotélégrammes la célébraient, en langage sibyllin, dans l’Empire et chez les neutres; mais, tout en nous en menaçant, on nous interdisait de la connaître. Eh bien! que le grand état-major soit satisfait; nous ne la connaissons pas plus qu’on ne connaît un paysage dont on a la photographie sur sa table. Et si, par hasard, il n’y avait point de « nouvelle ligne Hindenburg, » mais plutôt de nouvelles « positions » préparées pour une bataille, si réellement il s’agissait de revenir à la guerre de mouvement, si l’on avait médité de nous reprendre une seconde fois au piège de Charleroi, ou de nous tendre un traquenard analogue, on aurait tout de même quelque peine à nous y faire tomber. Après quoi, que toute l’armée allemande, avec la grâce qui la caractérise, et au pas de parade en arrière, exécute un repli élastique, nous n’y voyons pour nous qu’un avantage, et nous le marquons aujourd’hui, sans nous endormir, mais sans nous effrayer de demain.

Ce repli élastique a déjà ramené l’abominable invasion de la ligne Arras-Bapaume Péronne-Noyon, sur la ligne Lille-Douai-Cambrai-Saint-Quentin ; dans quelques heures peut-être, il l’aura rejetée beaucoup plus à l’Est, car les gazettes d’outre-Rhin nous avertissent, et avertissent d’abord leur public qui s’étonne un peu, si patient qu’il soit par nature, tradition et habitude, que le mouvement de retraite n’est nullement terminé, que l’on n’est pas au bout de la stratégie de Hindenburg. Tant mieux, réjouissons-nous-en. Ce sera encore autant de gagné. Si, au bout de cette stratégie, il doit y avoir une bataille, mieux vaut pour nous qu’elle se livre plus loin de la capitale, plus près de la frontière. Et si, comme certains déménagemens, auxquels on ne se serait guère attendu, pourraient le donner à penser (mais il convient d’être prudent), l’armée allemande se repliait élastiquement jusqu’au Rhin, sans que nos pertes eussent été sensibles, jamais nous n’aurions tant loué le génie du chef et l’assouplissement du soldat. Notre retraite, conclut la presse officieuse, en forçant la note, est par elle-même une grande victoire, dont l’Empereur a fait à Hindenburg son compliment. Qui sait ? C’est peut-être vrai. Il est peut-être vrai que, pour les Allemands, ce soit maintenant une grande victoire que de pouvoir retourner en Allemagne : pour l’amour de Dieu, même du leur, qu’ils ne la laissent pas inachevée !

En somme, au trente-deuxième mois de la guerre, la situation militaire de l’Entente est bonne, sinon excellente. La prise de Bagdad par les troupes anglo-indiennes du général sir Stanley Maude, leur avance sur Mossoul, visé d’autre part par les troupes russes débouchant de Hamadan et de Kermanchah, ont fait ou font plus que de réparer le premier échec de Kout-el-Amara, et même plus que de désarticuler l’empire ottoman dont elles brisent l’épine dorsale ; elles font s’écrouler le palais féerique du rêve allemand, et coupent, avant qu’elle ait été construite, la légendaire ligne Berlin-Bagdad, insolemment prolongée en Anvers-Bagdad. L’armée de Salonique, elle aussi, s’affermit, se consolide, et l’armée d’Égypte s’assure, voit plus largement autour d’elle. C’est la situation politique, non point entre elles, mais en chacune d’elles, c’est la politique intérieure qui reste le point faible, le muscle flasque des Puissances de l’Entente. La Grande-Bretagne a la question irlandaise. Au Parlement italien, les socialistes, neutralistes ou pacifistes à outrance, n’ont pas renoncé à leurs intrigues. En France, nous avons eu une crise ministérielle. Bien que nous nous soyons imposé comme règle de négliger pendant la guerre ces sortes de sujets, nous ne pouvons pas nous taire absolument sur la raison au moins prochaine et apparente de celle-ci. Elle a été déterminée par une phrase prononcée, ou plutôt lue, ce que les puristes ont jugé singulièrement aggravant, par le ministre de la Guerre, M. le général Lyautey, à la suite du Comité secret de la Chambre sur l’aviation. Ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de l’entendre, et qui se sont bornés à la lire à leur tour, ont le droit d’être surpris qu’elle ait pu non seulement faire un tel bruit, mais produire un tel effet. Faut-il en parler en toute franchise ? A l’examiner comme il convient, comme un texte d’histoire, elle était peut-être inutile, mais elle était inoffensive. M. le général Lyautey y exprimait sans la moindre violence ni volonté d’agression la crainte que de pareils débats, même en Comité secret, eussent leurs inconvéniens, leurs risques ou leurs périls. Mais les Assemblées sont, elles aussi, des champs de bataille aménagés, tendus de fils de fer barbelés, semés de mines et de fougasses. Il est facile, le sol étant toujours saturé de poudre, d’y provoquer une explosion. M. le général Lyautey, heureusement pour lui et pour nous, n’avait pratiqué jusqu’ici que d’autres champs d’activité, ou il a rendu au pays d’incomparables et d’inoubliables services. Accoutumé à d’autres besognes, à d’autres mœurs, et à d’autres méthodes, il s’est trompé sur le milieu. Il n’a pas été assez prévenu, en l’espèce, contre ce que Bentham appelait le « sophisme des fausses indignations. » Il est parti là-dessus, et c’est pitié. On ne peut que le déplorer, lorsqu’on songe qu’avec sa vue claire des choses, son sens de l’ordre, son don de commandement, son prestige, il avait déjà tant fait, il aurait fait bien plus encore. Le parlementarisme, qu’il n’a pas voulu attaquer, a cru, ou feint de croire nécessaire de se défendre; comme s’il ne comprenait pas qu’il n’a d’ennemi que lui-même, ses déformations, ses excès, ses abus. Mais le départ d’un des ministres ouvrait la brèche dans le ministère : peu à peu le Cabinet Briand, et M. Briand en personne, ont été portés à se retirer.

Au jour où il s’en va, il ne faudrait pas, en lui marchandant l’éloge, lui refuser la justice. Pendant quinze mois, qui pourraient compter triple, M. Aristide Briand, comme président du Conseil, a incarné, au dedans et au dehors, la France en guerre. Ses qualités, autant que ses défauts, ne lui eussent, en aucun cas, permis de n’avoir ni amis ni adversaires. Ce n’est pas une personnalité indifférente. Il n’en a pas paru depuis longtemps, dans le monde politique, de plus séduisante, de plus originale, et qui soit pour le psychologue plus intéressante à regarder vivre. Rien ne manque à M. Briand de ce qui ne s’acquiert pas ; et tout ce qui lui manque, il lui aurait été aisé de l’acquérir. Il a reçu en abondance les dons naturels les plus riches. Nul ne pense à lui contester ni l’éloquence, ni le sens tactile des assemblées, ni l’adresse à les manier, ni la lucidité ou la plasticité de l’intelligence, et ce qu’on a nommé chez un autre, à une autre époque, « une chance verdoyante. » Mais la chance, à supposer qu’elle soit seule, quand elle persiste ou se renouvelle à ce point, est presque une vertu, car on n’est jamais constamment ni complètement heureux sans l’avoir un peu mérité. L’homme d’État français qui unit au plus grand talent et au plus vaste savoir la plus longue expérience, M. Alexandre Ribot, a été chargé de recueillir et de partager la succession. Il a eu le double mérite de réussir, et de réussir vite, en vingt-quatre heures. Les remplaçons, pris en partie à l’opposition de la veille, — et c’eût été le jeu classique, si le Cabinet Briand eût sûrement perdu la majorité, ce que ses partisans contestent, — ne se sont pas dérobés. A la première rencontre, sur sa déclaration, le ministère Ribot a groupé 440 voix, et ne s’est heurté mollement qu’à une quarantaine d’abstentions, et une centaine d’absences qui se prolongeront plus ou moins. La déclaration elle-même inviterait a des réserves, en ce qui touche par exemple les garanties de la future paix et lu bien plus future encore « société des nations. » Nous sommes parfaitement résolus à ne point laisser, le moment venu, sacrifier à une idéologie nuageuse les leçons, les conditions et les principes d’une politique sagement et honnêtement réaliste. Nous entendons n’opérer alors que conformément au manuel d’une politique française positive. En attendant, qu’y a-t-il de changé ? Il y a d’autres ministres, un autre ministère. Y a-t-il un gouvernement ? Pour qu’il y en eût un, il faudrait qu’eût été nettement répudiée la maxime d’État, trop commode, du « n’importe qui, n’importe où. » Mais n’exagérons rien, espérons, et répétons-nous que, si les hommes conduisent les petits événemens, les grands événemens les conduisent. La France a le cœur et la tête aux armées : les Allemands ne sont tout de même plus à Noyon.

Tandis que se faisait chez nous ce changement superficiel, il s’opérait, en Russie, un bouleversement profond. Nous écrivions à cette place, le 1er février : « La Russie évolue très vite, si rien ne traverse son chemin, vers un césarisme de type classique, c’est-à-dire sollicité par la démagogie, sous le couvert de formes et de formules parlementaires. » Et nous remarquions : « Qu’est-ce en somme que la Russie ? Hier, une autocratie-aristocratie-bureaucratie; aujourd’hui, une autocratie-bureaucratie-démocratie ; demain, une autocratie-démocratie. » L’accouplement pouvait surprendre, bien que, théoriquement, les deux régimes ne soient pas inconciliables, et que, historiquement, ils se soient parfois conciliés. Mais, des deux termes de la définition, il y en a un qui est déjà périmé, et c’est celui qu’on aurait cru, que quelques-uns croyaient inébranlable. La Révolution a tout à coup traversé le chemin, et, suivant sa pente, marché beaucoup plus vite que l’évolution. Nous n’entreprendrons point d’en faire le récit, qui serait nécessairement par trop incertain et par trop incomplet. Celui que les journaux en ont donné, comme ils l’ont pu, est plein d’obscurités et de lacunes, non pas même sur les causes, ce qui se conçoit, parce que c’est affaire d’opinion et matière livrée aux disputes des hommes, mais sur les faits eux-mêmes et sur leur enchaînement. « Un si grand intervalle, et que les circonstances font si difficile à combler, écrivions-nous encore, tire un voile et met du noir entre la Russie et nous. » Ce qui s’est passé depuis lors ne pouvait qu’épaissir les ténèbres. Commentant le rescrit du Tsar au prince Nicolas Galitzine, qui venait de prendre la présidence du Conseil, nous estimions possible d’en conclure, « si nous en avions le texte exact, » — ce « si » marquait clairement un doute, — que toutes les forces de la Russie devaient être, et allaient être, tendues et comme bandées vers la victoire. « Telle est la volonté commune de l’Empereur, du Conseil de l’Empire et de la Douma ; là et ainsi se frappent et s’allient, sous le terrible marteau de la guerre, l’autocratie et la démocratie ; et qu’elles cherchent d’un commun accord leur fusion dans la victoire, en en voulant les conditions, c’est l’essentiel. » Mais, si la volonté était commune, elle n’était sans doute pas égale, et par suite le commun accord ne pouvait être que fragile : le marteau de la guerre a rebondi et écrasé ce qui lui résistait.

Il semble que la révolution ait eu, à son début, trois ou quatre facteurs ou agens principaux : la Douma, l’union des zemstvos (qui sont des assemblées locales, correspondant tant bien que mal à nos conseil s généraux ou d’arrondissement) et des municipalités, les associations ouvrières, l’armée enfin, ou du moins certains élémens militaires. Ce début, on peut le faire remonter à la séance de la Douma qui contraignit Nicolas II à renvoyer M. Sturmer. Les choses ne firent que s’aigrir durant le court, ministère de M. Trépoff, et par la prorogation des séances de l’assemblée, qui refusa de se séparer, sous le dernier président du Conseil, le prince Galitzine. Le maintien de M. Protopopoff au ministère de l’Intérieur, l’accroissement de faveur que la Cour lui marquait, d’autres choix encore ou d’autres rappels, furent regardés comme un défi. Entre les zemstvos et les municipalités, d’une part, et, de l’autre, le gouvernement ou l’administration, — disons : la bureaucratie, car la bureaucratie détenait à la fois l’administration et le gouvernement, — s’était exacerbé le conflit ancien. Les associations ouvrières s’agitaient, étant le plus souvent inquiètes, pour toute espèce de motifs, économiques et politiques, locaux et sociaux, nationaux et internationaux, de doctrine et de tarifs. Dans l’armée, les malheurs de l’année 1915, couverts ou effacés seulement à demi par le succès encore interrompu de l’offensive de Broussiloff, le nouveau malheur de la Dobroudja, des fautes trop évidentes, des défaillances notoires ou scandaleuses, de pires faiblesses peut-être, avaient suscité et entretenaient un mécontentement d’autant plus dangereux qu’il s’était longtemps comprimé. La haute aristocratie, les cercles mêmes de la Cour, et même la famille impériale, vivaient fiévreusement, respiraient mal dans l’atmosphère des palais assiégés par les menées allemandes. A la lumière des événemens, le meurtre de Raspoutine revêt son véritable caractère : on l’avait pris pour une exécution; en réalité, c’était un signal.

L’opposition de la Douma, quoique ardente, violente, opiniâtre, était restée parlementaire, légale, constitutionnelle. Il y avait bien eu des cris, des injures, et des voies de fait, à l’occasion, mais toutes les Chambres du monde ont pu de temps à autre s’emporter à de semblables extrémités. Les municipalités et les zemstvos combattaient la bureaucratie, dans le domaine mixte, pour les deux partis, de l’administration et de la direction des œuvres auxiliaires de la guerre. Mais, dès le moment où intervinrent les associations ouvrières, avec l’intransigeance de leurs principes, l’âpreté de leurs revendications, la brutalité de leurs moyens, la Douma se vit débordée. Elle fut entraînée lorsqu’elle reçut une délégation de la garnison de Pétrograd. Nous avons appris, bribe par bribe, la défection des régimens de la Garde. et, à leur tête, de ce régiment Préobrajensky, dont Pierre-le-Grand avait voulu se faire comme une milice de janissaires plus sûrs, en lui donnant pour noyau une compagnie formée de cinquante de ses « jeunes domestiques, » et pour cadre un corps d’officiers choisis parmi les fils de ses boïards; la proclamation d’un gouvernement provisoire : l’adhésion des grands-ducs à ce gouvernement ; l’abdication de l’Empereur; son arrestation et la réclusion de l’Impératrice; le transfert de la Douma au Palais d’Hiver, et l’installation au palais de Tauride d’une Commission de seize cents membres, sorte de réunion publique composée de représentons des associations ouvrières et de soldats élus par leurs camarades. C’est ici que se fait le saut dans l’inconnu.

En ce déroulement rapide d’incidens et d’à-coups qu’est toujours une révolution, il y eut une minute où l’avenir eût pu être fixé : c’est quand le Tsar eut fait connaître qu’il désignait comme son héritier et successeur non son fils, mais son frère, le grand-duc Michel. L’Empereur désigné, rompant avec l’antique autocratie, eût pu, lui, pour un temps, accepter la couronne des mains de Nicolas II, former avec le ministère provisoire un pouvoir monarchique, mais constitutionnel, également provisoire, et réserver, dans le plus bref délai, la sanction ou l’investiture populaire, puisqu’il voulait tenir du peuple sa souveraineté. C’était alors 1830; la substitution de la branche cadette à la branche aînée : la révolution était arrêtée, et l’aventure limitée au plus près. Le grand-duc Michel ne s’est pas résolu, ou il n’a pas pu; lui-même peut-être s’est senti débordé. Et le fleuve coule, sans qu’on en aperçoive les rives. C’est 1848, par la candeur des sentimens et par la droiture des intentions. C’est 1789 par la générosité, la foi, l’élan, l’enthousiasme : on parle d’une Constituante et de la République. C’est 1792 par la flamme du patriotisme : on ramène le Tsar de Pskoff. Nous en sommes et nous souhaitons en demeurer là, dans nos souvenirs.

Mais une révolution est une révolution, jusqu’à ce qu’elle se rassoie en une organisation. Avant qu’une hiérarchie, ou, si le mot a vieilli, qu’un ordre se soit reconstitué, il serait téméraire de se montrer trop optimiste, surtout il serait naïf de s’imaginer que c’est une opération de quatre jours. En quatre jours, on ne fait point d’une autocratie une démocratie, ni d’un État oriental un État occidental. Il est vrai que la Révolution russe de mars 1917 n’est que la reproduction, trait pour trait, mais cette fois pleinement réussie, de la révolution russe de décembre 1905, et qu’entre les deux, la reprise n’avait pas cessé d’être préparée dans le plus petit détail. Il est vrai aussi qu’il y a la guerre. L’entrée de la Russie dans le système des États modernes, constitutionnels et représentatifs, est certainement un fait dont on ne doit pas méconnaître la valeur; il enlève à l’hypocrisie de la social-démocratie allemande le plus perfide et le plus spécieux de ses argumens : il range, sans contestation sur ses titres, la nation russe parmi les défenseurs autorisés de la liberté et du droit. Mais, justement parce qu’il y a la guerre, nous mesurerons la force bienfaisante de la révolution de Pétrograd à l’augmentation de force militaire que l’Entente en retirera, et en intensité d’effort, et en durée. Les gouvernemens alliés, le nôtre, un des premiers, et le gouvernement britannique, se sont empressés d’adresser au gouvernement provisoire, présidé par le prince Lvoff, leurs vœux et leurs félicitations. Le geste a été prompt, et devait l’être ; mais il eût un peu manqué d’élégance, s’il n’eût été accompagné d’un éclatant hommage à la loyauté scrupuleuse avec laquelle l’Empereur déchu amendant tout son règne, gardé et observé l’alliance, malgré toutes les offres de paix séparée, et au milieu de combats intérieurs qui doublent encore envers lui notre dette de reconnaissance. Cet hommage lui a été dignement et noblement rendu ; mais notre dette n’est pas payée. Nous n’en sommes pas quittes avec un salut. Si sa captivité devait être un signe, comme d’autres le furent en d’autres temps de révolution, les gouvernemens de l’Entente sont avertis. Ils se doivent à eux-mêmes, plus encore qu’ils ne doivent à celui qui fut Nicolas II, de veiller à ce que sa personne et son foyer soient respectés.

De grands événemens, avons-nous dit, et qui se chargent de conduire les hommes : si nombreux, si serrés, si pressans, si extraordinaires aussi, que chacun d’eux attire l’attention, sans qu’aucun doive l’absorber. Le regard s’attache à la Russie, sans se détacher du front français, du front italien, de la Macédoine, de la Mésopotamie, des États-Unis, de la Chine. Une partie énorme est en train de se lier à Washington, non moins considérable que celles qui se jouent à Pétrograd, à Bagdad ou à Saint-Quentin. La fatalité mûrit. Un cinquième navire américain a été torpillé traîtreusement ; des biens « américains » ont été perdus, des « vies américaines » ont été sacrifiées. Le cas de légitime défense est posé, il est tranché. Il n’y a plus de débat que sur le caractère et sur les limites de l’intervention. Fera-t-on, en s’y joignant, la guerre européenne, une guerre universelle ? Ou fera-t-on seulement comme une guerre de Monroe, une ! guerre américaine ? Mais, sur la décision même et sur l’acte prochain, point de dissentiment, point d’hésitation. Le Congrès va se réunir le 2 avril. Il n’aura même pas à décréter l’état de guerre. Il n’aura qu’à le constater.


Charles Benoist.


Le Directeur-Gérant.
René Doumic.