100%.png

Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1838

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 157
31 octobre 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


31 octobre 1838.

Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire d’énumérer de nouveau tous les actes de l’opposition depuis la formation de ce ministère. Nous l’avons fait souvent, et, chaque fois, il nous est arrivé, bien involontairement, d’irriter l’opposition rien qu’en lui rappelant ses propres actes. Nous nous abstiendrons aussi de parler de son langage. Nous copierons, quelque jour, dans les principales feuilles des partis opposans, les phrases et les épithètes dont elles font le plus habituellement usage, et l’on verra si ce langage est celui, nous ne dirons pas d’une nation polie et éclairée, mais même d’un peuple civilisé. Hier encore, un journal, repoussant le reproche qu’on a fait à l’opposition de vivre sur les vieilles attaques du libéralisme d’autrefois, usait de cette noble comparaison : « Autant vaudrait entendre un accusé de fraude ou de vol reprocher au procureur-général de répéter contre lui des réquisitoires prononcés contre tous ses prédécesseurs coupables des mêmes délits.» Et quelques lignes plus bas, le même journal demande la révocation des lois de septembre !

Puisque les choses en sont arrivées à ce point, il faut bien les subir. Nous ne croyons pas que la liberté soit en danger pour cela. Que l’opposition accumule les injures, les fausses nouvelles, les accusations calomnieuses, qu’elle accueille indistinctement tout ce qui sert sa passion, qu’elle crie avec fureur au despotisme, à l’anéantissement du régime constitutionnel ; l’administration, modérée, conciliante, occupée avec ardeur des intérêts du pays, prêtant une oreille attentive à toutes les réclamations qu’on lui adresse, n’en poursuivra pas moins sa tâche. Elle la continuera avec zèle et courage, nous l’espérons, tant que cette tâche sera possible ; la rage des partis ne la lassera pas. Mais, comme il faut tout prévoir, il n’est peut-être pas inutile de se demander ce que deviendrait le pays, si l’opposition triomphait, et si le ministère tombait devant de telles attaques ; en un mot, ce que serait un cabinet né de circonstances semblables.

Nous avons vu que les divers organes de la presse opposante ont affiché la prétention, quelques-uns de parler au nom des hommes les plus influens de l’opposition de la chambre, et d’autres, celle de les compter parmi leurs collaborateurs. Il s’ensuit que l’opposition de la presse doit être regardée, en l’absence de la chambre, comme l’organe de l’opposition parlementaire ; et, puisque tous les intérêts et tous les principes ont été mis en commun, il n’y a pas la moindre injustice et la moindre exagération à établir une sorte de solidarité entre tous les membres des partis coalisés. Qu’a donc voulu l’opposition depuis la séparation de la chambre, et quel est en ce moment le programme des exigences et des volontés qu’elles a mises au jour par ses divers organes réunis dans un but commun ?

D’abord la réforme électorale, formulée pour les uns, et c’est le plus grand nombre, par le principe du suffrage universel ;

L’abolition de la législation de septembre, également demandée par une majorité dans l’opposition ;

L’intervention du gouvernement français en Espagne, question qui compte encore moins de dissidens dans l’opposition que les deux questions précédentes.

En ce qui est des autres questions extérieures, l’opposition voulait encore qu’on renonçât à exiger l’expulsion de M. Louis Bonaparte ; elle veut qu’on déclare la guerre à l’Europe plutôt que de laisser exécuter le traité des 24 articles que la France a signé. Elle exige, en outre, pour première garantie, que la chambre se mette sous la présidence de M Odilon Barrot, et pose encore, comme condition de son entrée au pouvoir, quelques articles sur lesquels nous aurons à revenir. Mais examinons d’abord ceux-ci.

Il y aura bientôt deux ans que M. Thiers reconduisit M. Guizot, qui venait lui proposer une alliance, et avec cette alliance un portefeuille ministériel, en lui disant : « Les hommes sans les choses ! » En effet, les choses sont restées en dehors de l’alliance qui a eu lieu depuis, si bien restées, qu’une feuille qui se donne pour l’organe du parti doctrinaire, se montre, sans trop d’embarras, favorable à l’intervention en Espagne. D’un autre côté, un journal qui passe pour renfermer la pensée de M. Thiers disait, il y a peu de jours, que M. Thiers est partisan de l’intervention, comme il l’a toujours été. L’opposition avait cependant donné à entendre, vers la fin de la dernière session, que l’opinion de M. Thiers à l’égard de l’Espagne avait éprouvé quelques modifications.

Espère-t-on ramener la chambre élective à l’intervention. ? Cette opinion se présente-t-elle avec plus d’avantage que l’an dernier ? Nous le verrons tout à l’heure.

Plus que personne nous avons admiré la conduite de M. Thiers quittant le ministère à cause de la question d’Espagne, et compromettant de nouveau sa fortune politique en remontant à la brèche par un discours sur cette question, au début de la dernière session. Admirable discours qui a été suivi du vote de la majorité contre la question.

M. Thiers se présentera donc de nouveau avec cette opinion, à laquelle il a amené M. Guizot et ses amis, et en faveur de laquelle se sont ralliés à lui ses ennemis les propagandistes, qui espèrent voir sortir de l’Espagne, à l’aide de nos armées, toutes les tempêtes que Casimir Périer, aidé de M. Thiers et de M. Guizot entre autres, avait renfermées dans une outre, assez crevassée, grâce à de nouveaux efforts.

Il en est de l’Espagne comme de la réforme électorale, comme de tout. Chacun espère en voir surgir la réalisation de ses espérances, même les légitimistes, qui se consoleraient d’une intervention dirigée contre don Carlos, en songeant aux embarras qui pourraient en résulter pour le gouvernement.

Déjà, en ce qui est de l’Espagne, nous verrions donc se former un ministère où M. Guizot débuterait par une renonciation, sinon à une opinion, du moins à un parti bien pris et bien arrêté de n’en pas avoir une, et où le parti doctrinaire figurerait par ses individualités, abstraction faite de tous ses principes.

En effet, le parti doctrinaire n’a fait que marcher de concessions en concessions depuis sa séparation du pouvoir, si bien qu’on peut dire qu’il n’a rien gardé de lui-même, et qu’il s’est dépouillé de ses vêtemens pièce à pièce, depuis le 6 septembre.

L’amnistie, qu’il avait long-temps combattue, et qu’il avait refusée à toutes les demandes, lui a d’abord semblé dangereuse, puis trop restreinte. Les doctrinaires prophétisaient un sinistre avenir, les jours du roi étaient plus que jamais en danger, les ennemis de l’ordre social allaient abattre toutes les digues qu’on avait élevées contre eux. Bientôt, voyant le pays tranquille, les doctrinaires ont trouvé l’amnistie trop restreinte, et se sont mis à déclarer qu’ils l’eussent faite plus large. Dieu sait quand, il est vrai ! Maintenant ils font partie d’une coalition où la majorité demande l’abolition des lois de septembre !

Le parti doctrinaire n’est pas encore pour la réforme électorale et le suffrage universel ; mais il a déjà cédé tant de terrain dans la coalition, qu’on ne peut prévoir les modifications qu’il est encore destiné à subir, surtout si ses alliés lui lancent souvent des attaques telles que celle-ci : « Les ministériels repoussent la réforme, parce qu’elle déplaît à la cour ; les doctrinaires la repoussent, parce qu’il entre dans leur système, dans leur plan aristocratique, de dominer les élections, et par suite le pouvoir par la grande propriété.» Ces paroles sont extraites du Siècle du 26. Nous les citons pour répondre à un journal qui nie, en termes hautains, que personne dans l’opposition ait blâmé les doctrinaires de leur refus de coopérer à la réforme électorale. Le même journal, rédigé sous l’influence de M. Odilon Barrot, dit encore : Le remède des doctrinaires a tous les abus dont se plaint la société, ce serait peut-être de leur confier le gouvernement ; mais celui-là ne paraîtrait rassurant qu’à leurs adeptes. On se souvient, en effet, non seulement des actes de certains ministres du 11 octobre et du 6 septembre, mais de leurs professions de foi publiques sur l’intervention personnelle du roi dans les affaires et sur la légitimité des rémunérations accordées aux frais de l’état, soit aux localités, soit aux individus qui servent le gouvernement par leurs votes. Ce qui nous porte à supposer que les doctrinaires, ne pouvant faire accepter leur moyen, finiraient par adhérer à celui qui obtient l’assentiment presque unanime de l’opinion la réforme électorale, c’est d’abord qu’il va parmi eux des lumières et de la prévoyance ; c’est ensuite que sur d’autres questions ils prennent conseil de l’expérience et reviennent d’eux-mêmes aux idées de l’opposition qu’ils ont eu à une autre époque le malheur de combattre Ainsi, nous avons été charmés de lire hier dans le Journal Général un article sur l’Espagne dans lequel on ne reconnaît plus du tout les dispositions de M. Guizot, collègue de M. Molé au 6 septembre, ni même l’hésitation du ministre du 11 octobre, qui disait : « On peut suivre également l’une ou l’autre conduite. » La feuille doctrinaire, après avoir présenté un exposé trop fidèle de la situation de l’Espagne et des dangers qui entourent le trône de la jeune reine, reprochait avec autant de force que de sens à M. Molé la violation des traités, l’inertie honteuse du gouvernement et cette quasi-trahison qui contemple dans une coupable immobilité les misères croissantes d’une notion amie et la chute rapide de toutes nos alliances. Puisque les doctrinaires se sont éclairés sur ce point, nous ne devons pas désespérer de les voir revenir prochainement à la vérité sur d’autres qui ne sont pas moins graves. »

Dans des questions d’intérêt matériel, dans celle des chemins de fer, les doctrinaires ont aidé puissamment à faire exclure le gouvernement qui demandait à exécuter lui-même les lignes principales.

Qu’on se rappelle maintenant ce qu’étaient les doctrinaires quand ils avaient le maniement des affaires, et qu’on les suppose, un moment, rentrés au ministère avec leur goût inné de lois de rigueur ou d’exception, avec l’irritabilité qui leur est propre, avec cette fièvre d’organisation aristocratique et un peu jésuitique qui les travaille, avec l’ardeur qu’ils mettent à dominer : qu’on se les figure approchant leurs lèvres ardentes de la coupe du pouvoir, et qu’on juge de leurs embarras, de leurs tentations et de leur supplice, en se voyant maîtres de tout, après avoir proclamé l’indépendance absolue des fonctionnaires, la nécessité de gracier même les contumaces qui refusent toute grâce, après avoir déclaré l’état incapable d’exécuter de grands travaux, après avoir dit et écrit tout ce qu’ils disent et écrivent depuis un an, dans un crescendo qui, s’il continuait, arriverait demain à l’abrogation des lois de septembre ! La logique nous montre, en pareil cas, les doctrinaires dominés par leurs propres manifestations et par leurs amis de l’opposition, mais dominés surtout par M. Thiers, qui aurait accompli une tâche immense en soumettant des antagonistes si rebelles à son opinion la plus prononcée, et à qui reviendrait ainsi de droit la direction suprême de ce ministère.

Assurément, si le mal que nous prévoyons pouvait être diminué, ce serait par cette domination toute naturelle de M. Thiers sur des collègues qui se trouveraient dans une position si fausse ; mais M. Thiers lui-même serait-il le maître de son ministère ? C’est ce qui nous reste à examiner.

Par la vivacité, par les ressources de son esprit, par l’éminence et la diversité de son talent, et surtout par l’attitude qu’il a gardée lors des premières offres d’alliance qui lui furent faites par les doctrinaires, M. Thiers se trouve destiné à la première place dans le cabinet dont nous parlons, et son influence y effacera toutes les autres influences. M. Thiers absorbera donc les doctrinaires ; mais toute la force de caractère qu’il a montrée durant ses divers ministères l’empêchera-t-elle d’être absorbé lui-même par les influences qu’il a dû prendre pour auxiliaires. M. Thiers est ouvertement opposé à la réforme ; son esprit est trop juste pour n’avoir pas vu que le cens actuel est aujourd’hui la meilleure garantie des libertés de la France, et que l’étendre indéfiniment, c’est ouvrir les collèges électoraux aux intrigues des deux partis qu’il a combattus si énergiquement, la restauration et la république. Mais la réforme électorale et le suffrage universel sont le cri de ralliement des enfans perdus de la coalition, qui veulent entrer au pouvoir en brisant les portes. Ceci fait, sera-t-il séant ou même possible de les fermer sur eux, et de repousser la pétition de la réforme électorale ? Et les lois de septembre, que M. Thiers a élaborées avec M. Guizot, ces lois plus nécessaires que jamais, les donnera-t-il à dévorer à la presse en remerciement de l’appui qu’elle lui prête aujourd’hui ? Le fera-il ? Ou bien obéissant à ses intérêts d’homme d’état, et frappé, dès son entrée au pouvoir, de cette illumination soudaine qui lui donna, en 1830, toutes les qualités gouvernementales le lendemain du jour où il cessa sa pénible tâche de journaliste, M. Thiers repoussera-t-il brutalement ceux qui le soutiennent ? De leur côté, M. Guizot et son parti, s’abandonnant à leur nature, reprendront-ils leurs anciens erremens, recommenceront-ils laborieusement l’œuvre de la quasi-légitimité commencée, suspendue et reprise par eux tant de fois ? Alors qu’aurons-nous gagné à ce puissant ministère qui devait réparer tous les désastres essuyés et causés par celui-ci, depuis l’expédition de Constantine et l’amnistie jusqu’au traité d’Haïti et à l’établissement français de Stora ? L’opposition, irritée de ses mécomptes, sera encore plus violente et plus débordée qu’aujourd’hui. Les partisans du suffrage universel attaqueront le gouvernement avec plus d’audace. Nous aurons les doctrinaires, les doctrinaires ayant passé deux fois, dans un an, de droite à gauche, et de gauche à droite, les doctrinaires devenus un embarras pour le pouvoir et pour l’opposition. Nous aurons M. Thiers, talent immense, esprit généreux et énergique à la fois, caractère dont nous apprécions toutes les ressources, que nous avons défendu contre d’infâmes calomnies, parties de ses amis actuels, même quand nous étions ses ardens adversaires ; mais M. Thiers avec l’intervention, base de son ministère, et uni par cet acte politique a des hommes qu’il serait forcé de répudier sur tous les autres points. Qu’aura donc gagné la France, et qu’auront gagné eux-mêmes M. Thiers et M. Guizot ?

On nous dira qu’à ce compte les ministères seraient éternels. Nous répondrons d’abord, qu’à notre avis, l’état incomplet, défectueux, de quelques branches de l’administration, ainsi que les secousses fâcheuses et trop multipliées de notre ordre social, tiennent aux fréquens changemens de ministres. Nous avons eu souvent l’occasion de dire, même alors que nous n’approuvions pas la marche du gouvernement, à l’époque où les doctrinaires étaient au pouvoir, par exemple, qu’un cabinet qui durerait dix ans ferait plus de bien à la France que vingt ministères successifs de six mois, fussent-ils composés des plus hautes capacités du pays. Cependant nous rassurerons ceux qui trouvent le temps trop lent au gré de leur ambition. Non, les ministères ne seront pas éternels ; car, dès que l’opposition sera convaincue qu’on ne pénètre pas dans les affaires par la violence, sa violence cessera. Quand la presse verra que la fureur ne mène à rien, sa fureur fera place à la modération ; car la presse ne peut pas se tromper long-temps d’une manière aussi grossière qu’elle le fait, pressée qu’elle est par ses doubles intérêts, représentés par ses lecteurs et par les hommes d’état qui lui donnent l’influence et l’autorité, même en recevant son appui. La presse peut bien oublier un moment le premier de ces intérêts, dans l’espoir qu’elle sera dédommagée par le succès de l’œuvre qu’elle entreprend ; mais, quand tout lui manquera à la fois, elle suivra bientôt une marche plus profitable pour elle. Ce n’est donc pas seulement l’intérêt du gouvernement, c’est le bien du pays, c’est l’avenir même de la presse, c’est la moralité politique, qui veulent que l’administration actuelle ne s’écroule pas devant les attaques dont elle est l’objet, pour faire place à une autre, formée sous les auspices de dix partis violens et ennemis entre eux. Obéir à une opposition de ce caractère, ce serait donner une prime magnifique à l’injure, à la violence, à la calomnie ; et cette opposition le sait si bien elle-même, que son premier cri est pour l’abolition des lois de septembre, cette digue opposée aux calomniateurs et à ceux qui vivent d’injures et de diffamations.

Pour les hommes d’état égarés dans cette cohue, ils se dégageront, dans cette attente salutaire, d’alliés suspects dont l’enthousiasme ressemble beaucoup à du dédain, et qui déguisent à peine leur haine contre leurs amis d’à présent, comme on l’a vu par les citations que nous avons faites, et que nous pourrions multiplier. On s’est donné quelques momens d’ivresse, soit. Mais une orgie de ce genre ne peut durer toujours, et il nous semble qu’il serait bien temps de rentrer dans la réflexion et dans le calme. Quand ceux qui ont de l’avenir politique, et une ambition qui n’a pas dessein d’ajourner ses résultats à l’époque du retour de la convention nationale ou des états-généraux, montreront l’exemple de la modération, les opinions ne tarderont pas à reprendre leur niveau naturel. Quand le suffrage universel ne sera pas réclamé dans les rangs où figurent les auteurs des lois de septembre, quand chacun marchera sous son drapeau, quand l’émeute ne se déguisera pas en garde national, quand chacun articulera nettement ce qu’il veut, ce qu’il espère, et surtout ce qu’il repousse et ce qu’il redoute, alors la guerre parlementaire sera possible. Jusque-là on ne fait qu’escarmoucher pour la guerre civile, et la majorité qui aurait le malheur de livrer le ministère aux partis dans l’irritation où ils sont, livrerait tout l’ordre social et toutes nos libertés à leurs ennemis les plus acharnés. L’ordre et la liberté périraient à la fois, malgré les efforts des chefs actuels de l’opposition, qui n’auraient qu’une alternative, celle de se faire ses serviteurs aveugles, ou de passer à ses yeux pour des transfuges. Et dans ce dernier cas, où trouveraient-ils la force qu’il leur faudrait pour résister à l’opposition, après l’avoir aidée à désarmer le pouvoir pièce à pièce ?

En fait de force et d’appui donnés au gouvernement, nous avons besoin de chercher l’explication de quelques lignes qu’on lisait, il y a deux jours, dans le Journal des Débats. Remarquant le bruit que fait l’opposition au sujet de quelques prétendues conversions politiques, le Journal des Débats déclare qu’il n’aime ni le bruit ni l’éclat dans les conversions. Ce qu’il aime dans les conversions politiques, dit-il, c’est une certaine gradation habile et étudiée. Selon lui, il y a une théorie pour les conversions, une règle à suivre, une discipline à observer, non moins dans les matières de la politique que dans celles de la religion, et il y a un grave inconvénient à s’en écarter.

Quant aux conversions religieuses qui se mêlent ici, très mal à propos, aux conversions politiques, nous ferons remarquer au Journal des Débats que saint Paul, et quelques hommes non moins illustres, qui ont eu justement de ces illuminations soudaines, n’eussent pas été admis à l’honneur de compter dans ses rangs. Mais pour s’en tenir aux conversions politiques, on devrait désirer que l’adresse fût inscrite sur cette lettre morale du Journal des Débats, qui se décide à l’écrire, dit-il, malgré son aversion pour toute question qui engage exclusivement les personnes, d’où il s’ensuit que des personnes sont engagées dans cet article. La suscription qui manque à cette épître eût amené une réponse qui n’eût pas été tardive, sans doute. Nous ne saurions croire qu’elle s’adresse collectivement à une autre feuille. Si c’était à nous, par exemple, nous ne pourrions que nous trouver très honorés de recevoir des leçons de conversion politique de la part d’un maître aussi expert et aussi consommé en pareille matière que l’est le Journal des Débats ; et assurément, quand nous voudrons connaître le secret des conversions habiles et graduelles, c’est là que nous irons nous instruire. Néanmoins nous laisserons ce secret dormir encore dans les cartons du Journal des Débats ; il nous est inutile. Partisans de l’homme honorable qui figure à la tête du cabinet, nous avons appelé l’attention publique sur ses qualités brillantes, sur sa connaissance parfaite des hommes et des affaires, pendant les trois années qui ont précédé son ministère, tandis que l’attention se portait ailleurs, et que les prédilections du Journal des Débats étaient sur une autre voie. Depuis l’établissement de ce ministère, auquel nous avons contribué de notre faible part, et autant qu’il était en nous, notre adhésion n’a pas varié ; elle lui a été acquise, car il était la réalisation des vœux que nous avions exprimés hautement. Ces vœux étaient l’amnistie et le système de conciliation, opposé au système d’intimidation doctrinaire que défendait avec une rare énergie le Journal des Débats.

Du 15 avril jusqu’à la session, le Journal des Débats était indécis, il soutenait les doctrinaires d’une voix qui tombait successivement chaque jour, il est vrai, et avec une ardeur qui s’éteignait à mesure que le ministère prenait plus d’assiette. La gradation recommandée par le Journal des Débats a eu son cours ; le ministère, qu’il voyait d’un œil un peu louche, est devenu, pour lui, le défenseur de l’ordre, de la liberté et de la monarchie. Quant à nous, nous lui avions reconnu cette qualité quand le Journal des Débats vantait encore les doctrinaires, dont l’opposition grondait déjà. Bientôt la sympathie du Journal des Débats pour le parti doctrinaire ne s’exprima plus que par de brusques écarts, par des éclairs d’opposition, qui devinrent de plus en plus rares, et qui se sont enfin dissipés pour faire place aux rayons de bienveillance dont il couvre le ministère. La conversion du Journal des Débats s’est faite sans bruit et sans éclat ; elle a été telle qu’il les aime et qu’il les préfère, et il a passé du centre droit au centre gauche en évitant ces secousses brusques et imprévues qu’il condamne. Ces convictions subites, dont le privilège n’est qu’à Dieu, dit-il, ne sont pas son fait. Les convictions du Journal des Débats se modifient, en effet, dans le plus grand ordre, selon des formes et des combinaisons très humaines et toutes vulgaires, et sans la participation divine. Les conversions d’en haut, nous le reconnaissons, portent un cachet tout différent.

Nous sommes aussi très portés à repousser les questions qui semblent en- gager les personnes. C’est pourquoi nous nous sommes sincèrement réjouis, et réjouis en silence, en voyant le Journal des Débats revenir à un ministère droit et loyal, et le déclarer digne de soutenir les intérêts et l’honneur du pays, ce que nous savions et disions long-temps avant le Journal des Débats. Il est très vrai que le système de conciliation, et que la politique du ministère d’amnistie, qui commence une ère nouvelle, ont reçu plus de force par l’adhésion du Journal des Débats, adhésion qui eût été aussi bien venue, et peut-être plus efficace, si elle eut été moins graduelle. On doit toutefois en féliciter le gouvernement, car le Journal des Débats, dont nous ne méconnaissons ni l’habileté, ni le talent, est une force incontestable. Seulement il ne faut pas en abuser, et le Journal des Débats fera bien, à l’avenir, de ne pas analyser trop sévèrement les conversions d’autrui. De sa part, et pour nous servir de sa morale, ce serait, nous l’en avertissons, plus qu’une mauvaise action : ce serait une maladresse. L’opposition fait grand bruit du passage de la princesse de Beira et du prince des Asturies à traversées Pyrénées. Nous voudrions voir l’opposition chargée de garder les Pyrénées, et d’intercepter toute communication avec l’Espagne de ce côté de la France. Tout ce qu’il est humainement possible de faire, en ce genre, a été exécuté. Les cordons militaires ont été encore resserrés, toutes les mesures prises avec plus de rigueur ; mais un passage isolé peut déjouer les meilleures mesures. Nous ne croyons pas que la cause du prétendant gagne beaucoup à l’arrivée de la princesse de Beira ; sa présence au camp de don Carlos ne sera, au dire des personnes qui connaissent le mieux les affaires du carlisme espagnol, qu’un élément de discorde de plus introduit dans son sein. Quant au passeport donné, selon les journaux, par M. de Saint-Aulaire à la princesse et à son fils, d’accord avec M. de Metternich, c’est une de ces inventions quotidiennes sur lesquelles s’est déjà épuisée toute notre admiration. En tout autre temps, il suffirait d’indiquer l’impossibilité de ce fait, et de demander si un ambassadeur du roi des Français pourrait commettre un acte aussi hostile à un gouvernement allié de la France ; mais en ce temps-ci, il n’est pas superflu de démentir une pareille assertion, et nous le faisons.

Les mutations qui ont eu lieu dans le personnel des préfets ne pouvaient être approuvées par l’opposition. Elle n’y a vu que des arrangemens de famille, du népotisme, comme elle dit. Heureusement on sait à quoi s’en tenir, et M. de Montalivet, qui s’occupe si sérieusement et avec une expérience si consommée des intérêts des départemens, trouvera partout la justice qu’on lui refuse dans quelques journaux. Croira-t-on, par exemple, que c’est M. Fonfrède qui force la main à M. de Montalivet dans un choix, M. Decazes dans un autre ; que le ministre a obéi à des influences de famille et de coterie, en nommant M. Meunier, beau-frère de M. Odilon Barrot ; en faisant passer, de la sous-préfecture de Jonzac à la préfecture du Tarn, M. Narjot, beau-frère de M. Duchâtel ; en nommant M. Desmousseaux de Givré, beaufrère de M. Villemain ? L’éloignement de M. le comte de Preissac de la préfecture de Bordeaux a suscité encore d’autres griefs. M. de Preissac doit, dit-on, sa disgrâce, si disgrâce il y a, à son neveu, député de l’opposition. Il est vrai qu’on avait déjà dit, en d’autre temps, que M. de Preissac avait été nommé à la préfecture de Bordeaux, grâce à son neveu, qui ne figurait pas alors dans l’opposition. Le moyen de contenter l’opposition, pourra-t-on nous le dire ? On nous assure qu’une longue querelle s’était engagée entre le préfet de la Gironde et le procureur-général, que l’un se faisait défendre par une feuille doctrinaire, l’autre par une feuille libérale ou radicale, toutes deux opposées au gouvernement, et que l’administration souffrait de ce conflit et de ce scandale. L’éloignement des deux fonctionnaires serait-il motivé par ces circonstances ? Nous l’ignorons ; mais, en tout cas, ce motif nous semblerait suffisant. Quant à la nomination de M. de l’Espée, ancien député doctrinaire, on a très bien fait observer à la presse qui se récrie contre la nomination d’un ancien député, attendu qu’il est officier d’état-major, qu’elle en agit, étrangement avec l’armée, en la repoussant des fonctions civiles, en même temps qu’elle signale à l’animadversion publique les militaires députés qui s’élèvent en grade. Encore une fois, comment satisfaire l’opposition ?

Il n’y a qu’une manière de savoir les choses, c’est de les savoir de près. On parle maintenant beaucoup de l’empire et on ne sait plus bien ce que c’était que l’empire. Un journal, qui en veut à M. le comte Molé, exhumant un des discours insérés au Moniteur en 1813, en faisait dernièrement une arme contre lui : c’est de bonne guerre. Il est piquant pourtant de savoir au juste comment la chose se passa. L’empereur, qui n’était guère contrarié souvent par le corps législatif, se lassa, on ne sait pourquoi, d’avoir à choisir un président de ce corps parmi les candidats qu’on lui soumettait, et qui étaient élus par leurs collègues. Il voulut choisir lui-même et directement ce président, en dehors de la chambre, et décida qu’un sénatus-consulte serait porté en ce sens. Qui conseilla cette mesure à l’empereur ? Le journal n’hésite pas à désigner M. Molé comme instigateur. Avec un peu de réflexion, on aurait senti que l’empereur n’avait guère besoin qu’on lui conseillât de tels actes : ils lui venaient de lui-même et trop naturellement. Dans tous les cas, M. Molé, conseiller d’état, dans la position élevée, mais secondaire, où il se trouvait alors, n’était nullement consulté pour des sénatus-consultes qui se délibéraient dans des conseils de cabinet, si tant est qu’on délibérât beaucoup sur ce que la volonté d’un seul avait déjà tranché. Mais c’était simplement le tour de M. Molé, conseiller d’état, de porter, comme orateur du gouvernement, le sénatus-consulte au sénat. L’empereur le fit venir et lui dit : « Écrivez ce qu’il faudra dire.» C’était la seconde fois que M. Molé avait à écrire sous la dictée de l’empereur, ce qui n’était pas petite affaire ; la plume ne suivait pas aisément cette parole saccadée, à rapides et brusques retours. Cette fois la parole était plus brusque, plus heurtée et accélérée que jamais, et surtout le discours était étrange. Il n’y avait pas moyen d’en passer par là. M. Molé, rentré chez lui, fit l’exposé qu’il jugea le plus convenable, le plus bref, le plus ménagé dans la situation ; déjà une fois il s’en était tiré de la sorte, ne disant pas ce qui lui avait été dicté ; et, le discours ayant réussi au corps législatif, l’empereur avait été content. Mais cette fois il arriva qu’ayant prononcé à sa façon son exposé de motifs au sénat, il lut le lendemain dans le Moniteur un tout autre discours imprimé : l’empereur avait tenu à sa dictée et n’avait pas voulu la perdre. Or, dira le journal de l’opposition, il aurait fallu réclamer, protester, écrire une lettre au Moniteur, le sommer de l’insérer au nom de la liberté de la presse. A la bonne heure ! Nous conseillons à ce journal, et à ceux de l’opposition en général, de savoir mieux l’histoire de la quinzaine qu’ils ne se rappellent celle de l’empire.

— On commence à s’occuper beaucoup en France de la réforme des prisons. Nous avons sous les yeux un ouvrage traduit de l’anglais, sous le titre d’Esquisse de l’origine et des résultats des associations de femmes pour la réforme des prisons en Angleterre [1]. L’auteur, mistriss Fry, s’est particulièrement dévouée à l’amélioration des prisons pour les femmes. A la tête d’une association de femmes courageuses, généreuses, ou, pour parler plus simplement, chrétiennes, cette personne de mérite a multiplié les observations, les essais ; elle pratique et elle écrit. Mlle Ulliac Trémadeure, qui pratique elle-même, et que M. le ministre de l’intérieur a chargée d’une mission au sein de nos prisons de femmes, vient de traduire l’ouvrage de mistriss Fry. C’est par de telles études et de semblables comparaisons où la charité se conforme à l’expérience, où la ferveur morale s’appuie humblement à la patiente statistique, qu’on arrivera pas à pas à des effets sûrs et durables. En 1815, Mme de Krüdner faisait une visite à Saint-Lazare ; elle prêchait éloquemment ces femmes vicieuses, et poussait tout d’un coup leur sensibilité aux gémissemens et aux larmes : mais rien ne sèche si vite qu’une larme. Le bien s’obtient plus lentement, avec moins de larmes encore que de sueurs. Le livre de mistriss Fry, traduit et augmenté par Mlle Trémadeure, sera donc consulté comme indispensable par les hommes d’état et les gens de bien qui s’occupent de cette œuvre méritoire. Les résultats de Newgate et de Lancastre se combineront avec ceux de nos Saint-Lazare. La reconnaissance publique s’attachera aux noms des écrivains praticiens qui poursuivent cette œuvre sainte des Howard selon la méthode positive des Parent-Duchâtelet.

LETTRES


SUR LA SITUATION EXTERIEURE




VIII.

Monsieur,

Un événement grave, mais qui ne devait pas être inattendu, occupe tous les esprits en Angleterre ; c’est la démission de lord Durham. Vous savez qu’après les derniers troubles du Canada, lord Durham fut investi par le gouvernement anglais du commandement général des possessions britanniques dans l’Amérique du Nord, avec une accumulation de titres et de pouvoirs extraordinaires qui donnaient à cette importante mission toutes les apparences d’une dictature. On pouvait d’autant plus s’y tromper que jamais circonstances politiques n’auraient mieux justifié pareille mesure. Une révolte avait éclaté dans les deux provinces du Canada ; les troupes anglaises avaient fait contre les insurgés une campagne d’hiver qui avait eu ses dangers et ses revers, bien que la victoire fût définitivement restée aux autorités de la métropole. Toronto, capitale de la province supérieure, était tombée par surprise entre les mains des mécontens, je devrais dire des indépendans ; car il ne s’agissait de rien moins que du renversement de la domination britannique et de la formation des deux Canadas en république indépendante. Ce n’est pas tout. Les conséquences de ces événemens menaçaient d’entraîner l’Angleterre dans une guerre avec les États-Unis, dont la population, dans les états limitrophes, avait manifesté, de paroles et d’action, la plus vive sympathie pour les insurgés canadiens, et les avait, sur quelques points, efficacement assistés. Enfin, dans la plus grande des deux provinces, la constitution coloniale était suspendue de fait et de droit, après une série de refus multipliés de concours qui avaient amené les affaires à ce point extrême de confusion, à cette situation violente et presque désespérée. Cependant, à l’époque où l’ouverture du Saint-Laurent permettait à lord Durham de se rendre à Québec, sur un des plus beaux vaisseaux de la marine britannique, la révolte était vaincue dans le Bas-Canada par les troupes anglaises, dans le Haut-Canada par des milices loyalistes, que commandait un homme fort énergique, peu difficile sur le choix des moyens, et qui avait rallié autour de lui un nombre assez considérable de nouveaux colons, très attachés à la mère-patrie. Mais sous cette tranquillité renaissante et toute à la surface, combien d’embarras, combien de dangers ! Dès le commencement des troubles, il avait été fait à Québec et à Montréal beaucoup d’arrestations ; les geôles avaient reçu aussi des prisonniers de guerre. Ce n’étaient pas, en général, des hommes obscurs et de la dernière classe du peuple. La plupart, au contraire, appartenaient à des familles connues et influentes ; eux-mêmes avaient dans la société du pays une position personnelle assez élevée, soit qu’ils exerçassent des professions libérales, soit qu’ils fussent de riches propriétaires, soit même que la confiance de leurs concitoyens les eut portés à la chambre d’assemblée, pour y faire au gouvernement anglais cette opposition persévérante qui avait entièrement désorganisé l’administration du Canada. De ces prisonniers, les uns étaient réellement coupables ou de conspiration ou de révolte à main armée, les autres n’étaient que suspects, à fort bon droit, il est vrai ; et en les faisant arrêter, on avait voulu enlever d’avance à l’insurrection les hommes qui se seraient mis à la tête du gouvernement qu’elle aurait essayé de fonder, si elle avait obtenu quelque avantage important. Il ne manquait pas de gens en Amérique et en Angleterre qui appelaient sur ces vaincus toutes les rigueurs de la loi, tous les abus de la force, qui imposaient au ministère, comme un devoir sacré, une réaction impitoyable, pour punir les méchans, disaient-ils, et rassurer les bons citoyens, qui, au péril de leur vie, avaient si courageusement maintenu la glorieuse intégrité de l’empire. Je crois qu’il y eut même un moment où le sentiment national se prononça fortement pour une répression très vigoureuse, dont l’énergie aurait pu se confondre avec la cruauté sans encourir la réprobation populaire. Le ministère anglais, je le dis à son honneur, sut résister à cet entraînement, et lord Durham, d’accord avec lui, partit d’Angleterre bien décidé à ne pas exagérer la répression, à user de clémence, à répandre le moins de sang possible. Ils avaient raison l’un et l’autre. Comment l’Angleterre civilisée, comment le gendre de lord Grey, comment un ancien ministre de la réforme auraient-ils pu, à la face de l’Europe, renouveler au Canada les exécutions inutiles, les froides atrocités qui ont déshonoré, pendant toute la guerre de l’indépendance dans l’Amérique du Sud, et le gouvernement espagnol et la plupart des chefs dont il s’est servi ? D’ailleurs, si les morts ne reviennent pas, les vivans, qui restent toujours eu plus grand nombre, se souviennent et se vengent, eux, les leurs et leur pays ; et il se serait encore présenté un autre inconvénient dans l’application d’un système impitoyable au Canada : c’est qu’il aurait fallu couvrir le pays de commissions militaires pour échapper à la juridiction ordinaire, qui, à peu d’exceptions près, aurait absous les accusés politiques ; mais c’eut été aggraver le mécontentement général, et peut-être provoquer de nouveaux désordres au sein d’une population sourdement agitée, qui avait perdu les garanties publiques, et ne se serait pas vu, sans frémir, dépouiller encore des garanties privées. Je vous dirai tout à l’heure quelle fut la conduite de lord Durham relativement aux questions de personnes.

Les questions de personnes se présentaient les premières ; mais de plus graves et de plus difficiles apparaissaient dans le lointain. Il ne s’agissait pas seulement de réformer quelques abus, d’améliorer quelques lois, de faire quelques concessions. Il y avait à réorganiser un gouvernement constitutionnel et représentatif ; car on ne pouvait songer, et ce n’était dans l’intention d’aucun parti, à maintenir la plus importante de ces colonies, le Bas-Canada, sous une administration facultative, sous un commandement à peu près dictatorial, quand les autres provinces ont leurs parlemens et jouissent, bien que sous certaines restrictions, des libertés et franchises constitutionnelles de la Grande-Bretagne. On ne pouvait pas non plus se contenter de remettre tout simplement en vigueur la constitution sous l’empire de laquelle était né le conflit actuel, sans que plusieurs dissolutions successives de la chambre d’assemblée, et des changemens fréquens de gouverneurs eussent empêché le dissentiment primitif de dégénérer en lutte ouverte. La partie essentielle de la mission de lord Durham consistait donc dans un examen profond de tous les élémens religieux et nationaux qui composent la situation politique du pays, afin de substituer à l’ancienne constitution, qu’il n’était pas possible de rétablir, un système nouveau de garanties publiques, système qui devait toujours aboutir, avec les modifications commandées par les circonstances, à la satisfaction du premier besoin de notre temps, la discussion régulière des intérêts généraux entre le souverain et les sujets, au moyen d’une représentation nationale élective. La solution du problème confié au libéralisme et à la sagacité de lord Durham embrassait deux données capitales qui répondent elles-mêmes aux deux causes dominantes des troubles du Canada : il s’agissait, en premier lieu, de dissimuler le plus possible au Canada tout entier, qu’avec tous les élémens d’une puissante indépendance, il n’était qu’une colonie, membre subordonné d’un grand corps, dont il doit recevoir l’impulsion et suivre les mouvemens ; puis il fallait essayer de fondre la race française et catholique du Bas-Canada, dans l’unité d’une population coloniale, régie par les mêmes lois, fière du même nom, ralliée autour des mêmes intérêts. Je ne sais, monsieur, de ces deux parties du problème, laquelle est la plus facile, ou pour mieux dire, la moins difficile à résoudre ; mais je crois que vous reconnaîtrez ici l’exposition nette et précise du problème tout entier.

Lord Durham avait ses idées arrêtées sur le gouvernement futur des Canadas, lorsqu’il a solennellement annoncé son intention de déposer ses pouvoirs et de retourner en Angleterre. Il a déclaré lui-même aux délégués de toutes les colonies qu’il avait appelés à Québec pour s’entourer de leurs lumières, que déjà il avait mûri un projet d’organisation, susceptible, à ses yeux, de concilier les intérêts, de satisfaire les besoins respectifs de la métropole et de ses possessions coloniales, et de rattacher celles-ci plus solidement que jamais à l’empire de la Grande-Bretagne. On peut assurément, sans injustes préventions contre lord Durham, douter du parfait accomplissement de ce programme, même en avouant, comme je le fais, que l’attention la plus suivie de ma part ne m’a point encore donné la clé des projets de lord Durham. Tout au plus soupçonné-je qu’il s’agit peut-être de l’union des deux provinces (le Haut et le Bas-Canada), ce qui reproduirait un plan conçu vers 1822 par lord Bathurst, alors secrétaire d’état des colonies ; mais ce n’est pas ici le lieu de développer un pareil sujet, qui demanderait un travail spécial. Je m’empresse néanmoins d’ajouter qu’à mon sens le moment de la séparation du Canada d’avec la métropole n’est pas venu, et que certaines combinaisons, très praticables aujourd’hui, pourraient encore le retarder pour long-temps. Lord Durham avait dans l’intelligence et dans la volonté les lumières et le sérieux nécessaires pour découvrir ces combinaisons ; il avait autour de lui des esprits assez pénétrans, assez souples, assez pourvus de connaissances spéciales pour en préparer le succès, et je ne doute pas que sa retraite, si elle se confirme, n’ait une fâcheuse influence sur le sort du Canada. Il avait incontestablement réussi dans les questions de personnes, dont il me reste à vous parler, et dans la pacification matérielle du pays, préliminaires indispensables pour aborder le problème d’organisation sur un terrain mieux disposé.

Voici donc la conduite tenue par lord Durham à l’égard des personnes. Il n’y a pas eu, si je ne me trompe, à proprement parler, de procès ni d’exécutions politiques dans le Canada. Les procès et les exécutions, en très petit nombre, qui ont eu lieu, se rapportent à des meurtres commis pendant l’insurrection et à propos de l’insurrection, c’est-à-dire que ces actes n’ont pas été considérés comme crimes d’état, et qu’en les accusant ou les punissant, on a entendu venger le sang répandu, et non pas la domination anglaise compromise. Cependant il y avait dans les prisons de Montréal et de Québec des prisonniers ou des criminels d’état accusés de haute trahison, comme chefs moraux de l’insurrection et moralement convaincus, soit par leurs antécédens, soit par des papiers saisis, de complicité dans la conspiration. De ceux-là, les moins dangereux pour l’avenir, ou les moins formellement compromis pour le passé, furent élargis par des mesures successives. A la fin de juin, il paraît que huit individus de cette catégorie, dont un seul porte un nom anglais, étaient encore détenus à Montréal. Seize autres, dont le célèbre M. Papineau, fugitif dès le commencement des troubles, étaient ou cachés ou sortis du territoire anglais. Or, c’est à ces vingt-quatre criminels d’état que s’applique une ordonnance rendue le 28 juin par lord Durham en conseil spécial, afin de pourvoir, comme porte le litre, à la sécurité de la province du Bas-Canada. L’ordonnance dont il s’agit dispose que les huit détenus de Montréal, ayant avoué leur crime de haute trahison, et s’étant soumis au bon plaisir de sa majesté la reine, et les seize autres contre lesquels ont été lancés des warrants de haute trahison, s’étant enfuis ou cachés, ces vingt-quatre individus seront, autant que faire se pourra, déportés aux Bermudes, parce que h reine veut que toute poursuite pour crime de haute trahison soit abandonnée, et que d’un autre côté il est nécessaire de pourvoir à la sécurité future de la province. Il leur est de plus défendu de quitter les Bermudes ou de revenir, sans autorisation et grâce spéciale, sur le territoire anglais, sous peine de mort, et tous les autres prévenus sont amnistiés, sauf les meurtriers du lieutenant Weir et d’un sieur Joseph Bertrand. Vous comprenez, monsieur, l’esprit de cette ordonnance. Le gouvernement anglais et lord Durham ne veulent pas d’exécution pour crimes d’état (et, pour le dire en passant, c’est un exemple glorieux que la révolution de juillet, que son gouvernement et son roi ont donné les premiers dans le monde ; ils ne veulent pas non plus que les chefs de la révolte jouissent du triomphe d’une absolution éclatante, comme la chose eût été à craindre, si on les avait déférés à la juridiction légale du pays. Il ne faut ni verser leur sang, ni les tenir éternellement en prison sans les juger, ni leur permettre de renouer les fils plutôt relâchés que rompus du vaste complot dont ils étaient les chefs. Que fait lord Durham ? Il prononce leur déportation dans une colonie anglaise, non pas dans une colonie pénale, où ils seraient confondus avec les malfaiteurs et les prostituées des trois royaumes, mais au milieu d’une population honorable, qui vit librement par le commerce et l’agriculture. Tout semble concilié : les devoirs de la politique et les sentimens de l’humanité envers des hommes que la raison cosmopolite absout, quand le patriotisme anglais les condamne, et qui peut-être eussent été, avec la consécration du succès, les Adams ou les Jefferson de l’indépendance canadienne. Mais, monsieur, ce qui était à la fois politique et humain, n’était pas légal ; lord Brougham, lord Ellenborough et lord Lyndhurst, qui sont tous les trois, en leur qualité d’anciens avocats, de nobles et savans lords, l’ont démontré fort doctement ; et leur science, aiguisée par l’esprit de parti, fortifiée par une profonde haine personnelle contre lord Durham, a réussi enfin, après maints efforts inutiles, à paralyser entre ses mains les pouvoirs dont il avait été investi. J’arrive, vous le voyez, à la cause immédiate de la démission de lord Durham.

Depuis que lord Durham est parti pour le Canada, quelques-uns de ses actes ont été, dans les deux chambres du parlement anglais, l’objet des plus vives attaques. Ainsi l’on a sévèrement censuré, avec cette aigreur et ce cant si peu charitable qui soulevaient le cœur de lord Byron, le choix que lord Durham avait fait pour l’accompagner dans sa mission, d’un M. Turton, jurisconsulte éminent et très versé dans les questions coloniales, mais qui avait eu le malheur, il y a quelque vingt ans, de se trouver compromis dans une affaire assez scandaleuse avec sa belle-sœur. Déjà, dans cette discussion, lord Melbourne s’était vu forcé de sacrifier le protégé de lord Durham à l’acharnement de ses vertueux accusateurs. Mais l’ordonnance du 28 juin présentait aux ennemis du gouverneur-général des colonies américaines l’occasion de lui porter un coup décisif ; ils la saisirent avec empressement, et à peine cette ordonnance fut-elle connue en Angleterre, que lord Brougham proposa dans la chambre un bill d’indemnité qui avait pour but d’annuler l’ordonnance, et de mettre son auteur à l’abri de toutes poursuites. L’objet ultérieur, le but réel, étaient d’embarrasser le ministère, d’obtenir un vote formel de censure contre lord Durham, comme avant violé la loi, de le blesser dans son orgueil, qu’on sait très irritable, et finalement de le réduire à l’impuissance, s’il ne préférait, ce qu’on eut aimé mieux encore, renoncer à ses fonctions. Le ministère fut effectivement très embarrassé ; puis, comme il jugea à propos de reconnaître l’illégalité fort contestable de la conduite de lord Durham, le vote de censure fut obtenu des deux chambres, et enfin lord Durham, exaspéré contre ses ennemis, assez mécontent de la tiédeur de ses amis ou de ses défenseurs naturels, les conseillers responsables de la couronne, sentant, comme tout le monde, que désormais son autorité morale aurait perdu la plus grande partie de son ascendant, prit la résolution de se retirer. Cela nous vaudra, dans la session prochaine, une belle lutte entre l’ex-gouverneur-général du Canada et son ancien collègue dans le ministère de la réforme. J’oserais prédire que lord Brougham devenu en cette occasion, pour satisfaire ses ressentimens, le chef et l’allié des tories, lord Brougham qui n’a pas, dans le caractère, la même dignité que son adversaire, lord Brougham qui prêche aujourd’hui le radicalisme après avoir, en 1834, aigrement prêché contre lord Durham la nécessité de s’arrêter sur la voie périlleuse des innovations, lord Brougham que les tories méprisent en le caressant, que les whigs détestent, dont les radicaux se défient et que la cour n’aime ni n’estime, j’oserais prédire que lord Brougham, malgré son immense esprit, n’aura pas le dessus dans la lutte qui se prépare.

Au premier abord, la retraite de lord Durham m’a paru une nouvelle cause d’affaiblissement pour le ministère anglais, et en elle-même et par les conséquences qu’elle peut avoir au Canada. Il est certain que le cabinet n’a pas été fort heureux sur cette question au point de vue parlementaire. Soutenu par des majorités éclatantes sur le principe du maintien de la domination britannique, à tout prix, dans les colonies de l’Amérique du Nord, il a vu ensuite modifier essentiellement, par sir Robert Peel, le projet de loi qu’il avait présenté pour régler les pouvoirs de lord Durham. Puis est survenu le bill d’indemnité au sujet de l’ordonnance du 28 juin ; et il lui a fallu encore courber la tête devant l’opposition, ce qu’il a fait de très mauvaise grâce, au risque évident de perdre l’instrument qu’il avait choisi pour la pacification du Canada, et de se faire un ennemi de plus. Maintenant, reste à savoir l’effet que produira, sur les bords du Saint-Laurent, la démission de lord Durham. N’est-il pas à craindre qu’elle ne rende quelque courage aux mécontens, qu’elle ne provoque une nouvelle explosion qui serait encore favorisée par la population des états limitrophes de l’Union ? Car le fond des sentimens n’a pas subi d’altération chez l’Américain du Nord en faveur d’une séparation complète entre l’Europe et le Nouveau-Monde, et ces sentimens trouvent, en ce moment même, un aliment de plus dans la prolongation d’un vieux différend entre l’Angleterre et les États-Unis, pour la fixation des frontières au nord et à l’ouest. Si le départ de lord Durham était le signal d’une reprise d’hostilités, si l’insurrection, comprimée l’année dernière et au commencement de celle-ci, reparaissait en force, de pareils événemens pourraient entraîner la chute d’une administration qui, cependant, n’en serait pas aussi coupable que ses adversaires.

Une réflexion se présente ici tout naturellement à ma pensée. On reproche quelquefois à notre chambre des députes de sacrifier les grands intérêts aux petites choses, de ne pas dignement apprécier la portée politique de certains votes, qui rejaillissent d’une manière fâcheuse sur le crédit du pays et la puissance du gouvernement au dehors. Cela est vrai ; mais notre parlement n’est pas le seul qui commette de pareilles fautes. Voilà, monsieur, le parlement anglais, exercé de plus longue date aux affaires et plus politique, dit-on, qui, pour une mesquine subtilité de légiste, servant de couvert à l’esprit de parti et à des rancunes personnelles, compromet la tranquillité d’une colonie importante, et avec elle l’intégrité de l’empire britannique. Aussi n’est-ce que justice envers les meneurs de cette intrigue, lord Brougham, lord Ellenborough et lord Lyndhurst, de répéter sur leur compte le mot d’un journal anglais : » Ces messieurs ont beaucoup d’esprit ; ils ont découvert un infaillible moyen pour faire un petit empire avec un grand. »

Je n’ai pas besoin, monsieur, de vous justifier ces longs détails. Vous jugez sans doute, comme moi, la personne de lord Durham assez importante, et la question de savoir si le Canada restera aux Anglais, assez grave pour mériter notre plus sérieuse attention. C’est assurément, après ce qui nous concerne directement, un des points les plus intéressans de l’histoire contemporaine.

La question belge vient d’être remise à l’ordre du jour de la politique, et par le progrès des travaux de la conférence, et par l’ouverture des états généraux, qui a eu lieu récemment à La Haye. Vous avez vu que dans le discours de la couronne, le roi des Pays-Bas se plaint de n’avoir pas encore reçu de réponse à sa déclaration du mois de mars dernier, qu’il continue à traiter les Belges d’insurgés, ce qui n’est peut-être pas de fort bon goût à la veille d’un arrangement définitif, et que de ce côté on ne parle que des droits de la Hollande, comme s’ils étaient menacés, comme si l’Europe hésitait à sanctionner toutes les prétentions du cabinet de La Haye, comme si le traité des 24 articles devait subir d’importantes modifications. Je ne comprends pas ces plaintes. Il est vrai que le roi des Pays-Bas n’a pas reçu encore de réponse officielle ; mais il sait probablement à quoi s’en tenir sur les dispositions de la conférence, et je ne crois pas qu’il ait à s’en plaindre, malgré la lenteur avec laquelle on a procédé à Londres. Il sait ou doit savoir que le cabinet de Saint-James n’a pas montré une grande partialité en faveur du nouveau souverain de la Belgique, quels que soient les liens qui l’attachent à la famille royale et l’affection qu’on lui porte en Angleterre, quelle que soit la part que lord Palmerston ait personnellement prise à son élévation. La conférence n’a pas répondu par une acceptation immédiate à la déclaration néerlandaise du mois de mars ; mais la non-exécution du traité pendant sept années, par le seul fait de l’inutile obstination du roi Guillaume, avait fait naître des difficultés, avait soulevé des questions qu’il fallait mûrement examiner. Le roi Guillaume ne s’attendait pas, sans doute, à ce qu’au premier mot sorti de sa bouche, la Belgique reconnaissante et soumise lui portât les clés de Venloo, lui payât l’arriéré de la dette, ne demandât point à l’Europe une révision quelconque du procès jugé en 1831, n’essayât point de se soustraire à quelques clauses évidemment trop rigoureuses de l’arrangement qu’elle avait accepté alors pour en finir et pour prendre rang parmi les nations. Or, la Belgique a réclamé, comme elle devait le faire, et contre le paiement de l’arriéré que rien ne justifierait, et contre le partage de la dette, partage réglé sur des documens incomplets, sur des données inexactes et sans débats contradictoires entre les deux parties ; elle a réclamé aussi contre certaines stipulations relatives à la navigation des eaux communes et intermédiaires. Elle en avait pleinement le droit, car s’il est vrai de dire, selon l’expression d’un homme d’état anglais, que la Belgique n’existe pas en dehors du traité des 24 articles, ceci ne doit certainement s’entendre que des stipulations territoriales, les seules qui fussent d’intérêt européen, ainsi que le faisait observer M. le comte Sébastiani dans une dépêche du 1er mars 1831, adressée au prince de Talleyrand. Et vraiment, c’était, il me semble, bien assez de reconnaître que l’inexécution du traité pendant sept ans n’avait pas fait perdre au roi des Pays-Bas ses droits sur une partie du Luxembourg et du Limbourg, sans aggraver encore les sacrifices de la Belgique par le maintien de clauses financières que la conférence elle-même n’avait adoptées en 1831 qu’avec une certaine hésitation, avec des réserves qui indiquaient une conscience alarmée sur la justice de son verdict, et faute des renseignemens qui l’auraient obligée à prendre une résolution différente.

Ce que la Belgique avait le droit de faire, elle l’a donc fait. Depuis qu’elle avait cessé de craindre pour son existence, plusieurs de ses publicistes avaient eu le loisir d’étudier et de vérifier les calculs en vertu desquels la conférence lui avait imposé en 1831 une dette de 8 400 000 florins de rente annuelle ; et de cet examen était résultée la preuve qu’on l’avait surchargée. À la reprise des négociations, le gouvernement belge ne manqua point de faire valoir ce résultat, et pour le corroborer, il nomma une commission spéciale, chargée d’informer officiellement sur tous les élémens de la dette. MM. Dujardin et Fallon, très versés l’un et l’autre dans ces matières, se rendirent à Paris, où le ministère des finances leur communiqua des documens précieux et d’une incontestable exactitude, sur cette partie de la dette belge qui provenait du temps de la réunion avec la république et l’empire. On décomposa encore d’autres chapitres, et on trouva qu’il y avait eu de la part du cabinet de La Haye, qui avait fourni les chiffres, exagération des charges que devait supporter la Belgique. Telles sont les bases sur lesquelles est fondée une demande de réduction, faite à la conférence par le plénipotentiaire belge, et appuyée par les mêmes commissaires spéciaux, MM. Fallon et Dujardin. Je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur, que le plénipotentiaire français reçut l’ordre de soutenir cette demande avec force, d’insister sur une réduction considérable de la dette, et en général de ne s’arrêter qu’aux limites du raisonnable et du possible, toutes les fois qu’il s’agirait des intérêts de la Belgique. Ainsi la question n’est pas sortie des termes que j’avais nettement posés dans mes premières lettres : adoucissement en faveur de la Belgique dans les clauses financières du traité, et dans les stipulations fluviales ; maintien des stipulations territoriales, je ne dirai pas contre la Belgique, mais dans le sens de son acquiescement primitif, acquiescement inévitable alors, contre ses regrets et ses protestations d’aujourd’hui.

Comme nous tâchons de faire ici de la politique sérieuse, j’ai voulu, en traitant avec vous la question belge, me défendre de toute illusion, de tout entraînement sentimental, de toute déclamation révolutionnaire, non pas faute de sympathie pour la Belgique, d’intérêt pour sa nationalité, d’attachement pour la cause libérale en Europe ; et, sous ce rapport, M. de Mérode ne m’a pas rendu justice. Mais je croyais qu’il était essentiel de préciser tout de suite le possible, et je ne m’y suis pas trompé. D’ailleurs, je pouvais, en ma qualité de Français, au point de vue des intérêts de mon pays et de la situatien générale, ne pas m’échauffer là-dessus comme les publicistes belges. Aussi ne me suis-je pas reproché le langage peut-être un peu dur que j’ai tenu dans cette polémique, et aujourd’hui comment me le reprocherais-je, moi qui sais que le gouvernement belge se reconnaît dans l’impossibilité absolue de demander à la conférence un changement quelconque dans les stipulations territoriales du traité de 1831 ? Pour la dette, c’était bien différent, quoique le traité fût un, et qu’il eût été intégralement signé par les plénipotentiaires belges, approuvé par le congrès, ratifié par le roi Léopold. Et néanmoins, je le répète, c’était bien différent ; on invoquait l’équité, on rappelait les réserves de la conférence, ses hésitations, leur effet moral, que rien n’avait pu annuler. Pour les questions fluviales, l’intérêt de la Belgique se confondait avec celui de la Prusse, de la confédération germanique et de l’Angleterre. Ajoutez-y des principes de justice conformes à ces intérêts, et vous verrez qu’on pouvait, qu’on devait réussir à les faire résoudre en faveur de la Belgique. Pour les questions territoriales, au contraire, rien de pareil : les prétentions de la Belgique sur le Luxembourg condamnées dès l’origine, et par les autorités les moins suspectes ; un échange de partie du Luxembourg contre partie du Limbourg consenti avec la plus grande peine, et cela se conçoit, par le roi Guillaume, par ses agnats de la maison de Nassau, par la confédération germanique ; trois puissances, l’Autriche, la Prusse et la Russie, formellement opposées à toute modification ; l’Angleterre plus qu’indifférente ; le gouvernement belge, plus effrayé que satisfait des démonstrations populaires, des comités patriotiques et autres manifestations extralégales qui inquiètent toujours un gouvernement ; la France, comprenant sans doute l’inconvénient d’avoir à portée de sa frontière la forteresse fédérale de Luxembourg, mais liée comme les autres puissances par ses engagemens de 1831, ayant déjà beaucoup fait pour la Belgique, et ne se devant pas à elle-même de provoquer la guerre européenne, pour que les Hollandais ne soient pas à Venloo, et que les Belges conservent tout le Luxembourg. Voilà, monsieur, la situation tout entière ; jugez si j’ai eu tort ou raison d’en apprécier rigoureusement les conséquences dès l’abord, et de ne pas les déguiser au peuple belge.

Il faut maintenant que je revienne sur ce qui s’est passé à La Haye dans le sein des états-généraux depuis l’ouverture de la session. On y trouve des manifestations dont il est impossible de ne pas tenir compte, et qui ont produit partout, je le sais de science certaine, une sensation très vive.

On avait remarqué, depuis 1834 à peu près, un mécontentement croissant de la part des états-généraux contre l’obstination du roi des Pays-Bas à rejeter le traité du 15 novembre. Dans les deux dernières sessions, ce mécontentement s’était prononcé avec plus de force. Les embarras financiers allaient en augmentant ; la guerre européenne, sur laquelle avait paru compter le cabinet de La Haye, n’éclatait pas et ne semblait pas prochaine ; la prospérité du royaume de Belgique s’affermissait et se développait chaque jour, ainsi que la solidité de son gouvernement ; un état militaire fort onéreux écrasait la nation néerlandaise, et le patriotisme batave se fatiguait non moins que l’attachement à la maison d’Orange. Le roi sentit qu’il fallait enfin céder, et au mois de mars de cette année, se déclara prêt à signer les arrangemens conclus en 1831, et qu’il avait repoussés jusqu’à ce jour. C’est en conséquence de cette déclaration que la conférence de Londres a repris ses travaux, et cherche maintenant à terminer la question. Le roi Guillaume recueille aujourd’hui le fruit de la concession qu’il a faite aux désirs de son peuple. On a répondu à son discours par une adresse votée presque d’enthousiasme, par un acte éclatant d’adhésion à sa politique. On y prend l’engagement solennel de le soutenir, dans la lutte nouvelle que pourrait nécessiter la résistance des Belges. On lui fait un devoir de défendre des droits irrévocablement acquis, puisqu’ils sont consacrés par un traité que les puissances médiatrices ont maintes fois déclaré définitif et irrévocable. Et ce n’est pas une majorité équivoque, une majorité flottante qui tient un pareil langage au roi des Pays-Bas. C’est toute une assemblée. Onze dissidens auraient voulu une rédaction plus belliqueuse encore. Un seul membre, homme d’une grande influence, il est vrai, et d’un caractère fort élevé, trouvait cette manifestation imprudente et de nature à rendre plus difficile une transaction devenue nécessaire. Fort de cette adhésion, le gouvernement néerlandais ne peut manquer de défendre avec plus d’énergie et de raison que jamais l’intégrité du territoire et les droits de la famille régnante. Si quelque chose pouvait l’embarrasser désormais, ce serait même plutôt l’excès que le défaut d’ardeur, dans le cas où la nation et les pouvoirs publics viendraient à se persuader que l’acceptation tardive du traité des vingt-quatre articles par le roi exclut toute modification dans les arrangemens qu’il contient. Cependant, monsieur, quoique des journaux allemands aient essayé, sous l’inspiration du cabinet de La Haye, de combattre le premier travail de M. Dumortier sur la dette belge, il me semble que cet honorable représentant a victorieusement établi, et dans cet essai et dans les explications toutes récentes qu’il vient de publier à Bruxelles, l’inexactitude des calculs fournis à la conférence par les plénipotentiaires néerlandais. La nécessité qui en résulte de réduire la part de la dette afférente à la Belgique, ne saurait être honnêtement contestée. Il est à espérer que la Néerlande elle-même finira par s’y rendre, s’il est vrai, connue je le crois, qu’on ait adopté à Londres, mais sans lui donner encore la forme officielle, un projet de dégrèvement dans la proportion de huit à cinq, Je vous parlerai donc protocoles, aussitôt que je le pourrai, et vous n’en rirez pas. Il n’y a que les sots qui se moquent de la diplomatie et des protocoles. Les protocoles et les traités sont pour les plus grands intérêts des nations, ce que sont les contrats de mariage et toutes les autres conventions légales pour les plus précieux intérêts des individus. La volonté des parties ne suffit pas davantage pour constituer une union légitime et donner un état dans la société civile, que l’insurrection pour constituer un gouvernement et donner sa place à un peuple au rang des sociétés politiques. Pour cela, il faut des protocoles, des traités et des plénipotentiaires, toutes choses qui valent bien de banales déclamations. Puisque le mot de protocole s’est présenté sous ma plume, je vous dirai, monsieur, en terminant cette lettre, que j’ai jeté les yeux sur un libelle intitulé : le Dernier des Protocoles, par un ancien diplomate français, qui vient de paraître ici. Je vous engage à ne pas vous laisser séduire par le titre, et si vous n’aimez pas les calomnies, l’histoire écrite en style bouffon, les ressentimens politiques descendant aux injures personnelles, à ne pas lire cette bizarre production de quelque orangiste en verve de scandale. Les Van de Weyer, les Lehon, les Nothomb, les Lebeau, sont au-dessus des ridicules que leur prête si généreusement ce pamphlétaire. Leur réponse est toute faite. C’est ce gouvernement qu’ils ont fondé, cette indépendance qu’ils ont établie, cette puissance nouvelle qu’ils ont donnée à la Hollande pour voisine et pour rivale ; c’est enfin ce souverain de la Belgique, avec lequel il faut maintenant compter, que l’Europe tout entière apprécie et reconnaît, et que même à La Haye on appellera bientôt le roi Léopold.

***


  1. 1 vol. in-8°, chez Didier, quai des Augustins, 47.