Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1862

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Chronique n° 733
31 octobre 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre 1862.

Il y a quinze jours, les esprits ont été vivement préoccupés de la retraite de M. Thouvenel, et nous avons eu même l’alerte d’une modification possible du personnel de notre cabinet qui aurait pris les proportions d’une crise ministérielle. Dans ces derniers jours, les diplomates et les gens d’affaires ont été troublés par la soudaine nouvelle de la révolution grecque. Au fond de notre perturbation ministérielle, il y avait la question romaine ; dans les appréhensions que peut aujourd’hui causer la révolution de Grèce, il y a l’épouvantail de la question d’Orient. Étrange destinée de ces villes magiques qui ont été les grandes stations de l’histoire ! Rome, Athènes, Constantinople, cités impérissables que le morne génie de la décadence étouffe également dans son étreinte défaillante, et qui tiennent pourtant attachés à leurs destinées les idées, les passions, les intérêts des peuples les plus vivaces du monde ! Dans les soucis que Rome et Constantinople donnent en ce moment aux hommes positifs, les rêveurs de la poésie et de la philosophie n’ont-ils pas le droit de voir autre chose que le vasselage instinctif de l’humanité envers un passé merveilleux ? N’y peuvent-ils pas lire la promesse certaine de la régénération et de la grandeur future de ces foyers dont la civilisation a pu s’éloigner, mais auxquels une loi mystérieuse l’oblige à revenir en décrivant des cercles nouveaux ?

N’allons point plus avant ; la région des contemplations et des éblouissemens prophétiques nous est interdite, la prose des affaires courantes nous le réclame. Observateurs et commentateurs des variations de la politique, notre première tâche est de répondre à cette aride question : quel est le sens du dernier changement survenu dans notre ministère des affaires étrangères ? Que signifie le remplacement de M. Thouvenel par M. Drouyn de Lhuys ?

Nous serions bien tard venus à parler de cet incident, si nous n’eussions pris d’avance nos précautions et si depuis deux mois nous n’eussions montré la perspective d’une crise ministérielle et d’un changement de politique du gouvernement français dans la question italienne. Que la substitution de M. Drouyn de Lhuys à M. Thouvenel soit la marque d’un tel changement, le fait parle si clairement qu’il y aurait du ridicule à chercher à le démontrer. On tomberait à coup sûr dans ce ridicule-là, si on se laissait agacer les nerfs par la presse officieuse psalmodiant avec une monotonie imperturbable ses adulations sempiternelles. Cette presse a fait et tient contre l’esprit français la plus irritante ou la plus bouffonne gageure qu’on vit jamais. Contrainte de tout approuver, condamnée à mettre à tous ses raisonnemens la conclusion de Pangloss et à trouver que tout est bien, elle proclame, avec un sang-froid que rien ne démonte, l’identité de toutes les prémisses. Blanc et noir, oui et non, M. Thouvenel et M. Drouyn de Lhuys, se fondent dans sa bouche en un même et constant hosannah ! C’est toujours la politique de l’empereur ; n’est-ce pas cette politique que servait M. Thouvenel et que M. Drouyn de Lhuys servira, et cette politique n’a-t-elle pas gardé le même nom, n’est-ce pas toujours la politique de la conciliation ? Ce fétichisme absolu est absurde de plus d’une façon ; nous n’en relèverons qu’une seule inconvenance : il nous paraît irrespectueux et pour les hommes qui donnent leur concours à la politique impériale et pour l’empereur lui-même. Ce serait manquer à l’estime due au caractère de M. Thouvenel et de M. Drouyn de Lhuys que d’affecter de croire que l’un et l’autre pourraient indifféremment pratiquer dans les affaires d’Italie la même politique. Ce sont surtout sous le régime actuel, et il faut le constater à leur honneur, les ministres des affaires étrangères qui ont cru devoir sacrifier leur position à des dissentimens politiques. L’honorable homme d’état qui vient de se réinstaller à l’hôtel du quai d’Orsay, M. Drouyn de Lhuys, a le premier donné l’exemple de cette estimable consistance d’opinions. Sa retraite fut si éclatante à l’issue des conférences de Vienne, pendant la guerre de Crimée, qu’on n’en a pas perdu le souvenir. Son successeur, M. le comte Walewski, ne continua point la politique que M. Drouyn de Lhuys n’avait pu faire prévaloir, et lui-même, après la guerre d’Italie, s’étant montré hostile à la politique des annexions, ne crut point pouvoir concilier la conservation de son portefeuille avec sa dignité personnelle, lorsque l’empereur prit le parti de tolérer la non-exécution du traité de Zurich. La retraite de M. Thouvenel ne peut être expliquée d’une façon différente. La lettre de l’empereur est là pour établir sans doute que M. Thouvenel n’a quitté le ministère ni en disgracié ni en mécontent, mais pour prouver aussi que l’empereur fait trop d’estime de son caractère pour avoir songé un instant qu’il pût concourir à une politique dont les allures allaient être modifiées. En tentant un essai nouveau, l’empereur a compris que M. Thouvenel devait être remplacé. Les qualités personnelles de M. Thouvenel donnent à ce changement une plus grande importance. Le régime actuel, on en conviendra, quels qu’aient été ses succès, n’a point été fécond en hommes d’état. Notre troupe politique n’est pas riche en premiers sujets. Les ministres que nous avons eus depuis 1852, — et le personnel n’a pas changé, — tous ceux du moins dont les aptitudes sont reconnues, MM. Fould, Rouher, Baroche, Billault, Drouyn de Lhuys, etc., sont des produits du régime parlementaire ; ils avaient déjà fait leurs preuves là où l’on pouvait, et où, pour être quelqu’un, il fallait les faire, au sein des assemblées de la monarchie constitutionnelle ou de la république. M. Thouvenel, à moins que nous ne soyons grossièrement trompés par notre mémoire, est le seul homme d’état que le présent régime ait produit. Il est arrivé jeune au premier poste par l’influence de son talent et la distinction de ses services. Dès la guerre d’Orient, il s’est révélé comme la première plume de la diplomatie européenne. Or, en diplomatie surtout, la vertu du style est inséparable de la valeur de la pensée, et la pensée, c’est l’action. Les belles dépêches de M. Thouvenel seront des pages de notre histoire. Dans l’année qui a suivi son arrivée au pouvoir, il a concouru à étouffer le germe d’une coalition et à accroître de trois départemens le territoire national. En 1861, il a tendu la main à l’Italie, courbée sur la tombe de M. de Cavour. En 1862, il a fait reconnaître le nouveau royaume par la Russie et par la Prusse. Emportant de tels souvenirs dans la retraite où le suivent des sympathies généreuses, M. Thouvenel peut attendre tranquillement l’infaillible succès des idées qu’il représente.

Il nous semble aussi que les amis de l’empereur qui essaient de donner le change sur l’importance des modifications du personnel ministériel, en prétendant que ces modifications n’entraînent aucune vicissitude dans les choses, manquent aux égards dus au chef de l’état. Il est piquant de voir comment ces orthodoxes oublient les conditions mêmes du présent régime. Ils font de l’empereur ce roi de la théorie représentative et de la fiction constitutionnelle couvert par la responsabilité de ses agens, dont la contradiction des événemens ne trouble pas la pensée immuable, et qui par conséquent ne peut jamais se tromper. Tel n’est pas l’empereur de la constitution de 1852. Cet empereur est responsable, par conséquent la loi fondamentale suppose qu’il peut se tromper, qu’il peut changer d’avis, qu’il peut se contredire, qu’en un mot ses desseins sont soumis à toutes les chances de variations et d’erreurs qui sont le lot commun de notre nature faillible. Pourquoi donc contester à l’empereur, par abus de zèle adulateur, le droit dont il s’est servi de modifier ses vues sur la marche de la question italienne ? C’est bien puérilement et bien vainement que l’on a cherché à établir une distinction, dans les derniers documens diplomatiques relatifs aux affaires de Rome qui ont été publiés, entre la lettre de l’empereur et cette conclusion de la dépêche de M. Thouvenel à M. de Lavalette qui laissait entrevoir un terme possible à notre occupation de Rome. La dépêche de M. Thouvenel n’eût point été précédée d’une lettre impériale, qu’elle n’en eût pas moins été, au moment où elle a été écrite, l’expression officielle de la pensée de l’empereur. Cette dépêche traçait à un ambassadeur français des instructions pour une négociation spéciale ; elle était donc dans tous ses termes la formule délibérée et voulue de la politique du gouvernement impérial. La négociation a eu son cours : elle a échoué auprès du saint-père ; il n’y avait plus place qu’à la réalisation de la réserve finale indiquée dans la dépêche du ministre, ou à l’abandon permanent ou momentané de cette réserve. En présence de ce dilemme, l’empereur a fait son choix : il n’a pas voulu aller jusqu’à la conséquence extrême de la négociation engagée en son nom. On était arrivé au saut-de-loup qui coupait la voie que l’on avait suivie. On juge prudent de revenir sur ses pas, de prendre le chemin divergent : ce chemin n’aura probablement pas une meilleure issue, soit ; mais à quoi bon équivoquer, et se donner à plaisir la berlue pour affirmer que nous sommes toujours sur la même route ?

Serait-ce parce que le nom de la politique n’a pas changé et que nous la nommons toujours la politique de la conciliation ? Avant tout, nous ferons remarquer qu’une telle dénomination peut s’appliquer aux intentions honnêtes du gouvernement français bien plus qu’à ses propositions pratiques. Notre dessein est d’être concilians, soit, et il serait malséant de mettre en doute notre bonne volonté déclarée ; mais les plans que nous proposons et les moyens d’action dont nous nous servons sont-ils vraiment de nature conciliatrice ? La chose vaut la peine d’être examinée un instant, bonnement et simplement, en faisant appel au plus simple bon sens. Comment réussit-on à concilier des prétentions contraires ? Évidemment en cherchant les points communs sur lesquels ces prétentions cessent d’être absolues, et peuvent par conséquent se rencontrer sans s’entre choquer. Qu’avons-nous fait cependant et que faisons-nous dans nos tentatives de conciliation entre le pape et l’Italie ? Une de ces tentatives, aujourd’hui épuisée, est celle qui vient d’aboutir à la retraite de M. Thouvenel ; l’autre, qui va commencer sans doute, est confiée à la direction de M. Drouyn de Lhuys. La première s’était adressée à la cour de Rome ; la seconde, suivant toute probabilité, aura pour objet le cabinet de Turin. Or à Rome et à Turin nous n’offrons et n’avons à offrir, bizarres conciliateurs que nous sommes, que des choses que la papauté et l’Italie repoussent absolument et nécessairement, si bien que nous courons le péril ou de passer pour trop naïfs en comptant sur le succès de nos négociations, ou d’avoir l’air d’être trop peu généreux en allant au-devant de refus qu’il ne nous est guère permis de ne pas prévoir. Nous sommes allés demander à Rome que le pape sanctionnât passivement les retranchemens qui ont été faits au domaine temporel en se réconciliant avec l’Italie, par qui et au profit de qui ces retranchemens ont été accomplis, et nos instances ont eu le sort que tout le monde connaît, que l’on pouvait d’avance tenir pour inévitable. Maintenant qu’allons-nous dire à l’Italie ? Il y a là une vieille circulaire du général Durando qui attend une réponse que M. Drouyn de Lhuys, à l’heure qu’il est, doit avoir rédigée et probablement expédiée. Ce document, bien mieux que la circulaire publiée par le Moniteur, établira la politique du nouveau ministre, et il est vraisemblable qu’il ne nous demeurera pas longtemps inconnu, le parlement italien se rassemblant le 18 novembre, et devant, dès ses premières séances, être mis au courant des négociations engagées. On se souvient de la circulaire du général Durando ; elle fut inspirée par la répression du mouvement garibaldien. L’honnête général se prévalait auprès des cabinets européens de la vigueur avec laquelle le gouvernement du roi Victor-Emmanuel avait su rétablir l’ordre dans le pays, en s’imposant la douloureuse tâche de lutter contre l’élan du patriotisme, personnifié dans une des illustrations les plus populaires de l’Italie. Les termes de cette allusion à l’infortuné héros que tant d’ardentes et nobles sympathies disputent en ce moment à la mort firent grand honneur au général Durando. Rome semblait devoir être la récompense de la cruelle victoire que l’Italie venait de remporter sur elle-même, et le ministre italien ne craignait pas d’interpeller la France et de lui demander amicalement si l’heure ne serait pas bientôt venue pour elle de cesser d’intervenir entre le pape et les populations romaines. C’est à cette adjuration que, par le tour nouveau de la politique de notre gouvernement, M. Drouyn de Lhuys est chargé de répondre. La grande dépêche de M. Thouvenel à M. de Lavalette finissait par des mots qui donnaient à entendre que la France, fatiguée de continuels refus, pourrait un jour ne prendre conseil que de ses intérêts et quitter Rome. C’est maintenant, et en répondant au général Durando, que nous allons dire, par la bouche de M. Drouyn de Lhuys, dans quel cas, à quelles conditions nous quitterons Rome. Nous ne sommes ici que dans le champ des conjectures ; mais nous serions fort surpris si la réponse de notre nouveau ministre à l’Italie n’était pas fort décourageante, et n’équivalait pas à la signification d’une occupation indéfinie. Sans doute nous pourrions dire aux Italiens : La première condition que nous mettons à notre sortie de Rome, c’est que vous nous garantirez qu’une fois la garnison française partie, vous ne laisserez pas envahir le territoire romain par des volontaires et s’accomplir une révolution par le dehors. Sur ce point, le gouvernement italien pourrait prendre des engagemens formels et rassurer assez notre conscience pour nous permettre de sortir de Rome à l’instant même. Pour motiver la continuation de notre occupation, M. Drouyn de Lhuys sera obligé de mettre en avant une autre condition : il devra dire par exemple que nous resterons auprès du pape tant que nous ne serons pas assurés que son pouvoir ne sera point mis en danger par un soulèvement possible des populations romaines, par une révolution intérieure. Voilà la conclusion à laquelle, nous le redoutons, se trouvera conduite notre politique nouvelle. La situation étant ainsi présentée, le parlement italien et le cabinet de Turin seraient placés en face d’une condition qui dépasserait leur responsabilité et leur pouvoir. Tout le monde comprend assez que le cabinet de Turin et l’Italie ne peuvent pas devenir les assureurs de la papauté temporelle contre les risques de révolution intérieure et qu’on ne pourrait les prier de prendre ce rôle sans naïveté ou sans persiflage. Il ne resterait à l’Italie qu’à nous déclarer qu’elle maintient la politique nationale, la politique de M. de Cavour, la revendication de Rome proclamée capitale du royaume par le parlement, tout en se tenant obstinément à notre alliance et en nous exprimant la résolution d’attendre patiemment le jour de notre bon plaisir pour l’évacuation de Rome. Qu’aurons-nous gagné alors à la nouvelle politique ? En pratique, nous n’aurons pas fait faire un pas aux questions engagées ; nous n’aurons rien résolu, rien préparé. Nous n’aurons réussi qu’à prendre sur nous, en déviant de la tradition de 1789, toute la responsabilité du maintien indéfini de la théocratie politique en Europe.

La question romaine prendra de la sorte de plus en plus, aux yeux de tous, le caractère que nous nous sommes depuis longtemps efforces de lui restituer, le caractère d’une question essentiellement française, à la solution de laquelle sont engagés les principes, la tradition et le développement libéral de notre révolution. Dans cet ordre d’idées, nous ne regrettons pas outre mesure le petit obstacle qui est opposé en ce moment au progrès de cette question. Ce retard peut être utile à un réveil de vie politique parmi nous, à une classification sincère et naturelle des opinions au sein de la France entre le parti des continuateurs de la révolution française et le parti de la résistance et de la contre-révolution, enfin à tout ce travail d’où doit sortir un nouveau système de rapports entre l’église et l’état qui pourra contraindre les clergés catholiques à chercher dans la liberté, au lieu de la demander au pouvoir, la force de leur organisation. Le trouble que la récente évolution ministérielle a mis dans les sentimens respectifs des partisans et des adversaires du pouvoir temporel sera de courte durée. Les premiers, échappant à une éventualité qui leur paraissait imminente, jouissent de la délivrance de leurs appréhensions comme d’une victoire, les seconds éprouvent un déconcertement passager ; mais ces dispositions d’esprit changeront vite chez les uns et les autres. Le statu quo romain n’est pas une pacification parce qu’il n’est pour personne une solution. Il n’inspire ni aux partisans du pouvoir temporel la résignation aux pertes qu’ils ont subies, ni aux adversaires de la théocratie le renoncement aux espérances qu’ils ont conçues. Entre les deux partis, l’antagonisme militant ne tardera point à recommencer ; il devra surtout apparaître aux élections de l’année prochaine. Pour ce qui nous concerne, nous avons depuis longtemps montré le lien étroit qui doit exister entre la question romaine et les élections générales. Comprenant la nature des perplexités qui devaient assiéger l’empereur dans la phase actuelle de la question, nous admettions que le chef de l’état pût échapper à la nécessité de faire lui-même un choix immédiat entre les deux politiques qui s’offraient à lui, et alléger sa responsabilité en déférant la question aux collèges électoraux. Plus hardi que nous ne l’eussions exigé, l’empereur a fait son choix, et les élections ont été ajournées à leur date naturelle. Soit ; la question romaine aura eu le temps de mûrir davantage, et devra dans un an exercer une influence plus puissante encore sur le mouvement électoral.

La portée d’une si grande affaire est telle qu’elle est en train de produire dans le jeu de nos institutions des phénomènes inattendus. De cette nature est la crise ministérielle dont on a cru être menacé il y a quinze jours. Les crises ministérielles, on les disait incompatibles avec la constitution de 1852, qui retire la responsabilité aux ministres pour la concentrer sur le souverain. Avec ce régime, on prétendait que les ministres ne seraient pas solidaires les uns des autres, et qu’il ne devait point y avoir de cabinet un et homogène dans le sens du mot parlementaire. Il s’est introduit, on s’en apercevra avec le temps, beaucoup de fictions dans ces commentaires superbes de la constitution de 1852. Aucune constitution ne peut changer la nature des choses et la nature humaine. La responsabilité ministérielle ne se décrète pas ou ne se supprime pas à volonté. À le bien prendre, cette responsabilité n’est autre chose que la responsabilité morale qui accompagne tout homme public devant l’opinion publique. Devant la souveraineté de l’opinion, les ministres comme le chef du pouvoir ont à se préoccuper de la suite de leurs idées et de la consistance de leur conduite. La solidarité des cabinets parlementaires n’a jamais été une loi écrite, elle a été l’effet naturel d’une loi morale. Elle n’existait pas en Angleterre au lendemain de la révolution de 1688 ; Guillaume III n’eut pas d’abord auprès de lui cette représentation suprême de l’opinion publique et cette première résistance constitutionnelle dont un cabinet solidaire est la garantie. La constitution anglaise n’a jamais stipulé que le ministère serait homogène, et cependant, comme lord Macaulay l’a démontré avec sa pénétrante sagacité, cette solidarité devait naître et se développer à travers la constitution. Pourquoi en serait-il autrement en France ? Pourquoi chez nous un ministre des finances, des travaux publics, de l’intérieur ou même un ministre sans portefeuille ne se sentiraient-ils pas affectés, même dans l’administration de leurs départemens spéciaux, par une évolution de la politique étrangère qui ne serait pas conforme à leurs opinions raisonnées ? D’ailleurs, quoi de plus naturel qu’autour d’un souverain il se forme des groupes divers suivant des affinités ou des divergences de sentimens, d’intérêts et de mérite, et que, dans de grandes circonstances où deux politiques sont en présence, les hommes se partagent comme les choses se divisent ? Nous n’avons donc été ni scandalisés ni surpris des bruits de crise ministérielle qui circulaient au moment de la retraite de M. Thouvenel. L’opinion a montré, par l’importance qu’elle donnait à ces bruits, de quelle efficacité en certaines occasions pourrait être la retraite de tel personnage en qui les grands intérêts du pays ont placé leur confiance. Comme il nous serait difficile de croire qu’il règne au sein du ministère une complète homogénéité de sentimens et de vues au sujet de la question italienne, le jour où la politique du statu quo ne serait plus possible, nous ne serions point étonnés d’assister à quelque nouveau remaniement ministériel.

Les intérêts financiers, qui ont craint un instant la retraite de M. Fould, sont jusqu’à un certain point revenus de cette alarme ; mais le coup a été porté, et pour que le ministre des finances trouvât les moyens nécessaires à la réalisation de ses combinaisons, il ne faudrait pas que le trouble introduit dans les perspectives de la politique se compliquât de nouvelles incertitudes. On avait également nommé M. Rouher parmi les membres qui auraient pu se retirer. C’eût été grand dommage pour la cause de la liberté commerciale, à laquelle M. Rouher est en train de rendre un nouveau et signalé service par la destruction du monopole de la boulangerie. L’organisation restrictive du commerce de la boulangerie était une tradition surannée des temps où l’on croyait que c’était un devoir de l’état de veiller aux approvisionnemens, d’assurer les subsistances et d’en mesurer les prix. Nous pensons que cette politique de prévoyance et d’intervention administrative a été fausse à toutes les époques, et qu’elle est toujours allée contre ses propres fins. Elle avait au moins un prétexte, lorsque l’état, dans l’excès du système protecteur, s’arrogeait le droit d’interdire l’exportation ou l’importation du blé, ou d’aggraver par le jeu de l’échelle mobile les prix des céréales. On la comprenait lorsque l’insuffisance et l’imperfection des voies de communication ne permettaient pas aux denrées alimentaires de se transporter avec la rapidité et la sûreté nécessaires aux lieux où elles pouvaient être demandées par des besoins extraordinaires. Avec la liberté du commerce des grains et avec les chemins de fer, de pareilles appréhensions n’ont plus de fondement. La France a fait l’année dernière à cet égard l’expérience la plus lumineuse. Elle avait dans sa récolte un déficit considérable. Les approvisionnemens supplémentaires lui sont arrivés avec une rapidité, une abondance et des conditions favorables de prix qui lui ont fait traverser facilement une épreuve que les gens du métier, les négocians en blés, avaient considérée comme devant être redoutable. Les partisans de l’ancienne organisation de la boulangerie parisienne s’inquiétaient surtout de la cherté possible du pain, et avaient voulu, par l’institution anti-économique de la caisse de la boulangerie, prendre une garantie artificielle contre la hausse des prix. La grande expérience de l’année dernière n’a pas moins condamné ces craintes chimériques et ce faux système. La question de la boulangerie, soulevée par l’initiative de M. Rouher, a été cette semaine discutée au conseil d’état en présence de l’empereur. Après un remarquable discours du ministre, le conseil d’état, à une majorité considérable et dont le chiffre était inattendu, a voté la suppression de la limitation du nombre des boulangers, celle des approvisionnemens de réserve, celle de la taxe et de la caisse de la boulangerie. On a donc lieu d’espérer la fin de tous les abus qui naissaient de l’organisation du commerce de la boulangerie. La grande industrie pourra être appliquée à la panification et réaliser dans ce genre de production les progrès de qualité et de bon marché que favorise toujours la liberté commerciale. Nous applaudissons de grand cœur aux réformes libérales de ce genre, bien qu’elles ne se réalisent que dans l’ordre des intérêts matériels. Affranchis des lisières économiques par lesquelles ils se sont trop longtemps laissé mener avec une docilité routinière, les Français apporteront à la fin dans l’ordre moral l’habitude prise de marcher seuls, de se confier à leur initiative et de faire eux-mêmes leurs affaires.

L’opinion ne se trompe point quand elle voit un lien naturel entre la dernière révolution de Grèce et le mouvement d’émancipation de l’Italie. L’activité des esprits semble avoir suivi les mêmes procédés en Grèce et dans la péninsule. Depuis bien des années, les Grecs ont eu, comme les Italiens, des sociétés secrètes, des affiliations, des hétairies. Si les Italiens ont eu le séduisant idéal de l’unité nationale, les Grecs sous le nom de la grande idée ont caressé le rêve de la substitution d’un grand empire chrétien à la domination turque. Ces hautes ambitions ne sont point étrangères sans doute à l’unanime soulèvement qui a emporté le trône d’Othon. Il ne faudrait pourtant pas appréhender que les conséquences de la dernière révolution pussent aller aussi loin que ces aspirations. Le royaume de Grèce souffre d’un malaise d’origine. Lorsque l’Europe s’est décidée à constituer une Grèce indépendante, elle a eu le tort de faire cette Grèce trop petite. Le petit royaume n’avait peut-être pas dans son sein des ressources suffisantes pour s’asseoir dans une organisation tolérable. Ses moyens n’étaient point à la hauteur de la mission à laquelle l’Europe semblait l’appeler. De là l’inquiétude mêlée de dégoût et de désordre qui accompagne toujours le sentiment du provisoire. Les tuteurs de la Grèce avaient commis une autre faute dans le choix du gouvernement qu’ils avaient donné à ce pays. Puisqu’on ne laissait pas les Grecs chercher et trouver dans leur propre sein les élémens d’un gouvernement républicain ou monarchique, puisqu’on donnait à la Grèce une dynastie étrangère, on prenait envers ce pays la responsabilité de faire de haut son éducation politique. Ce n’est point ce qui est arrivé ; il s’est trouvé que le roi Othon était un prince faible et peu capable, et que son gouvernement n’avait aucun titre à être chargé de l’éducation de ce pays renaissant. Aussi l’histoire de la Grèce jusqu’aux derniers événemens est-elle une triste histoire. Jusqu’à présent, les Grecs ont pu dire que c’était au roi Othon que devait être imputé l’avortement des espérances que l’Europe avait placées en eux. On va voir maintenant s’ils disaient vrai. Livrés à eux-mêmes, ils vont donner leur mesure. Certes, quand on voit les hommes distingués qu’a produits la Grèce moderne, ces négocians intelligens et actifs qui représentent leur race dans les places de commerce d’Angleterre et de France, on est en droit d’espérer que l’épreuve leur sera favorable. Ils semblent décidés à conserver le gouvernement monarchique et à ne pas tenter les aventures. Le choix d’un roi va être une de leurs premières affaires. S’ils veulent un roi, au lieu de le choisir dans les dynasties étrangères et parmi les listes dressées par la badauderie européenne, ils feraient mieux de le prendre chez eux, dans leur propre race. En tout cas, la révolution de Grèce ne nous paraît pas devoir donner de grandes appréhensions à ceux dont la conservation de la paix européenne est le premier souci. Bien que personne n’ignorât le triste état du gouvernement du roi Othon, cette révolution a été une surprise pour les cabinets, et même pour celui de Pétersbourg. La cour de Russie essaie bien de reprendre en Orient ses vieilles attitudes d’ingérence ou de protection ; mais nous ne croyons pas qu’elle ait fomenté la révolution grecque. Pour le moment, le prince Gortchakof, qui vient d’avoir une passe d’armes avec le comte Russell à propos du Monténégro, et qui se flatte sans doute d’avoir triomphé dans cette joute, puisqu’il a livré sa note à la publicité, se serait contenté de ce paisible succès de chancellerie ; une révolution est toujours un mauvais exemple aux yeux d’un gouvernement placé dans la situation où est celui de l’empereur Alexandre. A-t-on le droit d’être si tendre pour le Monténégro, ferait-on bonne figure à exciter la révolution en Grèce, lorsqu’on donne à l’Europe le spectacle d’une Pologne toujours accablée d’une administration arbitraire et illégale, au mépris des traités de 1815 et des récentes promesses de réconciliation ? Le prince Gortchakof se plaint de l’intolérance turque : s’il était en Pologne, il pourrait au moins montrer à son honneur de récentes mesures de tolérance prises à l’égard des israélites, dignes assurément de toute louange et dues sans doute à quelque bonne inspiration de ce fantasque marquis Wielopolski ; mais en Russie les Israélites en sont encore à attendre les justes traitemens qui viennent d’être accordés à leurs coreligionnaires de Pologne.

Il y a toujours tant de contradictions dans les nouvelles qui nous arrivent d’Amérique, tant d’inconnu dans les chances de la guerre civile, que nous hésitons à exprimer une opinion sur la situation présente des États-Unis. Il semble que la proclamation d’émancipation de M. Lincoln devrait être le coup décisif ou au moins la dernière épreuve de cette malheureuse lutte. Puisqu’il a été nécessaire de recourir à cette mesure extrême, nous souhaitons qu’elle soit en effet le commencement de l’abolition définitive de l’esclavage. C’est ce que ne semble pas vouloir le parti démocratique, l’ancien allié des états du sud, et qui s’apprête à disputer chaudement aux républicains et aux abolitionistes le succès dans les élections qui vont avoir lieu. La proclamation émancipatrice du président Lincoln a donné un prétexte au vif réveil du parti démocratique, et l’on peut voir aujourd’hui combien il était délicat de toucher à l’esclavage, si l’on voulait maintenir dans le nord l’union des partis. Les dissentimens excités par la proclamation présidentielle se sont manifestés au sein même des armées. On l’a vu par une belle proclamation de Mac-Clellan, où ce sage et honnête général établit, dans un langage digne des beaux temps de la république, le principe de la subordination obligatoire de la force militaire au pouvoir civil. Quel contraste malheureux font avec l’ordre du jour de Mac-Clellan les proclamations terroristes du général Butler à la Nouvelle-Orléans ! Cet officier impose aux Louisianais, sous les peines les plus dures, de mensongers sermens de fidélité : c’est Gessler forçant les Suisses à saluer son chapeau. Plus nous avons de sympathie pour la cause de l’Union américaine, et plus de pareils excès nous font horreur. Nous voudrions bien aussi, quand nous songeons aux souffrances que la disette de la matière première va causer cet hiver dans l’industrie cotonnière, découvrir un moyen qui permît, sans manquer à ces sympathies, de tirer de l’Amérique le coton dont l’Europe est affamée.

Ce moyen, un homme que les obstacles ne découragent pas, car il en a surmonté beaucoup, M. Cobden, croit l’avoir trouvé. Il vient de révéler sa découverte dans plusieurs meetings tenus dans les districts manufacturiers de l’Angleterre. Le secret de M. Cobden, c’est de faire introduire dans le droit des gens un principe nouveau qui consisterait à excepter des droits de la guerre le blocus des ports de commerce. Nous espérons qu’un jour les nations civilisées adopteront ce beau principe ; nous craignons malheureusement que ce jour ne soit moins près de notre temps que de l’ère où sera inauguré cet autre idéal de M. Cobden, la paix perpétuelle. Il serait beau de voir surtout l’Angleterre se dépouiller elle-même d’une de ses plus terribles armes de guerre en renonçant à bloquer les ports de commerce. Il y aurait quelque chose de paradoxal dans la proposition de M. Cobden adressée à un public anglais, n’était cette circonstance exceptionnelle : l’intérêt actuel de l’Angleterre, qui trouverait grand profit à la pratique immédiate recommandée par M. Cobden ; mais, pour faire adopter un tel principe, l’empressement de l’Angleterre n’est pas tout. Que de notes à échanger ! que de besogne diplomatique ! Ne faudrait-il pas commencer par persuader les États-Unis et finir par la réunion d’un congrès ? La solution de M. Cobden n’est donc pas de mise pour la prochaine campagne de l’industrie cotonnière. Il y a, dans les discours qu’il vient de prononcer, une chose d’application et de portée plus prochaine et plus pratique que son amendement au droit des gens : ce sont ses déclarations d’hostilité contre lord Palmerston et la politique des armemens. M. Cobden persévère dans l’opposition qu’il avait manifestée à la fin de la dernière session, et se prépare à attaquer le ministère dans la session prochaine, au risque d’amener les tories au pouvoir. Nous applaudissons pour notre compte aux discours de l’illustre orateur contre l’abus des armemens, nous portons envie à la liberté avec laquelle il peut exprimer ses convictions, et nous sommes réduits à regretter qu’en France, où nous aurions tant à dire sur un pareil sujet, il ne nous soit pas possible de lui donner la réplique et de faire écho à ses paroles. E. FORCADE.




REVUE MUSICALE.

L’été maussade et troublé que nous avons eu cette année est fini. La saison des plaisirs de l’esprit commence, et Paris se prépare à fêter tous ceux qui viendront le visiter. Les théâtres s’illuminent et nous annoncent monts et merveilles, car nous vivons à une époque où il n’y a que des choses extraordinaires qui puissent piquer notre curiosité. Veut-on savoir, par exemple, ce que le grand théâtre de l’Opéra se dispose à nous offrir en fait de nouveautés curieuses ? On vient d’engager, dit-on, un ci-devant jeune ténor du Théâtre-Italien qui ne pouvait plus guère chanter que des lambeaux de mélodie des opéras de M. Verdi, et on se dispose à le faire apparaître dans le Comte Ory, cet exquis chef-d’œuvre qu’on estropie depuis tant d’années. Oui, M. Mario, ce chanteur favori des vieilles douairières anglaises, chantera Robert le Diable, les Huguenots, Guillaume Tell, la Juive, lui qui ne pouvait plus exécuter intégralement la musique du Barbier de Séville ! Voilà comment l’Opéra compte soutenir cet hiver la grande réputation dont il jouit en Europe. En revanche, le Théâtre-Italien, pour remplir le vide que lui fait l’infidélité de M. Mario, ne serait pas éloigné, assure-t-on, de prendre à ses gages M. Gueymard, l’Atlas qui porte sur sa poitrine tout le répertoire héroïque de l’Opéra. Se non è vero, c’est au moins très bien trouvé, et cela ne paraît pas indigne des ingéniosités, qui caractérisent le goût du jour. En voulez-vous une autre preuve ? Voyez ce que vient de faire le Théâtre-Français. Il y avait autrefois un roi de France qui s’appelait Louis XIV. Dans sa trop longue vie, ce roi eut une infinité de caprices qui coûtèrent cher à la nation qui payait sa gloire. Il ordonna un jour à ses hommes d’esprit de lui préparer une fête pour le carnaval de l’année 1671. C’est Molière qu’on chargea de tracer le canevas de cette fête galante, dont le sujet fut tiré d’une légende divine de la poésie antique. Pressé par le temps, Molière fut obligé de s’adjoindre des collaborateurs, qui furent Corneille et Lulli, et il sortit des efforts hâtifs de ces trois grands artistes la tragédie-ballet de Psyché, sorte de pastiche antique et solennel où l’expression des sentimens est presque aussi fausse que l’imitation de la belle simplicité de la poésie grecque. Ces vers, par exemple, que le vieux Corneille met dans la bouche de l’Amour parlant à Psyché, qui lui reproche d’être jaloux :

Je le suis, ma Psyché, de toute la nature.
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent.
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ;
Dès qu’il les flatte, j’en murmure…


ne seraient-ils pas dignes d’un Marini ou d’un Métastase ? Voilà ce qu’on ose reproduire sur le premier théâtre littéraire de la nation pour nous donner une idée du grand goût du siècle de Louis XIV ! Une froide mascarade, une improvisation de deux hommes de génie mêlée de machines, de danse, de chœurs et de musique moderne digne de M. Musard ! le cornet à piston accompagnant les soupirs et les terreurs de Psyché ! Ajoutez, pour compléter la vraisemblance, les miaulemens de Mlle Favart, qui joue le rôle de Psyché comme elle pourrait jouer la sonnambula de Bellini. Quant à Mlle Fix, elle donne à la figure de l’Amour un air d’opéra-comique ; mais elle n’a rien compris au ton qu’il aurait fallu prêter au plus jeune et au plus puissant de tous les dieux, à celui qui naquit avant le temps, comme dit Platon. En somme, la reprise de Psyché avec un ballet, des chœurs et de la musique trop moderne de M. Jules Cohen, forme un spectacle peu digne du Théâtre-Français. Et puisque vous teniez à vous passer le caprice de reprendre une œuvre mêlée et très oubliée du grand siècle, encore fallait-il vous adresser à un compositeur d’un goût plus sévère que M. Jules Cohen pour illustrer l’idée des deux grands poètes.

Le théâtre de l’Opéra-Comique au moins s’y prend un peu mieux pour tirer de l’oubli d’anciens ouvrages dont la grâce et le naturel font le désespoir des beaux-esprits du jour, qui se croient bien plus forts que Pergolèse, Monsigny et Grétry. Heureusement M. le directeur de l’Opéra-Comique est un homme expérimenté qui ne s’en laisse pas accroire, et qui sait bien distinguer l’humeur d’un feuilletoniste éconduit de l’expression impartiale de la vraie critique. Après la charmante paysannerie de Rose et Colas de Monsigny, qui accompagnait les représentations brillantes de Lalla-Roukh de M. Félicien David, on a donné, dans le courant de l’été, la Servante maîtresse de Pergolèse, dont le succès a été plus vif encore que celui de Rose et Colas. Encouragé par l’approbation du public et fort peu ému des railleries des intéressés, M. le directeur de l’Opéra-Comique a remis en scène aussi, dans le mois de septembre, un ancien opéra de Grétry, Zémire et Azor. Ce conte bleu, rimé tant bien que mal par Marmontel et qui fut représenté pour la première fois à Fontainebleau, sur le théâtre de la cour, le 9 novembre 1771, n’a pas trop déplu aux contemporains de Scribe. La musique de Grétry, si vraie et si touchante, et dont plusieurs morceaux sont devenus populaires, a fait écouter avec patience une historiette naïve que, pour ma part, je ne trouve pas plus ennuyeuse que la légende de Lalla-Roukh. M. Warot, dans sa petite taille et avec sa petite voix de ténor parisien, chante avec goût la délicieuse romance : Du moment qu’on aime. Mlle Baretti, qui faisait partie de la troupe du Théâtre-Lyrique, a débuté par le rôle de Zémire, qu’elle joue avec grâce. L’ouvrage d’ailleurs est monté avec soin, et il n’y manque rien, pas même des ballerines.

On sait que Grétry, homme de génie, mais faible musicien, était imbu de l’idée que la musique dramatique devait exprimer non-seulement la vérité des sentimens et des caractères, ce qui n’a jamais fait un doute pour personne ; mais il prétendait aussi qu’elle devait suivre le sens logique du mot et devenir ainsi une sorte d’onomatopée de la parole. Si cette doctrine, qui fut celle des esprits ingénieux qui créèrent l’opéra à la fin du XVIe siècle et que Gluck ensuite a professée avec tant d’autorité et d’éclat, avait prévalu d’une manière absolue, elle aurait arrêté les immenses développemens que la musique a reçus depuis cinquante ans. Heureusement l’artiste de génie est inconséquent, et son inspiration, moins timide que la théorie qu’il s’est forgée, l’entraîne vers le beau, qui est le luxe et la splendeur du vrai. Si les arts ne reproduisaient que la nature, ils ne s’élèveraient pas au-dessus du sens commun, et la vie n’aurait alors ni poésie ni idéal. Ni Gluck ni Grétry, qui sont du même temps et qui ont suivi les mêmes idées, ne sont restés complètement fidèles au système qu’ils avaient embrassé, et c’est presque par les inconséquences et les hardiesses de leur génie qu’ils excitent encore aujourd’hui notre admiration. Nous l’avons dit, il y a dans Zémire et Azor, le second opéra de Grétry qui ait obtenu du succès, trois ou quatre morceaux qui n’ont rien perdu de leur charme : le duo entre le vieux Sander et son esclave Ali, le joli nocturne que chantent les filles de Sander, — Veillons, mes sœurs, — d’un caractère si doux et si pur, l’air d’Azor, — Ah ! quel tourment d’être sensible, — et le trio entre Sander et ses deux filles, — Ah ! laissez-moi la pleurer. — Tout cela est vrai de sentiment, et l’œuvre tout entière s’écoute avec intérêt.

Nous avons pu voir aussi tout récemment à l’Opéra-Comique la Servante maîtresse de Pergolèse, avec la traduction qu’en fit l’avocat Baurans en 1754. On y a ajouté une petite ouverture que M. Gewaert a composée et instrumentée avec beaucoup de tact sur un motif d’une sonate de Domenico Scarlatti, contemporain de Pergolèse. Nous n’avons pas besoin d’insister de nouveau ici sur le mérite de ce premier échantillon de la musique bouffe italienne d’où est sorti le genre mixte de l’opéra-comique français. La filiation est patente, et les faits confirment le jugement de la critique. On le sait, c’est en 1752 que le signor Bambini, directeur d’une petite troupe de chanteurs italiens, vint à Paris et donna à l’Opéra une série de représentations qui excitèrent un grand intérêt et une bruyante polémique. Ils débutèrent le 2 août 1752 par la Serva padrona, qui fut traduite en français deux ans plus tard et représentée sur le théâtre de la Comédie-Italienne le 14 août 1754. Grimm, dans sa Correspondance, parle de cette traduction dans les termes suivans : « Un nommé Baurans vient d’exécuter un projet dont le succès n’a pas été et ne peut être contesté ; il a entrepris une traduction presque littérale de la Serva padrona en conservant la musique du sublime Pergolèse. Cet intermède est joué à la Comédie-Italienne, et tout Paris y court avec une espèce d’enthousiasme. »

La musique du petit chef-d’œuvre de Pergolèse mérite encore aujourd’hui une partie des éloges que lui donnèrent Rousseau, Grimm, Diderot, Laharpe et tous les esprits éclairés qui défendirent le charme et la vérité de la musique italienne contre les lourdes lamentations de Rameau et de ses imitateurs. Qu’on aille entendre à l’Opéra-Comique Zémire et Azor, précédé de la Servante maîtresse, ce qui forme un spectacle curieux et intéressant, et l’on sera frappé de l’analogie des procédés des deux maîtres, et s’il y a une différence à établir, elle est en faveur de Pergolèse, qui était un musicien d’une plus haute volée. Mme Galli-Marié, qui s’est produite pour la première fois à l’Opéra-Comique, est la fille de M. Marié, chanteur de l’Opéra et ancien élève de l’école de Choron. C’est du théâtre de Rouen que vient directement Mme Galli-Marié, qui est vive, accorte et agréable de sa personne. Sa voix est un mezzo-soprano d’un timbre gros et sonore, et dont la flexibilité pourrait être mieux dirigée et moins cahotante. Elle chante et joue avec esprit et bonne humeur, et ne laisse à désirer qu’un peu de distinction dans les manières, qui sont parfois trop lestes, car Pandolphe n’est pas un imbécile, et il faut le séduire avec plus de goût et moins de petites grimaces. Cette artiste, d’une physionomie souriante, qui ne jouait en province, assure-t-on, que des rôles sérieux, a été favorablement accueillie par le public de Paris. C’est M. Gourdin qui représente le vieux Pandolphe, à qui il ne donne pas non plus toute la dignité voulue. La voix de M. Gourdin est mordante, et s’il était moins pasquin, il produirait plus d’effet dans le beau récitatif et dans l’air en mi bémol qui précèdent le duo final, duo piquant et d’un accent juvénile : — Me seras-tu fidèle ? — J’engage fort les amateurs des choses vraies et délicates à ne pas laisser perdre l’occasion d’entendre la Servante maîtresse, un chef-d’œuvre de cent trente-deux ans, qui a fait l’éducation musicale de la France[1].

Non content de ces résurrections de vieux ouvrages qui n’ont fait peur à personne, le théâtre de l’Opéra-Comique a remis en scène, dans le cours du mois dernier, la Dame blanche de Boïeldieu. Ce délicieux ouvrage est monté avec soin, et un nouveau ténor, M. Léon Achard, y a débuté dans le rôle de George Brown. Si Mme Galli-Marié nous vient de Rouen, M. Léon Achard a été enlevé au théâtre de Lyon, où il faisait la pluie et le beau temps, comme on dit. Il est fils du comédien Achard qui a longtemps brillé sur les petits théâtres de Paris. Élève du Conservatoire, M. Léon Achard a figuré pendant quelque temps dans le personnel du Théâtre-Lyrique, et puis il est allé acquérir en province la réputation qui lui a valu d’être appelé à l’Opéra-Comique. La voix de M. Achard est un vrai ténor. Il monte jusqu’au si supérieur sans amortir l’éclat des notes supérieures et sans avoir recours à ce qu’on appelle la voix de tête, dont il se sert peu. Il chante avec chaleur, avec sentiment, et, s’il lui manque un peu de distinction comme comédien, il est assez intelligent pour s’en apercevoir. M. Achard, qui a fort bien réussi d’ailleurs auprès du public parisien, n’a plus qu’à se défendre contre les éloges exagérés qu’on lui adresse déjà. Que la destinée de M. Montaubry lui serve d’exemple et le préserve de l’afféterie et du mauvais goût qui sont les défauts endémiques de tous les chanteurs que la province nous envoie. Mlle Cico est tout à fait charmante dans le rôle d’Anna, qui convient à sa taille élancée et à sa jolie figure d’une expression un peu mélancolique. Sa belle voix de soprano très exercée, mais d’un timbre trop solennel dans les notes supérieures, s’y développe aussi aisément que dans Lalla-Roukh. En général, la Dame blanche est exécutée avec beaucoup d’ensemble, et, le théâtre de l’Opéra-Comique marche de succès en succès.

Malgré les discussions bruyantes et pénibles qui se sont élevées cet été entre les propriétaires de la salle Ventadour et M. Calzado, le Théâtre-Italien a ouvert ses portes au jour fixé par les règlemens, le 2 octobre. C’est la Norma de Bellini, faiblement exécutée, qui a fait les frais de cette première soirée, qui n’est pas de bon augure pour les plaisirs qu’on nous promet. Quelques jours après, on a donné la Cenerentola avec un personnel insuffisant et une exécution malheureuse. Excepté Mme Alboni, dont la bonne mine et l’admirable voix n’inspirent nullement la pitié, tout le reste était misérable. Un petit ténor, qui vient on ne sait d’où, a débuté dans le rôle de Ramiro. C’est un écolier que M. Vidal, et sa petite voix de ténor, qui ne manque pas de timbre, a grand besoin d’être exercée sous la surveillance d’un maître habile. À ce prix, et en confinant ce tenorino espagnol dans les rôles secondaires, il peut être utile. Ni M. Zucchini dans le rôle de don Magnifico, ni M. delle Sedie dans celui de Dandini, ne sont complètement suffisans ; quant aux deux femmes qui ont représenté les deux sœurs de Cendrillon, elles ont été assez habiles pour chanter faux toute la soirée et pour gâter l’effet de l’admirable sextuor du second acte, — Quest’ è un noddo avvilupalo. — Ah ! si j’en avais le loisir, que je serais heureux de prouver ici aux vieux rhéteurs et aux moralistes transis que la raison a peu à faire dans l’invention des choses délicates de l’art, et qu’on peut faire un chef-d’œuvre sur l’air ah ! vous dirai-je, maman ! — Le grand sextuor de la Cenerentola, le finale du premier acte du même ouvrage, le finale de l’Italiana in Algieri, celui du Barbier de Séville, et tant d’autres sont des merveilles de grâce et de fantaisie bâties sur une pointe d’épingle. Dites-moi donc la raison des arabesques de Raphaël ? Expliquez-moi, au nom de Boileau et d’Horace, l’incomparable génie de Shakspeare, varié et multiple comme la vie et la nature ? O Richard Wagner, Tudesque barbare ! ô Mendelssohn, noble et triste naturel ô vous tous, auteurs ennuyeux des Reines de Saba, imitateurs du pathos germanique, vous ne comprenez rien à cette joyeuseté divine d’un art qui rayonne comme le soleil, et qui charme le monde sans se préoccuper de mythes ni de psychologie transcendantale !

Mme Frezzolini, de gracieuse mémoire, qui pendant si longtemps a charmé l’Italie, où elle est née, qui a parcouru le monde dans tous les sens, est revenue à Paris, bien changée, hélas ! Elle a reparu tout récemment au Théâtre-Italien dans la Lucia, de Donizetti, qui était autrefois un des beaux rôles de son répertoire. Elle a été accueillie avec courtoisie par le public, qui lui a su gré du style, de la tenue élégante, de la grâce et du sentiment qu’elle possède encore au déclin d’une brillante carrière. La voix de Mme Frezzolini, qui était si flexible et si étendue, est aujourd’hui ternie par les fatigues ; mais il lui reste le goût et les traditions d’une belle école. C’est une artiste de haute lignée, et on peut l’entendre encore avec plaisir.

M. Naudin, dont la voix de ténor a un timbre éclatant et vraiment italien, a eu d’heureux momens dans le rôle d’Edgardo, qui a été interprété par les premiers virtuoses du siècle. Si M. Naudin, qui joue et chante avec feu, pouvait modérer ses transports et ménager la transition du fortissimo à la voix mixte et smorzata, dont il se sert avec adresse, il serait un chanteur d’un plus haut prix. Tel qu’il est cependant, M. Naudin est un ténor de talent qu’on est heureux de posséder à Paris. C’est M. Bartolini qui a rempli le rôle d’Asthon avec un emportement farouche qu’il ferait bien aussi de modérer. La voix de baryton de M. Bartolini, d’un timbre un peu âpre, ne manque pas de sonorité, et lorsqu’il éclate en cris forcenés, ce qui lui arrive souvent, son organe s’assourdit et devient désagréable à l’oreille. Malgré ces imperfections, qu’il est de notre devoir de relever, malgré l’incorrigible manie de M. le chef d’orchestre de précipiter tous les mouvemens, le chef-d’œuvre de Donizetti est rendu avec assez d’ensemble et de fidélité. Quelle musique ! que de sentiment, que de grâce dans cette délicieuse partition, dont le finale du second acte est une merveille de facture et d’inspiration ! Ah ! quand les Italiens sont des maîtres, ils sont les premiers compositeurs du monde dans la musique dramatique. Est-il bien nécessaire qu’on sache que le Théâtre-Italien a donné aussi la Sonnambula cette année avec un ténor impossible, M. Cantoni, qui a chanté le rôle d’Elvino sans voix, sans jeunesse et sans talent ? On l’a renvoyé bien vite où on l’avait pris, et on a engagé, pour le remplacer, M. Gardoni, une vieille connaissance du public parisien.

Il résulte des faits et gestes que nous venons de raconter que le Théâtre-Italien laisse beaucoup à désirer, et que malgré les efforts incontestables que fait l’administration pour contenter le public qu’elle convie à ses fêtes, elle ne réussit pas tout à fait à atteindre le but qu’elle se propose. La troupe qu’elle a réunie cette année serait bien suffisante pour interpréter convenablement huit ou dix ouvrages bien choisis du répertoire, si cette troupe, où l’on distingue Mmes Alboni et Penco, MM. Naudin, Gardoni, delle Sedie, Bartolini et Zucchini, était sous la main d’un maestro habile qui eût le droit de mettre chacun à sa place et de présider à l’exécution générale. Ce sont surtout les petits rôles que l’on trouve mal remplis au Théâtre-Italien, et confiés à des subalternes qui n’ont ni voix ni instruction. Or on ne se doute pas quelle est l’importance des parties secondaires dans un opéra moderne comme la Cenerentola, la Lucia, Otello, où le charmant duetto des deux femmes n’a jamais été bien chanté, grâce à la maladresse de la seconda donna qu’on donnait pour compagne à Desdemona, et M. le chef d’orchestre a-t-il le goût assez éclairé pour conduire l’exécution d’un opéra qui n’est pas de M. Verdi ? Il précipite tous les mouvemens et se donne une peine énorme pour gâter les chefs-d’œuvre dont il ne comprend pas le style. Nous verrons comment M. Bonnetti se tirera de la musique sereine et délicieuse de Cosi fan tutte de Mozart, dont on nous promet la représentation. On promet encore de nous faire entendre bientôt une nouvelle et célèbre cantatrice, Mlle Patti, qui depuis deux ans affole les Anglais. Tamberlick viendra ensuite clore la saison par quelques représentations brillantes. On le voit, la direction du Théâtre-Italien ne recule devant aucun effort pour réunir une bonne troupe et rendre son spectacle intéressant ; ce qui lui fait défaut, c’est l’art de bien employer les élémens dont elle dispose. Encore une fois, il manque au Théâtre-Italien un homme entendu, un maestro éclairé, qui connaisse à fond son art et qui ait assez d’autorité pour imposer son avis sur le choix des ouvrages, la répartition des rôles et l’esprit de l’exécution. Il ne faut pas qu’au Théâtre-Italien, ni ailleurs, un chanteur se permette de changer le mouvement et le style d’un morceau, pour se donner les airs d’avoir plus de goût et de sens que le compositeur. Pour quelques virtuoses d’élite, comme Mmes Alboni, Penco, ou M. Tamberlick, certains de plaire chacun isolément, c’est dans la bonne exécution des morceaux d’ensemble qu’est le grand intérêt d’un opéra moderne.

Enfin le Théâtre-Lyrique, qui a longtemps brillé au boulevard du Temple, vient de porter ses dieux pénates dans la nouvelle salle que la ville de Paris a fait construire place du Châtelet. C’est là que le nouveau directeur, M. Carvalho, a inauguré la saison, le 30 octobre, par un concert monstre où il a produit tout son personnel. Disons tout de suite que la salle est belle, richement ornée, grande, commode, d’un aspect riant et suffisamment sonore. Elle est éclairée par en haut, et la lumière, traversant un milieu opaque, tombe sur la tête des auditeurs d’une manière qui m’a paru plus ingénieuse que commode. Il y a là quelque chose à refaire, à tempérer cette clarté excessive qui répand dans la salle une chaleur insupportable et fatigue le système nerveux aux dépens de l’effet musical. Que M. le directeur du Théâtre-Lyrique soit bien persuadé de cette vérité de sens commun : deux effets d’une égale intensité se neutralisent, et trop de lumière nuit à la puissance du son. Du reste la soirée a été brillante, et Mme Carvalho surtout a été accueillie avec une extrême faveur.


P. SCUDO.


V. DE MARS.

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  1. La petite partition de la Servante maîtresse, telle qu’on la représente à l’Opéra-Comique, a été publiée avec soin par la maison Girod. On y a ajouté une préface où sont consignés tous les renseignemens qu’on peut désirer sur les représentations successives de l’œuvre de Pergolèse. Voilà une bonne innovation que nous voudrions voir se propager dans le commerce de la musique.