Chroniques (Buies)/Tome II/Après

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Typographie C Darveau (2p. 8-14).

APRÈS.



C’est le trois janvier enfin !… On a fini de serrer et de resserrer ma pauvre main toute empoulée. On a fini d’avoir du bonheur par dessus la tête et de s’en souhaiter mutuellement à s’en rendre malade. Les paresseux ont leur congé du deux de l’an sans compter celui du premier, lequel est obligatoire, mais non gratuit. De braves gens, mes compatriotes, que je ne vois pas une heure de toute l’année durant, ont voulu rattraper le temps perdu ; ils se sont précipités sur ma main comme sur des étrennes, et l’ont engloutie dans leurs transports ; il me semble qu’ils la tiennent encore… Pendant deux jours, elle a été à tout le monde, excepté à moi, et j’ai peine à la reconnaître maintenant qu’elle m’est revenue.

Je regarde cette pauvre main qui essaie de reprendre la plume, et j’ai envie de lui souhaiter la bonne année. Si je me la serrais !… C’est une vraie frénésie. Le jour de l’an est épidémique ; j’ignorais cela ; s’il durait seulement une semaine, on ne pourrait plus se lâcher.

Les amis de nos amis sont nos amis ; c’est le cas de le dire. Pour moi, j’en ai vu de nombreux, qui ne sont certainement pas les miens, ce que je regrette, car ils m’eussent sans doute épargné, — je les ai vus s’élancer vers moi, du plus loin qu’ils me voyaient, frémissant d’allégresse, transportés de bonheur. « Je vous la souhaite !  » s’écriaient-ils tour-à-tour comme hors d’eux-mêmes. D’autres, ne faisant qu’un bond à travers la rue : « Je vous la souhaite ! » s’écriaient-ils aussi, et crac, c’était encore un serrement de main à me faire trouver mal. Il y a même des amis de mes amis qui m’ont souhaité les compliments de la saison ; d’autres, beaucoup d’heureux retours ! …… chacun fait et dit comme il peut ; le jour de l’an étant le jour de tout le monde, il ne faut pas se montrer trop difficile.

Cette opération du serrement de main étant subie deux ou trois cents fois, j’avoue que, pour ma part, je ne déteste pas le jour de l’an. Mon triste état de vieux garçon m’oblige malheureusement à tout apprécier à un point de vue personnel ; eh bien ! je le déclare, le jour de l’an me plaît, malgré le danger que je cours d’une paralysie absolue du bras droit. Ce jour là, je me distingue des sept-huitièmes de mes compatriotes ; ce jour là, plus que tout autre, je suis libre et je savoure ma sauvage indépendance, comme si je devais la perdre pour le reste de l’année ; je ne fais pas une visite, non, pas une, je m’affranchis de ce supplice ridicule et je ne vais pas marmotter à deux cents personnes indifférentes mes souhaits de convention.

Si le jour de l’an est vraiment un jour de bonheur, j’entends en jouir. Je garde au fond de mon cœur des trésors de souhaits pour mes amis, mes vrais amis, et je me garde bien d’aller confondre ces souhaits avec le flot de banalités qu’ils se condamnent à entendre. Pour les autres, les personnages, les gens à position, dont un abîme me séparera toujours, je me contente de les plaindre. Je les plains d’avoir tant de devoirs à remplir en un seul jour, et d’en avoir si peu tout le reste de l’année, puisqu’il est entendu que nous vivons dans un pays de cocagne où la sinécure est l’objet légitime des plus honnêtes ambitions.

Mais, d’un autre côté, je les envie. La plupart d’entre eux ont une famille… oh ! la famille… Le matin, avant le jour, avant l’aube, il n’est pas encore cinq heures, les petits, ces petits qui donnent tant de mal et qui causent tant de joie, les petits enfants sont déjà debout : ils courent, ils accourent les bras ouverts, la bouche pleine de baisers, vers le lit où la maman, qui les épie déjà depuis plus d’une heure, sans faire semblant de rien, les reçoit sur son cœur frémissant, les couvre de caresses, leur trouve à chacun une place sur son sein gonflé de bonheur, les prend tous dans ses bras et les passe au papa qui pleure de joie et qui devient presque une mère, en oubliant tout dans cette heure unique, excepté ce qu’il a dans son cœur.

On entend ensuite, on voit les petits, tout rouges encore de tant de baisers, tout essoufflés, courir à la cachette des étrennes, ces trésors légers, parcelles fugitives détachées de cet autre trésor inépuisable, l’amour maternel.

Mais moi, ah ! moi qui n’ai même pas eu de berceau et qui n’ai pas connu ma mère, moi, condamné solitaire dès ma naissance, je ne connais le jour de l’an que le bonheur des autres, et son fatal retour et son inexorable fuite. Comme chaque jour de ma vie, je me suis éveillé le jour de l’an de cette année dans le froid et dans l’étreinte de l’isolement. J’ai regardé le ciel ; pour moi, il était vide. J’ai promené mon regard désolé autour de ma chambre… elle était muette : pas une voix, pas un écho, si ce n’est celui des souvenirs qui, en un instant, en foule, se sont précipités sur mon lit silencieux. Être seul ce jour là, se réveiller seul, se sentir seul surtout, c’est plus qu’une infortune, c’est une expiation, et l’on éprouve comme un remords de ne pas mériter ce bonheur dont tant d’autres jouissent, sans le comprendre souvent et sans avoir rien fait pour en être dignes.

Le bonheur que tout le monde s’obstine à croire introuvable, est pourtant facile et vulgaire ; mais comme toutes les choses de ce monde, il est purement négatif ; il suffit, pour être heureux, de n’être pas malheureux. Réalisez toutes vos espérances, tous vos projets, vous en concevrez d’autres, et vous serez tout aussi inquiets, tout aussi impatients, tout aussi malheureux que vous l’étiez d’abord. Être heureux, c’est jouir de ce qu’on a et s’en contenter ; mais être malheureux, c’est ne pouvoir jouir de rien, comme les vieux garçons qui sont toujours pauvres, fussent-ils millionnaires ; ils manquent du premier des biens, celui d’une affection sûre qui partage leur fortune comme leur détresse. Les avares seuls croient trouver une jouissance dans ce qui n’est qu’une aberration, car on ne peut être heureux que du bonheur qu’on donne et de celui qu’on reçoit. Thésauriser est une maladie, répandre est un remède ; et l’homme se soulage par la générosité comme l’arbre qui écoule sa sève et en nourrit les lianes qui se tordent en suppliant autour de sa tige. Ah ! de tous les souhaits qu’on m’a faits le premier de l’an, on n’en a oublié qu’un seul, celui d’une compagne assez parfaite pour suppléer à toutes mes imperfections, assez indulgente pour ne pas m’en tenir compte, et assez discrète pour ne pas s’en apercevoir. Montrez moi ce trésor, ô mes amis ! et je le garderai pour moi seul, au risque de passer pour ingrat.

Il est envolé déjà, ce premier jour de l’année qui entrouvre l’inconnu. Quelques heures de soleil, beaucoup de tapage, des félicitations et des poignées de main innombrables, voilà tout ce qui l’a marqué dans le cours du temps.

Maintenant, il faut songer à l’avenir, prévoir, préparer, éditer ; c’est la tâche toujours nouvelle, toujours ancienne, Qu’allons-nous faire en 1874 ? Il ne suffit plus de se démener, de politiquer, de pousser dans une ornière de plus en plus profonde le coche boîteux et branlant de vieilles rivalités sans motif et de divisions sans objet ; il faut marcher, sortir du sentier ingrat où nous épuisons notre jeunesse trop prolongée, il faut secouer nos langes, nous défaire du vieil homme dont les loques pendent obstinément à nos bras, il faut rompre avec les petitesses et les traditions mesquines, jeter hors du chemin les débris fossiles qui l’obstruent et devenir un peuple jeune de fait, comme nous le sommes de nom, avec toute l’activité, la souplesse et l’énergie qui conviennent à la jeunesse.

Voici des élections générales qui s’annoncent : profitons-en pour renouveler non seulement les hommes, mais les choses. Nous avons tout à faire ou à refaire ; eh bien ! faisons et refaisons. Cessons de languir ; les peuples jeunes qui ne croissent pas, s’étiolent et meurent sur leur trône plein de sève. Nous sommes déjà aux trois-quarts anémiques ; nous n’avons guère vécu, depuis vingt-cinq ans, que de la force que nous ont laissée les générations antérieures. Si nous ne fouettons pas notre sang qui s’épaissit et se caille à vue d’œil, nous allons mourir d’une syncope nationale. Ce n’est pas la peine que les années se renouvellent pour nous, si nous reculons au lieu d’avancer avec elles.

Ce qui a toujours manqué au peuple canadien, c’est l’action. Il en faut bien peu pour que nous fassions de grandes choses, car nous avons tout en main. Les ferons-nous ? Que la jeunesse réponde ; qu’elle mette hardiment le pied sur le vaste terrain qui s’étend des deux côtés du triste chemin que nous parcourons, qu’elle conquière cet espace qui s’offre à elle, et en moins d’une année, nous aurons grandi de tout ce que nous avons négligé de le faire en vingt ans.

Depuis un quart de siècle, notre race subit une décroissance qui la mène à une infériorité aussi évidente que douloureuse pour les esprits qui savent voir les choses au lieu de se payer de mots et de présomptions puériles. Rien n’est plus fatal que de vieillir en se croyant toujours jeune ; l’impuissance vient et l’on compte encore sur l’avenir. Il ne suffit pas de se souhaiter de bonnes et heureuses années ; il faut les rendre telles. Se féliciter, puis se croiser les bras, mène droit à la momification. Avant un autre quart de siècle, notre peuple sera pétrifié, et les canadiens du pays orneront les musées de l’Europe.

Un trait distinctif de notre race, c’est la fossilisation dès le bas-âge ; il semble que nous ne soyions bons qu’à être mis en bocal ou conservés dans l’esprit de térébentine. Tout canadien a une peine infinie à sortir de l’écaille ; s’il pouvait y vivre indéfiniment renfermé, comme l’huître, il attendrait dans une immobilité satisfaite, le réveil des morts à la vallée de Josaphat, sans se douter un instant que le monde s’agite autour de lui. Pourvu qu’il puisse dire tous les ans : « Je vous la souhaite ! » qu’il soit rond comme une balle les lendemains de chaque fête, qu’il en ait de ces fêtes à tout propos, inventées uniquement, je crois, pour faire concurrence aux innombrables fêtes d’obligation de son pays, c’est tout ce que le canadien désire ici-bas. Le reste, il sait bien qu’il l’aura dans l’autre monde, pour lequel seul il semble vouloir vivre.