Chroniques (Buies)/Tome II/Poésie

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Typographie C Darveau (2p. 305-309).

POÉSIE.


LE PETIT CAP.


Sept hivers ont passé sur la grève déserte
Du vieux cap solitaire où je venais rêver.
Là, sous la pierre inerte,
Sous les sapins ombreux où le vent vient jeter
Les murmures du soir ; sous la mousse endormie
Qui pend comme un long crêpe aux flancs du roc brisé,
Mon âme est enfouie
Comme sous la forêt un rameau desséché,




J’erre depuis sept ans comme un flot sur la plage
Arrive, puis repart, poussé, puis repoussé,
Retournant à l’abîme et par lui rejeté,
Pour moi pas de rivage
Où reposer mon cœur ; je vais, quoique abattu,

Brisé, je marche encor ; si parfois je m’arrête,
Je ne vois à mes pieds qu’une rive muette
Près d’un port inconnu.




Le fardeau pèse en vain sur mon âme accablée,
Je n’incline pas plus vers la terre glacée
Où m’aspire l’oubli.
Ma vie est un désert où souffle un vent aride,
Sans éveiller d’échos… mon cœur est dans le vide
Et le vide est en lui.




Je porte mon néant ; mon tombeau, c’est moi-même ;
Et l’ombre du sépulcre est comme un diadème
Qui m’entoure vivant ;
Tel un arbre flétri sous les coups de l’orage
Se prépare un linceul de son propre feuillage,
À sa mort survivant !




Ô rêves d’autrefois ! ô mes jeunes années !
Dans le flot éternel qui donc vous a poussées
Si loin de mon regard ?
Oh ! revenez vers moi, qu’un instant mon cœur s’ouvre
Que j’écarte un seul jour le deuil qui vous recouvre
Avant qu’il soit trop tard !




Venez, mes souvenirs, que je vous voie encore,
Passez devant mes yeux comme la fraîche aurore
Qui dorait mes vingt ans.
Passez, souffles ardents, où flottaient les ivresses
De mes jours enchantés, et qui de vos caresses
Attendrissiez le temps.




Quel accent triste et doux sort de la nuit tombante ?
Est-ce le bois qui pleure en courbant ses rameaux ?
Ou les échos du soir qui glissent sur les eaux
Avec l’ombre rêvante ?…




Non, je suis seul, hélas ! le sentier frissonnant
Ne rend plus de ses pas le fugitif murmure.
Je reviens seul, errant,
Avec le souvenir, vivante sépulture,
Où le bonheur s’engouffre en laissant le regret,
Semblable à ce reflet
Qu’agite le soleil sur une feuille morte,
Et qui la suit au loin dans le vent qui l’emporte.





Son parfum vole encor parmi les noirs rochers,
J’entends gémir sa voix au sein des flots amers
Et son souffle qui passe, et l’oiseau sur la branche
Qui chante ses douleurs.
Et la brise, en fuyant sur l’herbe qui se penche,
Y recueille ses pleurs.




Que j’étais jeune alors ! le temps n’avait pas d’aile ;
Sans vieillir je vivais, et la nuit et le jour
Lorsque j’étais près d’elle,
Se confondaient ensemble, et c’était un amour
Qui toujours renaissait ; je vivais dans un rêve,
Oublieux de cette heure où tout songe s’achève,
Le mien était trop beau !
Soudain je m’éveillai, j’étais près d’un tombeau !




Elle est morte, emportant mon rêve dans son âme,
Le destin prit son souffle à ma lèvre flottant
Comme un baiser de flamme,
Je la tenais encore !… et son œil expirant

S’éteignait dans le mien ; elle n’eut qu’un instant
Pour mourir, et qu’un jour pour aimer et le dire,
Comme la fleur naissante au vent qui la déchire
S’effeuille sans effort,
Elle effeuilla sa vie au souffle de la mort.


Tadoussac, 10 août 1871.