Chroniques (Fabre)/25

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Imprimerie L'Événement (p. 179-184).

SPIRITUEL CONFRÈRE.


Québec, 7 mars 1868.


En relisant ma dernière Causerie, — car je ne suis pas comme Provencher, je me relis quelquefois imprimé, lorsque j’écris chez les autres, — il m’a semblé que je n’étais pas, mercredi dernier, d’une gaieté folle. On venait sans doute de m’appeler, en quelque feuille ennemie, notre spirituel confrère. Fuyant devant cette injure cruelle, implacable, qui me poursuit en tous lieux et me relance jusqu’au sein de mes rêves d’ambition, j’aurais voulu mériter, sur le champ, le surnom d’homme grave. Car, voyez-vous, la chimère que je caresse en secret maintenant, c’est qu’on ne m’aborde plus le sourire aux lèvres, c’est que la folle jeunesse s’incline avec un respect ému devant mon front chauve.

Et pourquoi pas ? Il y a des ancêtres, dont les portraits surannés ornent les greniers, qui furent de leur temps ni meilleurs, ni pires que vous et moi. Ils dînaient mieux, ils riaient bien, ils n’étaient pas sans quelque faiblesse de cœur. S’ils descendaient de leurs cadres, ils seraient moins étonnés et choqués de se voir au grenier que d’entendre en quels termes faux et solennels l’on parle d’eux. À notre tour, nous passerons aïeux ; et, dans le siècle prochain, nos neveux, toujours un peu sots, diront que nos moindres articles étaient des chefs-d’œuvre et que notre vie n’a été qu’un long sacrifice à la patrie, à raison de six piastres d’abonnement par an.

Il est certain que dans notre aimable patrie, c’est la gravité qui fait le succès. L’homme qui ne rit jamais arrive à tout. Puisqu’il ne se déride en aucune occasion, il faut qu’il soit constamment occupé de hautes pensées. Nous voyons son corps droit et roide, mais son esprit erre dans les cieux : c’est sûr. Il se contient ici-bas, afin de causer à loisir avec les astres.

Si les morts pouvaient prendre part à nos luttes de chaque jour, ils l’emporteraient aisément sur les vivants, à cause de leur air lugubre.

Condamnés par état au sérieux perpétuel, ils en imposeraient à la foule et écraseraient leurs rivaux. On se dirait que, retirés chaque soir dans les tombeaux, ils y approfondissent les questions. Sortant de leur retraite, au petit jour, ils gagneraient sans obstacle les hauteurs. Les populations viendraient admirer leur majestueux silence. Tout céderait devant eux. S’il est déjà difficile de se mesurer avec les gens qui ne s’expriment que par monosyllabes, comment lutterait-on avec ceux qui ne parleraient pas ?

Aussi, la plus sûre manière d’arriver est-elle de faire le mort.

Vous vous tenez dans un coin, ne bougeant que le moins possible, la vue fixe, quelques mèches de cheveux jetées sur la tempe : tous ceux qui passent vous remarquent.

— À quoi peut-il bien penser ? se dit-on.

Personne ne met en doute que vous ne pensiez à quelque chose ; c’est le point important.

— Voilà un garçon sérieux, dit Prudhomme.

— Un homme de tête, reprend Calino.

Votre attitude muette continue à faire son effet et, un jour, dans une réunion de magistrats et de députés, un vieillard qui, avant de mourir, veut trouver un gendre, s’écrie :

— C’est un jeune homme de talent.

Votre réputation est faite ; votre fortune va l’être.

Le jour où le vieillard aura besoin d’un second lui-même, il viendra vous tirer de votre coin. Vous ferez mine de résister, sous prétexte que le bruit vous importune ; puis, vous vous résignerez à hériter du bonhomme.

Règle générale : quand un jeune homme possède ni le don de la parole, ni l’art d’écrire, ni aucun savoir, ni aucun talent, on proclame qu’il a du jugement et surtout du tact. Ces deux qualités, timides de leur nature, ne se produisent, paraît-il, qu’en l’absence des autres. Elles aiment l’ombre et le silence ; elles flottent dans le vide.

C’est d’abord pour consoler les parents affligés, que Ton dote de ces qualités précieuses les fruits secs. Mais avec le temps et bien administré, ce petit bien est la source d’une grande et belle fortune. Celui qui en est l’heureux possesseur peut commettre impunément toutes les sottises, l’étiquette : tact et jugement, lui reste attachée au front. On la gravera sur son tombeau de marbre.

Dans le clergé, on a une autre expression pour pallier les faiblesses intellectuelles. Quand un bon curé n’a pas la parole en bouche et qu’il n’a point de savoir de reste, on dit que c’est un bon administrateur.

Cela le classe parmi ses confrères. Il a sa spécialité. On le nomme curé des paroisses dont la moralité est parfaite, mais dont les finances sont embarrassées. Il conserve les âmes en bon état et rétablit les affaires de la fabrique.

Voilà pourquoi je ne tiens pas du tout à ce qu’on m’appelle spirituel confrère. La première fois que je m’entendis nommer ainsi, je ne vous dissimulerai pas que cela me mit en Liesse : et même je continuai, durant quelque temps, à prendre plaisir à cet éloge perfide.

Le réveil fut cruel. Un homme grave qui s’intéressait à mon avenir, me prit à part.

— Savez-vous ce que l’on dit de vous ? me demanda-t-il.

— Oui, non, peut-être ; dites toujours.

— Vous ne vous blesserez pas de ma franchise ?

— Comment donc ! allez.

— Eh bien ! l’on dit que vous n’avez pas de jugement !

Je ne m’attendais pas à recevoir un coup aussi rude, une blessure dont je compris de suite toute la gravité. En un instant, je vis pourquoi je n’avais pas de rentes, pourquoi je ne suis pas député, pourquoi ce vieux coquin de X… ne s’abonne pas à mon journal, pourquoi enfin je serai toujours suspect aux sots !

Depuis lors, je n’aime pas que l’on m’appelle spirituel confrère, et vous m’obligeriez, mon cher rédacteur, en ne me donnant ce petit nom d’amitié, qui m’a déjà fait trop de mal, que dans la plus secrète intimité. Si même j’avais quelque chose à demander à mon confrère V., qui a du jugement, et à mon autre confrère X., qui a du tact, ce serait de me traiter parfois de bon administrateur.

Je leur rendrais cela sous la forme qui leur paraîtrait la plus agréable.


La session et le carnaval se sont donné la main pour nous quitter en même temps ; et, dans quelques jours, tous les ministres locaux seront partis. Tout nous manque à la fois : plus de bals, pas de séance, aucune nomination. Les jolies femmes jeûnent, les députés sont retirés au logis électoral, le gouvernement chôme et l’État s’endort. C’est à faire ronfler un journaliste en plein article.

Ce coin de la ville, naguère si animé, qui s’étend de l’ édifice du parlement au Journal de Québec, du Journal de Québec à la Poste, et de la Poste à l’Évènement, est redevenu calme. Vers le milieu du jour, à peine voit-on un employé public franchir lentement le seuil du palais législatif, et un abonné entrer à l’Évènement.

Ceux qui ont l’oreille fine peuvent encore entendre cependant le vague murmure, de plus en plus faible, des discours de la session qui s’écoulent vers la postérité. On ne distingue plus les accents : les voix de MM. Cauchon et Bellingham s’unissent et se confondent, et le torrent, poussé par le souffle du député de Terrebonne, grossi des imprécations du député de Laval, se précipite et s’engouffre au loin.

Les avis sont partagés. On ne sait pas si la session a été plus gaie que le carnaval, ou le carnaval plus gai que la session.

On a remarqué que les habitués de la tribune de l’Orateur étaient, en général, plus jeunes, sinon plus jolies, que sous l’ancien régime. Vu du côté de M. Dunkin, le gouvernement n’avait pourtant pas l’air d’un bel adolescent dans l’ardeur de la victoire.

Ce qu’il y a de certain, c’est que la session a été moins orageuse que le carnaval ; c’est que le monde des salons a été plus agité par la question des préséances que la Chambre par les motions de non-confiance.

Il s’agissait de savoir qui, de madame la présidente du Sénat, de madame la présidente de la Cour d’Appel, ou de madame la présidente du Conseil des ministres provinciaux, aurait le pas sur les autres.

Chaque cause avait ses partisans parmi les hommes, ses adversaires parmi les femmes. On criblait de traits les prétentions opposées à celles que l’on soutenait. C’était une guerre à mort, sans paix ni trêve.

On juge de l’embarras du maître de la maison qui réunissait dans ses salons les trois parties belligérantes. Durant toute la soirée, il donnait des espérances à chaque opinion, il s’efforçait par des préférences d’une nuance délicate, presqu’imperceptible, de faire sentir la vivacité de son regret de ne pouvoir suivre son propre sentiment, et d’adoucir par là le coup qu’il allait être obligé de porter.

On recevait froidement ses avances ; on lui demandait des gages sérieux, positifs.

Cependant, l’heure fatale du souper sonnait.

Le maître de la maison se dirigeait à pas lents vers la dame qui lui semblait, en toute sincérité, avoir droit aux honneurs de la soirée. Aussitôt qu’il était trop engagé pour reculer et qu’il devenait évident que son choix était fait, les autres dames quittaient le salon, et leurs partisans, sous un prétexte ou sous un autre, ne tardaient pas à les suivre.

Les bals finissaient, au souper, par une catastrophe.

Que faire ? ne pas donner de bal, allez-vous me dire. C’est bien là le parti extrême qu’on allait prendre, lorsque le mercredi des cendres est survenu et a fait ajourner à l’année prochaine la solution de la question.