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Cinna ou la Clémence d’Auguste/Épître

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(Édition Marty-Laveauxp. 369-372).

ÉPÎTRE.




À MONSIEUR DE MONTMORON[1].


Monsieur,

Je vous présente un tableau d’une des plus belles actions d’Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n’a jamais paru avec tant d’éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si naturelles et si inséparables en lui, qu’il semble qu’en cette histoire, que j’ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d’un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner ; et le pardon qu’il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n’avoit pu être gagné par les premiers ; de sorte qu’il est vrai de dire qu’il eût été moins clément envers lui s’il eût été moins libéral, et qu’il eût été moins libéral s’il eût été moins clément. Cela étant[2], à qui pourrois-je plus justement donner le portrait de l’une de ces héroïques vertus, qu’à celui qui possède l’autre en un si haut degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien attachées et comme unies l’une à l’autre, qu’elles ont été tout ensemble et la cause[3] et l’effet l’une de l’autre ? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d’une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix publique d’avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu’on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en envier l’abondance. J’ai vécu si éloigné de la flatterie que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu’un ; et lorsque je donne des louanges (ce qui m’arrive assez rarement), c’est avec tant de retenue que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d’étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l’a si dignement soutenue dans la profession des armes[4], à qui vous avez donné vos premières années ; ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles, ruinées par les désordres de nos guerres ; ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste : c’est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l’autre, et qu’à juste titre on peut nommer l’âme de votre âme, puisqu’elle en fait mouvoir toutes les puissances ; c’est, dis-je, que cette générosité, à l’exemple de ce grand empereur, prend plaisir à s’étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d’une louange stérile[5]. Et certes[6], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, qu’en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu’il n’en est point[7] qui ne vous en doive un remerciement. Trouvez donc bon[8], Monsieur, que je m’acquitte de celui que je reconnais vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poème, que j’ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[9], s’est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d’elles, que je m’en dirai toute ma vie,

monsieur,
Votre très-humble et très-obligé serviteur[10],
Corneille.



  1. Cette épître dédicatoire, ainsi que l’extrait de Sénèque qui la suit, ne se trouvent que dans l’édition originale et dans les recueils de 1648-1656. — Pierre du Puget, seigneur de Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban, mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend dans son Historiette sur Louis treizième (tome II, p. 248) que « Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna » Ce témoignage, qui émane d’un allié de Montauron, car sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallement, est beaucoup plus digne de confiance que l’assertion du Journal de Verdun (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient devenus un sujet de plaisanteries et d’allusions de toutes sortes. Dans son Parnasse réformé (p. 132 et 133), Guéret propose les réformes suivantes : « Article X. Défendons de mentir dans les épîtres dédicatoires. Article XI. Supprimons tous les panégyriques à la Montoron… » Ailleurs, dans sa Promenade de Saint-Cloud (imprimé dans les Mémoires historiques et critiques de Bruys, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret se commente ainsi lui-même : « Si vous ignorez ce que c’est que les Panégyriques à la Montoron vous n’avez qu’à le demander à M. Corneille, et il vous dira que son Cinna n’a pas été la plus malheureuse de ses dédicaces. » — Du reste, à cette époque, comme le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), « tout s’appeloit à la Montauron » Pierre Gontier, dans un passage de ses Exercitationes hygiasticæ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M. Paulin Paris, parle de petits pains au lait à la Montauron ; et Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de parler qui tombe fort directement sur un membre de sa famille : « Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d’Orléans y étant, quelqu’un fut assez sot pour dire qu’on attendoit M. de Montauron. Les gens de M. d’Orléans le firent jouer à la farce, et il y avoit une fille à la Montauron qu’on disoit être mariée Tallemant quellement. » La fortune de Montauron ne suffit pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p.235) :

    Ce n’est que maroquin perdu
    Que les livres que l’on dédie
    Depuis que Montauron mendie ;
    Montauron dont le quart d’écu
    S’attrapoit si bien à la glu
    De l’ode ou de la comédie.


  2. Var. (édit. de 1648-1656) : Cela étant, ne puis-je pas avec justice donner le portrait de l’une de ces héroïques vertus à celui qui….
  3. Var. (édit. de 1648-1656) : tout ensemble la cause et l’effet l’une de l’autre ? Je le puis certes d’autant plus justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce grand empereur, prendre plaisir à s’étendre sur les gens de lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).
  4. C’est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648 (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron : « Soit que la nécessité soir mère de l’invention, ou que l’invention soir partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont eu celle d’aller chercher dans les Finances ceux qui depensoient leur bien aussi aisément qu’ils l’avoient amassé. Je ne doute point que ces marchands poëtiques n’ayent donnée à ces publicains libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires. » (Dédicace À très-honnête et très-divertissante chienne dame-Guillemette, petite levrette de ma sœur, en tête de : la Suite des œuvres burlesques de Mr Scarron, seconde partie. Paris, T. Quinet, 1648, in-4o).
  5. « Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de citer, qui rendent de l’encens pour de l’encens, et des louanges pour des louanges. »
  6. Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les éditions de 1648-1656.
  7. Var. (édit. de 1648-1656) : de sorte qu’il n’en est point.
  8. Var. (édit. de 1648-1656) : Trouvez bon.
  9. Voyez p. 369, note i.
  10. Var. (édit. de 1648-1656) : Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur.