Cinna ou la Clémence d’Auguste

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Cinna ou la Clémence d’Auguste
Tragédie


ÉPÎTRE.



À MONSIEUR DE MONTMORON[1].
Monsieur,

Je vous présente un tableau d’une des plus belles actions d’Auguste. Ce monarque était tout généreux, et sa générosité n’a jamais paru avec tant d’éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si naturelles et si inséparables en lui, qu’il semble qu’en cette histoire, que j’ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d’un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner ; et le pardon qu’il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n’avoit pu être gagné par les premiers ; de sorte qu’il est vrai de dire qu’il eût été moins clément envers lui s’il eût été moins libéral, et qu’il eût été moins libéral s’il eût été moins clément. Cela étant[2], à qui pourrois-je plus justement donner le portrait de l’une de ces héroïques vertus, qu’à celui qui possède l’autre en un si haut degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien attachées et comme unies l’une à l’autre, qu’elles ont été tout ensemble et la cause[3] et l’effet l’une de l’autre ? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d’une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix publique d’avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu’on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en envier l’abondance. J’ai vécu si éloigné de la flatterie que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu’un ; et lorsque je donne des louanges (ce qui m’arrive assez rarement), c’est avec tant de retenue que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d’étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l’a si dignement soutenue dans la profession des armes[4], à qui vous avez donné vos premières années ; ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles, ruinées par les désordres de nos guerres ; ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste : c’est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l’autre, et qu’à juste titre on peut nommer l’âme de votre âme, puisqu’elle en fait mouvoir toutes les puissances ; c’est, dis-je, que cette générosité, à l’exemple de ce grand empereur, prend plaisir à s’étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d’une louange stérile[5]. Et certes[6], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, qu’en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu’il n’en est point[7] qui ne vous en doive un remerciement. Trouvez donc bon[8], Monsieur, que je m’acquitte de celui que je reconnais vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poème, que j’ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux M. DE MONTORON, par une libéralité inouïe en ce siècle[9], s’est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d’elles, que je m’en dirai toute ma vie,

MONSIEUR,
Votre très humble et très obligé serviteur[10],
Corneille.

Seneca

Lib. I, De Clementia, chapitre IX.

Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo aestimare incipiat. In communi quidem republica, duodevicesimum egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega proscriptionis ; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat ; statuit se ab eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta erat, quum cogitatet adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pempeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum M. Antonio proscriptionis edictum inter coenam dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter se contrarias :

« Quid ergo ? ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito ? Ergo non dabit poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare ? » Nam sacrificantem placuerat adoriri.

Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi quam Cinnae irascebatur : « Quid vivis, si perire te tam multorum interest ? Quis finis erit suppliciorum ? quis sanguinis ? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenta sunt. » Interpellavit tandem illum Livia uxor, et : « Admittis, inquit, muliebre consilium ? Fac quod medici solent ; ubi usitata remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti : Salvidienum Lepidus secutus est, Lepidum Muraena, Muraenam, Caepio, Caepionem Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet ; nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignlosce L. Cinnae ; deprehensus est ; jam nocere tibi non potest, prodesse famae tuae potest. » Gavisus sibi quod advocatum invenerat, uxori quidem gratias egit ; renuntiari autem extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnae cathedram jussisset : « Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames ; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi ; patrimonium tibi omne concessi ; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant : sacerdotium tibi petenti, praeteritis, compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti. » Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam : « Non praestas, inquit, fidem, Cinna ; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras. » Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum ; et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem : « Quo, inquit, hoc animo facis ? Ut ipse sis princeps ? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil praeter me obstat. Domum tuam tueri non potes ; nuper libertini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Caesasem advocare ? Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina praeferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt ? » Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet : « Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidae. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas. » Post haec detulit ultro consulatum, questus quod non auderet petere ; amicissimum, fidelissimumque habuit ; haeres solus fuit illi ; nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.

====3. Texte de Montaigne====

MONTAGNE[11].

Livre I de ses Essais, chapitre xxiii.

L’empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement d’une coniuration que luy brassoit L. Cinna : il delibera de s’en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d’entre deux, il la passa avecques grande inquietude, considerant qu’il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours : « Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse ? S’en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que i’ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde ? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? » car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s’estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d’une voix plus forte, et s’en prenoit à soy mesme : « Pourquoy vis tu, s’il importe à tant de gents que tu meures ? N’y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez ? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver ? » Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : « Et les conseils des femmes y seront ils receus ? lui dict elle : fay ce que font les médecins ; quant les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu na iusques à cette heure rien proufité : Lepidus a suyvi Salvidienus ; Murena, Lepidus ; Caepio, Murena ; Egnatius, Caepio : commence à experimenter comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est convaincu, pardonne-luy ; de te nuire desormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire. » Auguste feut bien ayse d’avoir trouvé un advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu’il avoit assignez au conseil, commanda qu’on feist venir à luy Cinna tout seul ; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siège à Cinna, il luy parla en cette maniere : « En premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience ; n’interromps pas mon parler : ie te donray temps et loisir d’y respondre. Tu sçais, Cinna, que t’ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t’estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains touts tes biens, et t’ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l’office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l’octroyay, l’ayant refusé à d’aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu avecques moy. T’ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer. » À quoy Cinna s’estant escrié qu’il estoit bien esloingné d’une si meschante pensee : « Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m’avois promis, suyvit Auguste ; tu m’avois asseuré que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en tel compaignie, et de telle façon. » Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : « Pourquoy, adiousta il, le fais tu ? Est ce pour estre empereur ? Vrayement il va bien mal à la chose publicque, s’il n’y a que moy qui t’empesche d’arriver à l’empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d’un simple libertin[12]. Quoy ! n’as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu’à entreprendre Cesar ? Ie le quitte, s’il n’y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse ? » Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres) : « Or va, luy dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay aultrefois à ennemy ; que l’amitié commence de ce iourd’huy entre nous ; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t’aye donné ta vie, ou tu l’ayes receue. » Et se despartit d’avesques luy en cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l’eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n’y eut iamais de coniuration ny d’entreprinse contre luy, et receut une iuste recompense de cette sienne clemence[13].




EXAMEN.

Ce poème a tant d’illustres suffrages[14] qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop d’importants ennemis si j’en disois du mal : je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n’en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu’ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu’ils m’en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s’y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu’il n’a jamais besoin de recourir au nécessaire[15]. Rien n’y contredit l’histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées ; rien n’y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l’unité de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu’il s’y rencontre une duplicité de lieu particulier[16]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et l’autre dans le cabinet d’Auguste. J’aurois été ridicule si j’avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s’il quitteroit l’empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu’il a formée contre lui. C’est ce qui m’a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n’ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l’alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où Auguste en venait de recevoir l’avis par son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec tant d’inquiétude et d’irrésolution. C’eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu’il lui avait fait révéler le secret de cette entreprise[17] et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par la peur de se voir arrêtée, c’eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu’il voulait exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte ; mais cela n’empêche pas qu’à considérer tout le poème ensemble, il n’ait son unité de lieu, puisque tout s’y peut passer, non seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d’Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Émilie qui soit éloigné du sien.

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j’ai dit ailleurs[18], que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l’écoute aient l’esprit assez tranquille, et s’y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d’apprendre[19] de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions ; et Cinna n’en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l’effet qu’elle en souhaite ; c’est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n’ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j’ai tâché de l’enrichir ne la font point condamner de trop d’artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regretter le temps que j’y perds ; mais si j’avais attendu à la commencer qu’Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu’il leur apporte, Cinna eût été obligé de s’en taire ou de la conclure en six vers et Émilie n’en eût pu supporter davantage.

Comme[20] les vers d’Horace[21] ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[22] que ceux d’Horace, et qu’enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n’est ni trop chargé d’incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s’est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu’il a reçue. L’auditeur aime à s’abandonner à l’action présente, et à n’être point obligé, pour l’intelligence de ce qu’il voit, de réfléchir sur ce qu’il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers sont devant ses yeux. C’est l’incommodité des pièces embarrassées, qu’en termes de l’art on nomme implexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples ; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d’esprit pour les imaginer, et de plus d’art pour les conduire, celles-ci, n’ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement et de sentiments[23] pour les soutenir.

ACTEURS.

OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome.

LIVIE, impératrice.

CINNA, fils d’une fille de Pompée[24], chef de la conjuration contre Auguste.

MAXIME, autre chef de la conjuration.

ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d’Auguste, et proscrit par lui durant le triumvirat[25].

FULVIE, confidente d’Émilie.

POLYCLÈTE, affranchi d’Auguste.

ÉVANDRE, affranchi de Cinna.

EUPHORBE, affranchi de Maxime.

La scène est à Rome[26].

CINNA[27].

TRAGÉDIE.


ACTE I.



Scène PREMIÈRE.



émilie[28].

Impatients désirs d’une illustre vengeance
Dont la mort de mon père a formé la naissance[29],
Enfants impétueux de mon ressentiment,

Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,
Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[30] ;5
Durant quelques moments souffrez que je respire,
Et que je considère, en l’état où je suis,
Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[31],
Et que vous reprochez à ma triste mémoire10
Que par sa propre main mon père massacré
Du trône où je le vois fait le premier degré
Quand vous me présentez cette sanglante image,
La cause de ma haine, et l’effet de sa rage,
Je m’abandonne toute à vos ardents transports, 15
Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
Au milieu toutefois d’une fureur si juste,
J’aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[32].20
Oui, Cinna, contre moi moi-même je m’irrite
Quand je songe aux dangers où je te précipite.
Quoique pour me servir tu n’appréhendes rien,
Te demander du sang, c’est exposer le tien[33] :
D’une si haute place on n’abat point de têtes 25
Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes ;
L’issue en est douteuse, et le péril certain :
Un ami déloyal peut trahir ton dessein ;
L’ordre mal concerté, l’occasion mal prise,
Peuvent sur son auteur renverser l’entreprise[34], 30

Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper ;
Dans sa ruine même il peut t’envelopper ;
Et quoi qu’en ma faveur ton amour exécute,
Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[35].
Ah ! cesse de courir à ce mortel danger :35
Te perdre en me vengeant, ce n’est pas me venger.
Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes
Aux douceurs que corrompt l’amertume des larmes ;
Et l’on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[36]
La mort d’un ennemi qui coûte tant de pleurs.40
Mais peut-on en verser alors qu’on venge un père ?
Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ?
Et quand son assassin tombe sous notre effort,
Doit-on considérer ce que coûte sa mort ?
Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,45
De jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses ;
Et toi qui les produis par tes soins superflus,
Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus :
Lui céder, c’est ta gloire, et le vaincre, ta honte :
Montre-toi généreux, souffrant qu’il te surmonte ;50
Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
Et ne triomphera que pour te couronner.


Scène II.



ÉMILIE, FULVIE



émilie

Je l’ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
Quoique j’aime Cinna, quoique mon cœur l’adore,
S’il me veut posséder, Auguste doit périr :55

Sa tête est le seul prix dont il peut m’acquérir.
Je lui prescris la loi que mon devoir m’impose.


fulvie

Elle a pour la blâmer une trop juste cause :
Par un si grand dessein vous vous faites juger
Digne sang de celui que vous voulez venger ;60
Mais encore une fois souffrez que je vous die
Qu’une si juste ardeur devrait être attiédie[37].
Auguste chaque jour, à force de bienfaits,
Semble assez réparer les maux qu’il vous a faits ;
Sa faveur envers vous paroît si déclarée,65
Que vous êtes chez lui la plus considérée ;
Et de ses courtisans souvent les plus heureux
Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[38].


émilie

Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;
Et de quelque façon que l’on me considère,70
Abondante en richesse, ou puissante en crédit,
Je demeure toujours la fille d’un proscrit.
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses ;
D’une main odieuse ils tiennent lieu d’offenses :
Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,75
Plus d’armes nous donnons à qui nous veut trahir.
Il m’en fait chaque jour sans changer mon courage ;
Je suis ce que j’étois, et je puis davantage,
Et des mêmes présents qu’il verse dans mes mains
J’achète contre lui les esprits des Romains ;80
Je recevrois de lui la place de Livie
Comme un moyen plus sûr d’attenter à sa vie.
Pour qui venge son père il n’est point de forfaits,
Et c’est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.


fulvie.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ? 85
Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate ?
Assez d’autres sans vous n’ont pas mis en oubli
Par quelles cruautés son trône est établi :
Tant de braves Romains, tant d’illustres victimes,
Qu’à son ambition ont immolé ses crimes, 90
Laissent à leurs enfants d’assez vives douleurs
Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
Beaucoup l’ont entrepris, mille autres vont les suivre :
Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.
Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95
Et n’aidez leurs desseins que par des vœux secrets.


émilie

Quoi ? je le haïrai sans tâcher de lui nuire ?
J’attendrai du hasard qu’il ose le détruire ?
Et je satisferai des devoirs si pressants
Par une haine obscure et des vœux impuissants ? 100
Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,
Si quelqu’un l’immoloit à d’autres qu’à mon père ;
Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas,
Qui, le faisant périr, ne me vengeroit pas[39].
C’est une lâcheté que de remettre à d’autres 105
Les intérêts publics qui s’attachent aux nôtres.
Joignons à la douceur de venger nos parents,
La gloire qu’on remporte à punir les tyrans,
Et faisons publier par toute l’Italie :
« La liberté de Rome est l’œuvre d’Emilie ;110

On a touché son âme, et son cœur s’est épris ;
Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix. »


fulvie

Votre amour à ce prix n’est qu’un présent funeste
Qui porte à votre amant sa perte manifeste.
Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l’exposez, 115
Combien à cet écueil se sont déjà brisés ;
Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.


émilie

Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible.
Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[40],
La crainte de sa mort me fait déjà mourir ;120
Mon esprit en désordre à soi-même s’oppose :
Je veux et ne veux pas, je m’emporte et je n’ose ;
Et mon devoir confus, languissant, étonné,
Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.
Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte ;
Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n’importe :
Cinna n’est pas perdu pour être hasardé.
De quelques légions qu’Auguste soit gardé,
Quelque soin qu’il se donne et quelque ordre qu’il tienne,
Qui méprise sa vie est maître de la sienne[41].130
Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit ;
La vertu nous y jette, et la gloire le suit.
Quoi qu’il en soit, qu’Auguste ou que Cinna périsse,
Aux mânes paternels je dois ce sacrifice ;
Cinna me l’a promis en recevant ma foi,135
Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
Il est tard, après tout, de m’en vouloir dédire.
Aujourd’hui l’on s’assemble, aujourd’hui l’on conspire ;

L’heure, le lieu, le bras se choisit aujourd’hui ;
Et c’est à faire enfin à mourir après lui.140


Scène 3

CINNA, ÉMILIE, FULVIE



émilie

Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée
Par l’effroi du péril n’est-elle point troublée[42] ?
Et reconnaissez-vous au front de vos amis
Qu’ils soient prêts à tenir ce qu’ils vous ont promis ?


cinna

Jamais contre un tyran entreprise conçue145
Ne permit d’espérer une si belle issue ;
Jamais de telle ardeur on n’en jura la mort[43],
Et jamais conjurés ne furent mieux d’accord ;
Tous s’y montrent portés avec tant d’allégresse,
Qu’ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[44] ;150
Et tous font éclater un si puissant courroux,
Qu’ils semblent tous venger un père comme vous.


émilie

Je l’avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage,
Cinna sauroit choisir des hommes de courage,
Et ne remettroit pas en de mauvaises mains155
L’intérêt d’Émilie et celui des Romains.


cinna

Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle
Cette troupe entreprend une action si belle !
Au seul nom de César, d’Auguste, et d’empereur,

Vous eussiez vu leurs yeux s’enflammer de fureur[45],160
Et dans un même instant, par un effet contraire,
Leur front pâlir d’horreur et rougir de colère[46].
« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
Qui doit conclure enfin nos desseins généreux :
Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,165
Et son salut dépend de la perte d’un homme,
Si l’on doit le nom d’homme à qui n’a rien d’humain,
À ce tigre altéré de tout le sang romain.
Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues !
Combien de fois changé de partis et de ligues,170
Tantôt ami d’Antoine, et tantôt ennemi,
Et jamais insolent ni cruel à demi ! »
Là, par un long récit de toutes les misères
Que durant notre enfance ont enduré nos pères,
Renouvelant leur haine avec leur souvenir,175
Je redouble en leurs cœurs l’ardeur de le punir.
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,
Où l’aigle abattoit l’aigle, et de chaque côté
Nos légions s’armoient contre leur liberté ;180
Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[47]

Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves ;
Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,
Tous vouloient à leur chaîne attacher l’univers ;
Et l’exécrable honneur de lui donner un maître 185
Faisant aimer à tous l’infâme nom de traître,
Romains contre Romains, parents contre parents,
Combattoient seulement pour le choix des tyrans.
J’ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
De leur concorde impie, affreuse, inexorable[48] ;190
Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,
Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat ;
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
Pour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à l’envi triomphants, 195
Rome entière noyée au sang de ses enfants :
Les uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques ;
Le méchant par le prix au crime encouragé ;
Le mari par sa femme en son lit égorgé ;200<
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
Et sa tête à la main demandant son salaire[49] ;
Sans pouvoir exprimer par tant d’horribles traits[50]

Qu’un crayon imparfait de leur sanglante paix.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205
Dont j’ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[51],
Qu’on a sacrifiés jusque sur les autels ?
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
À quels frémissements, à quelle violence, 210
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés ?
Je n’ai point perdu temps, et voyant leur colère
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
J’ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, 215
La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions, et les guerres civiles,
Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
Pour monter sur le trône[52] et nous donner des lois. 220

Mais nous pouvons changer un destin si funeste[53],
Puisque de trois tyrans, c’est le seul qui nous reste,

Et que, juste une fois, il s’est privé d’appui,
Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[54].
Lui mort, nous n’avons point de vengeur ni de maître ;
Avec la liberté Rome s’en va renaître ;
Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
Si le joug qui l’accable est brisé par nos mains.
Prenons l’occasion tandis qu’elle est propice :
Demain au Capitole il fait un sacrifice ;230
Qu’il en soit la victime, et faisons en ces lieux

Justice à tout le monde, à la face des dieux :
Là presque pour sa suite il n’a que notre troupe ;
C’est de ma main qu’il prend et l’encens et la coupe[55] ;
Et je veux pour signal que cette même main 235
Lui donne, au lieu d’encens, d’un poignard dans le sein.
Ainsi d’un coup mortel la victime frappée
Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ;
Faites voir, après moi, si vous vous souvenez
Des illustres aïeux[56] de qui vous êtes nés. »{{nvd|240}
À peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,
Par un noble serment, le vœu d’être fidèle :
L’occasion leur plaît ; mais chacun veut pour soi
L’honneur du premier coup que j’ai choisi pour moi.
La raison règle enfin l’ardeur qui les emporte : 240
Maxime et la moitié s’assurent de la porte ;
L’autre moitié me suit, et doit l’environner,
Prête au moindre signal que je voudrai donner.
Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.
Demain j’attends la haine ou la faveur des hommes, 250
Le nom de parricide, ou de libérateur,
César celui de prince, ou d’un usurpateur[57].
Du succès qu’on obtient contre la tyrannie
Dépend ou notre gloire, ou notre ignominie ;
Et le peuple, inégal à l’endroit des tyrans, 255
S’il les déteste morts, les adore vivants.
Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,
Qu’il m’élève à la gloire, ou me livre au supplice,

Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,
Mourant pour vous servir tout me semblera doux.260


émilie

Ne crains point de succès qui souille ta mémoire :
Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ;
Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur
Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.
Regarde le malheur de Brute et de Cassie :265
La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie ?

Sont-ils morts tous entiers[58] avec leurs grands desseins[59] ?

Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ?
Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,
Autant que de César la vie est odieuse ;270
Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
Va marcher sur leurs pas où l’honneur te convie :
Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie ;
Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 275
Qu’aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,
Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t’attendent,
Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.

Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[60] ?


Scène IV.


CINNA, ÉMIILIE, ÉVANDRE, FULVIE.



évandre.

Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280


cinna

Et Maxime avec moi ? Le sais-tu bien, Évandre ?


évandre

Polyclète est encor chez vous à vous attendre,
Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,
Si ma dextérité n’eût su l’en empêcher ;
Je vous en donne avis de peur d’une surprise.285
Il presse fort.


émilie

Il presse fort.Mander les chefs de l’entreprise !
Tous deux ! en même temps ! Vous êtes découverts.


cinna

Espérons mieux, de grâce.


émilie

Espérons mieux, de grâce. Ah ! Cinna ! je te perds !
Et les dieux, obstinés à nous donner un maître,
Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290
Il n’en faut point douter, Auguste a tout appris.
Quoi ? tous deux ! et sitôt que le conseil est pris !


cinna

Je ne vous puis celer que son ordre m’étonne ;
Mais souvent il m’appelle auprès de sa personne ;
Maxime est comme moi de ses plus confidents, 295
Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.


émilie

Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
Cinna ne porte point mes maux jusqu’à l’extrême ;

Et, puisque désormais tu ne peux me venger[61],
Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger ;300
Fuis d’Auguste irrité l’implacable colère.
Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père ;
N’aigris point ma douleur par un nouveau tourment,
Et ne me réduis point à pleurer mon amant[62].


cinna

Quoi ? sur l’illusion d’une terreur panique, 305
Trahir vos intérêts et la cause publique !
Par cette lâcheté moi-même m’accuser,
Et tout abandonner quand il faut tout oser !
Que feront nos amis, si vous êtes déçue ?


émilie

Mais que deviendras-tu, si l’entreprise est sue ? 310


cinna

S’il est pour me trahir des esprits assez bas,
Ma vertu pour le moins ne me trahira pas :
Vous la verrez, brillante au bord des précipices,
Se couronner de gloire en bravant les supplices,
Rendre Auguste jaloux du sang qu’il répandra, 315
Et le faire trembler alors qu’il me perdra.
Je deviendrois suspect à tarder davantage.
Adieu, Raffermissez ce généreux courage.
S’il faut subir le coup d’un destin rigoureux,
Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux : 320
Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[63],
Malheureux de mourir sans vous avoir servie.


émilie

Oui, va, n’écoute plus ma voix qui te retient :
Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.

Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 325
Tu voudrais fuir en vain, Cinna, je le confesse,
Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir
À ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.
Porte, porte chez lui cette mâle assurance,
Digne de notre amour, digne de ta naissance ; 330
Meurs, s’il y faut mourir, en citoyen romain,
Et par un beau trépas couronne un beau dessein.
Ne crains pas qu’après toi rien ici me retienne :
Ta mort emportera mon âme vers la tienne ;
Et mon cœur aussitôt, percé des mêmes coups… 335


cinna

Ah ! souffrez que tout mort je vive encore en vous ;
Et du moins en mourant permettez que j’espère
Que vous saurez venger l’amant avec le père.

Rien n’est pour vous à craindre : aucun de nos amis[64]
Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m’est promis ;340
Et, leur parlant tantôt des misères romaines,
Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[65],
De peur que mon ardeur, touchant vos intérêts[66],

D’un si parfait amour ne trahît les secrets :
Il n’est su que d’Évandre et de votre Fulvie. 345


émilie

Avec moins de frayeur, je vais donc chez Livie,
Puisque dans ton péril il me reste un moyen
De faire agir pour toi son crédit et le mien ;
Mais si mon amitié par là ne te délivre,
N’espère pas qu’enfin je veuille te survivre. 350

Je fais de ton destin des règles à mon sort,
Et j’obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.


cinna

Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.


émilie

Va-t’en, et souviens-toi seulement que je t’aime.


fin du premier acte


ACTE II



Scène 1


AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans




auguste

Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici.355
Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.

(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[67].)

Cet empire absolu sur la terre et sur l’onde,

Ce pouvoir souverain que j’ai sur tout le monde[68],

Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[69],
Qui m’a jadis coûté tant de peine et de sang, 360
Enfin tout ce qu’adore en ma haute fortune
D’un courtisan flatteur la présence importune,
N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit,
Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit.
L’ambition déplaît quand elle est assouvie, 365
D’une contraire ardeur son ardeur est suivie ;
Et comme notre esprit, jusqu’au dernier soupir,
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,

Il se ramène en soi, n’ayant plus où se prendre,
Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre[70].370
J’ai souhaité l’empire, et j’y suis parvenu ;

Mais, en le souhaitant, je ne l’ai pas connu :
Dans sa possession, j’ai trouvé pour tous charmes
D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes,
Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, 375
Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême ;
Le grand César mon père en a joui de même :
D’un œil si différent tous deux l’ont regardé[71],

Que l’un s’en est démis, et l’autre l’a gardé ; 380
Mais l’un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ;
L’autre, tout débonnaire, au milieu du sénat,
À vu trancher ses jours par un assassinat.
Ces exemples récents suffiraient pour m’instruire, 385
Si par l’exemple seul on se devait conduire :
L’un m’invite à le suivre, et l’autre me fait peur ;
Mais l’exemple souvent n’est qu’un miroir trompeur,
Et l’ordre du destin qui gêne nos pensées
N’est pas toujours écrit dans les choses passées : 390
Quelquefois l’un se brise où l’autre s’est sauvé,
Et par où l’un périt, un autre est conservé.
Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.
Vous, qui me tenez lieu d’Agrippe et de Mécène[72],
Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395
Prenez sur mon esprit le pouvoir qu’ils ont eu.
Ne considérez point cette grandeur suprême,
Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même ;
Traitez-moi comme ami, non comme souverain ;
Rome, Auguste, l’État, tout est en votre main : 400
Vous mettrez et l’Europe, et l’Asie, et l’Afrique,
Sous les lois d’un monarque, ou d’une république ;
Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
Je veux être empereur, ou simple citoyen.


cinna

Malgré notre surprise, et mon insuffisance,405
Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance,
Et mets bas le respect qui pourrait m’empêcher

De combattre un avis où vous semblez pencher ;
Souffrez-le d’un esprit jaloux de votre gloire,
Que vous allez souiller d’une tache trop noire,410
Si vous ouvrez votre âme à ces impressions[73]
Jusques à condamner toutes vos actions.
On ne renonce point aux grandeurs légitimes ;
On garde sans remords ce qu’on acquiert sans crimes ;
Et plus le bien qu’on quitte est noble, grand, exquis,415
Plus qui l’ose quitter le juge mal acquis.
N’imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque
À ces rares vertus qui vous ont fait monarque ;
Vous l’êtes justement, et c’est sans attentat
Que vous avez changé la forme de l’État. 420
Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre ;
Vos armes l’ont conquise, et tous les conquérants
Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ;
Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[74],425
Gouvernant justement, ils s’en font justes princes :
C’est ce que fit César il vous faut aujourd’hui
Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.
Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,
César fut un tyran, et son trépas fut juste,430
Et vous devez aux dieux compte de tout le sang
Dont vous l’avez vengé pour monter à son rang.
N’en craignez point, seigneur, les tristes destinées[75] ;
Un plus puissant démon veille sur vos années :
On a dix fois sur vous attenté sans effet,435
Et qui l’a voulu perdre au même instant l’a fait.

On entreprend assez, mais aucun n’exécute ;
Il est des assassins, mais il n’est plus de Brute :
Enfin, s’il faut attendre un semblable revers,
Il est beau de mourir maître de l’univers. 440
C’est ce qu’en peu de mots j’ose dire et j’estime
Que ce peu que j’ai dit est l’avis de Maxime.


maxime

Oui, j’accorde qu’Auguste a droit de conserver
L’empire où sa vertu l’a fait seule arriver[76],
Et qu’au prix de son sang, au péril de sa tête, 445
Il a fait de l’État une juste conquête ;
Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter
Le fardeau que sa main est lasse de porter,
Qu’il accuse par là César de tyrannie,
Qu’il approuve sa mort, c’est ce que je dénie.450
Rome est à vous, seigneur, l’empire est votre bien.
Chacun en liberté peut disposer du sien :
Il le peut à son choix garder, ou s’en défaire ;
Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,
Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455
Esclave des grandeurs où vous êtes monté !
Possédez-les, seigneur, sans qu’elles vous possèdent.
Loin de vous captiver, souffrez qu’elles vous cèdent ;
Et faites hautement connaître enfin à tous
Que tout ce qu’elles ont est au-dessous de vous. 460
Votre Rome autrefois vous donna la naissance ;
Vous lui voulez donner votre toute-puissance ;
Et Cinna vous impute à crime capital
La libéralité vers le pays natal !
Il appelle remords l’amour de la patrie ! 465
Par la haute vertu la gloire est donc flétrie[77],

Et ce n’est qu’un objet digne de nos mépris,
Si de ses pleins effets l’infamie est le prix[78] !
Je veux bien avouer qu’une action si belle
Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d’elle ; 470
Mais commet-on un crime indigne de pardon[79],
Quand la reconnaissance est au-dessus du don ?
Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire :
Votre gloire redouble à mépriser l’empire ;
Et vous serez fameux chez la postérité, 475
Moins pour l’avoir conquis que pour l’avoir quitté.
Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême ;
Mais pour y renoncer il faut la vertu même ;
Et peu de généreux vont jusqu’à dédaigner,
Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480
Considérez d’ailleurs que vous régnez dans Rome,
Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,
On hait la monarchie et le nom d’empereur,
Cachant celui de roi, ne fait pas moins d’horreur.
Ils passent[80] pour tyran quiconque s’y fait maître, 485
Qui le sert, pour esclave, et qui l’aime, pour traître ;
Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu,
Et pour s’en affranchir tout s’appelle vertu.
Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines :
On a fait contre vous dix entreprises vaines ;490
Peut-être que l’onzième est prête d’éclater,
Et que ce mouvement qui vous vient agiter
N’est qu’un avis secret que le ciel vous envoie,
Qui pour vous conserver n’a plus que cette voie.
Ne vous exposez plus à ces fameux revers : 495
Il est beau de mourir maître de l’univers ;
Mais la plus belle mort souille notre mémoire,

Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire[81].


cinna

Si l’amour du pays doit ici prévaloir,
C’est son bien seulement que vous devez vouloir ;500
Et cette liberté, qui lui semble si chère,
N’est pour Rome, seigneur, qu’un bien imaginaire,
Plus nuisible qu’utile, et qui n’approche pas
De celui qu’un bon prince apporte à ses États.
Avec ordre et raison les honneurs il dispense, 505

Avec discernement punit et récompense[82],

Et dispose de tout en juste possesseur,
Sans rien précipiter, de peur d’un successeur.
Mais quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte :
La voix de la raison jamais ne se consulte ;510
Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
L’autorité livrée aux plus séditieux[83].
Ces petits souverains qu’il fait pour une année,
Voyant d’un temps si court leur puissance bornée,
Des plus heureux desseins font avorter le fruit,515
De peur de le laisser à celui qui les suit.
Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
Dans le champ du public largement ils moissonnent[84],
Assurés que chacun leur pardonne aisément,
Espérant à son tour un pareil traitement :520
Le pire des États, c’est l’État populaire[85].


auguste.

Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
Cette haine des rois que depuis cinq cents ans
Avec le premier lait sucent tous ses enfants,
Pour l’arracher des cœurs, est trop enracinée.525


maxime

Oui, seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée ;
Son peuple, qui s’y plaît, en fuit la guérison :
Sa coutume l’emporte, et non pas la raison ;
Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,

Est une heureuse erreur dont il est idolâtre[86],530
Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,

L’a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
Son épargne s’enfler du sac de leurs provinces.
Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes ?
J’ose dire, seigneur, que par tous les climats 535
Ne sont pas bien reçus toutes sortes d’États ;
Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
Qu’on ne sauroit changer sans lui faire une injure :
Telle est la loi du ciel, dont la sage équité
Sème dans l’univers cette diversité. 540
Les Macédoniens aiment le monarchique[87],
Et le reste des Grecs la liberté publique ;
Les Parthes, les Persans veulent des souverains ;
Et le seul consulat est bon pour les Romains.


cinna

Il est vrai que du ciel la prudence infinie[88]545

Départ à chaque peuple un différent génie ;
Mais il n’est pas moins vrai que cet ordre des cieux[89]
Change selon les temps comme selon les lieux.
Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ;
Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, 550
Et reçoit maintenant de vos rares bontés
Le comble souverain de ses prospérités.
Sous vous, l’État n’est plus en pillage aux armées ;
Les portes de Janus par vos mains sont fermées,

Ce que sous ses consuls on n’a vu qu’une fois[90],555
Et qu’a fait voir comme eux le second de ses rois.



maxime

Les changements d’État que fait l’ordre céleste
Ne coûtent point de sang, n’ont rien qui soit funeste.


cinna

C’est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,
De nous vendre un peu cher les grands biens qu’ils nous font[91].
L’exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.


maxime

Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté
Quand il a combattu pour notre liberté ?


cinna

Si le ciel n’eût voulu que Rome l’eût perdue,565

Par les mains de Pompée il l’auroit défendue[92] :
Il a choisi sa mort pour servir dignement

D’une marque éternelle à ce grand changement,
Et devait cette gloire aux mânes d’un tel homme[93],
D’emporter avec eux la liberté de Rome. 570
Ce nom depuis longtemps ne sert qu’à l’éblouir,
Et sa propre grandeur l’empêche d’en jouir.
Depuis qu’elle se voit la maîtresse du monde,
Depuis que la richesse entre ses murs abonde,
Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 575
Produit des citoyens plus puissants que des rois,
Les grands, pour s’affermir achetant les suffrages,
Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner,
Reçoivent d’eux les lois qu’ils pensent leur donner. 580
Envieux l’un de l’autre, ils mènent tout par brigues,
Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
Ainsi de Marius Sylla devint jaloux ;
César, de mon aïeul Marc-Antoine, de vous ;
Ainsi la liberté ne peut plus être utile585
Qu’à former les fureurs d’une guerre civile,
Lorsque, par un désordre à l’univers fatal,

L’un ne veut point de maître, et l’autre point d’égal[94].
Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu’elle s’unisse

En la main d’un bon chef à qui tout obéisse[95]. 590
Si vous aimez encore à la favoriser[96],

Ôtez-lui les moyens de se plus diviser.
Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,
N’a fait qu’ouvrir le champ à César et Pompée,
Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir[97],595
S’il eût dans sa famille assuré son pouvoir.
Qu’a fait du grand César le cruel parricide,
Qu’élever contre vous Antoine avec Lépide,
Qui n’eussent pas détruit Rome par les Romains,
Si César eût laissé l’empire entre vos mains ?600
Vous la replongerez, en quittant cet empire,
Dans les maux dont à peine encore elle respire,
Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang,
Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
Que l’amour du pays, que la pitié vous touche ;605
Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.
Considérez le prix que vous avez coûté :
Non pas qu’elle vous croie avoir trop acheté ;

Des maux qu’elle a soufferts elle est trop bien payée[98] ;

Mais une juste peur tient son âme effrayée : 610
Si, jaloux de son heur, et las de commander,
Vous lui rendez un bien qu’elle ne peut garder,
S’il lui faut à ce prix en acheter un autre,
Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,
Si ce funeste don la met au désespoir,615
Je n’ose dire ici ce que j’ose prévoir.
Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître[99]

Sous qui son vrai bonheur commence de renaître ;

Et pour mieux assurer le bien commun de tous[100],
Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620



auguste

N’en délibérons plus, cette pitié l’emporte.
Mon repos m’est bien cher, mais Rome est la plus forte ;
Et, quelque grand malheur qui m’en puisse arriver,
Je consens à me perdre afin de la sauver.
Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire : 625
Cinna, par vos conseils je retiendrai l’empire ;
Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
Je vois trop que vos cœurs n’ont point pour moi de fard[101],
Et que chacun de vous, dans l’avis qu’il me donne,
Regarde seulement l’État et ma personne.630
Votre amour en tous deux fait ce combat d’esprits[102],
Et vous allez tous deux en recevoir le prix[103].
Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile :
Allez donner mes lois à ce terroir fertile ;
Songez que c’est pour moi que vous gouvernerez, 632
Et que je répondrai de ce que vous ferez.
Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie :
Vous savez qu’elle tient la place de Julie,
Et que si nos malheurs et la nécessité
M’ont fait traiter son père avec sévérité, 640
Mon épargne depuis en sa faveur ouverte
Doit avoir adouci l’aigreur de cette perte.
Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner :
Vous n’êtes point pour elle un homme à dédaigner[104] ;

De l’offre de vos vœux elle sera ravie[105]. 645
Adieu : j’en veux porter la nouvelle à Livie[106].


Scène 2


CINNA, MAXIME



maxime

Quel est votre dessein après ces beaux discours ?


cinna

Le même que j’avois, et que j’aurai toujours.


maxime

Un chef de conjurés flatte la tyrannie !


cinna

Un chef de conjurés la veut voir impunie !650


maxime

Je veux voir Rome libre.


cinna

Je veux voir Rome libre. Et vous pouvez juger
Que je veux l’affranchir ensemble et la venger.
Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[107],
Pillé jusqu’aux autels, sacrifié nos vies,
Rempli les champs d’horreur, comblé Rome de morts,
Et sera quitte après pour l’effet d’un remords !
Quand le ciel par nos mains à le punir s’apprête,
Un lâche repentir garantira sa tête !
C’est trop semer d’appas[108], et c’est trop inviter
Par son impunité quelque autre à l’imiter.660
Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
Quiconque après sa mort aspire à la couronne.

Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé :
S’il eût puni Sylla, César eût moins osé.


maxime

Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,665
À servi de prétexte aux cruautés d’Auguste.
Voulant nous affranchir, Brute s’est abusé :
S’il n’eût puni César, Auguste eût moins osé.


cinna

La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
Ont fait rentrer l’État sous des lois tyranniques[109] ;670
Mais nous ne verrons point de pareils accidents,
Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.


maxime

Nous sommes encor loin de mettre en évidence
Si nous nous conduisons avec plus de prudence ;
Cependant c’en est peu que de n’accepter pas675
Le bonheur qu’on recherche au péril du trépas.


cinna

C’en est encor bien moins, alors qu’on s’imagine
Guérir un mal si grand sans couper la racine ;
Employer la douceur à cette guérison,
C’est, en fermant la plaie, y verser du poison. 680


maxime

Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.


cinna

Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.


maxime

Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.


cinna

On en sort lâchement si la vertu n’agit.


maxime

Jamais la liberté ne cesse d’être aimable ;
Et c’est toujours pour Rome un bien inestimable.685

Ce ne peut être un bien qu’elle daigne estimer,
Quand il vient d’une main lasse de l’opprimer :
Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie
Le rebut du tyran dont elle fut la proie
Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.


Maxime

Donc pour vous Emilie est un objet de haine&#160 ; ?


Cinna

La recevoir de lui me serait une gêne
Mais quand j’aurai vengé Rome des maux soufferts,
Je saurai le braver jusque dans les enfers.
Oui, quand par son trépas je l’aurai méritée,
Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
L’épouser sur sa cendre, et qu’après notre effort
Les présents du tyran soient le prix de sa mort.


Maxime

Mais l’apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
Teint du sang de celui qu’elle aime comme un père&#160 ; ?
Car vous n’êtes pas homme à la violenter.


Cinna

Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
Et nous parlons peut-être avec trop d’imprudence
Dans un lieu si mal propre à notre confidence :
Sortons qu’en sûreté j’examine avec vous,
Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.


ACTE III


Scène 1

Maxime, Euphorbe



Maxime

Lui-même il m’a tout dit : leur flamme est mutuelle
Il adore Emilie, il est adoré d’elle
Mais sans venger son père il n’y peut aspirer,
Et c’est pour l’acquérir qu’il nous fait conspirer.


Euphorbe

Je ne m’étonne plus de cette violence
Dont il contraint Auguste à garder sa puissance :
La ligue se romprait, s’il s’en était démis,
Et tous vos conjurés deviendraient ses amis.


Maxime

Ils servent à l’envi la passion d’un homme
Qui n’agit que pour soi, feignant d’agir pour Rome,
Et moi, par un malheur qui n’eût jamais d’égal,
Je pense servir Rome, et je sers mon rival&#160 ; !


Euphorbe

Vous êtes son rival&#160 ; ?


Maxime

Oui, j’aime sa maîtresse,
Et l’ai caché toujours avec assez d’adresse

Mon ardeur inconnue, avant que d’éclater,
Par quelque grand exploit la voulait mériter :
Cependant par mes mains je vois qu’il me l’enlève
Son dessein fait ma perte, et c’est moi qui l’achève
J’avance des succès dont j’attends le trépas,
Et pour m’assassiner je lui prête mon bras.
Que l’amitié me plonge en un malheur extrême&#160 ; !


Euphorbe

L’issue en est aisée agissez pour vous-même
D’un dessein qui vous perd rompez le coup fatal
Gagnez une maîtresse, accusant un rival.
Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,
Ne vous pourra jamais refuser Emilie.


Maxime

Quoi&#160 ; ! trahir mon ami&#160 ; !


Euphorbe

L’amour rend tout permis
Un véritable amant ne connaît point d’amis,
Et même avec justice on peut trahir un traître,
Qui pour une maîtresse ose trahir son maître.
Oubliez l’amitié, comme lui les bienfaits.


Maxime

C’est un exemple à fuir que celui des forfaits.


Euphorbe

Contre un si noir dessein tout devient légitime
On n’est point criminel quand on punit un crime.


Maxime

Un crime par qui Rome obtient sa liberté&#160 ; !


Euphorbe

Craignez tout d’un esprit si plein de lâcheté.
L’intérêt du pays n’est point ce qui l’engage

Le sien, et non la gloire anime son courage.
Il aimerait César, s’il n’était amoureux,
Et n’est enfin qu’ingrat, et non pas généreux.
Pensez-vous avoir lu jusqu’au fond de son âme&#160 ; ?
Sous la cause publique il vous cachait sa flamme,
Et peut cacher encor sous cette passion
Les détestables feux de son ambition.
Peut-être qu’il prétend, après la mort d’Octave,
Au lieu d’affranchir Rome, en faire son esclave,
Qu’il vous compte déjà pour un de ses sujets,
Ou que sur votre perte il fonde ses projets.


Maxime

Mais comment l’accuser sans nommer tout le reste&#160 ; ?
A tous nos conjurés l’avis serait funeste,
Et par là, nous verrions indignement trahis
Ceux qu’engage avec nous le seul bien du pays.
D’un si lâche dessein mon âme est incapable
Il perd trop d’innocents pour punir un coupable.
J’ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.


Euphorbe

Auguste s’est lassé d’être si rigoureux
En ces occasions, ennuyé de supplices,
Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.
Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.


Maxime

Nous disputons en vain, et ce n’est que folie
De vouloir par sa perte acquérir Emilie :
Ce n’est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux
Que de priver du jour ce qu’elle aime le mieux.
Pour moi j’estime peu qu’Auguste me la donne
Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne,
Et ne fais point d’état de sa possession,
Si je n’ai point de part à son affection.


Puis-je la mériter par une triple offense&#160 ; ?
Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,
Je conserve le sang qu’elle veut voir périr
Et j’aurais quelque espoir qu’elle me pût chérir&#160 ; !


Euphorbe

C’est ce qu’à dire vrai je vois fort difficile.
L’artifice pourtant vous y peut être utile
Il en faut trouver un qui la puisse abuser,
Et du reste le temps en pourra disposer.


Maxime

Mais si pour s’excuser il nomme sa complice,
S’il arrive qu’Auguste avec lui la punisse,
Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,
Celle qui nous oblige à conspirer sa mort&#160 ; ?


Euphorbe

Vous pourriez m’opposer tant et de tels obstacles,
Que pour les surmonter il faudrait des miracles
J’espère, toutefois, qu’à force d’y rêver…


Maxime

Eloigne-toi dans peu j’irai te retrouver :
Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,
Pour mieux résoudre après ce que je me propose.


Scène 2

Cinna, Maxime



Maxime

Vous me semblez pensif.


Cinna

Ce n’est pas sans sujet.


Maxime

Puis-je d’un tel chagrin savoir quel est l’objet&#160 ; ?


Cinna

Emilie et César, l’un et l’autre me gêne :
L’un me semble trop bon, l’autre trop inhumaine.
Plût aux dieux que César employât mieux ses soins,
Et s’en fît plus aimer, ou m’aimât un peu moins
Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
Et la pût adoucir comme elle me désarme&#160 ; !
Je sens au fond du cœur mille remords cuisants
Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents
Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,
Par un mortel reproche à tous moments me tue.
Il me semble surtout incessamment le voir
Déposer en nos mains son absolu pouvoir,
Ecouter nos avis, m’applaudir et me dire :
"Cinna, par vos conseils, je retiendrai l’empire,
Mais je le retiendrai pour vous en faire part."
Et je puis dans son sein enfoncer un poignard&#160 ; !
Ah&#160 ; ! plutôt… Mais, hélas&#160 ; ! j’idolâtre Emilie
Un serment exécrable à sa haine me lie
L’horreur qu’elle a de lui me le rend odieux:
Des deux côtés j’offense et ma gloire et les dieux
Je deviens sacrilège, ou je suis parricide,
Et vers l’un ou vers l’autre il faut être perfide.


Maxime

Vous n’aviez point tantôt ces agitations
Vous paraissiez plus ferme en vos intentions
Vous ne sentiez au cœur ni remords, ni reproche.


Cinna

On ne les sent aussi que quand le coup approche,
Et l’on ne reconnaît de semblables forfaits
Que quand la main s’apprête à venir aux effets.
L’âme, de son dessein jusque-là possédée,
S’attache aveuglément à sa première idée
Mais alors quel esprit n’en devient point troublé&#160 ; ?
Ou plutôt quel esprit n’en est point accablé&#160 ; ?
Je crois que Brute même, à tel point qu’on le prise,
Voulut plus d’une fois rompre son entreprise,
Qu’avant que de frapper elle lui fit sentir
Plus d’un remords en l’âme, et plus d’un repentir.


Maxime

Il eut trop de vertu pour tant d’inquiétude,
Il ne soupçonna point sa main d’ingratitude,
Et fut contre un tyran d’autant plus animé
Qu’il en reçut de biens et qu’il s’en vit aimé.
Comme vous l’imitez, faites la même chose,
Et formez vos remords d’une plus juste cause,
De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
Le bonheur renaissant de notre liberté.
C’est vous seul aujourd’hui qui nous l’avez ôtée
De la main de César Brute l’eût acceptée,
Et n’eût jamais souffert qu’un intérêt léger
De vengeance ou d’amour l’eût remise en danger.
N’écoutez plus la voix d’un tyran qui vous aime,
Et vous veut faire part de son pouvoir suprême&#160 ; ;
Mais entendez crier Rome à votre côté :
"Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m’as ôté
Et, si tu m’as tantôt préféré ta maîtresse,
Ne me préfère pas le tyran qui m’oppresse".


Cinna

Ami, n’accable plus un esprit malheureux
Qui ne forme qu’en lâche un dessein généreux.
Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte
Mais pardonne aux abois d’une vieille amitié
Qui ne peut expirer sans me faire pitié,
Et laisse-moi, de grâce, attendant Emilie,
Donner un libre cours à ma mélancolie:
Mon chagrin t’importune, et le trouble où je suis
Veut de la solitude à calmer tant d’ennuis.


Maxime

Vous voulez rendre compte à l’objet qui vous blesse
De la bonté d’Octave et de votre faiblesse
L’entretien des amants veut un entier secret.
Adieu. Je me retire en confident discret.


Scène 3



Cinna

Donne un plus digne nom au glorieux empire
Du noble sentiment que la vertu m’inspire,
Et que l’honneur oppose au coup précipité
De mon ingratitude et de ma lâcheté
Mais plutôt continue à le nommer faiblesse,
Puisqu’il devient si faible auprès d’une maîtresse,
Qu’il respecte un amour qu’il devrait étouffer,
Ou que, s’il le combat, il n’ose en triompher.
En ces extrémités quel conseil dois-je prendre&#160 ; ?

De quel côté pencher&#160 ; ? à quel parti me rendre&#160 ; ?
Qu’une âme généreuse a de peine à faillir&#160 ; !
Quelque fruit que par là j’espère de cueillir,
Les douceurs de l’amour, celles de la vengeance,
La gloire d’affranchir le lieu de ma naissance,
N’ont point assez d’appas pour flatter ma raison,
S’il les faut acquérir par une trahison,
S’il faut percer le flanc d’un prince magnanime
Qui du peu que je suis fait une telle estime,
Qui me comble d’honneurs, qui m’accable de biens,
Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
O coup&#160 ; ! ô trahison trop indigne d’un homme&#160 ; !
Dure, dure à jamais l’esclavage de Rome&#160 ; !
Périsse mon amour, périsse mon espoir,
Plutôt que de ma main parte un crime si noir&#160 ; !
Quoi&#160 ; ! ne m’offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
Et qu’au prix de son sang ma passion achète&#160 ; ?
Pour jouir de ses dons faut-il l’assassiner&#160 ; ?
Et faut-il lui ravir ce qu’il me veut donner&#160 ; ?
Mais je dépends de vous, ô serment téméraire&#160 ; !
O haine d’Emilie&#160 ; ! ô souvenir d’un père  !
Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,
Et je ne puis plus rien que par votre congé:
C’est à vous à régler ce qu’il faut que je fasse
C’est à vous, Emilie, à lui donner sa grâce
Vos seules volontés président à son sort,
Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.
O dieux, qui comme vous la rendez adorable,
Rendez-la, comme vous, à mes vœux exorable
Et, puisque de ses lois je ne puis m’affranchir,
Faites qu’à mes désirs je la puisse fléchir.
Mais voici de retour cette aimable inhumaine.



Scène 4

Émilie, Cinna, Fulvie



Émilie

Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine
Aucun de tes amis ne t’a manqué de foi,
Et je n’ai point eu lieu de m’employer pour toi
Octave en ma présence a tout dit à Livie,
Et par cette nouvelle il m’a rendu la vie.


Cinna

Le désavouerez-vous&#160 ; ? et du don qu’il me fait
Voudrez-vous retarder le bienheureux effet  ?


Émilie

L’effet est en ta main.


Cinna

Mais plutôt en la vôtre.


Émilie

Je suis toujours moi-même, et mon cœur n’est point autre:
Me donner à Cinna, c’est ne lui donner rien,
C’est seulement lui faire un présent de son bien.


Cinna

Vous pouvez toutefois… ô ciel&#160 ; ! l’osé-je dire&#160 ; ?


Émilie

Que puis-je&#160 ; ? et que crains-tu&#160 ; ?


Cinna

Je tremble, je soupire,
Et vois que si nos cœurs avaient mêmes désirs,
Je n’aurais pas besoin d’expliquer mes soupirs.
Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire

Mais je n’ose parler, et je ne puis me taire.


Émilie

C’est trop me gêner, parle.


Cinna

Il faut vous obéir.
Je vais donc vous déplaire, et vous m’allez haïr.
Je vous aime, Emilie, et le ciel me foudroie
Si cette passion ne fait toute ma joie,
Et si je ne vous aime avec toute l’ardeur
Que peut un digne objet attendre d’un grand cœur  !
Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme :
En me rendant heureux vous me rendez infâme
Cette bonté d’Auguste…


Émilie

Il suffit, je t’entends,
Je vois ton repentir et tes vœux inconstants :
Les faveurs du tyran emportent tes promesses
Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses
Et ton esprit crédule ose s’imaginer
Qu’Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner
Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne,
Mais ne crois pas qu’ainsi jamais je t’appartienne :
Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
Mettre un roi hors du trône, et donner ses Etats,
De ses proscriptions rougir la terre et l’onde,
Et changer à son gré l’ordre de tout le monde
Mais le cœur d’Emilie est hors de son pouvoir.


Cinna

Aussi n’est-ce qu’à vous que je veux le devoir.
Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure :
La pitié que je sens ne me rend point parjure
J’obéis sans réserve à tous vos sentiments,
Et prends vos intérêts par-delà mes serments.
J’ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,
Vous laisser échapper cette illustre victime.
César se dépouillant du pouvoir souverain
Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein&#160 ; !
La conjuration s’en allait dissipée,
Vos desseins avortés, votre haine trompée
Moi seul j’ai raffermi son esprit étonné,
Et pour vous l’immoler ma main l’a couronné.


Émilie

Pour me l’immoler, traître&#160 ; ! et tu veux que moi-même,
Je retienne ta main&#160 ; ! qu’il vive, et que je l’aime&#160 ; !
Que je sois le butin de qui l’ose épargner,
Et le prix du conseil qui le force à régner&#160 ; !


Cinna

Ne me condamnez point quand je vous ai servie
Sans moi, vous n’auriez plus de pouvoir sur sa vie
Et, malgré ses bienfaits, je rends tout à l’amour,
Quand je veux qu’il périsse ou vous doive le jour.
Avec les premiers vœux de mon obéissance
Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance,
Que je tâche de vaincre un indigne courroux,
Et vous donner pour lui l’amour qu’il a pour vous.
Une âme généreuse, et que la vertu guide,
Fuit la honte des noms d’ingrate et de perfide
Elle en hait l’infamie attachée au bonheur,
Et n’accepte aucun bien aux dépens de l’honneur.


Émilie

Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :
La perfidie est noble envers la tyrannie
Et quand on rompt le cours d’un sort si malheureux,
Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.


Cinna

Vous faites des vertus au gré de votre haine.


Émilie

Je me fais des vertus dignes d’une Romaine.


Cinna

Un cœur vraiment romain…


Émilie

Ose tout pour ravir
Une odieuse vie à qui le fait servir
Il fuit plus que la mort la honte d’être esclave.


Cinna

C’est l’être avec honneur que de l’être d’Octave
Et nous voyons souvent des rois à nos genoux
Demander pour appui tels esclaves que nous
Il abaisse à nos pieds l’orgueil des diadèmes,
Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes
Il prend d’eux les tributs dont il nous enrichit,
Et leur impose un joug dont il nous affranchit.


Émilie

L’indigne ambition que ton cœur se propose&#160 ; !
Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose&#160 ; !
Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain
Qu’il prétende égaler un citoyen romain&#160 ; ?
Antoine sur sa tête attira notre haine


En se déshonorant par l’amour d’une reine
Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,
Qui du peuple romain se nommait l’affranchi,
Quand de toute l’Asie il se fût vu l’arbitre,
Eût encor moins prisé son trône que ce titre.
Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité
Et prenant d’un Romain la générosité,
Sache qu’il n’en est point que le ciel n’ait fait naître
Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.


Cinna

Le ciel a trop fait voir en de tels attentats
Qu’il hait les assassins et punit les ingrats
Et quoi qu’on entreprenne, et quoi qu’on exécute,
Quand il élève un trône, il en venge la chute
Il se met du parti de ceux qu’il fait régner
Le coup dont on les tue est longtemps à saigner
Et quand à les punir il a pu se résoudre,
De pareils châtiments n’appartiennent qu’au foudre.


Émilie

Dis que de leur parti toi-même tu te rends,
De te remettre au foudre à punir les tyrans.
Je ne t’en parle plus, va, sers la tyrannie
Abandonne ton âme à son lâche génie
Et pour rendre le calme à ton esprit flottant,
Oublie et ta naissance et le prix qui t’attend.
Sans emprunter ta main pour servir ma colère,
Je saurai bien venger mon pays et mon père.
J’aurais déjà l’honneur d’un si fameux trépas,
Si l’amour jusqu’ici n’eût arrêté mon bras
C’est lui qui, sous tes lois me tenant asservie,
M’a fait en ta faveur prendre soin de ma vie :

Seule contre un tyran, en le faisant périr,
Par les mains de sa garde il me fallait mourir.
Je t’eusse par ma mort dérobé ta captive
Et comme pour toi seul l’amour veut que je vive,
J’ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,
Et te donner moyen d’être digne de moi.
Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suis trompée
Quand j’ai pensé chérir un neveu de Pompée,
Et si d’un faux-semblant mon esprit abusé
A fait choix d’un esclave en son lieu supposé.
Je t’aime toutefois, quel que tu puisses être
Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,
Mille autres à l’envi recevraient cette loi,
S’ils pouvaient m’acquérir à même prix que toi.
Mais n’appréhende pas qu’un autre ainsi m’obtienne.
Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne :
Mes jours avec les siens se vont précipiter,
Puisque ta lâcheté n’ose me mériter,
Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,
De ma seule vertu mourir accompagnée
Et te dire en mourant d’un esprit satisfait :
"N’accuse point mon sort, c’est toi seul qui l’as fait.
Je descends dans la tombe où tu m’as condamnée,
Où la gloire me suit qui t’était destinée:
Je meurs en détruisant un pouvoir absolu&#160 ; ;
Mais je vivrais à toi si tu l’avais voulu."


Cinna

Eh bien&#160 ; ! vous le voulez, il faut vous satisfaire,
Il faut affranchir Rome, il faut venger un père,
Il faut sur un tyran porter de justes coups

Mais apprenez qu’Auguste est moins tyran que vous.
S’il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,
Il n’a point jusqu’ici tyrannisé nos âmes
Mais l’empire inhumain qu’exercent vos beautés
Force jusqu’aux esprits et jusqu’aux volontés.
Vous me faites priser ce qui me déshonore
Vous me faites haïr ce que mon âme adore
Vous me faites répandre un sang pour qui je dois
Exposer tout le mien et mille et mille fois:
Vous le voulez, j’y cours, ma parole est donnée&#160 ; ;
Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,
Aux mânes d’un tel prince immolant votre amant,
A mon crime forcé joindra mon châtiment,
Et par cette action dans l’autre confondue,
Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue.
Adieu.


Scène 5

Émilie, Fulvie



Fulvie

Vous avez mis son âme au désespoir.


Émilie

Qu’il cesse de m’aimer, ou suive son devoir.


Fulvie

Il va vous obéir aux dépens de sa vie :
Vous en pleurez&#160 ; !

{{Personnage|Ém

ilie|c}}
Hélas&#160 ; ! cours après lui, Fulvie,
Et si ton amitié daigne me secourir,
Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir
Dis-lui…


Fulvie

Qu’en sa faveur vous laissez vivre Auguste&#160 ; ?


Émilie

Ah&#160 ; ! c’est faire à ma haine une loi trop injuste.


Fulvie

Et quoi donc&#160 ; ?


Émilie

Qu’il achève, et dégage sa foi,
Et qu’il choisisse après de la mort ou de moi.


ACTE IV


Scène 1

Auguste, Euphorbe, Polyclète, gardes



Auguste

Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.


Euphorbe

Seigneur, le récit même en paraît effroyable :
On ne conçoit qu’à peine une telle fureur,
Et la seule pensée en fait frémir d’horreur.


Auguste

Quoi&#160 ; ! mes plus chers amis&#160 ; ! quoi&#160 ; ! Cinna&#160 ; ! quoi&#160 ; ! Maxime&#160 ; !
Les deux que j’honorais d’une si haute estime,
A qui j’ouvrais mon cœur, et dont j’avais fait choix
Pour les plus importants et plus nobles emplois&#160 ; !
Après qu’entre leurs mains j’ai remis mon empire,
Pour m’arracher le jour l’un et l’autre conspire&#160 ; !
Maxime a vu sa faute, il m’en fait avertir,
Et montre un cœur touché d’un juste repentir
Mais Cinna&#160 ; !


Euphorbe

Cinna seul dans sa rage s’obstine,
Et contre vos bontés d’autant plus se mutine

Lui seul combat encor les vertueux efforts
Que sur les conjurés fait ce juste remords,
Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,
Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.


Auguste

Lui seul les encourage, et lui seul les séduit&#160 ; !
O le plus déloyal que la terre ait produit&#160 ; !
O trahison conçue au sein d’une furie&#160 ; !
O trop sensible coup d’une main si chérie&#160 ; !
Cinna, tu me trahis&#160 ; ! Polyclète, écoutez.
[Il lui parle à l’oreille.]


Polyclète

Tous vos ordres, seigneur, seront exécutés.


Auguste

Qu’Eraste en même temps aille dire à Maxime
Qu’il vienne recevoir le pardon de son crime.
[Polyclète rentre.]


Euphorbe

Il l’a trop jugé grand pour ne pas s’en punir.
A peine du palais il a pu revenir,
Que, les yeux égarés, et le regard farouche,
Le cœur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,
Il déteste sa vie et ce complot maudit,
M’en apprend l’ordre entier tel que je vous l’ai dit
Et m’ayant commandé que je vous avertisse,
Il ajoute : "Dis-lui que je me fais justice,
Que je n’ignore point ce que j’ai mérité."


Puis soudain dans le Tibre il s’est précipité
Et l’eau grosse et rapide, et la nuit assez noire,
M’ont dérobé la fin de sa tragique histoire.


Auguste

Sous ce pressant remords il a trop succombé,
Et s’est à mes bontés lui-même dérobé
Il n’est crime envers moi qu’un repentir n’efface:
Mais puisqu’il a voulu renoncer à ma grâce,
Allez pourvoir au reste, et faites qu’on ait soin
De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin.


Scène 2



Auguste

Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie&#160 ; ?
Reprenez le pouvoir que vous m’avez commis,
Si donnant des sujets il ôte les amis,
Si tel est le destin des grandeurs souveraines
Que leurs plus grands bienfaits n’attirent que des haines,
Et si votre rigueur les condamne à chérir
Ceux que vous animez à les faire périr.
Pour elles rien n’est sûr qui peut tout doit tout craindre.
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
Quoi&#160 ; ! tu veux qu’on t’épargne, et n’as rien épargné  !
Songe aux fleuves de sang où ton bras s’est baigné,
De combien ont rougi les champs de Macédoine,
Combien en a versé la défaite d’Antoine,

Combien celle de Sexte, et revois tout d’un temps
Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants.
Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
De tes proscriptions les sanglantes images,
Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
Au sein de ton tuteur enfonças le couteau:
Et puis ose accuser le destin d’injustice
Quand tu vois que les tiens s’arment pour ton supplice,
Et que, par ton exemple à ta perte guidés,
Ils violent des droits que tu n’as pas gardés  !
Leur trahison est juste, et le ciel l’autorise:
Quitte ta dignité comme tu l’as acquise
Rends un sang infidèle à l’infidélité,
Et souffre des ingrats après l’avoir été.
Mais que mon jugement au besoin m’abandonne&#160 ; !
Quelle fureur, Cinna, m’accuse et te pardonne,
Toi, dont la trahison me force à retenir
Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
Relève pour l’abattre un trône illégitime,
Et, d’un zèle effronté couvrant son attentat,
S’oppose, pour me perdre, au bonheur de l’Etat&#160 ; ?
Donc jusqu’à l’oublier je pourrais me contraindre&#160 ; !

Tu vivrais en repos après m’avoir fait craindre  !
Non, non, je me trahis moi-même d’y penser :
Qui pardonne aisément invite à l’offenser
Punissons l’assassin, proscrivons les complices.
Mais quoi&#160 ; ! toujours du sang, et toujours des supplices&#160 ; !
Ma cruauté se lasse et ne peut s’arrêter
Je veux me faire craindre et ne fais qu’irriter.
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile :
Une tête coupée en fait renaître mille,
Et le sang répandu de mille conjurés
Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
Octave, n’attends plus le coup d’un nouveau Brute
Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute
Meurs tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,
Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,
Et si tout ce que Rome a d’illustre jeunesse
Pour te faire périr tour à tour s’intéresse
Meurs, puisque c’est un mal que tu ne peux guérir
Meurs enfin, puisqu’il faut ou tout perdre, ou mourir.
La vie est peu de chose, et le peu qui t’en reste
Ne vaut pas l’acheter par un prix si funeste.
Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat,
Eteins-en le flambeau dans le sang de l’ingrat,
A toi-même en mourant immole ce perfide
Contentant ses désirs, punis son parricide
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,

En faisant qu’il le voie et n’en jouisse pas :
Mais jouissons plutôt nous-mêmes de sa peine
Et si Rome nous hait triomphons de sa haine.
O Romains&#160 ; ! ô vengeance&#160 ; ! ô pouvoir absolu&#160 ; !
O rigoureux combat d’un cœur irrésolu
Qui fuit en même temps tout ce qu’il se propose&#160 ; !
D’un prince malheureux ordonnez quelque chose.
Qui des deux dois-je suivre, et duquel m’éloigner&#160 ; ?
Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.


Scène 3

Auguste, Livie



Auguste

Madame, on me trahit, et la main qui me tue
Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.
Cinna, Cinna, le traître…


Livie

Euphorbe m’a tout dit,
Seigneur, et j’ai pâli cent fois à ce récit.
Mais écouteriez-vous les conseils d’une femme&#160 ; ?


Auguste

Hélas&#160 ; ! de quel conseil est capable mon âme&#160 ; ?


Livie

Votre sévérité, sans produire aucun fruit,
Seigneur, jusqu’à présent a fait beaucoup de bruit
Par les peines d’un autre aucun ne s’intimide :
Salvidien à bas a soulevé Lépide

Murène a succédé, Cépion l’a suivi :
Le jour à tous les deux dans les tourments ravi
N’a point mêlé de crainte à la fureur d’Egnace,
Dont Cinna maintenant ose prendre la place
Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets
Ont voulu s’ennoblir par de si hauts projets.
Après avoir en vain puni leur insolence,
Essayez sur Cinna ce que peut la clémence
Faites son châtiment de sa confusion,
Cherchez le plus utile en cette occasion :
Sa peine peut aigrir une ville animée,
Son pardon peut servir à votre renommée
Et ceux que vos rigueurs ne font qu’effaroucher
Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.


Auguste

Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire
Qui nous rend odieux, contre qui l’on conspire.
J’ai trop par vos avis consulté là-dessus
Ne m’en parlez jamais, je ne consulte plus.
Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise :
Si je t’ai mise aux fers, moi-même je les brise,
Et te rends ton Etat, après l’avoir conquis,
Plus paisible et plus grand que je ne te l’ai pris :
Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre
Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre :
De tout ce qu’eut Sylla de puissance et d’honneur,
Lassé comme il en fut, j’aspire à son bonheur.


Livie

Assez et trop longtemps son exemple vous flatte

Mais gardez que sur vous le contraire n’éclate :
Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
Ne serait pas bonheur, s’il arrivait toujours.


Auguste

Eh bien&#160 ; ! s’il est trop grand, si j’ai tort d’y prétendre,
J’abandonne mon sang à qui voudra l’épandre.
Après un long orage il faut trouver un port
Et je n’en vois que deux, le repos, ou la mort.


Livie

Quoi&#160 ; ! vous voulez quitter le fruit de tant de peines&#160 ; ?


Auguste

Quoi&#160 ; ! vous voulez garder l’objet de tant de haines&#160 ; ?


Livie

Seigneur, vous emporter à cette extrémité,
C’est plutôt désespoir que générosité.


Auguste

Régner et caresser une main si traîtresse,
Au lieu de sa vertu, c’est montrer sa faiblesse.


Livie

C’est régner sur vous-même, et, par un noble choix,
Pratiquer la vertu la plus digne des rois.


Auguste

Vous m’aviez bien promis des conseils d’une femme
Vous me tenez parole, et c’en sont là, madame.
Après tant d’ennemis à mes pieds abattus,
Depuis vingt ans je règne, et j’en sais les vertus
Je sais leur divers ordre, et de quelle nature
Sont les devoirs d’un prince en cette conjoncture :
Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
Et la seule pensée est un crime d’Etat,

Une offense qu’on fait à toute sa province,
Dont il faut qu’il la venge, ou cesse d’être prince.


Livie

Donnez moins de croyance à votre passion.


Auguste

Ayez moins de faiblesse, ou moins d’ambition.


Livie

Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.


Auguste

Le ciel m’inspirera ce qu’ici je dois faire.
Adieu : nous perdons temps.


Livie

Je ne vous quitte point,
Seigneur, que mon amour n’ait obtenu ce point.


Auguste

C’est l’amour des grandeurs qui vous rend importune.


Livie

J’aime votre personne, et non votre fortune.
[Elle est seule.]
Il m’échappe : suivons, et forçons-le de voir
Qu’il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,
Et qu’enfin la clémence est la plus belle marque
Qui fasse à l’univers connaître un vrai monarque.


Scène 4

Émilie, Fulvie



Émilie

D’où me vient cette joie, et que mal à propos
Mon esprit malgré moi goûte un entier repos&#160 ; !
César mande Cinna sans me donner d’alarmes&#160 ; !
Mon cœur est sans soupirs, mes yeux n’ont point de larmes :
Comme si j’apprenais d’un secret mouvement
Que tout doit succéder à mon contentement&#160 ; !
Ai-je bien entendu&#160 ; ? me l’as-tu dit, Fulvie&#160 ; ?


Fulvie

J’avais gagné sur lui qu’il aimerait la vie,
Et je vous l’amenais, plus traitable et plus doux,
Faire un second effort contre votre courroux
Je m’en applaudissais, quand soudain Polyclète,
Des volontés d’Auguste ordinaire interprète
Est venu l’aborder et sans suite et sans bruit,
Et de sa part sur l’heure au palais l’a conduit.
Auguste est fort troublé, l’on ignore la cause
Chacun diversement soupçonne quelque chose
Tous présument qu’il ait un grand sujet d’ennui,
Et qu’il mande Cinna pour prendre avis de lui.
Mais ce qui m’embarrasse, et que je viens d’apprendre,
C’est que deux inconnus se sont saisis d’Evandre,
Qu’Euphorbe est arrêté sans qu’on sache pourquoi,
Que même de son maître on dit je ne sais quoi :
On lui veut imputer un désespoir funeste
On parle d’eaux, de Tibre, et l’on se tait du reste.


Émilie

Que de sujets de craindre et de désespérer,
Sans que mon triste cœur en daigne murmurer&#160 ; !
A chaque occasion le ciel y fait descendre
Un sentiment contraire à celui qu’il doit prendre :
Une vaine frayeur tantôt m’a pu troubler,
Et je suis insensible alors qu’il faut trembler.
Je vous entends, grands dieux&#160 ; ! vos bontés que j’adore
Ne peuvent consentir que je me déshonore
Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,
Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.
Vous voulez que je meure avec ce grand courage
Qui m’a fait entreprendre un si fameux ouvrage
Et je veux bien périr comme vous l’ordonnez,
Et dans la même assiette où vous me retenez.
O liberté de Rome&#160 ; ! ô mânes de mon père&#160 ; !
J’ai fait de mon côté tout ce que j’ai pu faire :
Contre votre tyran j’ai ligué ses amis,
Et plus osé pour vous qu’il ne m’était permis.
Si l’effet a manqué, ma gloire n’est pas moindre
N’ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre,
Mais si fumante encor d’un généreux courroux,
Par un trépas si noble et si digne de vous,
Qu’il vous fera sur l’heure aisément reconnaître
Le sang des grands héros dont vous m’avez fait naître.


Scène 5

Maxime, Émilie, Fulvie



Émilie

Mais je vous vois, Maxime, et l’on vous faisait mort&#160 ; !


Maxime

Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport
Se voyant arrêté, la trame découverte,
Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.


Émilie

Que dit-on de Cinna&#160 ; ?


Maxime

Que son plus grand regret,
C’est de voir que César sait tout votre secret
En vain il le dénie et le veut méconnaître,
Evandre a tout conté pour excuser son maître,
Et par ordre d’Auguste on vient vous arrêter.


Émilie

Celui qui l’a reçu tarde à l’exécuter
Je suis prête à le suivre et lasse de l’attendre.


Maxime

Il vous attend chez moi.


Émilie

Chez vous&#160 ; !


Maxime

C’est vous surprendre :
Mais apprenez le soin que le ciel a de vous :
C’est un des conjurés qui va fuir avec nous.
Prenons notre avantage avant qu’on nous poursuive
Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive.


Émilie

Me connais-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis&#160 ; ?


Maxime

En faveur de Cinna je fais ce que je puis,
Et tâche à garantir de ce malheur extrême
La plus belle moitié qui reste de lui-même.


Sauvons-nous, Emilie, et conservons le jour
Afin de le venger par un heureux retour.


Émilie

Cinna dans son malheur est de ceux qu’il faut suivre,
Qu’il ne faut pas venger, de peur de leur survivre
Quiconque après sa perte aspire à se sauver
Est indigne du jour qu’il tâche à conserver.


Maxime

Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte&#160 ; ?
O dieux&#160 ; ! que de faiblesse en une âme si forte&#160 ; !
Ce cœur si généreux rend si peu de combat,
Et du premier revers la fortune l’abat&#160 ; !
Rappelez, rappelez cette vertu sublime,
Ouvrez enfin les yeux, et connaissez Maxime :
C’est un autre Cinna qu’en lui vous regardez
Le ciel vous rend en lui l’amant que vous perdez
Et puisque l’amitié n’en faisait plus qu’une âme,
Aimez en cet ami l’objet de votre flamme
Avec la même ardeur il saura vous chérir,
Que…


Émilie

Tu m’oses aimer, et tu n’oses mourir&#160 ; !
Tu prétends un peu trop mais quoi que tu prétendes,
Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes
Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas,
Ou de m’offrir un cœur que tu fais voir si bas
Fais que je porte envie à ta vertu parfaite
Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette
Montre d’un vrai Romain la dernière vigueur,
Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur.
Quoi&#160 ; ! si ton amitié pour Cinna s’inté

resse,
Crois-tu qu’elle consiste à flatter sa maîtresse&#160 ; ?
Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,
Et donne-m’en l’exemple, ou viens le recevoir.


Maxime

Votre juste douleur est trop impétueuse.


Émilie

La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.
Tu me parles déjà d’un bienheureux retour,
Et dans tes déplaisirs tu conçois de l’amour&#160 ; !


Maxime

Cet amour en naissant est toutefois extrême
C’est votre amant en vous, c’est mon ami que j’aime.
Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé…


Émilie

Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.
Ma perte m’a surprise, et ne m’a point troublée :
Mon noble désespoir ne m’a point aveuglée
Ma vertu tout entière agit sans s’émouvoir,
Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.


Maxime

Quoi&#160 ; ? vous suis-je suspect de quelque perfidie&#160 ; ?


Émilie

Oui, tu l’es, puisqu’enfin tu veux que je le die
L’ordre de notre fuite est trop bien concerté
Pour ne te soupçonner d’aucune lâcheté :
Les dieux seraient pour nous prodigues en miracles,
S’ils en avaient sans toi levé tous les obstacles.
Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.


Maxime

Ah&#160 ; ! vous m’en dites trop.


Émilie

J’en présume encor plus.
Ne crains pas toutefois que j’éclate en injures
Mais n’espère non plus m’éblouir de parjures.
Si c’est te faire tort que de m’en défier,
Viens mourir avec moi pour te justifier.


Maxime

Vivez, belle Emilie, et souffrez qu’un esclave…


Émilie

Je ne t’écoute plus qu’en présence d’Octave.
Allons, Fulvie, allons.


Scène 6


Maxime

Désespéré, confus,
Et digne, s’il se peut, d’un plus cruel refus,
Que résous-tu, Maxime&#160 ; ? et quel est le supplice
Que ta vertu prépare à ton vain artifice&#160 ; ?
Aucune illusion ne te doit plus flatter :
Emilie en mourant va tout faire éclater
Sur un même échafaud la perte de sa vie
Etalera sa gloire et ton ignominie
Et sa mort va laisser à la postérité
L’infâme souvenir de ta déloyauté.
Un même jour t’a vu, par une fausse adresse,
Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,
Sans que de tant de droits en un jour violés,
Sans que de deux amants au tyran immolés,
Il te reste aucun fruit que la honte et la rage


Qu’un remords inutile allume en ton courage.
Euphorbe, c’est l’effet de tes lâches conseils
Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils&#160 ; ?
Jamais un affranchi n’est qu’un esclave infâme
Bien qu’il change d’état, il ne change point d’âme
La tienne, encor servile, avec la liberté
N’a pu prendre un rayon de générosité :
Tu m’as fait relever une injuste puissance
Tu m’as fait démentir l’honneur de ma naissance
Mon cœur te résistait, et tu l’as combattu
Jusqu’à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.
Il m’en coûte la vie, il m’en coûte la gloire,
Et j’ai tout mérité pour t’avoir voulu croire
Mais les dieux permettront à mes ressentiments
De te sacrifier aux yeux des deux amants,
Et j’ose m’assurer qu’en dépit de mon crime
Mon sang leur servira d’assez pure victime,
Si dans le tien mon bras, justement irrité
Peut laver le forfait de t’avoir écouté.


ACTE V


Scène 1

Auguste, Cinna



Auguste

Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose
Observe exactement la loi que je t’impose :
Prête, sans me troubler, l’oreille à mes discours
D’aucun mot, d’aucun cri, n’en interromps le cours
Tiens ta langue captive et si ce grand silence
A ton émotion fait quelque violence,
Tu pourras me répondre après tout à loisir :
Sur ce point seulement contente mon désir.


Cinna

Je vous obéirai, seigneur.


Auguste

Qu’il te souvienne
De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
Tu vois le jour, Cinna mais ceux dont tu le tiens
Furent les ennemis de mon père, et les miens :
Au milieu de leur camp tu reçus la naissance
Et lorsqu’après leur mort tu vins en ma puissance,

Leur haine enracinée au milieu de ton sein
T’avait mis contre moi les armes à la main
Tu fus mon ennemi même avant que de naître,
Et tu le fus encor quand tu me pus connaître,
Et l’inclination jamais n’a démenti
Ce sang qui t’avait fait du contraire parti :
Autant que tu l’as pu, les effets l’ont suivie
Je ne m’en suis vengé qu’en te donnant la vie
Je te fis prisonnier pour te combler de biens
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens :
Je te restituai d’abord ton patrimoine
Je t’enrichis après des dépouilles d’Antoine,
Et tu sais que depuis, à chaque occasion,
Je suis tombé pour toi dans la profusion
Toutes les dignités que tu m’as demandées,
Je te les ai sur l’heure et sans peine accordées
Je t’ai préféré même à ceux dont les parents
Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,
A ceux qui de leur sang m’ont acheté l’empire,
Et qui m’ont conservé le jour que je respire
De la façon enfin qu’avec toi j’ai vécu,
Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.
Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
Après tant de faveur montrer un peu de haine,

Je te donnai sa place en ce triste accident,
Et te fis, après lui, mon plus cher confident
Aujourd’hui même encor, mon âme irrésolue
Me pressant de quitter ma puissance absolue,
De Maxime et de toi j’ai pris les seuls avis,
Et ce sont, malgré lui, les tiens que j’ai suivis
Bien plus, ce même jour je te donne Emilie,
Le digne objet des vœux de toute l’Italie,
Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu’en te couronnant roi je t’aurais donné moins.
Tu t’en souviens, Cinna, tant d’heur et tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire
Mais ce qu’on ne pourrait jamais s’imaginer,
Cinna, tu t’en souviens, et veux m’assassiner.


Cinna

Moi, seigneur&#160 ; ! moi, que j’eusse une âme si traîtresse&#160 ; !
Qu’un si lâche dessein…


Auguste

Tu tiens mal ta promesse :
Sieds-toi, je n’ai pas dit encor ce que je veux
Tu te justifieras après, si tu le peux.
Ecoute cependant, et tiens mieux ta parole.
Tu veux m’assassiner demain, au Capitole,
Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
Me doit, au lieu d’encens, donner le coup fatal
La moitié de tes gens doit occuper la porte,
L’autre moitié te suivre et te prêter main-forte.
Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons&#160 ; ?

De tous ces meurtriers te dirai-je les noms&#160 ; ?
Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,
Maxime, qu’après toi j’avais le plus aimé :
Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé
Un tas d’hommes perdus de dettes et de crimes,
Que pressent de mes lois les ordres légitimes,
Et qui, désespérant de les plus éviter,
Si tout n’est renversé, ne sauraient subsister.
Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
Plus par confusion que par obéissance.
Quel était ton dessein, et que prétendais-tu
Après m’avoir au temple à tes pieds abattu&#160 ; ?
Affranchir ton pays d’un pouvoir monarchique&#160 ; ?
Si j’ai bien entendu tantôt ta politique,
Son salut désormais dépend d’un souverain,
Qui pour tout conserver tienne tout en sa main
Et si sa liberté te faisait entreprendre,
Tu ne m’eusses jamais empêché de la rendre
Tu l’aurais acceptée au nom de tout l’Etat,
Sans vouloir l’acquérir par un assassinat.
Quel était donc ton but&#160 ; ? d’y régner en ma place&#160 ; ?
D’un étrange malheur son destin le menace,
Si pour monter au trône et lui donner la loi
Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi,

Si jusques à ce point son sort est déplorable,
Que tu sois après moi le plus considérable,
Et que ce grand fardeau de l’empire romain
Ne puisse après ma mort tomber mieux qu’en ta main.
Apprends à te connaître, et descends en toi-même :
On t’honore dans Rome, on te courtise, on t’aime,
Chacun tremble sous toi, chacun t’offre des vœux,
Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux
Mais tu ferais pitié même à ceux qu’elle irrite,
Si je t’abandonnais à ton peu de mérite.
Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,
Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
Les rares qualités par où tu m’as dû plaire,
Et tout ce qui t’élève au-dessus du vulgaire.
Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient
Elle seule t’élève, et seule te soutient
C’est elle qu’on adore, et non pas ta personne :
Tu n’as crédit ni rang, qu’autant qu’elle t’en donne
Et pour te faire choir je n’aurais aujourd’hui
Qu’à retirer la main qui seule est ton appui.
J’aime mieux toutefois céder à ton envie :
Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie
Mais oses-tu penser que les Serviliens,
Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,
Et tant d’autres enfin de qui les grands courages
Des héros de leur sang sont les vives images,

Quittent le noble orgueil d’un sang si généreux
Jusqu’à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux&#160 ; ?
Parle, parle, il est temps.


Cinna

Je demeure stupide
Non que votre colère ou la mort m’intimide :
Je vois qu’on m’a trahi, vous m’y voyez rêver,
Et j’en cherche l’auteur sans le pouvoir trouver.
Mais c’est trop y tenir toute l’âme occupée :
Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée.
Le père et les deux fils, lâchement égorgés,
Par la mort de César étaient trop peu vengés
C’est là d’un beau dessein l’illustre et seule cause :
Et puisqu’à vos rigueurs la trahison m’expose,
N’attendez point de moi d’infâmes repentirs,
D’inutiles regrets, ni de honteux soupirs.
Le sort vous est propice autant qu’il m’est contraire
Je sais ce que j’ai fait, et ce qu’il vous faut faire :
Vous devez un exemple à la postérité,
Et mon trépas importe à votre sûreté.


Auguste

Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
Et, loin de t’excuser, tu couronnes ton crime.
Voyons si ta constance ira jusques au bout.
Tu sais ce qui t’est dû, tu vois que je sais tout,
Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.


Scène 2

Auguste, Cinna, Livie, Émilie, Fulvie



Livie

Vous ne connaissez pas encor tous les complices
Votre Emilie en est, seigneur, et la voici.


Cinna

C’est elle-même, ô dieux&#160 ; !


Auguste

Et toi, ma fille, aussi&#160 ; !


Émilie

Oui, tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour me plaire,
Et j’en étais, seigneur, la cause et le salaire.


Auguste

Quoi&#160 ; ? l’amour qu’en ton cœur j’ai fait naître aujourd’hui
T’emporte-t-il déjà jusqu’à mourir pour lui&#160 ; ?
Ton âme à ces transports un peu trop s’abandonne,
Et c’est trop tôt aimer l’amant que je te donne.


Émilie

Cet amour qui m’expose à vos ressentiments
N’est point le prompt effet de vos commandements
Ces flammes dans nos cœurs sans votre ordre étaient nées,
Et ce sont des secrets de plus de quatre années
Mais, quoique je l’aimasse et qu’il brûlât pour moi,
Une haine plus forte à tous deux fit la loi
Je ne voulus jamais lui donner d’espérance,
Qu’il ne m’eût de mon père assuré la vengeance
Je la lui fis jurer il chercha des amis :
Le ciel rompt le succès que je m’étais promis,

Et je vous viens, seigneur, offrir une victime,
Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime :
Son trépas est trop juste après son attentat,
Et toute excuse est vaine en un crime d’Etat :
Mourir en sa présence, et rejoindre mon père,
C’est tout ce qui m’amène, et tout ce que j’espère.


Auguste

Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison
Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison&#160 ; ?
Pour ses débordements j’en ai chassé Julie,
Mon amour en sa place a fait choix d’Emilie,
Et je la vois comme elle indigne de ce rang.
L’une m’ôtait l’honneur, l’autre a soif de mon sang
Et prenant toutes deux leur passion pour guide,
L’une fut impudique et l’autre est parricide.
O ma fille&#160 ; ! Est-ce là le prix de mes bienfaits&#160 ; ?


Émilie

Ceux de mon père en vous firent mêmes effets.


Auguste

Songe avec quel amour j’élevai ta jeunesse.


Émilie

Il éleva la vôtre avec même tendresse
Il fut votre tuteur, et vous son assassin
Et vous m’avez au crime enseigné le chemin :
Le mien d’avec le vôtre en ce point seul diffère,
Que votre ambition s’est immolé mon père,
Et qu’un juste courroux dont je me sens brûler
A son sang innocent voulait vous immoler.


Livie

C’en est trop, Emilie arrête, et considère
Qu’il t’a trop bien payé les bienfaits de ton père :
Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,

Fut un crime d’Octave et non de l’empereur.
Tous ces crimes d’Etat qu’on fait pour la couronne,
Le ciel nous en absout alors qu’il nous la donne,
Et dans le sacré rang où sa faveur l’a mis,
Le passé devient juste et l’avenir permis.
Qui peut y parvenir ne peut être coupable
Quoi qu’il ait fait ou fasse, il est inviolable :
Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,
Et jamais on n’a droit sur ceux du souverain.


Émilie

Aussi, dans le discours que vous venez d’entendre,
Je parlais pour l’aigrir, et non pour me défendre.
Punissez donc, seigneur, ces criminels appas
Qui de vos favoris font d’illustres ingrats
Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.
Si j’ai séduit Cinna, j’en séduirai bien d’autres
Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,
Si j’ai l’amour ensemble et le sang à venger.


Cinna

Que vous m’ayez séduit, et que je souffre encore
D’être déshonoré par celle que j’adore&#160 ; !
Seigneur, la vérité doit ici s’exprimer :
J’avais fait ce dessein avant que de l’aimer
A mes plus saints désirs la trouvant inflexible,
Je crus qu’à d’autres soins elle serait sensible
Je parlai de son père et de votre rigueur,
Et l’offre de mon bras suivit celle du cœur.
Que la vengeance est douce à l’esprit d’une femme&#160 ; !
Je l’attaquai par là, par là je pris son âme
Dans mon peu de mérite elle me négligeait,

Et ne put négliger le bras qui la vengeait :
Elle n’a conspiré que par mon artifice
J’en suis le seul auteur, elle n’est que complice.


Émilie

Cinna, qu’oses-tu dire&#160 ; ? est-ce là me chérir,
Que de m’ôter l’honneur quand il me faut mourir&#160 ; ?


Cinna

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.


Émilie

La mienne se flétrit, si César te veut croire.


Cinna

Et la mienne se perd, si vous tirez à vous
Toute celle qui suit de si généreux coups.


Émilie

Eh bien&#160 ; ! prends-en ta part, et me laisse la mienne
Ce serait l’affaiblir que d’affaiblir la tienne :
La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,
Tout doit être commun entre de vrais amants.
Nos deux âmes, seigneur, sont deux âmes romaines
Unissant nos désirs, nous unîmes nos haines
De nos parents perdus le vif ressentiment
Nous apprit nos devoirs en un même moment
En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent
Nos esprits généreux ensemble le formèrent
Ensemble nous cherchons l’honneur d’un beau trépas :
Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.


Auguste

Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,
Et plus mon ennemi qu’Antoine ni Lépide :
Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez :
Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez
Et que tout l’univers, sachant ce qui m’anime,
S’étonne du supplice aussi bien que du crime.


Scène 3

Auguste, Livie, Cinna, Maxime, Émilie, Fulvie



Auguste

Mais enfin le ciel m’aime, et ses bienfaits nouveaux
Ont enlevé Maxime à la fureur des eaux.
Approche, seul ami que j’éprouve fidèle.


Maxime

Honorez moins, seigneur, une âme criminelle.


Auguste

Ne parlons plus de crime après ton repentir,
Après que du péril tu m’as su garantir
C’est à toi que je dois et le jour et l’empire.


Maxime

De tous vos ennemis connaissez mieux le pire :
Si vous régnez encor, seigneur, si vous vivez,
C’est ma jalouse rage à qui vous le devez.
Un vertueux remords n’a point touché mon âme
Pour perdre mon rival, j’ai découvert sa trame
Euphorbe vous a feint que je m’étais noyé
De crainte qu’après moi vous n’eussiez envoyé :
Je voulais avoir lieu d’abuser Emilie,
Effrayer son esprit, la tirer d’Italie,
Et pensais la résoudre à cet enlèvement
Sous l’espoir du retour pour venger son amant
Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,
Sa vertu combattue a redoublé ses forces,

Elle a lu dans mon cœur vous savez le surplus,
Et je vous en ferais des récits superflus.
Vous voyez le succès de mon lâche artifice.
Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,
Faites périr Euphorbe au milieu des tourments,
Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.
J’ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,
Ma gloire, mon pays, par l’avis de ce traître
Et croirai toutefois mon bonheur infini,
Si je puis m’en punir après l’avoir puni.


Auguste

En est-ce assez, ô ciel&#160 ; ! et le sort, pour me nuire,
A-t-il quelqu’un des miens qu’il veuille encor séduire&#160 ; ?
Qu’il joigne à ses efforts le secours des enfers
Je suis maître de moi comme de l’univers
Je le suis, je veux l’être. O siècles, ô mémoire&#160 ; !
Conservez à jamais ma dernière victoire&#160 ; !
Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous.
Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie :
Comme à mon ennemi je t’ai donné la vie,
Et, malgré la fureur de ton lâche destin,
Je te la donne encor comme à mon assassin.
Commençons un combat qui montre par l’issue
Qui l’aura mieux de nous ou donnée ou reçue.
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler
Je t’en avais comblé, je t’en veux accabler :

Avec cette beauté que je t’avais donnée,
Reçois le consulat pour la prochaine année.
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
Préfères-en la pourpre à celle de mon sang
Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :
Te rendant un époux, je te rends plus qu’un père.


Émilie

Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés
Je recouvre la vue auprès de leurs clartés :
Je connais mon forfait qui me semblait justice
Et (ce que n’avait pu la terreur du supplice)
Je sens naître en mon âme un repentir puissant,
Et mon cœur en secret me dit qu’il y consent.
Le ciel a résolu votre grandeur suprême
Et pour preuve, seigneur, je n’en veux que moi-même :
J’ose avec vanité me donner cet éclat,
Puisqu’il change mon cœur, qu’il veut changer l’Etat.
Ma haine va mourir, que j’ai crue immortelle
Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle
Et prenant désormais cette haine en horreur,
L’ardeur de vous servir succède à sa fureur.


Cinna

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses
Au lieu de châtiments trouvent des récompenses&#160 ; ?
O vertu sans exemple&#160 ; ! ô clémence, qui rend
Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand&#160 ; !


Auguste

Cesse d’en retarder un oubli magnanime
Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime :
Il nous a trahis tous mais ce qu’il a commis


Vous conserve innocents, et me rend mes amis.
[A Maxime.]
Reprends auprès de moi ta place accoutumée
Rentre dans ton crédit et dans ta renommée
Qu’Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour
Et que demain l’hymen couronne leur amour.
Si tu l’aimes encor, ce sera ton supplice.


Maxime

Je n’en murmure point, il a trop de justice
Et je suis plus confus, seigneur, de vos bontés
Que je ne suis jaloux du bien que vous m’ôtez.


Cinna

Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée
Vous consacre une foi lâchement violée,
Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,
Que la chute du ciel ne pourrait l’ébranler.
Puisse le grand moteur des belles destinées,
Pour prolonger vos jours, retrancher nos années
Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,
Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous&#160 ; !


Livie

Ce n’est pas tout, seigneur une céleste flamme
D’un rayon prophétique illumine mon âme.
Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi
De votre heureux destin c’est l’immuable loi.
Après cette action vous n’avez rien à craindre,
On portera le joug désormais sans se plaindre
Et les plus indomptés, renversant leurs projets,
Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets
Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie
N’attaquera le cours d’une si belle vie


cinna

Jamais plus d’assassins, ni de conspirateurs[110] :
Vous avez trouvé l'art d’être maître des cœurs.
Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765
Se démet en vos mains de l’empire du monde
Vos royales vertus lui vont trop[111] enseigner
Que son bonheur consiste à vous faire régner :
D'une si longue erreur pleinement affranchie,
Elle n’a plus de vœux que pour la monarchie, 1770
Vous prépare déjà des temples, des autels,
Et le ciel une place entre les immortels
Et la postérité, dans toutes les provinces,
Donnera votre exemple aux plus généreux princes.


auguste

J’en accepte l’augure, et j’ose l’espérer : 1775
Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer !
Qu’on redouble demain les heureux sacrifices
Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices,
Et que vos conjurés entendent publier
Qu’Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780

fin du cinquième et dernier acte

    Différents en leur fin comme en leur procédé :
    L’un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56)

  1. Cette épître dédicatoire, ainsi que l’extrait de Sénèque qui la suit, ne se trouvent que dans l’édition originale et dans les recueils de 1648-1656. — Pierre du Puget, seigneur de Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban, mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend dans son Historiette sur Louis treizième (tome II, p. 248) que « Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna » Ce témoignage, qui émane d’un allié de Montauron, car sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallement, est beaucoup plus digne de confiance que l’assertion du Journal de Verdun (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient devenus un sujet de plaisanteries et d’allusions de toutes sortes. Dans son Parnasse réformé (p. 132 et 133), Guéret propose les réformes suivantes : « Article X. Défendons de mentir dans les épîtres dédicatoires. Article XI. Supprimons tous les panégyriques à la Montoron… » Ailleurs, dans sa Promenade de Saint-Cloud (imprimé dans les Mémoires historiques et critiques de Bruys, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret se commente ainsi lui-même : « Si vous ignorez ce que c’est que les Panégyriques à la Montoron vous n’avez qu’à le demander à M. Corneille, et il vous dira que son Cinna n’a pas été la plus malheureuse de ses dédicaces. » — Du reste, à cette époque, comme le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), « tout s’appeloit à la Montauron » Pierre Gontier, dans un passage de ses Exercitationes hygiasticæ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M. Paulin Paris, parle de petits pains au lait à la Montauron ; et Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de parler qui tombe fort directement sur un membre de sa famille : « Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d’Orléans y étant, quelqu’un fut assez sot pour dire qu’on attendoit M. de Montauron. Les gens de M. d’Orléans le firent jouer à la farce, et il y avoit une fille à la Montauron qu’on disoit être mariée Tallemant quellement. » La fortune de Montauron ne suffit pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p.235) :

    Ce n’est que maroquin perdu
    Que les livres que l’on dédie
    Depuis que Montauron mendie ;
    Montauron dont le quart d’écu
    S’attrapoit si bien à la glu
    De l’ode ou de la comédie.

  2. Var. (édit. de 1648-1656) : Cela étant, ne puis-je pas avec justice donner le portrait de l’une de ces héroïques vertus à celui qui…
  3. Var. (édit. de 1648-1656) : tout ensemble la cause et l’effet l’une de l’autre ? Je le puis certes d’autant plus justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce grand empereur, prendre plaisir à s’étendre sur les gens de lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).
  4. C’est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648 (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron : « Soit que la nécessité soir mère de l’invention, ou que l’invention soir partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont eu celle d’aller chercher dans les Finances ceux qui depensoient leur bien aussi aisément qu’ils l’avoient amassé. Je ne doute point que ces marchands poëtiques n’ayent donnée à ces publicains libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires. » (Dédicace À très-honnête et très-divertissante chienne dame-Guillemette, petite levrette de ma sœur, en tête de : la Suite des œuvres burlesques de Mr Scarron, seconde partie. Paris, T. Quinet, 1648, in-4°).
  5. « Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de citer, qui rendent de l’encens pour de l’encens, et des louanges pour des louanges. »
  6. Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les éditions de 1648-1656.
  7. Var. (édit. de 1648-1656) : de sorte qu’il n’en est point.
  8. Var. (édit. de 1648-1656) : Trouvez bon.
  9. voyez p. 369, note i.
  10. Var. (édit. de 1648-1656) : Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur.
  11. Cet extrait des Essais de Montaigne ne se trouve que dans la première édition d’Horace. Corneille ne l’a pas reproduit à la suite de l’extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il tiendra lieu ici d’une traduction du morceau de Sénèque.
  12. Affranchi, du mot latin libertus, ou libertinus ; car ce dernier ne veut pas dire, comme on l’a cru longtemps, fils d’affranchi. » (Note de M. le Clerc sur Montaigne.).
  13. Quant Corneille fit imprimer Cinna dans la seconde partie de ses Œuvres, en 1648, il le fit précéder d’une lettre de Balzac, qui se trouve encore dans l’édition de 1656. Cette lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans le tome II des Lettres choisies du sieur de Balzac. Paris, Aug. Courbé, 1647, in-8°, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle figurera à sa date parmi les Lettres de Corneille, auxquelles nous avons joint celles qui lui ont été adressées.
  14. Corneille revient dans le Discours des trois unités (tome I, p.105) sur ces « illustres suffrages » accordés à Cinna.
  15. Voyez le commencement du Discours du poëme dramatique, tome I, p. 14 et suivantes ; et le Discours de la tragédie, p. 81 et suivantes.
  16. Ici Corneille répond à une question directe que lui avait posée d’Aubignac : « Je ne puis approuver que dans la salle d’un palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui viennent, on fasse une longue narration d’aventures secrètes et qui ne pourroient être découvertes sans grand péril ; d’où vient que je n’ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille peut faire qu’en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l’ordre et toutes les constance d’une grande conspiration contre Auguste, et qu’Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses deux favoris ; car si c’est un lieu public, comme il le semble, puisqu’Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un entretien et un récit de chose si périlleuse, qui pouvoient être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu ? Et ci c’est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l’Empereur, qui en fait retirer ceux qu’il ne veut pas rendre participants de son secret, comment est-il vraisemblable qu’il soit venu faire ce discours à Émilie ? et moins encore qu’Émilie y fasse des plaintes enragées contre l’Empereur ? Voilà une difficulté que Monsieur Corneille résoudra quand il lui plaira. » (La pratique du théâtre, p. 396 et 397.)
  17. Var. (édit. de 1660 et de 1663) : de cette entreprise, dont il étoit un des chefs. — Le reste de la phrase manque dans l’édition de 1660, qui continue ainsi : « et bien loin de pouvoir, etc »
  18. Voyez l’Examen de Médée, tome II, p. 337.
  19. Var. (édit de 1660-1664) : Émilie a joie d’apprendre.
  20. L’édition de 1660 a de plus, au commencement de ce paragraphe, la phrase suivante : « C’est ici la dernière pièce où je me suis pardonné de longs monologues : celui d’Émilie ouvre le théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime chacun un au quatrième.
  21. Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans son édition du Théâtre de Corneille (1764), le commencement de ce paragraphe : « Comme les vers de ma tragédie d’Horace… »
  22. Var. (édit. de 1660) : on peut dire que ceux-ci ont quelque chose de plus achevé.
  23. Var. (édit. de 1660) : et de raisonnement, ou de sentiments.
  24. Sénèque dit simplement petit-fils, mais c’est Dion (Livre LV chapitre xiv) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il donne le prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était fils d’une fille de Pompée.
  25. Suétone nous apprend, dans sa Vie d’Auguste (chapitre xxvii qu’Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait été le collègue de son père dans l’édilité ; Valère-Maxime (livre IX, chapitre xi, 5) raconte qu’une fois proscrit, Torianus fut livré par son propre fils, lequel indiqua aux centurions que le cherchaient, la retraite où il était caché, son âge et les marques auxquelles il pourraient le reconnaître. Torianus avait été préteur.
  26. Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus p. 366, 379 et 380.
  27. L’édition originale a pour titre, comme nous l’avons dit dans la Notice Cinna, ov la clemence d’Avgvste.
  28. Émilie ne se trouve pas sur le théâtre ; elle y entre au commencement de la pièce ; c’est Corneille qui nous l’apprend en ces termes dans le Discours des trois unités (tome I, p. 108 et 109) : « L’auditeur attend l’acteur ; et bien que le théâtre représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne peut toutefois s’y montrer qu’il ne vienne de derrière la tapisserie, et il n’est pas toujours aisé de rendre raison de ce qu’il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu’il n’en est pas sorti. Je n’ai vu personne se scandaliser de voir Émilie commencer Cinna sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre : elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n’est que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de derrière le théâtre pour y venir. » — Voyez sue ce monologue le Discours du poëme dramatique (tome I, p. 45). — « Plusieurs actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les représentations. Le public même paraissait souhaiter cd retranchement… Cependant j’étais si touché des beautés répandues dans cette première scène, que j’engageai l’actrice qui jouait Émilie à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien reçue. »
  29. Var. À qui la mort d’un père a donné la naissance. (1643-56)


    Var. Que d’un juste devoir soutient la violence. (1660).

  30. Var. Vous régnez sur mon âme avecque trop d’empirea :
    Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56).

    a. ce vers, par une erreur d’impression, a été omis dans l’édition de 1656.
  31. Var. Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. (1643-56)
  32. Var.. Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant. (1643-56)
  33. Var. Te demander son sang, c’est exposer le tien. (1643-56)
  34. Var. Peuvent dessus ton chef renverser l’entreprise,
    Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)
  35. Var. Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute. (1643-56)
  36. Var. Et je tiens qu’il faut mettre au rang des grands malheurs
    La mort d’un ennemi qui nous coûte des pleurs.(1643-56)
  37. Var. Que cette passion dût être refroidie. (1643-56)
  38. Var. Ont encore besoins que vous parliez pour eux. (1643-56).
  39. « Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imité par Racine dans Andromaque (acte IV, scène iv :


    S’il ignore en mourant Ma vengeance est perdue

    S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue. »

    (Voltaire
  40. Var. Quand je songe aux hasards que je lui fais courir. (1643-56)
  41. Sénèque a dit dans sa ive épître : Quisquis vitam contempsit, tuæ dominus est . « Quiconque méprise la vie est maitre de la tienne. »
  42. Var.Des grandeurs du péril n’est-elle point troublée ? (1643-56)
  43. Var. Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)
  44. Var. Qu’ils semblent, comme moi, venger une maitresse. (1643)
  45. Var. Vous eussiez vu leurs yeux s’allumer de fureur. (1643-56)
  46. On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars 1720, à l’âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le vit, dans la même minute, pâlir et rougir comme le vers l’indiquait. – Larive, dans son Cours de déclamation (tome II, p. 6), nie obstinément la possibilité du fait ; il semble toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient eu le secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor (tome VII, p. 176) : « Il est toujours pâle, ainsi point de changement de visage. »
  47. Var.

    Où le but des soldats et des chefs les plus brave
    C’étoit d’être vainqueurs pour devenir esclavesa ;
    Où chacun trahissoit, aux yeux de l’univers,
    Soi-même et son pays, pour assurer ses fers,


    a. Étoit d’être vainqueurs pour devenir esclaves. (1648-56)

    Et tâchant d’acquérir avec le nom de traître
    L’abominable honneur de lui donner un maitre. (1643-56)

  48. Var. De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable. (1643-56).
  49. « Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit un grand effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmonté d’un panache rouge ; et lorsqu’il fut arrivé à ces vers, il montra subitement le casque et le panage rouge ; et le agitant vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la chevelure sanglante dont il est question dans les vers de Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur : Dufresne avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, fruits de la combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés, » (Galeries historique des acteurs du théâtre françois, par Lemazurier, tome I, p. 510)/
  50. Var. Sans exprimer encore avecque tous ces traitsa. (1643-56)


    a. Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, ses traits, pour ces traits.

  51. Var. Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels. (1643-56)
  52. Voltaire, dans l’édition de 1764, a remplacé « dans le trône » par « sur le trône »
  53. Var.

    Rendons toutefois grâce à la bonté céleste,
    Que de nos trois tyrans c’est le seul qui nous reste (1643-56)

  54. Antoine et Lépide.
  55. C’est une allusion à une circonstance historique, à la dignité scerdotale qu’Auguste avait conférée à Cinna : voyez ci-dessus, p. 374. Sénèque nous apprend aussi (voyez p. 373) que les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant qu’il célèbrerait un sacrifice : Sacrificantem placuerat adriri.
  56. On lit ayeuls dans l’édition de 1656.
  57. Var. César celuia prince ou bien d’usurpateur. (1643-56)

    a. L’édition de 1656 porte, par erreur, du prince, pour de prince.
  58. « Cette expression sublime : mourir tout entier, est prise du latin d’Horace (livre III, ode xxx, vers 6) non omnis moriar, et tout entier est plus énergique. Racine l’a imité dans sa belle pièce d’Inphigénie (acte I, scène iii) :

    Ne laisser aucun nom et mourir tout entier. »

    (Voltaire)

    Pompée dit de même dans la Pharsale de Lucain (livre VIII, vers 266 et 267) :

    Emathiis cecidi,Non omnis in arvis
    Emathiis cecidi,


    « Je n’ai pas cuccombé tout entier dans les champs de l’Émathie. »

  59. Var.

    Ont-ils perdu celui de derniers des Romains ?
    Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins ? (1643-56)

  60. Var. Et que… Mais quel sujet mène Évandre vers nous ? (1643-56)
  61. Var. Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56)
  62. Var. Et ne lui permets point de m’ôter mon amant. (1643-56)
  63. Var. Heureux pour vour servir d’abandonner ma vie. (1643-56)
  64. Var.

    Dans un si grand péril vos jours sont assurés :
    Vos desseins ne sont sus d’aucun de conjurés ;
    Et décrivant tantôt le misères romaine. (1643-56)

  65. La mort de Torianus, père d’Émilie.
  66. Var.

    De peur que trop d’ardeur touchant vos intérêts
    Sur mon visage ému ne peignit nos secrets :
    Notre amour n’est connu que d’Évandre et Fulvie (1643-56)

  67. Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
  68. « Fénelon, dans sa Lettre à l’Académie sur l’éloquence, dit : « Il me semble qu’on a donné souvent aux Romains un discours fastueux ; je ne trouve poin de proportion entre l’emphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie Cinna et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint. » Il est vrai ; mais ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur le théâtre que dans Suétone ? Il y a un milieu à garder entre l’enflure et la simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les bornes. L’archevêque de Cambrai avait d’autant plus raison de reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédiens chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affection dans l’habillement, dans la déclamation et dans les geste. On voyait Auguste arriver avec la démarche d’un matamore, coiffé d’une perruque carrée qui descendait par devant jusqu’à la ceinture ; cette perruque était farcie de feuilles de laurier et surmontée d’un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges. Auguste, ainsi défiguré par des bateleurs gaulois sur un théâtre de marionnettes, était quelque chose de bien étrange. Il se plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et Cinna étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée répondait parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un noble dédain, en prononçant ces vers :

    Enfin tout ce qu’adore en ma haute fortune,
    D’un courtisan flatteur la présence importune.


    Il faisait bien sentir que c’était eux qu’il regardait comme des courtisans flatteurs. En effet, il n’y a rien dans le commencement de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent être joués ainsi. Auguste n’a point encore parlé avec bonté, avec amitié, à Cinna et à Maxime ; il ne leur a encore parlé du de son pouvoir absolu sur la terre et sur l’onde. » (Voltaire)
  69. Var. Cette grandeur sans borne et ce superbe rang. (1643-56)
  70. « Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils. On dit aspirer à monter ; mais il faut connoître le cœur humain aussi bien que Corneille l’a connu pour pouvoir dir de l’ambitieux qu’il aspire à descendre. » — Chaulmer écrivait en 1638, dans sa Mort de Pompée (acte I, scène i), ces vers qui, bien qu’ils contiennent un idée fort différente, on une grande analogie d’expression avec ceux de notre poete :

    Gardons la liberté de la chose publique,
    Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique
    D’un enfant sans respect, ou d’un tigre plutôt
    Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut ;
    Qu’il sache en se perdant que qui veut y prétendre,
    Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre.

  71. Var Sylla s’en est démis, mon père l’a gardé,
  72. Voyez dans le livre II de Dion Cassus, chapitres i-xli, la délibération d’Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs discours de ses deux conseillers. Cinna ouvre ici le même avis que Mécène ; et Maxime le même qu’Agrippa.
  73. Var.

    Si vous laissant séduire à ces impressions,
    Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56)

  74. Var.

    Lorsque notre valeur nous gagne une province,
    Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)

  75. Var.

    Mais sa mort vous fait peur ? Seigneur, les destinés
    D’un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56)

  76. Les éditions de 1652-56 portent : L’empire où sa vertu l’a fait seul arriver.
  77. Var. Par la même vertu la gloire est donc flétrie. (1643-56)
  78. Var. Si de ses plus hauts faits l’infamie est le prix ! (1643-56)
  79. Var. Mais ce n’est pas un crime indigne de pardon. (1643-56)
  80. L’édition de 1655 seule porte : « Il passe, » au singulier.
  81. Var. Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire. (1643-56)
  82. Var.

    Avecque jugement punit et récompense,
    Ne précipite rien de peur d’un successeur,
    [Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56)

  83. Var. Le magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56)
  84. Var. Dedans le champ d’autrui largement ils moissonnent. (1643-56)
  85. Var. Le pire des États est l’État populairea. (1643)

    a. Bossuet, dans son cinquième Avertissement aux protestants, a dit presque dans les mêmes termes : « L’État populaire, le pire de tous ; » et Cyrano de Bergerac, dans sa Lettre contre les frondeurs : « Le gouvernement populaire est le pire fléau dont Dieu afflige un État quand il veut le châtier. » Voyez les Notes sur la vie de Corneille, que M. Édouard Fournier a placées en tête de sa comédie de Corneille à la Butte Saint-Roch (p. cxx)
  86. Var. Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre,
    Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56)

  87. L’édition de 1655 porte : « la monarchique »
  88. Var. S’il est vrai que du ciel la prudence infinié. (1643-56)
  89. Var. Il est certain aussi que cet ordre des cieux. (1643-56)
  90. Var.

    Ce que tous ces consuls n’ont pu faire deux fois,
    Et qu’a fait avant eux le second de ses rois (1643-56)

  91. Var. De nous vendre bien cher les grands biens qu’ils nous font. (1643-56)
  92. Souvenir de Virgile (Énéide, livre II, vers 291 et 292) :

    Defendi possent, etiam hSi Pergama destra
    Defendi possent, etiam hac defensa fuissent.

    « Si Pergame (dit Hector) eût pu être défendu par la droite d’un guerrier, elle l’aurait été par celle-ci. »
  93. Var. Et devoit cet honneur aux mânes d’un tel homme. (1643-56)
  94. Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem,
    Pompeiusve parem.

    Lucain, Pharsale, libre I, vers 125 et 126.)

    « Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d’égal. »

  95. On a rapproché de ces vers la phrase suivante et Tacite (Annales, livre I, chapitre ix) : …non aliud discordantis patriæ remedium fuisse, quam ut ab uno regeretur, «il n’y eut pas d’autre remède pour la patrie en discorde que d’être gouvernée par un seul ; » et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre iii) : Aliter salvus esse non potuit (populus romanus), nisi confugisset ad servitutem, « le peuple romain ne put être sauvé qu’en ayant recours à la servitude. »
  96. Var. Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56)
  97. Var. Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir. (1643 in-4°)
  98. C’est une flatterie semblable à celle que Lucain (Pharsale, livre I, vers 37 et 38) adresse à Néron :

    Jam nihil, o Superi, querimur : scelera ipsa nefasque
    Hac mercede placent

    « Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux : les forfaits mêmes et le crime nous plaisent à ce prix. »

  99. Var. Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître. (1643-56)
  100. Var.

    Et daignez assurer le bien commun de tous,
    Laissant un successeur qui digne de vous. (1643-56)

  101. Var. Je sais bien que vos cœurs n’ont point pour moi de fard. (1643-56)
  102. Var. Votre amour pour tous deux dait ce combat d’esprits. (1643-56)
  103. Var. Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-56).
  104. Var. Vous n’êtes pas pour elle un homme à dédaigner. (1643-56)
  105. Var. Je présume plutôt qu’elle en sera ravie. (1643-56)
  106. Var. Adieu : j’en vais porter la nouvelle à Livie. (1643 in-4°)
  107. Var. Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56)
  108. Voyez tome I, p. 148, note 3.
  109. Var. On fait tomber l’État sous des lois tyranniques. (1643)
  110. Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est. (P. 375.)
  111. L'édition de 1682 porte, par erreur, tout, pour trop.