Mozilla.svg

Cinq-Mars/III

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Michel Lévy frères (p. 47-60).


CHAPITRE III

Le bon prêtre


L’homme de paix me parla ainsi.
Vicaire Savoyard


À présent que la procession diabolique est entrée dans la salle de son spectacle, et tandis qu’elle arrange sa sanglante représentation, voyons ce qu’avait fait Cinq-Mars au milieu des spectateurs en émoi. Il était naturellement doué de beaucoup de tact, et sentit qu’il ne parviendrait pas facilement à son but de trouver l’abbé Quillet dans un moment où la fermentation des esprits était à son comble. Il resta donc à cheval avec ses quatre domestiques dans une petite rue fort obscure qui donnait dans la grande, et d’où il put voir facilement tout ce qui s’était passé. Personne ne fit d’abord attention à lui ; mais, lorsque la curiosité publique n’eut pas d’autre aliment, il devint le but de tous les regards. Fatigués de tant de scènes, les habitants le voyaient avec assez de mécontentement, et se demandaient à demi-voix si c’était encore un exorciseur qui leur arrivait : quelques paysans même commençaient à trouver qu’il embarrassait la rue avec ses cinq chevaux. Il sentit qu’il était temps de prendre son parti, et choisissant sans hésiter les gens les mieux mis, comme ferait chacun à sa place, il s’avança avec sa suite et le chapeau à la main vers le groupe noir dont nous avons parlé, et, s’adressant au personnage qui lui parut le plus distingué :

— Monsieur, dit-il, où pourrais-je voir M. l’abbé Quillet ?

À ce nom, tout le monde le regarda avec un air d’effroi, comme s’il eût prononcé celui de Lucifer. Cependant personne n’en eut l’air offensé ; il semblait, au contraire, que cette demande fit naître sur lui une opinion favorable dans les esprits. Du reste le hasard l’avait bien servi dans son choix. Le comte du Lude s’approcha de son cheval en le saluant :

— Mettez pied à terre, monsieur, lui dit-il, et je vous pourrai donner sur son compte d’utiles renseignements.

Après avoir parlé fort bas, tous deux se quittèrent avec la cérémonieuse politesse du temps. Cinq-Mars remonta sur son cheval noir, et, passant dans plusieurs petites rues, fut bientôt hors de la foule avec sa suite.

— Que je suis heureux ! disait-il chemin faisant : je vais voir du moins un instant ce bon et doux abbé qui m’a élevé ; je me rappelle encore ses traits, son air calme et sa voix pleine de bonté.

Comme il pensait tout ceci avec attendrissement, il se trouva dans une petite rue fort noire qu’on lui avait indiquée ; elle était si étroite, que les genouillères de ses bottes touchaient aux deux murs. Il trouva au bout une maison de bois à un seul étage, et, dans son empressement, frappa à coups redoublés.

— Qui va là ? cria une voix furieuse.

Et presque aussitôt la porte s’ouvrant laissa voir un petit homme gros, court et tout rouge, portant une calotte noire, une immense fraise blanche, des bottes à l’écuyère qui engloutissaient ses petites jambes dans leurs énormes tuyaux, et deux pistolets d’arçon à sa main.

— Je vendrai chèrement ma vie ! cria-t-il, et…

— Doucement, l’abbé, doucement, lui dit son élève en lui prenant le bras : ce sont vos amis.

— Ah ! mon pauvre enfant, c’est vous ! dit le bonhomme, laissant tomber ses pistolets, que ramassa avec précaution un domestique armé aussi jusqu’aux dents. Eh ! que venez-vous faire ici ? L’abomination y est venue, et j’attends la nuit pour partir. Entrez vite, mon ami, vous et vos gens ; je vous ai pris pour les archers de Laubardemont, et, ma foi, j’allais sortir un peu de mon caractère. Vous voyez ces chevaux ; je vais en Italie rejoindre notre ami le duc de Bouillon. Jean, Jean, fermez vite la grande porte par-dessus ces braves domestiques, et recommandez-leur de ne pas faire trop de bruit, quoiqu’il n’y ait pas d’habitation près de celle-ci.

Grandchamp obéit à l’intrépide petit abbé, qui embrassa quatre fois Cinq-Mars en s’élevant sur la pointe de ses bottes pour atteindre le milieu de sa poitrine. Il le conduisit bien vite dans une étroite chambre, qui semblait un grenier abandonné, et, s’asseyant avec lui sur une malle de cuir noir, il lui dit avec chaleur :

— Eh ! mon enfant, où allez-vous ? À quoi pense madame la maréchale de vous laisser venir ici ? Ne voyez-vous pas bien tout ce qui se fait contre un malheureux qu’il faut perdre ? Ah ! bon Dieu ! était-ce là le premier spectacle que mon cher élève devait avoir sous les yeux ? Ah ! ciel ! quand vous voilà à cet âge charmant où l’amitié, les tendres affections, la douce confiance, devaient vous entourer, quand tout devait vous donner une bonne opinion de votre espèce, à votre entrée dans le monde ! quel malheur ! ah ! mon Dieu ! pourquoi êtes-vous venu ?

Quand le bon abbé eut ainsi gémi en serrant affectueusement les deux mains du jeune voyageur dans ses mains rouges et ridées, son élève eut enfin le temps de lui dire :

— Mais ne devinez-vous pas, mon cher abbé, que c’est parce que vous étiez à Loudun que j’y suis venu ? Quant à ces spectacles dont vous parlez, ils ne m’ont paru que ridicules, et je vous jure que je n’en aime pas moins l’espèce humaine, dont vos vertus et vos bonnes leçons m’ont donné une excellente idée ; et parce que cinq ou six folles…

— Ne perdons pas de temps ; je vous dirai cette folie, je vous l’expliquerai. Mais répondez, où allez-vous ? que faites-vous ?

— Je vais à Perpignan, où le Cardinal-duc doit me présenter au roi.

Ici le bon et vif abbé se leva de sa malle, et, marchant ou plutôt courant de long en large dans la chambre en frappant du pied :

— Le Cardinal ! le Cardinal ! répéta-t-il en étouffant, devenant tout rouge et les larmes dans les yeux, pauvre enfant ! ils vont le perdre ! Ah ! mon Dieu ! quel rôle veulent-ils lui faire jouer là ? que lui veulent-ils ? Ah ! qui vous gardera, mon ami, dans ce pays dangereux ? dit-il en se rasseyant et reprenant les deux mains de son élève dans les siennes avec une sollicitude paternelle, et cherchant à lire dans ses regards.

— Mais je ne sais trop, dit Cinq-Mars en regardant au plafond, je pense que ce sera le Cardinal de Richelieu, qui était l’ami de mon père.

— Ah ! mon cher Henry, vous me faites trembler, mon enfant ; il vous perdra si vous n’êtes pas son instrument docile. Ah ! que ne puis-je aller avec vous ! Pourquoi faut-il que j’aie montré une tête de vingt ans dans cette malheureuse affaire ?… Hélas ! non, je vous serais dangereux ; au contraire, il faut que je me cache. Mais vous aurez M. de Thou près de vous, mon fils, n’est-ce pas ? dit-il en cherchant à se calmer ; c’est votre ami d’enfance, un peu plus âgé que vous ; écoutez-le, mon enfant ; c’est un sage jeune homme : il a réfléchi, il a des idées à lui.

— Oh ! oui, mon cher abbé, comptez sur mon tendre attachement pour lui ; je n’ai pas cessé de l’aimer…

— Mais vous avez sûrement cessé de lui écrire, n’est-ce pas ? reprit en souriant un peu le bon abbé.

— Je vous demande pardon, mon bon abbé ; je lui ai écrit une fois, et hier pour lui annoncer que le Cardinal m’appelle à la cour.

— Quoi ! lui-même a voulu vous avoir !

Alors Cinq-Mars montra la lettre du Cardinal-duc à sa mère, et peu à peu son ancien gouverneur se calma et s’adoucit.

— Allons, allons, disait-il tout bas, allons, ce n’est pas mal, cela promet : capitaine aux gardes à vingt ans, ce n’est pas mal.

Et il sourit.

Et le jeune homme, transporté de voir ce sourire qui s’accordait enfin avec tous les siens, sauta au cou de l’abbé et l’embrassa comme s’il se fût emparé de tout un avenir de plaisir, de gloire et d’amour.

Cependant, se dégageant avec peine de cette chaude embrassade, le bon abbé reprit sa promenade et ses réflexions. Il toussait souvent et branlait la tête, et Cinq-Mars, sans oser reprendre la conversation, le suivait des yeux et devenait triste en le voyant redevenu sérieux.

Le vieillard se rassit enfin, et commença d’un ton grave le discours suivant :

— Mon ami, mon enfant, je me suis livré en père à vos espérances ; je dois pourtant vous dire, et ce n’est point pour vous affliger, qu’elles me semblent excessives et peu naturelles. Si le Cardinal n’avait pour but que de témoigner à votre famille de l’attachement et de la reconnaissance, il n’irait pas si loin dans ses faveurs ; mais il est probable qu’il a jeté les yeux sur vous. D’après ce qu’on lui aura dit, vous lui semblez propre à jouer tel ou tel rôle impossible à deviner, et dont il aura tracé l’emploi dans le repli le plus profond de sa pensée. Il veut vous y élever, vous y dresser, passez-moi cette expression en faveur de sa justesse, et pensez-y sérieusement quand le temps en viendra. Mais n’importe, je crois qu’au point où en sont les choses vous feriez bien de suivre cette veine ; c’est ainsi que de grandes fortunes ont commencé ; il s’agit seulement de ne point se laisser aveugler et gouverner. Tâchez que les faveurs ne vous étourdissent pas, mon pauvre enfant, et que l’élévation ne vous fasse pas tourner la tête ; ne vous effarouchez pas de ce soupçon, c’est arrivé à de plus vieux que vous. Écrivez-moi souvent ainsi qu’à votre mère ; voyez M. de Thou, et nous tâcherons de vous bien conseiller. En attendant, mon fils, ayez la bonté de fermer cette fenêtre, d’où il me vient du vent sur la tête, et je vais vous conter ce qui s’est passé ici.

Henry, espérant que la partie morale du discours était finie, et ne voyant plus dans la seconde qu’un récit, ferma vite la vieille fenêtre tapissée de toiles d’araignées, et revint à sa place sans parler.

— À présent que j’y réfléchis mieux, je pense qu’il ne vous sera peut-être pas inutile d’avoir passé par ici, quoique ce soit une triste expérience que vous y deviez trouver ; mais elle suppléera à ce que je ne vous ai pas dit autrefois de la perversité des hommes ; j’espère d’ailleurs que la fin ne sera pas sanglante, et que la lettre que nous avons écrite au roi aura le temps d’arriver.

— J’ai entendu dire qu’elle était interceptée, dit Cinq-Mars.

— C’en est fait alors, dit l’abbé Quillet ; le curé est perdu. Mais écoutez-moi bien.

À Dieu ne plaise, mon enfant, que ce soit moi, votre ancien instituteur, qui veuille attaquer mon propre ouvrage et porter atteinte à votre foi. Conservez-la toujours et partout, cette foi simple dont votre noble famille vous a donné l’exemple, que nos pères avaient plus encore que nous-mêmes, et dont les plus grands capitaines de nos temps ne rougissent pas. En portant votre épée, souvenez-vous qu’elle est à Dieu. Mais aussi, lorsque vous serez au milieu des hommes, tâchez de ne pas vous laisser tromper par l’hypocrite ; il vous entourera, vous prendra, mon fils, par le côté vulnérable de votre cœur naïf, en parlant à votre religion ; et, témoin des extravagances de son zèle affecté, vous vous croirez tiède auprès de lui, vous croirez que votre conscience parle contre vous-même ; mais ce ne sera pas sa voix que vous entendrez. Quels cris elle jetterait, combien elle serait plus soulevée contre vous, si vous aviez contribué à perdre l’innocence en appelant contre elle le ciel même en faux témoignage !

— Ô mon père ! est-ce possible ? dit Henry d’Effiat en joignant les mains.

— Que trop véritable, continua l’abbé ; vous en avez vu l’exécution en partie ce matin. Dieu veuille que vous ne soyez pas témoin d’horreurs plus grandes ! Mais écoutez bien : quelque chose que vous voyiez se passer, quelque crime que l’on ose commettre, je vous en conjure, au nom de votre mère et de tout ce qui vous est cher, ne prononcez pas une parole, ne faites pas un geste qui manifeste une opinion quelconque sur cet événement. Je connais votre caractère ardent, vous le tenez du maréchal votre père ; modérez-le, ou vous êtes perdu ; ces petites colères du sang procurent peu de satisfaction et attirent de grands revers ; je vous y ai vu trop enclin ; si vous saviez combien le calme donne de supériorité sur les hommes ! Les anciens l’avaient empreint sur le front de la Divinité, comme son plus bel attribut, parce que l’impassibilité attestait l’être placé au-dessus de nos craintes, de nos espérances, de nos plaisirs et de nos peines. Restez donc aussi impassible dans les scènes que vous allez voir, mon cher enfant ; mais voyez-les, il le faut ; assistez à ce jugement funeste ; pour moi, je vais subir les conséquences de ma sottise d’écolier. La voici : elle vous montrera qu’avec une tête chauve on peut être encore enfant comme sous vos beaux cheveux châtains.

Ici l’abbé Quillet lui prit la tête dans ses deux mains et continua ainsi :

— Oui, j’ai été curieux de voir les diables des Ursulines tout comme un autre, mon cher fils ; et sachant qu’ils s’annonçaient pour parler toutes les langues, j’ai eu l’imprudence de quitter le latin et de leur faire quelques questions en grec ; la supérieure est fort jolie, mais elle n’a pas pu répondre dans cette langue. Le médecin Duncan a fait tout haut l’observation qu’il était surprenant que le démon, qui n’ignorait rien, fît des barbarismes et des solécismes, et ne pût répondre en grec. La jeune supérieure, qui était alors sur son lit de parade, se tourna du côté du mur pour pleurer, et dit tout bas au père Barré : Monsieur ! je n’y tiens plus ; je le répétai tout haut, et je mis en fureur tous les exorcistes : ils s’écrièrent que je devais savoir qu’il y avait des démons plus ignorants que des paysans, et dirent que pour leur puissance et leur force physique nous n’en pouvions douter, puisque les esprits nommés Grésil des Trônes, Aman des puissances et Asmodèe avaient promis d’enlever la calotte de M. de Laubardemont. Ils s’y préparaient, quand le chirurgien Duncan, qui est homme savant et probe, mais assez moqueur, s’avisa de tirer un fil qu’il découvrit attaché à une colonne et caché par un tableau de sainteté de manière à retomber, sans être vu, fort près du maître des requêtes ; cette fois on l’appela huguenot, et je crois que si le maréchal de Brézé n’était son protecteur il s’en tirerait mal. M. le comte du Lude s’est avancé alors avec son sang-froid ordinaire, et a prié les exorcistes d’agir devant lui. Le père Lactance, ce capucin dont la figure est si noire et le regard si dur, s’est chargé de la sœur Agnès et de la sœur Claire ; il a élevé ses deux mains, les regardant comme le serpent regarderait deux colombes, et a crié d’une voix terrible : Quis te misit, Diabole ? et les deux filles ont dit parfaitement ensemble : Urbanus. Il allait continuer, quand M. du Lude, tirant d’un air de componction une petite boîte d’or, a dit qu’il tenait là une relique laissée par ses ancêtres, et que, ne doutant pas de la possession, il voulait l’éprouver. Le père Lactance, ravi, s’est saisi de la boîte, et, à peine en a-t-il touché le front des deux filles, qu’elles ont fait des sauts prodigieux, se tordant les pieds et les mains ; Lactance hurlait ses exorcismes, Barré se jetait à genoux avec toutes les vieilles femmes, Mignon et les juges applaudissaient. Laubardemont, impassible, faisait (sans être foudroyé !) le signe de la croix. Quand, M. du Lude reprenant sa boîte, les religieuses sont restées paisibles : — Je ne crains pas, a dit fièrement Lactance, que vous doutiez de la vérité de vos reliques !

Pas plus que de celle de la possession, a répondu M. du Lude en ouvrant sa boîte.

Elle était vide.

— Messieurs, vous vous moquez de nous, a dit Lactance.

J’étais indigné de ces momeries et lui dis :

— Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des hommes. C’est pour cela que vous me voyez, mon cher ami, des bottes de sept lieues, si lourdes et si grosses, qui me font mal aux pieds, et de longs pistolets ; car notre ami Laubardemont m’a décrété de prise de corps, et je ne veux point le lui laisser saisir, tout vieux qu’il est.

— Mais, s’écria Cinq-Mars, est-il donc si puissant ?

— Plus qu’on ne le croit et qu’on ne peut le croire ; je sais que l’abbesse possédée est sa nièce, et qu’il est muni d’un arrêt du conseil qui lui ordonne de juger, sans s’arrêter à tous les appels interjetés au parlement, à qui le Cardinal interdit connaissance de la cause d’Urbain Grandier.

— Et enfin quels sont ses torts ? dit le jeune homme déjà puissamment intéressé.

— Ceux d’une âme forte et d’un génie supérieur, une volonté inflexible qui a irrité la puissance contre lui, et une passion profonde qui a entraîné son cœur et lui a fait commettre le seul péché mortel que je croie pouvoir lui être reproché ; mais ce n’a été qu’en violant le secret de ses papiers, qu’en les arrachant à Jeanne d’Estièvre, sa mère octogénaire, qu’on a su et publié son amour pour la belle Madeleine de Brou ; cette jeune demoiselle avait refusé de se marier, et voulait prendre le voile. Puisse ce voile lui avoir caché le spectacle d’aujourd’hui ! L’éloquence de Grandier et sa beauté angélique ont souvent exalté des femmes qui venaient de loin pour l’entendre parler ; j’en ai vu s’évanouir durant ses sermons ; d’autres s’écrier que c’était un ange, toucher ses vêtements et baiser ses mains lorsqu’il descendait de la chaire. Il est certain que, si ce n’est sa beauté, rien n’égalait la sublimité de ses discours, toujours inspirés : le miel pur des Évangiles s’unissait, sur ses lèvres, à la flamme étincelante des prophéties, et l’on sentait au son de sa voix un cœur tout plein d’une sainte pitié pour les maux de l’homme, et tout gonflé de larmes prêtes à couler sur nous.

Le bon prêtre s’interrompit, parce que lui-même avait des pleurs dans la voix et dans les yeux ; sa figure ronde et naturellement gaie était plus touchante qu’une autre dans cet état, car la tristesse semblait ne pouvoir l’atteindre. Cinq-Mars, toujours plus ému, lui serra la main sans rien dire, de crainte de l’interrompre. L’abbé tira un mouchoir rouge, s’essuya les yeux, se moucha et reprit :

— Cette effrayante attaque de tous les ennemis d’Urbain est la seconde ; il avait déjà été accusé d’avoir ensorcelé les religieuses et examiné par de saints prélats, par les magistrats éclairés, par des médecins instruits, qui l’avaient absous, et qui, tous indignés, avaient imposé silence à ces démons de fabrique humaine. Le bon et pieux archevêque de Bordeaux se contenta de choisir lui-même les examinateurs de ces prétendus exorcistes, et son ordonnance fit fuir ces prophètes et taire leur enfer. Mais, humiliés par la publicité des débats, honteux de voir Grandier bien accueilli de notre bon roi lorsqu’il fut se jeter à ses pieds à Paris, ils ont compris que, s’il triomphait, ils étaient perdus et regardés comme des imposteurs ; déjà le couvent des Ursulines ne semblait plus être qu’un théâtre d’indignes comédies ; les religieuses, des actrices déhontées ; plus de cent personnes acharnées contre le curé s’étaient compromises dans l’espoir de le perdre ; leur conjuration, loin de se dissoudre, a repris des forces par son premier échec : voici les moyens que ses ennemis implacables ont mis en usage.

Connaissez-vous un homme appelé l’Éminence grise, ce capucin redouté que le Cardinal emploie à tout ; consulte souvent et méprise toujours ? c’est à lui que les capucins de Loudun se sont adressés. Une femme de ce pays et du petit peuple, nommée Hamon, ayant eu le bonheur de plaire à la reine quand elle passa dans ce pays, cette princesse l’attacha à son service. Vous savez quelle haine sépare sa cour de celle du Cardinal, vous savez qu’Anne d’Autriche et M. de Richelieu se sont quelque temps disputé la faveur du roi, et que, de ces deux soleils, la France ne savait jamais le soir lequel se lèverait le lendemain. Dans un moment d’éclipse du Cardinal, une satire parut, sortie du système planétaire de la Reine ; elle avait pour titre la Cordonnière de la reine mère ; elle était bassement écrite et conçue, mais renfermait des choses si injurieuses sur la naissance et la personne du Cardinal, que les ennemis de ce ministre s’en emparèrent et lui donnèrent une vogue qui l’irrita. On y révélait, dit-on, beaucoup d’intrigues et de mystères qu’il croyait impénétrables ; il lut cet ouvrage anonyme et voulut en savoir l’auteur. Ce fut dans ce temps même que les capucins de cette petite ville écrivirent au père Joseph qu’une correspondance continuelle entre Grandier et la Hamon ne leur laissait aucun doute qu’il ne fût l’auteur de cette diatribe. En vain avait-il publié précédemment des livres religieux de prières et de méditations dont le style seul devait l’absoudre d’avoir mis la main à un libelle écrit dans le langage des halles ; le Cardinal, dès longtemps prévenu contre Urbain, n’a voulu voir que lui de coupable : on lui a rappelé que lorsqu’il n’était encore que prieur de Coussay, Grandier lui disputa le pas, le prit même avant lui : je suis bien trompé si ce pas ne met son pied dans la tombe…

Un triste sourire accompagna ce mot sur les lèvres du bon abbé.

— Quoi ! vous croyez que cela ira jusqu’à la mort ?

— Oui, mon enfant, oui, jusqu’à la mort ; déjà on a enlevé toutes les pièces et les sentences d’absolution qui pouvaient lui servir de défense, malgré l’opposition de sa pauvre mère, qui les conservait comme la permission de vivre donnée à son fils ; déjà on a affecté de regarder un ouvrage contre le célibat des prêtres, trouvé dans ses papiers, comme destiné à propager le schisme. Il est bien coupable, sans doute, et l’amour qui l’a dicté, quelque pur qu’il puisse être, est une faute énorme dans l’homme qui est consacré à Dieu seul ; mais ce pauvre prêtre était loin de vouloir encourager l’hérésie, et c’était, dit-on, pour apaiser les remords de mademoiselle de Brou qu’il l’avait composé. On a si bien vu que ces fautes véritables ne suffisaient pas pour le faire mourir qu’on a réveillé l’accusation de sorcellerie assoupie depuis longtemps, et que, feignant d’y croire, le Cardinal a établi dans cette ville un tribunal nouveau, et enfin mis à sa tête Laubardemont ; c’est un signe de mort. Ah ! fasse le ciel que vous ne connaissiez jamais ce que la corruption des gouvernements appelle coups d’État.

En ce moment un cri horrible retentit au delà d’un petit mur de la cour ; l’abbé effrayé se leva, Cinq-Mars en fit autant.

— C’est un cri de femme, dit le vieillard.

— Qu’il est déchirant ! dit le jeune homme. Qu’est-ce ? cria-t-il à ses gens qui étaient tous sortis dans la cour.

Ils répondirent qu’on n’entendait plus rien.

— C’est bon, c’est bon ! cria l’abbé, ne faites plus de bruit.

Il referma la fenêtre et mit ses deux mains sur ses yeux.

— Ah ! quel cri ! mon enfant, dit-il (et il était fort pâle), quel cri ! il m’a percé l’âme ; c’est quelque malheur. Ah ! mon Dieu ! il m’a troublé, je ne puis plus continuer à vous parler. Faut-il que je l’aie entendu quand je vous parlais de votre destinée ! Mon cher enfant, que Dieu vous bénisse ! Mettez-vous à genoux.

Cinq-Mars fit ce qu’il voulait, et fut averti par un baiser sur ses cheveux que le vieillard l’avait béni, et le relevait en disant :

— Allez vite, mon ami, l’heure s’avance ; on pourrait vous trouver avec moi, partez ; laissez vos gens et vos chevaux ici ; enveloppez-vous dans un manteau, et partez. J’ai beaucoup à écrire avant l’heure où l’obscurité me permettra de prendre la route d’Italie. Ils s’embrassèrent une seconde fois en se promettant des lettres, et Henry s’éloigna. L’abbé, le suivant encore des yeux par la fenêtre, lui cria : — Soyez bien sage, quelque chose qui arrive ; et lui envoya encore une fois sa bénédiction paternelle en disant : — Pauvre enfant !