Mozilla.svg

Cinq-Mars/Notes et documents historiques

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Michel Lévy frères (p. 449-494).

NOTES

et

DOCUMENTS HISTORIQUES




Lorsque parut pour la première fois ce livre[1], il parut seul, sans notes, comme œuvre d’art, comme résumé d’un siècle. Pour qu’en toute loyauté il fût jugé par le public, l’auteur ne voulut l’entourer en nulle façon de cet éclat apparent des recherches historiques, dont il est trop facile de décorer un livre nouveau. Il voulut, selon la théorie qui sert ici de préface : Sur la vérité dans l’art, ne point montrer le vrai détaillé, mais l’œuvre épique, la composition avec sa tragédie, dont les nœuds enveloppent tous les personnages éminents du temps de Louis XIII. Bientôt cependant l’auteur s’aperçut de la nécessité d’indiquer les sources principales de son travail ; et comme il avait toujours voulu remonter aux plus pures, c’est-à-dire aux manuscrits, et, à leur défaut, aux éditions contemporaines, il ajouta les renseignements les plus détaillés à la seconde édition de Cinq-Mars[2], pour rectifier des erreurs répandues sur l’authenticité de quelques faits. Depuis lors il revint à la simple et primitive unité de son ouvrage. Mais aujourd’hui qu’on a multiplié, au delà de ce qu’il eût pu attendre, cette production, qu’il est loin de croire irréprochable, il veut que les esprits curieux des détails du vrai anecdotique n’aient pas à chercher ailleurs des documents qu’il avait écartés.

page 98.

Une barbe plate et rousse à l’extrémité…

« Pendant sa jeunesse, dit l’historien du père Joseph, il avait les cheveux et la barbe d’un roux un peu ardent. Il s’était aperçu que Louis XIII ne pouvait souffrir cette couleur ; aussi avait-il pris soin de la brunir avec des peignes de plomb et d’acier, jusqu’à ce qu’il eût trouvé le secret de la blanchir, que lui donna plus tard un empirique. L’horreur du roi était telle pour cette couleur, qu’un jour son premier gentilhomme de la chambre (dont le frère avait le plus beau gouvernement du royaume), ayant l’honneur d’accompagner Sa Majesté à Fontainebleau, dans une partie de chasse, il fit tant de pluie qu’il emporta toute la peinture dont il cachait la rousseur de ses cheveux. Le prince, l’ayant aperçue, en eut peur et lui dit : — Bon Dieu, que vois-je ! ne paraissez plus devant moi. Le gentilhomme fut obligé de se défaire de sa charge. »

page 99.

Son confident…

Ce trop célèbre capucin, que l’un de ses historiens appelle l’esprit auxiliaire du Cardinal, fut non-seulement son confident, mais celui du Roi même. Inflexible, souple et bas, il affermissait les pas du ministre dans les voies du sang, et l’aidait à y faire descendre le faible prince. L’histoire de cet homme est partout ; mais voici les détails d’une de ses manœuvres que l’on connaît peu :

M. de Montmorency était pris à Castelnaudary. Louis XIII hésitait à le faire périr. Monsieur, qui l’avait abandonné sur le champ de bataille, demandait sa grâce avec vigueur. Le Cardinal voulait sa mort, et ne savait comment obtenir cette précieuse faveur. Bullion était chargé de la négociation, et conseillait Gaston : ce fut à cet homme que Joseph s’adressa d’abord.

Il s’empare de lui avec une adresse de serpent, et, par son organe, fait conseiller à Monsieur de ne plus demander au Roi des assurances pour la grâce du jeune duc, mais de s’en remettre à la bonté seule de Louis, dont on blessait le cœur en ayant l’air d’en douter. Monsieur croit voir dans ce discours l’intention de pardonner, insinuée par son frère même, et fait son accommodement pour lui seul, sans rien stipuler pour le jeune duc, et s’en remettant à la clémence du Roi. C’est alors qu’en un conseil étroit entre le Roi, le Cardinal et Joseph, celui-ci ose prendre la parole le premier, et, concertant la fougue de ses vociférations politiques avec les flegmatiques arguments du Cardinal, arrache de Louis la promesse, trop bien tenue, d’être inflexible.

Brulart de Léon, ambassadeur à Ratisbonne avec Joseph, dit que le capucin n’avait de chrétien que le nom, et ne cherchait qu’à tromper tout le monde.

Un ouvrage de 1635, intitulé la Vérité défendue, en parle en ces termes :

« Il est le grand inquisiteur d’État, interroge les prétendus criminels, fait mettre les hommes en prison sans information, empêche que leur justification ne soit écoutée, et, par des terreurs paniques, il tire les déclarations qui servent pour couvrir l’injustice du Cardinal. Il fait indignement servir le ciel à la terre, le nom de Dieu aux tromperies, et la religion aux ruses de l’État. »

Du reste, il appartenait à une très-bonne famille, dont le nom était du Tremblay.

Je renvoie à la Vie même de cet indigne religieux ceux qui le voudront mieux connaître.

page 102.

Le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, etc.

Ces insolents commandements de la religion ministérielle, fondée par Richelieu, sont extraits d’un manuscrit désigné dans l’histoire du père Joseph.

Voici comment s’exprime à ce sujet le révérend et naïf historien et généalogiste, continuateur de l’abbé Richard :

« Il composa avec le Cardinal un livre ayant pour titre : l’Unité du ministre, et les qualités qu’il doit avoir. Cet ouvrage n’a jamais vu le jour qu’entre les mains du Roi, et c’est ce traité qui détermina Sa Majesté à se reposer entièrement du gouvernement de son royaume sur Son Éminence. J’ai vu ce manuscrit in-folio, qui est très-bien écrit. On n’aura pas de peine à reconnaître que le père Joseph en est l’auteur, par la lecture des principales propositions qui y sont prouvées, premièrement comme vérités chrétiennes, secondement, comme vérités politiques. On pourrait intituler ce livre : Testament politique du père Joseph. Tous les grands hommes du siècle passé en ont laissé. On reconnaîtra aisément le génie du père dans l’extrait de ce testament. » (Histoire du père Joseph.) Suivent les articles tels qu’on vient de les lire.
page 107.


Quant au Marillac, etc.

Le maréchal de Marillac fut privé de ses juges légitimes ; les membres du Parlement, qui voulurent en vain prendre connaissance de l’affaire, virent Molé, leur procureur général, décrété et interdit ; traîné innocent de tribunaux en tribunaux, sans en trouver un assez habile pour lui découvrir un crime, le maréchal de Marillac tomba enfin sous l’arrêt des commissaires, lu par un garde des sceaux ecclésiastique (Châteauneuf), auquel il fallut une dispense de Rome, sollicitée exprès, pour condamner un homme sans reproche ; et le Cardinal se prit à rire des lumières qu’il avait fait descendre forcément sur les juges. Quelle confusion ! quel temps ! On ne saurait trop éclairer les points principaux de l’histoire, pour éteindre les puérils regrets du passé dans quelques esprits qui n’examinent pas.


page 151.


Ce jour-là le Cardinal parut revêtu d’un costume entièrement guerrier…

Ce costume est exactement décrit dans les Mémoires manuscrits de Pontis, tel qu’on le lit ici. (Bibl. de l’Arsenal)


page 177.


D’extirper une branche royale de Bourbon….

Le comte de Soissons, assassiné à la bataille de la Marfée, qu’il gagnait sur les troupes du Roi, ou plutôt du Cardinal. J’ai sous les yeux des relations contemporaines les plus détaillées de cette affaire. Elles renferment ce qui suit : « Le régiment de Metternich et l’infanterie de Lamboy s’estant rompus, il ne resta près dudit comte que trois ou quatre des siens ; lequel, dans ce désordre, fut abordé d’un cavalier seul, que ses gens ne connurent dans cette confusion pour ennemy, qui luy donna un coup de pistolet au-dessous de l’œil, dont il fut tué tout roide… Ce grand prince, n’ayant d’autre dessein que de servir Sa Majesté et son État, et arrester les violences de celuy qui veut miner tout ce qui est au-dessus de lui ;… il (le Cardinal) vient d’extirper une branche royale de Bourbon, ayant fait choisir ce prince par un de ses gardes, qui s’était mis avec ce dessein exécrable, et par son commandement, parmy les gens d’armes de ce prince, ayant été reconneu tel, après qu’il fut tué sur la place par Riquemont, escuyer du même prince défunct. » (Montglat, Fabert, etc., etc., Relation de Montrésor, t. II, p. 520.)

Il existe à la Bibliothèque de Paris un curieux autographe, qui montre quel prix mettait le Cardinal à ces sortes d’expéditions.


Billet de M. Dès Noyers, escrit à M. le maréchal de Châtillon, après la bataille de Sedan.


Le Roy a résolu de donner un GOUVERNEMENT et une pension pour sa vie durante au gendarme qui a tué le général des ennemis. Monsieur le maréchal l’enverra à Reims trouver Sa Majesté aussitôt qu’il y sera arrivé. Fait à Péronne, ce 9 juillet 1641.

Des Noyers.
Vol. g. 6, 233. MM.


examen de la correspondance secrete du cardinal de richelieu relative au proces de mm. de cinq-mars et de thou.


L’activité infatigable, la pénétration vive, la persévérance ingénieuse du cardinal de Richelieu à la fin de ses jours, quand les maladies, les fatigues, les chagrins, semblaient devoir amortir ses rares facultés, ne sont pas seulement en évidence dans la conduite de cette affaire ; il est curieux d’y observer en gémissant les voies souterraines par lesquelles devait passer, pour arriver à son bût, ce puissant mineur, comme disait Shakspeare : O worthy pioneer ! Toutes les petitesses auxquelles sont forcés de descendre les travailleurs politiques pourraient rendre plus modestes leurs imitateurs, s’ils considéraient que celui-ci, après tous ses efforts, après l’accomplissement entier de ses projets, ne réussit qu’à hâter et assurer la chute de la monarchie unitaire qu’il croyait affermir pour toujours.

Pour montrer ces écrits sous leur vrai jour, il est nécessaire d’en écarter les longues phrases de procès-verbal, dont la sécheresse et la confusion ont dégoûté sans doute tous ceux qui les ont parcourus. Mais il importe d’en extraire les traits singuliers et vifs que l’on démêle dans cette nuit, lorsqu’on y attache des regards attentifs,

Sitôt que M. de Cinq-Mars est arrêté et que le duc d’Orléans s’est excusé par la lettre que j’ai citée dans le cours de ce livre[3], la première inquiétude du Cardinal est de savoir si M. de Bouillon est arrêté. Dans le doute, et craignant le retour de Louis XIII à sa première affection pour Cinq-Mars, il s’arrête à Tarascon, et de là veut s’assurer que son crédit est dans toute sa force : comme un athlète qui se prépare à un grand combat, il essaye son bras et pèse sa massue.


Instruction, après l’arrest de M. le Grand, à messieurs de Chavigny et Des Noyers, estant près du Roy, pour sçavoir, entre autres choses, de Sa Majesté, si Son Éminence agira comme elle a fait ci-devant, ainsi qu’elle le jugera à propos.


Si monsieur de Bouillon est pris, il est question de faire voir promptement que l’on l’a pris avec justice ; pour ce faire, il faut descouvrir les auteurs de Madame qui en ont donné advis, et qu’au cas que ladite dame ne voudroit, on peut trouver quelque invention par laquelle on puisse faire connoistre qu’on a cette découverte ; on le peut faire en resserrant de toutes parts les prisonniers sans permettre de parler à personne, parce que par ce moyen on pourroit faire croire aux uns que les autres ont dit ce que l’on sçait : ce qui leur donnera lieu de se confesser, et à tout le moins de le croire.

Faut arrester Cloniac, que l’on dit avoir des papiers secrets. Faut retirer la cassette de cheveux et amourettes, qu’a monsieur de Choisy.

Faut représenter au Roy qu’il est très-important de ne dire pas qu’il ait bruslé tous les papiers, et en effet l’on croit qu’il ne l’a pas fait.

Si monsieur de Bouillon est pris, il faut pourvoir l’Italie d’un chef de grande fidélité, pour plusieurs raisons qui pressent. Il en faut un en Guyenne et un autre dans le Roussillon, estant douteux si monsieur de Turenne voudroit servir, et si l’on doit le laisser seul, le Roy y pourvoira s’il lui plaist.

On voit quel piège il indique ; M. de Cinq-Mars y tomba le premier.

La réponse ne se fait pas attendre : on a arrêté M. de Bouillon ; le Roi a consenti à faire tous les mensonges qui lui sont dictés, et, pour preuve de son obéissance, il écrit de sa main la lettre qui suit :


Lettre du Roy à Son Éminence.


Je ne me trouve jamais que bien de vous voir. Je me porte beaucoup mieux depuis hier ; et ensuite de la prise de monsieur de Bouillon, qui est un coup de parti, j’espère avec l’ayde de Dieu que tout ira bien, et qu’il me donnera la parfaite santé ; c’est de quoi je le prie de tout mon cœur.

Louys.


Avec ce gage on peut agir : il a fait menacer Monsieur, et ne lui a répondu que vaguement. Gaston se remet à supplier : le même jour il écrit au Roi, au cardinal Mazarin, à M. Des Noyers, à M. de Chavigny, et une seconde fois au Cardinal. Remarquez que c’était à lui d’abord qu’il avait demandé pardon le 17 juin, avant de supplier le Roi le 25, suivant en cela la hiérarchie établie par le Cardinal. Il demande grâce à tout le monde et promet une entière confession.

Là-dessus, le Cardinal met le pied sur le frère du Roi, et l’écrase par la lettre froide où il lui conseille de tout confesser. On l’a lue au chapitre le Travail.

Reviennent de nouveaux rapports du fidèle agent Chavigny, lequel ne connaît pas d’assez humbles termes pour parler au Cardinal, dont il se dit sans cesse la créature. Chavigny se moque de Monsieur et du choléra-morbus (déjà connu comme l’on voit), qui saisit l’agent de ce prince dans la peur d’être arrêté. — Il fait conseiller à Gaston de se retirer hors de France. On voit que le Roi ne se permet pas de répondre sans que le Cardinal ait corrigé la lettre qu’il doit écrire.


M. de Chavigny à Son Éminence.


Le Roy parla hier à monsieur de La Rivière aussi bien et aussi fortement qu’on le pouvoit désirer. Je luy fis mettre par escrit et signer tout ce qu’il luy dit de la part de Monsieur, ainsi que Son Éminence verra par la copie que je luy envoye : et lorsqu’il fit difficulté d’obéir aux commandements de Sa Majesté, elle luy parla en maistre, et il eut si graud’peur qu’on l’arrestât, qu’il luy prit presque une défaillance, et ensuite une espèce de choléra-morbus dont il a esté guary en luy rasseurant l’esprit. Le Roy fut ravy de ce que Monseigneur n’eust pas la pensée de voir Monsieur. En parlant à Monsieur de La Rivière, je l’ai fait tomber insensiblement dans le dessein de proposer à Monsieur qu’il confesse ingénuement toutes les choses par un escrit qu’il envoyera au Roy ; pour, après avoir vu Sa Majesté, s’en aller pendant un temps hors du royaume, avec ses bonnes grâces, et celles de Son Éminence.

Il m’a dit qu’il feroit cette proposition à Monseigneur, et qu’il luy demanderoit sa parole, pour la seureté de Monsieur, au cas qu’en confessant toutes choses par escrit, il vinst trouver le Roy, pour s’en aller par après hors de France.

En ce cas. Son Éminence aura agréable de faire sçavoir à ses créatures si Venise n’est pas le meilleur lieu où puisse aller Mousieur, et quelle somme elle estime qu’on puisse lui accorder par an.

J’envoye à Monseigneur la réponse du Roy, qui doit estre mise au pied de la déclaration de La Rivière, afin qu’elle soit corrigée comme il lui plaira, et de la mettre entre ses mains quand il passera.

Je seray jusques à la mort sa très-humble, très-obligée et trèsfidèle créature,

Chavigny.

À Montfrin, le dernier juin 1642.


Le Cardinal permet à Monsieur de sortir du royaume, et d’aller à Venise, et stipule la pension qu’il aura, de façon à le rendre sage.
Mémoire de MM. de Chavigny et Des Noyers.


Je ne fais point de difficulté, si le Roy le trouve bon, de donner parole à M. de La Rivière que, Monsieur déclarant au Roy tout ce qu’il sait par escrit, sans réserve, venant voir Sa Majesté avant que de sortir du royaume, selon la proposition que nous en a fait ledit sieur de La Rivière, Sa Majesté le laissera aller librement, sans qu’il reçoive mal, s’il sort du consentement du Roy. Venise est une bonne demeure, et, en ce cas, il faut que la permission qu’il demandera au Roy de sortir porte : « Pour ne revenir en France que lorsqu’il plaira au Roy nous le permettre et nous l’ordonner. »

Quant à l’argent, je crois qu’il se doit contenter de ce que le Roy d’Espagne luy devoit donner, sçavoir : dix mille écus par mois. Car luy donner plus, c’est luy donner moyen de mal faire ; et le Roy ne pouvant consentir qu’il meine avec lui les mauvais esprits qui l’ont perdu, il n’a pas besoin davantage pour luy et pour les gens de bien. Cependant, s’il faut passer jusques à quatre cent mille livres, je ne crois pas qu’il faille s’arrester pour peu de chose. Je suis entièrement à ceux qui m’aiment comme vous.

Le cardinal de Richelieu.

De Tarascon, ce dernier juin 1642.


Ou monsieur de La Rivière vient avec un simple compliment de parole et une confession de faute déguisée, où il vient avec charge de descouvrir une partie de ce qui a esté fait :

Si le premier, le Roi doit adjouster foi (ou le témoigner) à ce qu’il dit, et respondre qu’il pardonne volontiers à Monsieur, et que M. de La Rivière luy rapporte ce qu’il a sur la conscience, qu’il n’en doit pas estre en peine :

Si le second, il doit encore lui tesmoigner de croire que tout ce qu’il dit est tout, et responde : « Ce que vous venez de descouvrir me surprend, et ne me surprend pas.

« Il me surprend, parce que je n’eusse pas attendu ce nouveau tesmoignage de manque d’affection de mon Frère. Il ne me surprend pas, parce que M. le Grand, estant pris, s’enquiert fort si on ne l’accuse point d’intelligence avec Monsieur.

« Monsieur de La Rivière, je vous parleray franchement : ceux qui ont donné ces mauvais conseils à mon Frère ne doivent rien attendre de moi, que la rigueur de la justice : pour mon Frère, s’il me descouvre tout ce qu’il a fait sans réserve, il recevra des effets de ma bonté, comme il en a déjà receu plusieurs fois par le passé. »

Quelque instance que La Rivière fasse d’avoir promesse d’un pardon général, sans obligation de descouvrir tout ce qui s’est passé, le Roy demeurera dans sa dernière response, luy disant qu’il ne voudroit pas luy-mesme le conseiller de faire plus que Dieu, qui requiert un vrai repentir et une ingénue reconnoissance pour pardonner ;

Qu’il luy doit suffire qu’il l’asseure que Monsieur recevra les effets de sa bonté, s’il se gouverne envers Sa Majesté comme il doit, c’est à-dire ainsi qu’il est dit cy-dessus.

On voit que les rôles sont écrits mot pour mot, et que le Roi ne doit rien ajouter ni retrancher. Aussitôt l’agent de Monsieur (La Rivière) accourt, et le Cardinal l’envoie au Roi d’avance dicter sa réponse. Avec quelle souplesse chaque personnage obéit au directeur de cette sanglante comédie !




Les observateurs politiques ne s’endorment pas : ils excitent Louis XIII par tous les moyens possibles contre le bouc émissaire sur qui tout péché doit retomber. On redouble de rigueurs avec le prisonnier.




Des Noyers écrit, le 30 juin 1642, au Cardinal :


Le Roy m’a dit qu’il croit que M. le Grand eût été capable de se faire huguenot. J’y ai adjousté qu’il se fût fait Turc pour régner et oster à Sa Majesté ce que Dieu luy a si légitimement donné. Sur quoi le Roy m’a dit :

— Je le crois.

Sa Majesté m’a dit ce matin que Tréville avoit entretenu M. le Marquis sur l’arrivée de M. le Grand à Montpellier, et qu’en entrant dans la citadelle, il avait dit :

— Ah ! faut-il mourir à vingt-deux ans ! Faut-il conspirer contre la patrie d’aussi bonne heure ! Ce qu’elle avoit très-bien receu.
M. Des Noyers à Son Êminence.


Paris, le 1er juillet.

Sa Majesté est échauffée plus que jamais contre M. le Grand, car elle a sceu que, durant sa maladie, ce misérable, que M. le premier président nomme fort bien le perfide public, avoit dit du Roy :

— Il traînera encore !




Rien n’est oublié pour irriter Louis XIII, quoiqu’il nous soit difficile de sentir le sel du bon mot du premier président.

Le même homme (Des Noyers) écrit encore le 1er juillet 1642, de Pierrelatte :

Sa Majesté continue dans de très-grandes démonstrations d’amour pour Monseigneur, et dans une exécration non pareille pour ce malheureux perfide public.

Ainsi le bulletin de la colère royale est envoyé au Cardinal heure par heure, et l’on a soin que la fièvre ne cesse pas. Les parents des deux jeunes gens veulent supplier, on les arrête. M. de Chavigny écrit le 3 juillet 1642 :

L’abbé d’Effiat et l’abbé de Thou venoient trouver le Roy, à ce qu’on nous avoit assuré. Sa Majesté a trouvé bon qu’on envoyast au-devant d’eux pour leur commander de se retirer.




La correspondance est pressante. Le lendemain (4 juillet 1642), le Cardinal écrit de Tarascon :

Les énigmes les plus obscures commencent à s’expliquer : le perfide public confessant, au lieu où il est, qu’il a eu de mauvais desseins contre la personne de M. le Cardinal, mais qu’il n’en a point eu que le Roy n’y ait consenti ; le mal est que la liberté qu’il a eue jusques à présent de se promener deux fois le jour, fait que ce discours commence d’être bien espandu en cette province, ce qui peut faire beaucoup de mauvais effets.

Une crainte mortelle agite le Cardinal qu’on ne vienne à savoir que le Roi a été de la conjuration : il rend la prison plus sévère. Il ajoute :

Ceton, lieutenant des gardes écossaises, âgé de soixante-six ans, a laissé promener M. le Grand deux fois le jour. Il n’y a que trois jours qu’il en usoit encore ainsi, ce qui me feroit croire que les premiers ordres ont été perdus.

M. de Bouillon n’a demandé qu’un médecin et deux valets de chambre ; le perfide public a six personnes qui doivent être retranchées. Autrement, il est impossible qu’il ne fasse sçavoir tout ce qu’il voudra ; jamais prince n’en eut davantage.

Vous parlerez adroitement de ce que dessus, sans me mettre en jeu aucunement.

Comme il attend avec impatience un bon commissaire, il dit :

J’attends M. de Chazé, que nous essayerons par M. de Thou. — Faites-le hâter par le Rhône, car le temps nous presse, et il est nécessaire que je sois icy pour l’aider à ses interrogatoires, que je lui donnerai toutes digérées.

Comme il faut envenimer la plaie du cœur royal, il n’oublie pas un trait qui puisse porter :

Il est bon que le fidel marquis de Mortemar dise au Roy comme le perfide public disait que Fontrailles avoit dit un bon mot sur ses maladies, sçavoir, est :

Il n’est pas encore assez mal.

Pour montrer comme le perfide et ses principaux confidents estoient mal intentionnez vers le Roy.




On voit que nulle légèreté de propos, nulle étourderie du jeune favori, vraie ou supposée, n’est omise par le rusé politique. Chavigny répond sur-le-champ et dans les mêmes termes :

Le fidèle marquis n’a pu encore prendre son temps pour dire ce que M. le Cardinal a mandé : ce sera pour demain ; nous verrons ce que le Roy en dira.

Puis, le lendemain, le même Chavigny écrit à la hâte :

Mortemar a dit tout au long au Roy le mot de M. le Grand. Le Roy n’a pas manqué, aussi-tôt ouy ce discours, de le rapporter à Chavigny.

C’est-à-dire à lui-même : Il persifle ainsi Louis XIII sur sa docilité !

Et je crois qu’il en fait de mesme à M. Des Noyers.

Le Roy m’a commandé expressément de le faire sçavoir à Son Éminence, et luy dire qu’il croyoit M. le Grand assez détestable pour avoir eu une si horrible pensée, et qu’il se souvient qu’il avoit à Lyon plus de cinquante gentilshommes qui dépendoient de luy.

On n’a rien oublié pour entretenir Sa Majesté en belle humeur. Le Roy a répété plusieurs fois que M. le Grand estoit le plus grand menteur du monde. Ainsi on peut espérer que l’amitié est bien usée dans le cœur de Louis XIII.

Le 6 juillet 1642 (que l’on remarque cette rapidité), les deux créatures du Cardinal-Duc, Chavigny et Des Noyers lui disaient le résultat de leurs insinuations :

Nous supplions très-humblement Monseigneur de se mettre l’esprit en repos, et de croire qu’il ne fut jamais si puissant auprès du Roy qu’il est, que sa présence opérera tout ce qu’elle voudra.

Le même jour le Cardinal-Duc écrit au Roi très-humblement, et sur le ton d’une victime et d’un prêtre candide que le Roi défend.




Son Éminence au Roy.

Ayant sçeu, dit-il, la nouvelle descouverte qu’il a pleu au Roi faire du mauvais dessein qu’avoit M. le Grand contre moy, contre un Cardinal, qui depuis vingt-cinq ans a, par la permission de Dieu, assez heureusement servi son maistre ; plus la malice de ce malheureux est grande, plus la bonté de Sa Majesté paroist. Du septiesme juillet 1642.

Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l’envoyant chercher dans la prison de Tarascon. J’ai sous les yeux ce curieux interrogatoire, et le donne tel qu’il a été conservé mot pour mot. Il n’est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise des deux personnages, dont aucun n’oublie le rang et le caractère de l’autre, et qui semblent toujours avoir dans la pensée leur vieil adage : Un gentilhomme en vaut un autre.


Interrogatoire et réponse de M. de Thou à Monseigneur le Cardinal-Duc, qui l’envoya quérir en la prison du chasteau de Tarascon. (Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu’il a fait durant le grand orage de la cour, en l’année 1642, et tiré des mémoires qu’il a escrits de sa main. M. DC. XLVIII.)


M. Le Cardinal. Monsieur, je vous prie de m’excuser de vous avoir donné la peine de venir icy.

M. De Thou. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.

Après, il lui fit donner une chaise près de son lit.

M. Le Cardinal. Monsieur, je vous prie de me dire l’origine des choses qui se sont passées cy-devant.

M. De Thou. Monseigneur, il n’y a personne qui le puisse mieux sçavoir que Votre Éminence.

M. Le Cardinal. Je n’ai point d’intelligence en Espagne pour le sçavoir.

M. De Thou. Le Roy en ayant donné l’ordre, Monseigneur, cela n’a peu estre sans vous l’avoir fait connoistre.

M. Le Cardinal. Avez-vous escrit à Rome et en Espagne ?

M. De Thou. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.

M. Le Cardinal. Estes-vous secrétaire d’État, pour l’avoir fait ?

M. De Thou. Non, Monseigneur ; mais le Roy me l’avoit commandé, je n’ai peu faillir de le faire.

M. Le Cardinal. Avez-vous quelque pouvoir de cela ?

M. De Thou. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement de le faire par escrit.

M. Le Cardinal. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n’en a rien dit ?

M. De Thou. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l’avoir dit ; car il a receu le commandement aussi bien que moi.

M. Le Cardinal. Où sont ces commandements ?

M. De Thou. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en sera besoin.


Mais c’est là ce qu’il faut éviter. Le Cardinal ne veut pas savoir que le Roi a donné des ordres contre lui. Il demande à Paris des commissaires, un surtout qu’il désigne, M. de Lamon, pour aider M. de Chazé à de nouveaux interrogatoires dirigés contre ce de Thou si imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.

Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d’Orléans, Monsieur, le frère du Roi, envoie sa confession et se met à genoux, en ces termes :


Gaston, fils de France, frère unique du Roy, estant touché d’un véritable repentir d’avoir encore manqué à la fidélité que je dois au Roy monseigneur, et désirant me rendre digne de la grâce et du pardon, j’avoue sincèrement toutes les choses dont je suis coupable.


Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette noblement toute l’affaire.

Puis une seconde confession accompagne la première, touchant l’autre péché :


Monsieur, frère du Roy à Son Éminence.


D’Aigueperce, le 7 juillet 1642.

Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer à mon cousin le Cardinal de Richelieu quelle est mon extrême douleur d’avoir pris des liaisons et correspondances avec ses ennemis… je proteste devant Dieu, et prie M. le Cardinal de croire que je n’ai pas eu plus grande connoissance de ce qui peut regarder sa personne, et que, pour mourir, je n’aurois jamais presté ny l’oreille ny le cœur à la moindre proposition qui eust esté contre elle, etc., etc.


La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas assurément.

Mais le maître n’est pas content encore de ces mensonges et de ces humiliations.

Il envoie ses ordres sur ce qui doit être dit par Monsieur, s’il veut qu’on lui permette de rester dans le royaume et qu’on lui donne de quoi vivre.

On confrontera Monsieur et M. de Cinq-Mars.


Instructions de Son Éminence.


Quand on amènera M. le Grand au lieu où sera la personne de Monsieur, Monsieur luy doit dire :

« Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de différente qualité, nous nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours à mesme remède. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la pardonner. »

Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d’accord de ce qu’aura dit Monsieur, où il voudra faire l’innocent ; en quel cas Monsieur lui dira :

« Vous m’avez parlé en tel lieu, vous m’avez dit cela, vous vinstes à Saint-Germain me trouver en mon escurie avec M. de Bouillon (tel et moy, tels et tels) »… Ensuite Monsieur dira le reste de l’histoire.

Il fera de mesme lorsqu’on luy amènera M. de Bouillon.

Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans jamais prétendre charge ny emploi.

Je dis ceci, après avoir bien philosophé sur cette affaire, qui peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais arrivée en ce royaume de cette nature.

Mais Monsieur fait beaucoup de difficulté de se laisser confronter aux accusés ; il craint de manquer d’assurance devant eux. Le Roi n’ose l’exiger de son frère ; il faut trouver un biais : le chancelier Séguier le trouve et l’envoie bien vite :

J’ai proposé au Roy de mander MM. Talon, conseiller d’Estat et advocat général, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande connoissance de matières criminelles, pour conférer avec moy sur toutes les propositions que je lui ferai.

Leur advis est que l’on peut dispenser Monsieur d’être présent à la lecture de sa déclaration aux accusés.

Cet advis est appuyé d’exemples et de raisons ; quant aux exemples, nous avons la procédure faite de La Mole et de Coconas, accusés de lèze-majesté. En ce procès, les déclarations du Roy de Navarre et du duc d’Alençon furent receues et leues aux accusés sans confrontation, encore qu’ils l’eussent demandée.

… Une déposition d’un témoin avec des présomptions infaillibles servent de preuve et de conviction contre un accusé en crime de lèze-majesté : ce qui n’est pas aux autres crimes.




On voit que le chancelier y met fort bonne volonté.

Suit l’avis donné par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Orner Talon, décidant « qu’aucun fils de France n’a esté ouy dans aucun procès, et que leur déclaration sert de preuve sans confrontation. »

Le chancelier reçoit la déclaration de Monsieur, en compagnie des juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil, de Chazé et de Sève, dans laquelle le duc d’Orléans avoue : avoir donné deux blancs signés à Fontrailles pour traiter avec le roi d’Espagne, à l’instigation de M. le Grand ; il le présente comme ayant séduit aussi M. de Bouillon.

Après ces écrits, le Cardinal est armé de toutes pièces, et sûr du succès, il peut partir. Il se rend à Paris ; et, tandis que l’on juge à Lyon Cinq-Mars et de Thou qu’il abandonne, il va remettre la main sur le Roi et faire grâce à Monsieur moyennant sa nullité politique, et à M. de Bouillon en échange de la place de Sedan.

Le rapport du procès est très-curieux à lire et trop volumineux pour être copié ici ; il se trouve à la suite des interrogatoires. Le rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars après avoir passé légèrement sur Monsieur et le duc de Bouillon.

Quant à M. le Grand, il est chargé non-seulement d’estre complice de cette conjuration, mais ensuite d’en estre auteur et promoteur.

M. le Grand empoisonne l’esprit de Monsieur par des craintes imaginaires et supposées par lui. Voilà un crime.

Pour se garantir de ses terreurs, il le porte à faire un parti dans l’Estat. En voilà deux.

Il le porte à s’unir à l’Espagne. C’en est un troisième.

Il le porte à ruiner M. le Cardinal, et le faire chasser des affaires. C’en est un quatrième.

Il le porte à faire la guerre en France pendant le siége de Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estat. C’en est un cinquième.

Il dresse luy-mesme le traité d’Espagne. C’en est un sixième.

Il produit Fontrailles à Monsieur pour estre envoyé pour le traité, et envoyé à M. le comte d’Aubijoux. Ces suites peuvent être estimées un septième crime, ou au moins l’accomplissement de tous les autres.

Tous sont crimes de lèze-majesté, celuy qui touche la personne des ministres des princes estant réputé, par les lois anciennes et constitutions des empereurs, de pareil poids que ceux qui touchent leurs propres personnes.

Un ministre sert bien son prince et son Estat, on l’oste à tous les deux, c’est tout de mesme que qui priveroit le premier d’un bras et le second d’une partie de sa puissance.


Je livre ces arguments aux réflexions des jurisconsultes. Ils penseront peut-être qu’il y eût eu quelque réponse à faire si l’on eût regardé comme possible de répondre à ces absurdités d’un pouvoir sans contrôle. Le grand fait du traité d’Espagne suffisait, et je ne transcris ce que le rapporteur ajoute que pour montrer l’acharnement qui lui était prescrit contre l’ennemi, le rival de faveur du premier ministre[4].

Si M. de Cinq-Mars eût été moins ardent, moins hautain et plus habile, il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l’étranger. Il pouvait renverser le Cardinal à moins de frais et sans s’attacher au front l’écriteau d’allié de l’étranger, toujours détesté des nations monarchiques ou républicaines, celui du connétable de Bourbon et de Coriolan. Mais il avait vingt-deux ans et n’avait pas la tête tout entière aux grandes affaires. Il agissait trop vite, hâté par la passion, contre un homme d’expérience qui savait attendre avec froideur et mettre son ennemi dans son tort.


Sur l’interrogatoire secret.


(Extrait des registres.)


M. de Cinq-Mars advoua à M. le Chancelier que la plus forte passion qui l’avoit emporté à ce qu’il avoit fait estoit de mettre hors des affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu’il ne pouvoit vaincre ny modérer.

Il disoit que six choses lui avoient donné cette adversion.

1. La première, qu’après le siège d’Arras, à la fin duquel il s’estoit trouvé, M. le Cardinal avoit parlé de luy comme d’une personne qui n’avoit pas tesmoigné beaucoup de cœur.

2. Qu’après l’alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frère, le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur à sa maison.

3. Qu’ayant souhaité d’estre faict Duc et Pair, M. le Cardinal en avoit destourné le Roy.

4. Qu’il s’estoit senti obligé de prendre la protection de M. l’archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu’on vouloit perdre.

5. Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mère vouloit faire le mariage de luy avec elle ; Son Éminence dict que sa mère, Mme d’Effiat, estoit une folle, et que si la princesse Marie avoit cette pensée, qu’elle estoit plus folle encore. Qu’ayant esté proposée pour femme de Monsieur, il auroit bien de la vanité et de la présomption de la prétendre ; que c’estoit chose ridicule.

6. Que le Cardinal avoit trouvé étrange que le Roy l’eust admis au conseil, et l’en avoit faict sortir.


page 398.


Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit, etc., etc.

Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville, où quantité de noblesse l’attendoit, entre autres M. le comte de Suze, Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau ; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu’il fust au logis qu’on lui avoit préparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière ; après qu’on avoit vu s’il s’estoit bien assuré, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couché, car il estoit malade d’une douleur ou ulcère au bras. Il y avoit six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres ; et les liens où les hommes mettoient les mains estoient rembourrés et garnis de buffleteries. Ils portoient sur les épaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main couverte de buffle ; si bien que les sangles ou surfaix qu’ils mettoient au cou estoient comme une étole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles estoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit étonné, c’est qu’il entroit dans les maisons par les fenêtres ; car auparavant qu’il arrivât, les maçons qu’il menoit abattoient les croisées des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger, et en après on faisoit un pont de bois qui venoit de la rue jusqu’aux fenêtres ou ouvertures de son logis : ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui estoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublements très-riches. Il logea à Viviers dans la maison de Montarguy, qui est à présent à l’université de notre église. On abattit la croisée de la chambre, qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Viel, sous la maison d’Ales, du côté du nord, jusques à l’ouverture des fenêtres, où le seigneur Cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre estoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu’es côtés et sur le dessus des logements où il couchoit.

Sa cour ou suite était composée de gens d’importance ; la civilité, affabilité et courtoisie estoient avec eux. La dévotion y estoit très-grande ; car les soldats, qui sont ordinairement indévots et impies, firent de grandes dévotions. Le lendemain de son arrivée, qui estoit un dimanche, plusieurs d’iceux se confessèrent et communièrent avec démonstration de grande piété ; ils ne firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit de grandes dévotions. Quand on estoit sur le Rhône, quoiqu’il y eust quantité de bateliers, tant dans les barques qu’après les chevaux, on n’osait jamais blasphémer, qu’est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une telle rétention ; on ne leur voyoit proférer que les mots qui leur estoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement, que tout le monde en estoit ravi.

Monseigneur le cardinal Bigni logea à l’archidiaconé. On avoit préparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin ; mais au partir du bourg Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. (Extrait du journal manuscrit de J. de Banne.)


Sur les derniers moments de MM. de Cinq-Mars et de Thou, et leurs, actes de dévotion.


La bravoure de M. de Cinq-Mars était froide, noble et élégante. Il n’y en a pas de mieux attestée. Si, après tant de détails historiques résumés dans le livre, il en fallait de nouvelles preuves, j’ajouterais, pour les confirmer, cette lettre de M. de Marca, et des fragments du rapport qui les suit, où l’on pourra remarquer ce passage :

« C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, etc. »

Le recueil intitulé : Journal de M. le Cardinal, duc de Richelieu, qu’il a faict durant le grand orage de la court, en l’an 1642, tirés de ses Mémoires qu’il a écrits de sa main, porte ces paroles à la relation de l’instruction du procès :

M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole ; toujours les mêmes douceur, modération et assurance.

Tallemant des Réaux dit dans ses Mémoires, tome I, page 418, etc., etc. :

« M. le Grand fut ferme, et le combat qu’il souffroit en luy-même ne parut point au dehors. — Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, et ne s’amusa point à haranguer. Il ne voulut point de bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme, qu’on eut de la peine à en retirer ses bras. Il estoit plein de cœur et mourut en galant homme. Quoiqu’on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter ; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint quand on lui fit lever la main seulement pour dire la vérité. »

Plusieurs rapports ajoutent que, conduit à la chambre de la torture, il s’écria : — Où me menez-vous ? — Qu’il sent mauvais ici ! en portant son mouchoir à son nez. Ce dédain me semble un de ces traits de bravoure moqueuse dont notre histoire fourmille.

Il rappelle le mot d’un gentilhomme qui, conduit a l’échafaud de 1793, dit au charretier du tombereau : « Postillon, mène-nous bien, tu auras pour boire. » Les Français se vengent de la mort en se moquant d’elle.


Fragment d’une lettre de Monsieur de Marca, conseiller d’Estat, à Monsieur de Brienne, secrétaire d’Estat, laquelle fait mention de tout ce qui s’est passé à l’instruction du procez de Messieurs de Cinq-Mars et de Thou.


Monsieur,

J’ay creu que vous auriez pour agréable d’estre informé des choses principales qui se sont passées au jugement qui a esté rendu contre Messieurs le Grand et de Thou ; c’est pourquoy j’ay pris la liberté de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier commença par la déposition de Monsieur le duc d’Orléans, laquelle il receut en forme judiciaire à Ville-Franche en Beau-Jolois, où estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en présence de sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette action il déclara que Monsieur le Grand l’avoit sollicité de faire une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter avec l’Espagne ; ce qu’ils auraient résolu eux trois dans l’hostel de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois dernière.

Fontrailles fut choisi pour aller à Madrid, où il arresta le traité avec le Comte-Duc, par lequel le Roy d’Espagne promettoit de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux de vieilles troupes, quarante mille escus à Monsieur pour faire nouvelles levées, etc., etc…

La confession du traité, sans l’avoir révélé, jointe aux preuves qui sont au procez, des entremises pour la liaison des complices, et le temps de six semaines ou plus que M. de Thou avoit demeuré près de M. le Grand, logeant dans sa maison près de Perpignan, le conseillant en ses affaires, après avoir eu connoissance que ledit sieur le Grand avoit traité avec l’Espagne, et partant qu’il estoit criminel de lèze-majesté ; tout cela joint ensemble porta les juges à le condamner, suivant les lois et l’ordonnance qui sont expressément contre ceux qui ont sceu une conspiration contre l’Estat et ne l’ont pas révélée, encore que leur silence ne soit point accompagné de tant d’autres circonstances qu’estoient en l’affaire dudit sieur de Thou. Il est mort en vray chrestien, en homme de courage, cela mérite un grand discours particulier. Monsieur le Grand a aussi tesmoigné une fermeté toujours égale, et fort résolue à la mort, avec une froideur admirable, une constance et une dévotion chrestienne. Je vous supplie que je quitte ce discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les respects que je dois, et le désir de paroistre par les effets que je suis,

Monsieur,
Votre très-humble et obéissant serviteur,
Marca.

De Lyon, ce 16 septembre 1642.

À la suite de cette lettre de M. de Marca fut imprimé, en m. dcc. lxv, un journal qui, depuis peu, a été attribué légèrement à un greffier de la ville de Lyon. Ce rapport fut très-répandu, et publié, comme on voit, il y a cent soixante-douze ans. Une partie des détails a été reproduite, en 1826, par moi, en le citant, et ses traits principaux sont épars, et, pour ainsi dire, semés dans le cours de la composition. Cependant quelques-uns de ces traits, qui ne pouvaient y trouver place, furent à dessein laissés de côté, et ont été omis dans les réimpressions qui ont été faites de ce rapport. Il ne sera pas inutile de les reproduire ici. Ils complètent la peinture des caractères de ce livre, et montrent que j’ai été religieusement fidèle à l’histoire, et n’ai pas permis à l’imagination de se jouer hors du cercle tracé par la vérité.

« Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des rois laisser sa tête sur l’échafaud, à l’âge de vingt-deux ans, mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dans nos histoires. Nous avons vu un conseiller d’Estat mourir comme un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice. — Il n’y a personne au monde qui, sçachant leur conspiration contre l’Estat, ne les juge dignes de mort, et il y aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de leurs belles qualités naturelles, ne plaignent leur malheur.

« Monsieur de Cinq-Mars arriva à Lyon le quatriesme septembre de la présente année 1642, sur les deux heures après midy, dans un carrosse traisné par quatre chevaux, dans lequel il y avoit quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entouré de gardes à pied au nombre de cent qui estoient à Monsieur le Cardinal-Duc. Devant marchaient deux cents cavaliers, la pluspart Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.

« M. le Grand estoit vêtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout couvert de dentelle d’or, avec un manteau d’escarlate à gros boutons d’argent à queue : lequel estant sur le pont du Rosne, avant que d’entrer dans la ville, demanda à Monsieur de Ceton, lieutenant des gardes écossoises, s’il agréoit qu’on fermast le carrosse ; ce qui luy fut refusé, et fut conduit par le pont Suint-Jean ; de là au Change ; et puis par la rue de Flandre jusques au pied du chasteau de Pierre-Encise, se montrant par les rues incessamment par l’une et l’autre portière, saluant tout le monde avec une face riante, sortant demy-corps du carrosse ; et mesme recogneut beaucoup de personnes qu’il salua, les appelant par leurs noms.

« Estant arrivé à Pierre-Encise, il fut assez surpris quand on luy dit qu’il falloit descendre, et monter à cheval par le dehors de la ville, pour atteindre le chasteau : Voicy donc la dernière que je feray, dit-il, s’estant imaginé qu’on avoit donné ordre de le conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demandé aux gardes si on ne luy permettroit pas d’aller à la chasse quand il y seroit.

« Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui n’avoit pas d’autre vue que deux petites fenestres qui tomboient dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde, dans la chambre aussi, où Monsieur de Ceton couchoit avec quatre gardes dans l’arrière-chambre, et à toutes les portes il en estoit de mesme.

« Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme, et luy demanda s’il lui agréoit qu’on luy envoyast quelqu’un avec qui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu’il en seroit très-aise, mais qu’il ne méritoit pas que personne prist cette peine.

« En suite de quoy Monsieur le cardinal de Lyon fit appeler le Père Malavalete, jésuite, auquel il donna commission de l’aller voir puisqu’il le désiroit ; lequel y fut le 6 dès les cinq heures du matin, où il demeura jusques à huit heures. Il le trouva dans un lit de damas incarnat, incommodé, ce qui le rendoit fort pasle et débile. Le bon Père sceut si bien entrer dans son esprit, qu’il le demanda encore sur le soir, puis continua à le voir soir et matin pendant tous les jours de sa prison : lequel rendit compte puis après à Messieurs les Cardinaux-Ducs et de Lyon, et à Monsieur le Chancelier de tout ce qu’il lui avoit dit, et demeura ce mesme père longtemps en conférence avec Son Éminence Ducale encore qu’elle ne se laissoit voir pour lors à personne.

« Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu’il n’avoit point sujet d’appréhender, mais bien d’espérer toute chose à son advantage, qu’il sçavoit bien qu’il avoit affaire à un bon juge, qui n’avoit garde d’estre mesconnoissant des faveurs qu’il avoit receues de son bienfaiteur ; qu’il sçavoit très-bien que c’estoit par ses bontez et son pouvoir que le Roy ne l’avoit pas dépossédé de sa charge ; que cette faveur estoit si grande, qu’elle ne méritoit pas seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies : et que c’estoit dans les occasions qu’il les y feroit paroistre. Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre Monsieur le Chancelier ; mais la véritable raison de ces civilitez estoit la crainte qu’il avoit qu’il ne le refusast pour juge, et qu’il n’appelast au Parlement de Paris pour estre délivré par le peuple qui l’aymoit passionnément.

« Monsieur le Grand luy respondit que cette civilité le remplissoit de honte et de confusion ; mais pourtant, dit-il, je voy bien que de la façon que l’on procède à mon affaire l’on en veut à ma vie ; c’est fait de moy, monsieur, le Roy m’a abandonné. Je ne me considère que comme une victime qu’on va immoler à la passion de mes ennemis et à la facilité du Roy. À quoy Monsieur le Chancelier repartit que ses sentiments n’estoient pas justes, et qu’il en avoit des expériences toutes contraires. — Dieu le veuille, dit Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.

« Le 8, Monsieur le Chancelier l’alla voyr, accompagné de six maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de Grenoble, duquel après l’avoir interrogé depuis les sept heures du matin jusques à deux heures après midy, ils ne purent jamais rien tirer des cas à luy imposez. »


Ce rapport qui, ainsi que je l’ai dit, fut imprimé à la suite de la lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la présence d’esprit incroyable de M. de Thou :

« Après sa confession, il fut visité par le père Jean Terrasse, gardien du couvent de l’Observatoire de Saint-François de Tarascon, qui l’avoit visité et consolé durant sa prison de Tarascon. Il fut bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un entretien spirituel. Ce père estoit venu à l’occasion d’un vœu que M. de Thou avoit fait à Tarascon pour sa délivrance, qui estoit de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle dans l’église des pères Cordeliers de cette ville de Tarascon ; il donna ordre pour cette fondation, voulant s’acquitter de son vœu, puisque Dieu, disoit-il, le délivroit non-seulement d’une prison de pierre, mais encore de la prison de son corps ; demanda de l’encre et du papier, et écrivit judicieusement cette belle inscription qu’il voulut estre mise en cette chapelle :

Christo liberatori,
votum in carcere pro libertate
conceptum


Fran. August. Thuanus
e carcere vitæ jam jam
liberandus mérita solvit
.


XII Septembr. M. D. C. XLII
confitebor tibi, Domine, quoniam
exaudisti me, et factus es mihi
in salutem
.


« Cette inscription fera admirer la présence et la netteté de son esprit, et fera avouer à ceux qui la considéreront que l’appréhension de la mort n’avoit pas eu le pouvoir de lui causer aucun trouble. Il pria M. Thomé de faire compliment de sa part à M. le Cardinal de Lyon, et lui témoigna que s’il eust plu à Dieu de le sortir de ce péril, il avoit dessein de quitter le monde et de se donner entièrement au service de Dieu.

« Il écrivit deux lettres qui furent portées ouvertes à M. le Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur pour les faire tenir ; ces lettres étant fermées, il dit : Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour le monde, partons au paradis. Et dès lors il reprit sans interruption ses discours spirituels et se confessa une seconde fois. Il demandoit parfois si l’heure de partir pour aller au supplice approchoit, quand on les devoit lier, et prioit qu’on l’avertist quand l’exécuteur de la justice seroit là, afin de l’embrasser : mais il ne le vit que sur l’échafaud. »


Sur la paraphrase que fit M. de Thou.


Le père Montbrun, confesseur de M. de Thou, est cité dans ce rapport, et donne ces détails :

M. de Thou, étant sur l’échafaud à genoux, récita aussi le Psaume 115, et le paraphrasa en français presque tout du long, d’une voix assez haute et d’une action assez vigoureuse, avec une ferveur indicible, mêlée d’une sainte joie, incroyable à ceux qui ne l’auroient point vue. Voici la paraphrase qu’il en fit, et que je voudrais pouvoir accompagner de l’action avec laquelle il la disoit ; j’ai tâché de retenir ses propres paroles.

« Credidi, propter quod locutus sum. Mon Dieu, credidi ; je l’ai cru et le crois fermement, que vous êtes mon créateur et mon bon père, que vous avez souffert pour moi, que vous m’avez racheté au prix de votre sang, vous m’avez ouvert le paradis. Credidi. Je vous demande, mon Dieu, un grain, un petit grain de cette foi vive, qui enflammoit les cœurs des premiers chrétiens : Credidi, propter quod locutus sum. Faites, mon Dieu, que je ne vous parle pas seulement des lèvres, mais que mon cœur s’accorde à toutes mes paroles, et que ma volonté ne démente point ma bouche : Credidi. Je ne vous adore pas, mon Dieu, de la langue : je ne suis point assez éloquent ; mais je vous adore d’esprit, oui, d’esprit, mon Dieu, je vous adore en esprit et en vérité ! Ah ! ah ! credidi. Je me suis fié en vous, mon Dieu, je me suis abandonné à votre miséricorde après tant de grâces que vous m’avez faites, propter quod locutus sum ; et, dans cette confiance, j’ai parlé, j’ai tout dit, je me suis accusé.

« Ego autem humiliatus nimis. Il est vrai, Seigneur, me voilà extrêmement humilié, mais non pas encore comme je le mérite. Ego dixi in excessu meo : Omnis homo mendax. Ah ! qu’il n’est que trop vrai que tout ce monde n’est que mensonge, que folie, que vanité ! ah ! qu’il est vrai : Omnis homo mendax ! Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi ? Il répétait ceci d’une grande véhémence : Calicem salutis accipiam. Mon père, il faut boire courageusement ce calice de la mort ; oui, je le reçois d’un grand cœur, et je suis prêt à le boire tout entier.

« Et nomen Domini invocabo. Vous m’aiderez, mon Père, à implorer l’assistance divine, afin qu’il plaise à Dieu de fortifier ma faiblesse, et me donner du courage autant qu’il en faut pour avaler ce calice que le bon Dieu m’a préparé pour mon salut. »

Il passa les deux versets qui suivent dans ce Psalme, et s’écria d’une voix forte et animée : « Dirupisti, Domine, vincula mea ! Ah ! mon Dieu, que vous avez fait un grand coup ! vous avez brisé ces liens qui me tenoient si fort attaché au monde ! Il falloit une puissance divine pour m’en dégager. Dirupisti, Domine, vincula mea. » Voici les propres mots qu’il dit ici : « Que ceux qui m’ont amené ici m’ont fait un grand plaisir ! que je leur ai d’obligations ! Ah ! qu’ils m’ont fait un grand bien, puisqu’ils m’ont tiré de ce monde pour me loger dans le ciel ! »

Ici son confesseur lui dit qu’il falloit tout oublier, qu’il ne falloit pas avoir de ressentiment contre eux. À cette parole, il se tourna vers le père tout à genoux, comme il estoit, et d’une belle action : « Quoi ! mon père, dit-il, des ressentiments ? Ah ! Dieu le sait, Dieu m’est témoin que je les aime de tout mon cœur, et qu’il n’y a dans mon âme aucune aversion pour qui que ce soit au monde. Dirupisti, Domine, vincula mea ; tibi sacrificabo hostiam laudis. La voilà l’hostie. Seigneur (se montrant soi-même), la voilà cette hostie qui vous doit être maintenant immolée : Tibi sacrificabo hostiam laudis et nomen Domini invocabo. Vota mea Domino reddam (étendant les deux bras et la vue de tous côtés, d’un agréable mouvement, le visage enflammé) in conspectu omnis populi ejus. Oui, Seigneur, je veux vous rendre mes vœux, mon esprit, mon cœur, mon âme, ma vie, in conspectu omnis populi ejus, devant tout ce peuple, devant toute cette assemblée ! In atriis domus Domini, in medio tui Jerusalem. In atriis domus Domini. Nous y voici à l’entrée de la maison du Seigneur. Oui, c’est d’ici, c’est de Lyon, de Lyon qu’il faut monter là-haut (levant les bras vers le ciel). Lyon, que je t’ai bien plus d’obligation qu’au lieu de ma naissance, qui m’a seulement donné une vie misérable, et tu me donnes aujourd’hui une vie éternelle ! in medio tui, Jerusalem. Il est vrai que j’ai trop de passion pour cette mort. N’y a-t-il point de mal, mon père ? dit-il plus bas en souriant, se tournant à côté vers le père. J’ai trop d’aise. N’y a-t-il point de vanité ? Pour moi, je n’en veux point.
Détails du supplice de M. de Cinq-Mars.
(Fragment du même rapport.)


C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion ; ains parut toujours gai, assuré, inébranlable, et témoigna une si grande fermeté d’esprit, que tous ceux qui le virent en sont encore dans l’étonnement.

M. de Cinq-Mars, sans avoir les yeux bandés, posa fort proprement son col, dit le narrateur, sur le poteau, tenant le visage droit, tourné vers le devant de l’échafaud ; et embrassant fortement de ses deux bras le poteau, il ferma les yeux et la bouche, et attendit le coup que l’exécuteur lui vint donner assez pesamment et lentement, et s’étant mis à gauche et tenant son couperet des deux mains. En recevant le coup, il poussa une voix forte, comme : Ah ! qui fut étouffée dans son sang ; il leva les genoux de dessus le bloc, comme pour se lever, et retomba en la même assiette qu’il estoit. La tête n’estant pas entièrement séparée du corps par ce coup, l’exécuteur passa à sa droite par derrière, et, prenant la tête par les cheveux de la main droite, de la gauche il scia avec son couperet une partie de la trachée artère et la peau du cou, qui n’estoit pas coupée : après quoi il jeta la tête sur l’échafaud, qui de là bondit à terre, où l’on remarqua soigneusement qu’elle fit encore un demi-tour et palpita assez longtemps. Elle avoit le visage tourné vers les religieuses de Saint-Pierre, et le dessus de la tête vers l’échafaud, les yeux ouverts. Son corps demeura droit contre le poteau, qu’il tenoit toujours embrassé, tant que l’exécuteur le tira pour le dépouiller, ce qu’il fit, et puis le couvrit d’un drap et mit son manteau par-dessus ; la tête ayant été rendue sur l’échafaud, elle fut mise auprès du corps, sous le même drap.


L’exécution de M. de Thou ressemble, comme celle de M. de Cinq-Mars, à un assassinat ; la voici telle que la donne ce même journal, et plus horriblement minutieux que la lettre de Montrésor.


L’exécuteur vint pour lui bander les yeux avec le mouchoir ; mais comme il lui faisoit fort mal, mettant les coins du mouchoir en bas, qui couvroient sa bouche, il le retroussa et s’accommoda mieux. Il adora le crucifix avant que de mettre la tête sur le poteau. Il baisa le sang de M. de Cinq-Mars qui y estoit resté. Après, il mit son col sur le poteau, qu’un frère jésuite avoit torché de son mouchoir, parce qu’il estoit tout mouillé de sang, et demanda à ce frère s’il estoit bien, qui lui dit qu’il falloit qu’il avançast mieux sa tête sur le devant, ce qu’il fit. En même temps, l’exécuteur, s’apercevant que les cordons de sa chemise n’estoient point déliés et qu’ils lui tenoient le col serré, lui porta la main au col pour les dénouer ; ce qu’ayant senti, il demanda : « Qu’y a-t-il ? faut-il encore oster la chemise ? » et se disposoit déjà à l’oster. On lui dit que non, qu’il falloit seulement dénouer les cordons ; ce qu’ayant fait il tira sa chemise pour découvrir son col et ses épaules, et, ayant mis sa tête sur le poteau, il prononça ses dernières paroles, qui furent : Maria, mater gratiæ, mater misericordiæ… ; puis In manus tuas… et lors ses bras commencèrent à trembloter en attendant le coup, qui lui fut donné tout en haut du col, trop près de la tête, duquel coup son col n’étant coupé qu’à demi, le corps tomba du costé gauche du poteau, à la renverse, le visage contre le ciel, remuant les jambes et haussant foiblement les mains. Le bourreau le voulut renverser pour achever par où il avoit commencé ; mais, effrayé des cris que l’on faisoit contre lui, il lui donna trois ou quatre coups sur la gorge, et ainsi lui coupa la tête, qui demeura sur l’échafaud.

L’exécuteur, l’ayant dépouillé, porta son corps, couvert d’un drap, dans le carrosse qui les avoit amenés ; puis il y mit aussi celui de M. de Cinq-Mars et leurs têtes, qui avoient encore toutes deux les yeux ouverts, particulièrement celle de M. de Thou, qui sembloit être vivante. De là, ils furent portés aux Feuillans, où M. de Cinq-Mars fut enterré devant le maître-autel, sous le balustre de ladite église, par la bonté et autorité de M. du Gay, trésorier de France en la généralité de Lyon. M. de Thou a été embaumé par le soin de madame sa sœur et mis dans un cercueil de plomb, pour être transporté en sa sépulture.

Telle fut la fin de ces deux personnes, qui, certes, devoient laisser à la postérité une autre mémoire que celle de leur mort. Je laisse à chacun d’en faire tel jugement qu’il lui plaira, et me contente de dire que ce nous est une grande leçon de l’inconstance des choses de ce monde et de la fragilité de notre nature.


Les dernières volontés de ces deux nobles jeunes gens nous sont demeurées par des lettres qu’ils écrivirent après la prononciation de leur arrêt. Celle de M. de Cinq-Mars à la maréchale d’Effiat, sa mère, peut paraître froide à quelques personnes, par la difficulté de se reporter à cette époque où, dans les plus graves circonstances, on s’attachait à contenir plus qu’à exprimer chaleureusement ses émotions, et où le grand monde, dans les écrits et les discours, fuyait le pathétique autant que nous le cherchons.


Lettre de M. le Grand à madame sa mère, la marquise d’Effiat.


Madame ma très-chère et très-honorée mère, je vous escris, puisqu’il ne m’est plus permis de vous voir, pour vous conjurer, madame, de me rendre deux marques de votre dernière bonté : l’une, madame, en donnant à mon âme le plus de prières qu’il vous sera possible, ce qui sera pour mon salut ; l’autre, soit que vous obteniez du Roy le bien que j’ai employé dans ma charge de grand-escuyer, et ce que j’en pouvois avoir d’autre part auparavant qu’il fust confisqué, ou soit que cette grâce ne vous soit pas accordée, que vous ayez assez de générosité pour satisfaire à mes créanciers. Tout ce qui dépend de la fortune est si peu de chose, que vous ne devez pas me refuser cette dernière supplication, que je vous fais pour le repos de mon âme. Croyez-moi, madame, en cela plutôt que vos sentiments s’ils répugnent en mon souhait, puisque, ne faisant plus un pas qui ne me conduise à la mort, je suis plus capable que qui que ce soit de juger de la valeur des choses du monde. Adieu, madame, et me pardonnez si je ne vous ay pas assez respectée au temps que j’ai vescu, et vous assurez que je meurs,

Ma très-chère et très-honorée mère,
Votre très-humble et très-obéissant et très-obligé fils et serviteur,
Henri d’Effiat de Cinq-mars.


Le manuscrit original est à la Bibliothèque royale de Paris (manusc. no 9327), écrit d’une main ferme et calme.


Sur la dernière lettre de M. François-Auguste de Thou.


On a vu que, laissé seul un moment dans sa prison, M. de Thou écrivit une lettre qui fut remise à son confesseur. Voilà, disait-il, la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde. On a vu ses efforts pour se détacher de cette dernière pensée, et ce redoublement de prières ferventes qu’il prononce en se frappant la poitrine. Il prie Dieu d’avoir pitié de lui ; il repousse tout le monde ; il s’enveloppe déjà dans son linceul. Cette dernière pensée était déjà la plus cruelle qui puisse faire saigner le cœur d’un homme ; c’était un regard dernier jeté sur une femme aimée ; c’était un adieu à sa maîtresse, la princesse de Guémenée. Le ton est grave, et le respect du rang ne s’y perd pas, non plus que celui de sa dignité personnelle et du moment solennel qui s’approche. J’ai retrouvé dernièrement cette lettre précieuse. (Bibliothèque royale de Paris, manuscrit no 9276, page 223.) La voici :


Copie de la lettre de M. de Thou, escrite à madame la princesse de Guémenée après la prononciation de l’arrest.


Madame,

Je ne vous ay jamais eu de l’obligation en toute ma vie qu’aujourd’huy qu’estant près de la quitter, je la pers avec moins de peyne parce que vous me l’avez rendue assés malheureuse ; j’espère que celle de l’autre monde sera bien différente pour moy de celle-cy, et que j’i trouveray des félicités autant pardessus l’imagination des hommes qu’elles doivent estre dans leur espérance : la mienne, madame, n’est fondée que sur la bonté de Dieu et le mérite de la passion de son Filz, seule capable d’effacer mes péchez, dont j’estois redevable à sa justice, et qui sont à un tel excez qu’il n’y a rien qui les surpasse que celuy de sa miséricorde. Je vous demande pardon de tout mon cœur, madame, de toutes les choses que j’ay faictes qui vous ont pu desplaire et fais la mesme prière à toutes les personnes que j’ay haïes à vostre occasion, vous protestant, madame, qu’autant que la fidélité que je doibs à mon Dieu me le doit permettre, je meurs trop asseurément, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

De Thou.

De Lion, ce 12e septembre 1642.

Quel reproche amer et quel mélancolique retour sur sa vie ! Si cette femme était digne de lui, comment reçut-elle une telle lettre sans en mourir ? Fut-elle jamais consolée de mériter un tel adieu ?

La vie de madame la princesse de Guémenée ne permet guère de penser que ses rigueurs aient causé tant de tristesse et une douleur si profonde. Tallemant des Réaux dit, en plusieurs endroits, que M. de Thou était son amant. On dit, ajoute-t-il, (t. I, p. 418), qu’il lui écrivit après avoir été condamné. C’est cette lettre qu’on vient de lire. Elle me semble écrite par un homme tel que le misanthrope de Molière, avec plus de pitié, et ces mots : toutes les personnes que j’ay haïes à votre occasion, ressemblent douloureusement à :


C’est que tout l’univers est bien reçu de vous.


Mais ne cherchons pas à deviner des peines que rien ne trahit, si ce n’est ce dernier soupir au pied de l’échafaud. Le souvenir de M. de Thou nous doit représenter une autre pensée et conduit à d’autres réflexions. Elles suivront la copie de ce traité avec l’Espagne qui fait la base du procès criminel.


Articles du traité fait entre le Comte-Duc pour le Roy d’Espagne, et monsieur de Fontrailles pour et au nom de Monsieur, à Madrid, le 13 mars 1642, dont Monsieur fait mention dans sa déclaration, du 7 juillet dudit an. Au tome Ier des Mémoires de Fontrailles.


Le sieur de Fontrailles aiant esté envoié par monseigneur le duc d’Orléans vers le Roy d’Espagne avec lettres de Son Altesse pour Sa Majesté catholique et monseigneur le Comte-Duc de San Lucar, datées de Paris, du 20 janvier, a proposé, en vertu du pouvoir à luy donné, que Son Altesse, désirant le bien général et particulier de la France, de voir la noblesse et le peuple de ce royaume délivrés des oppressions qu’ils souffrent depuis longtemps par une si sanglante guerre pour faire cesser la cause d’icelle, et pour establir une paix générale et raisonnable entre l’Empereur et les deux couronnes, au bénéfice de la chrestienté, prendroit volontiers les armes à cette fin, si Sa Majesté Catholique y vouloit concourir de son costé avec les moyens possibles pour avancer leurs affaires. Et après avoir déclaré le particulier de sa commission en ce qui est des offres et demandes que font les seigneurs d’Orléans et ceux de son party, a esté accordé et conclu par ledit seigneur Comte-Duc pour Leurs Majestez Impériale et Catholique, et au nom de Son Altesse par ledit sieur de Fontrailles, les articles suivants :

1. Comme le principal but de ce traité est de faire une juste paix entre les deux couronnes d’Espagne et de France, pour leur bien commun et de toute la chrestienté, ont déclaré unanimement qu’on ne prétend en cecy aucune chose contre le Roy très-chrestien et au préjudice de ses Estats, ny contre les droits et authoritez de la Reine très-chrestienne et régnante ; ains au contraire on aura soin de la maintenir en tout ce qui lui appartient.

2. Sa Majesté Catholique donnera 12,000 hommes de pied et 5,000 chevaux effectifs de vieilles troupes, le tout venant d’Allemagne, ou de l’Empire, ou de Sa Majesté Catholique. Que si par accident il manquoit de ce nombre 2,000 ou 3,000 hommes, on n’entend point pour cela qu’on ayt manqué à ce qui est accordé, attendu qu’on les fournira le plus tost qu’il sera possible.

3. Il est accordé que, dès le jour que monsieur le duc d’Orléans se trouvera dans la place de seureté où il dit estre en estat de pouvoir lever des troupes, Sa Majesté Catholique luy baillera quatre cens mil escus comptant, payables au consentement de Son Altesse, pour estre emploiez en levées et autres frais utiles pour le bien commun.

4. Sa Majesté Catholique donnera le train d’artillerie avec les munitions de guerre propres à ce corps d’armée, avec les vivres pour toutes les troupes, jusques à ce qu’elles soient entrées en France, là où Son Altesse entretiendra les siens, et Sa Majesté Catholique les autres, comme il sera spécifié plus bas.

5. Les places qui seront prises en France, soit par l’armée de Sa Majesté Catholique, ou celles de Son Altesse, seront mises ès mains de Son Altesse et de ceux de son party.

6. Il sera donné audit seigneur d’Orléans douze mil escus par mois de pension, outre ce que Sa Majesté Catholique donne en Flandres à la duchesse d’Orléans sa femme.

7. Est arresté que cette armée et les troupes d’icelle obéiront absolument audit seigneur duc d’Orléans ; et néantmoins, attendu que ladite armée est levée des deniers de Sa Majesté Catholique, les officiers d’icelle presteront le serment de fidélité à Son Altesse de servir aux fins du présent traité, et arrivant faute de Son Altesse, s’il y a quelque prince du sang de France dans le traité, il commandera en la manière qu’il avoit esté arresté dans le traité fait avec monseigneur le comte de Soissons. Et en cas que l’archiduc Léopold ou autre personne, fils ou frère ou parent de Sa Majesté Catholique, vienne à estre gouverneur pour Sadite Majesté Catholique en Flandres, comme il sera là, par mesme moyen, général de ses armées, et que Sa Majesté Catholique a tant de part en ce lieu : est accordé que le seigneur duc d’Orléans et ceux de son party de quelque qualité et condition qu’ils soient, aiant esgard à ces considérations, tiendront bonne correspondance avec ledit seigneur archiduc ou autre que dit est, et luy communiqueront tout ce qui se présentera, en recevant tous ensemble les ordres de l’Empereur, de Sa Majesté Catholique, tant pour ce qui concerne la guerre que pour les plaiges de cette armée, et tous les progrez.

8. Et d’autant que Son Altesse a deux personnes propres à estre mareschaux de camp en cette armée, que ledit sieur de Fontrailles déclarera après la conclusion du présent traité, Sa Majesté Catholique se charge d’obtenir de l’Empereur deux lettres patentes de mareschaux de camp pour eux.

9. Il est accordé que Sa Majesté Catholique donnera quatre-vingt mil ducas de pension à répartir par mois aux seigneurs susdits.

10. Comme aussi on donnera dans trois mois cent mil livres pour pourvoir et munir, la place que Son Altesse a pour sa seureté en France. Et si celuy qui baille la place n’est pas satisfait de cela, on baillera ladite somme contant, et de plus cinq cent quintaux de poudre et vingt-cinq mil livres par mois, pour l’entretien de la garnison.

11. Il est accordé de part et d’autre qu’il ne se fera point d’accommodement en général ny en particulier avec la couronne de France, si ce n’est d’un commun consentement, et qu’on rendra toutes les places et pays qu’on aura pris en France, sans se servir contre cela d’aucuns prétextes, toutefois et quantes que la France rendra les places qu’elle a gagnées, en quelque pays que ce soit, mesme celles qu’elle a achetées et qui sont occupées par les armées qui ont serment à la France. Et ledit seigneur duc d’Orléans et ceux de son party se déclarent dès maintenant pour ennemis des Suédois et de tous autres ennemis de Leurs Majestez Impériale et Catholique, et de tous ceux qui leur donnent et donneront faveur, ayde et protection. Et pour les destruire, Son Altesse et ceux de son party donneront toutes les assistances possibles.

12. Il est convenu que les armées de Flandres, et celle que doit commander Son Altesse, ainsi que dit est, agiront de commune main à mesmes fin, avec bonne correspondance.

13. On taschera de faire que les troupes soient prestes au plutost, et que ce soit à la fin de may : sur quoy Sa Majesté Catholique fera escrire au gouverneur de Luxembourg afin qu’il die à celuy qui luy portera un blanc signé de Son Altesse ou de quelqu’un des deux seigneurs, le temps auquel tout pourra estre en estat. Lequel blanc signé Son Altesse envoyera au plutost, afin de gagner temps si les choses sont pressées ; ou si elles ne le sont point encore lorsque la personne arrivera elle s’en retournera à la place de seureté.

14. Sa Majesté Catholique donnera aux troupes de Son Altesse un mois après qu’elles seront dans le service et ensuite, cent mil livres par mois, pour leur entretien et pour les autres affaires de la guerre. Et Son Altesse aura agréable de déclarer après le nombre des hommes qu’il aura dans la place de seureté, et celuy de ses troupes s’il trouve bon ; demeurant dès maintenant accordé que les logemens et les contributions se distribueront également entre les deux armées.

15. L’argent qui se tirera du royaume de France sera à la disposition de Son Altesse, et sera départy également entre les deux armées, comme il est dit en l’article précédent, et est déclaré qu’on ne pourra imposer aucuns tributs que par l’ordre de Son Altesse.

16. Au cas que ledit seigneur duc d’Orléans soit obligé de sortir de France et qu’il entre dans la Franche-Comté ou autre part, Sa Majesté Catholique donnera ordre à ce que Son Altesse et les deux autres grands du party soient receus dans tous ses Estats, et pour les faire conduire de là dans la place de seureté.

17. D’autant que ledit seigneur duc d’Orléans désire un pouvoir de Sa Majesté Catholique pour donner la paix ou neutralité aux villes et provinces de France qui la demanderont, il y aura auprès de Son Altesse un ambassadeur de Sa Majesté avec plein pouvoir : Sa Majesté accorde à cela.

18. S’il arrive faute, ce que Dieu ne veuille, dudit seigneur duc d’Orléans, Sa Majesté Catholique promet de conserver les mesmes pensions auxdits seigneurs, et à un seul d’eux si le parti subsiste, ou qu’ils demeurent au service de Sa Majesté Catholique.

19. Ledit seigneur duc d’Orléans asseure, et en son nom ledit sieur de Fontrailles, qu’à mesme temps que Son Altesse se découvrira, il lui fera livrer une place des meilleures de France pour sa seureté, laquelle sera déclarée à la conclusion du présent traité : et au cas qu’elle ne soit trouvée suffisante ledit traité demeurera nul, comme aussi ledit sieur de Fontrailles déclarera lesdits deux seigneurs pour lesquels on demande pensions susdites dont Sa Majesté demeure d’accord.

20. Finalement est accordé que tout le contenu de ces articles sera approuvé et ratifié par Sa Majesté Catholique et ledit seigneur duc d’Orléans, en la manière ordinaire et accoustumée en semblables traitez. Le Comte-Duc le promet ainsi au nom de Sa Majesté, et ledit sieur de Fontrailles au nom de Son Altesse, s’obligeant respectivement à cela, comme de leur chef ils l’approuvent dès à présent, le ratifient et le signent. — À Madrid, le 13 mars 1642. Signé : Dom Gaspar De Gusman, et, par supposition de nom : Clermont, pour Fontrailles.

Nous Gaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, certifions que le contenu cy-dessus est la vraie copie de l’original du traité que Fontrailles a passé en nostre nom avec monsieur le Comte-Duc de San Lucar. En tesmoin de quoy nous avons signé la présente de nostre main, et icelle fait signer par notre secrétaire, le 26 aoust 1612, à Villefranche. Signé Gaston, et plus bas Goulas.


Contre-lettre.


D’autant que par le traité que j’ay signé aujourd’hui, pour et au nom de monseigneur le duc d’Orléans, avec M. le Comte-Duc, pour et au nom de Sa Majesté Catholique, je suis obligé de déclarer le nom des deux personnes qui sont comprises par Son Altesse dans ledit traité, et la place qu’elle a prise pour sa seureté, je déclare et asseure au nom de Son Altesse à monsieur le Comte-Duc, afin qu’il die à Sa Majesté Catholique, que les deux personnes sont le seigneur duc de Bouillon, et le seigneur de Cinq-Mars, grand Escuyer de France ; et la place de seureté qui y est asseurée à Son Altesse est Sedan, que ledit seigneur de Bouillon luy met entre les mains. En foy de quoy j’ay signé cet escrit à Madrid, le 13 mars 1642. Signé, par supposition de nom : Clermont.

Nous Gaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, reconnoissons que le contenu cy-dessus est la vraie copie de la déclaration que monsieur de Bouillon, monsieur le Grand et nous soubsignez avons donné pouvoir au sieur de Fontrailles de faire des noms de ces sieurs de Bouillon et le Grand, à monsieur le duc de San Lucar après qu’il aurait passé le traitté avec luy, auquel traitté ils ne sont compris que sous le titre de deux grands seigneurs de France. En témoin de quoy nous avons signé la présente certification de nostre main, et icelle fait contresigner par notre secrétaire.

Signé Gaston.

À Villefranche, le 29 aoust 1642.

Et plus bas : Goulas.


Sur la non-révélation.


La vie de tout homme célèbre a un sens unique et précis, visible surtout, et dès le premier regard, pour ceux qui savent juger les grandes choses du passé, et qui, j’espère, est demeuré dans l’esprit des lecteurs attentifs du livre de Cinq-Mars. Le sang de François-Auguste de Thou a coulé au nom d’une idée sacrée, et qui demeurera telle tant que la religion de l’honneur vivra parmi nous ; c’est l’impossibilité de la dénonciation sur les lèvres de l’homme de bien.

Les hommes d’État de tous les temps qui ont voulu acclimater la dénonciation en France y ont échoué jusqu’ici, à l’honneur de notre pays. C’est déjà une assez grande tache sur cette entreprise que le premier qui l’ait formée soit Louis XI, dont la bassesse était le caractère, et la trahison le génie ; mais cet arbre du mal qu’il planta au Plessis-les-Tours ne porta point ses fruits empoisonnés ; et l’on ne vit personne dénoncer un citoyen,


Et, sa tête à la main, demander son salaire.


Le salaire était cependant stipulé dans l’édit de Louis XI ; et, pour que nulle autorité ne manque à l’examen d’une question aussi grave, j’en vais citer le point important.


Édit contre la non-révélation des crimes de lèze-majesté.


Loys, par la grâce de Dieu, Roy de France : sçavoir faisons à tous présens et advenir que, comme par cy-devant maintes conjurations, conspirations damnables et pernicieuses entreprises ayant été faictes, conspirées et machinées, tant par grands personnages que par moyens et petits, à l’encontre d’aucuns nos progéniteurs Roys de France, et mesmement depuis notre advenement à la couronne :

Disons, déclarons, constituons et ordonnons par lettres, édict, ordonnance et constitution perpétuelle, irrévocable et durable à toujours, que toutes personnes quelconques qui dores en avant sçauront où auront connaissance de quelques traités, machinations, conspirations et entreprises qui se fairont à l’encontre de notre personne, de notre très-chère et amée compagne la Royne, de notre très-cher et amé fils le Dauphin de Viennois, et de nos successeurs Roys et Roynes de France, et de leurs enfants, aussi à l’encontre de l’Estat et seureté de nous ou d’eux et de la chose publique de notre royaume, soient tenus et réputés crimineux de lèze-majesté, et punis de semblable peine et de pareille punition que doivent estre les principaux aucteurs, conspirateurs et fauteurs et conducteurs desdits crimes, sans exception ni réservation de personnes quelconques, de quelque estat, condition, qualité, dignité, noblesse, seigneurie, prééminence ou prérogative que ce soit ou puisse estre, à cause de nostre sang ou autrement en quelque manière que ce soit, s’ils ne le revellent ou envoyent reveller à nous ou à nos principaux juges et officiers des pays où ils seront, le plustost que possible leur sera appris, qu’ils en auront eu connoissance ; auquel cas et quant ainsy le revelleront ou enverront reveller, ils ne seront en aucuns dangers des punitions desdits crimes ; mais seront dignes de rémunération entre nous et la chose publique. Toutesfois, en autre chose, nous voulons et entendons les anciennes lois, constitutions et ordonnances qui par nos prédécesseurs ou de droict sont introduites, et les usages qui d’ancienneté ont esté gardés et observés en notre royaume, demeurer à leur force et vertu sans aucunement y déroger par ces présentes. Si nous donnons et mandons à nos amés et féaux gens de notre grand conseil, gens de nos parlemens, et à nos autres justiciers, officiers et subjects qui à présent sont et qui seront pour le temps advenir et à chacun d’eux, si comme à luy appartiendra, que cette présente notre loy, constitution et ordonnance ils facent publier par tous les lieux de leur pouvoir et jurisdiction accoutumés, de faire cris et proclamations publiques, les lire publiquement et enregistrer en leurs cours et auditoires, et, selon icelle loy et constitution, jugent, sententient et déterminent dores en avant, perpetuellement, sans quelconque difficulté, toutes les fois que les cas adviendront. Et afin que soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel à cesdites présentes. Et, pour ce que ces présentes l’on pourra avoir à besogner à plusieurs et divers lieux, nous voulons que au vidimus d’icelles fait soubs sce royal, foy soit adjoustée comme à ce présent original.

Donné au Plessis du Parc-lès-Tours, le vingt-deuxième jour de décembre mil quatre cent soixante-dix-sept, et de notre règne le dix-septième.
Sic signatum supra plicam.
Par le Roy en son conseil.
L. Texier.

Et est scriptum : Lecto, publicato, et regislrato, Parisiis, in parlemento, decima quinta die novembris, anno millesimo quadringentesimo septuagesimo nono.

Certes il est facile de comprendre que cet édit ait été rendu par Louis XI en 1477, c’est-à-dire lorsque le comte de La Marche, Jacques d’Armagnac, venait d’avoir la tête tranchée pour crime de lèse-majesté, et quand ses terres et ses biens immenses avaient été impudemment distribués à ses juges[5], héritage monstrueux et inouï depuis les Tibère et les Néron, et qui s’accomplissait pendant que l’on forçait les enfants du condamné à recevoir goutte à goutte le sang de leur père qui tombait de son échafaud sur leur front. Après ce coup fameux, il pouvait poursuivre et se croire en droit de mépriser assez la France pour lui jeter un tel édit et lui proposer de nouvelles infamies. Accoutumé qu’il était à faire un perpétuel marché des consciences, à beaux deniers comptants, n’allant jamais en avant qu’une bourse dans une main et une hache dans l’autre, il suivait le vieil axiome, qui n’est pas un grand effort de génie et que Machiavel a trop fait valoir, de placer les hommes entre l’espérance et la crainte. Louis XI jouait finement son jeu, mais enfin la France se releva et joua noblement le sien en lui montrant qu’elle avait d’autres hommes que son barbier. Malgré le mot de son invention, car il faut le lui restituer en toute loyauté, malgré la traduction adoucie de dénonciation par révélation, personne de propos délibéré ne sortit de chez soi pour aller répéter une confidence surprise dans l’abandon de l’amitié, échappée à la table ou au foyer. La vile ordonnance tomba en oubli jusqu’au jour où le cardinal de Richelieu donna le signal de sa résurrection. M. de Thou n’avait point d’échange de place forte à faire contre sa grâce, ainsi que M. de Bouillon, et sa mort devait ajouter à la terreur qu’inspirait celle de M. de Cinq-Mars ; s’il était absous, ce serait au moins un censeur jeune et vertueux que conserverait M. de Richelieu ; destiné à survivre au vieux ministre, il écrirait peut-être comme son père une histoire du cardinal, et serait un juge à son tour, juge inflexible et irrité par la mort de M. le Grand, son ami. M. de Richelieu pensait à tout, et ces motifs qui ne m’échappent pas ne sauraient lui avoir échappé. Oublions, pour plus d’impartialité, son mot sur le président de Thou : Il a mis mon nom dans son histoire, je mettrai le sien dans la mienne. Faisons-lui la grâce de l’esprit de vengeance, il reste une dureté inflexible[6] une mauvaise foi profonde et le plus immoral égoïsme. La vie sévère de M. de Thou, qui pouvait devenir utile à un État où tout se corrompait, était importune et dangereuse au ministre ; il n’hésita pas : n’hésitons pas non plus à juger cette justice. Il faut à tout prix connaître le fond de ces raisons d’État si célébrées et dont on a fait une sorte d’arche sainte impossible à toucher. Les mauvaises actions nous laissent le germe des mauvaises lois, et il n’est pas un passager ministre qui ne cherche à les faire poindre pour conserver la source de son pouvoir d’emprunt, par amour de ce douteux éclat. Une chose peut, il est vrai, rassurer : c’est que toutes les fois qu’une pareille idée se porte au cerveau d’un homme politique, la gestation en est pesante et pénible, l’enfantement en serait probablement mortel, et l’avortement est un bonheur public.

Je ne pense pas qu’il se rencontre dans l’histoire un fait qui soit plus propre que le jugement d’Auguste de Thou à déposer contre cette fatale idée, en cas que le mauvais génie de la France voulût jamais que la proposition fut renouvelée d’une loi de non-révélation.

Comme rien n’inspire mieux les réponses les plus sûres et ne les présente avec de plus nettes expressions qu’un danger extrême chez un homme supérieur, je vois que dès l’abord M. de Thou alla au fond de la question de droit et de possibilité avec sa raison, et au fond de la question de sentiment et d’honneur avec son noble cœur ; écoutons-le :


Le jour de sa confrontation avec M. de Cinq-Mars[7], il dit : « Qu’après avoir beaucoup considéré dans son esprit, sçavoir, s’il devoit déclarer au Roy (le voyant tous les jours au camp de Perpignan) la cognoissance qu’il avoit eue de ce traité, il résolut en luy-mesme pour plusieurs raisons de n’en point parler. 1o Il eût fallu se rendre délateur d’un crime d’Estat de Monsieur, frère unique du Roy, de Monsieur de Bouillon et de Monsieur le Grand, qui estoient tous beaucoup plus puissants et plus accrédités que luy, et qu’il y avoit certitude qu’il succomberait en cette action, dont il n’avoit aucune preuve pour le vérifier. — Je n’aurois pu citer, dit-il, le tesmoignage de Fontrailles, qui estoit absent, et Monsieur le Grand auroit peut-être nié alors qu’il m’en eust parlé. J’aurois donc passé pour un calomniateur, et mon honneur, qui me sera toujours plus cher que ma propre vie, estoit perdu sans ressource. »

2o Pour ce qui regarde M. le Grand, il ajoute ces paroles déjà fidèlement rapportées (p. 408) et d’une beauté incomparable par leur simplicité antique, j’oserai presque dire évangélique :

« — Il m’a cru son amy unique et fidèle, et je ne l’ai pas voulu trahir. »

Quelle que puisse être l’entreprise secrète que l’on suppose, ou contre une tête couronnée, ou contre la constitution d’un État démocratique, ou contre les corps qui représentent une nation ; quelle que soit la nature de l’exécution du complot, ou assassinat, ou expulsion à main armée, ou émeute du peuple, ou corruption ou soulèvement de troupes soldées, la situation sera la même entre le conjuré et celui qui aura reçu sa confidence. Sa première pensée sera la perte irréparable, éternelle, de son honneur et de son nom, soit comme calomniateur s’il ne donne pas de preuves, soit comme lâche délateur s’il les donne : puni dans le premier cas par des peines infamantes, puni dans le second par la vindicte publique, qui le montre au doigt tout souillé du sang de ses amis.

Ce premier motif de silence, lorsque M. de Thou daigna l’exprimer, je crois que ce fut pour se mettre à la portée des esprits qui le jugeaient et pour entrer dans le ton général du procès et dans les termes précis des lois, qui ne se supposent jamais faites que pour les âmes les plus basses, qu’elles circonscrivent et pressent par des barrières grossières et une nécessité inexorable et uniforme. Il démontre qu’il n’eût pas pu être délateur quand même il l’eût voulu. Il sous-entend : Si j’eusse été un infâme, je n’aurais pu même accomplir mon infamie, on ne m’eût pas cru. — Mais, après ce peu de mots sur l’impossibilité matérielle, il ajoute le motif de l’impossibilité morale, motif vrai et d’une vérité éternelle, immuable, que tous les cultes ont reconnue et sanctionnée, que tous les peuples ont mise en honneur :

Il m’a cru son amy.

Non-seulement il ne l’a pas trahi, mais on remarquera que dans tous ses interrogatoires, ses confrontations avec M. de Bouillon et M. de Cinq-Mars, il ne nomme et ne compromet personne[8].


« Soudain que je fus seul avec M. de Thou, dit Fontrailles dans ses Mémoires, il me dit le voyage que je venois de faire en Espagne, et qui me surprit fort, car je croyois qu’il luy eust été célé, conformément à la délibération qui en avoit esté prise. — Quand je luy demanday comme quoy il l’avoit appris, il me déclara en confiance fort franchement qu’il le sçavoit de la Royne et qu’elle le tenoit de Monsieur.

« Je n’ignorois pas que Sa Majesté eust fort souhaité une cabale et y avoit contribué de tout son pouvoir[9]. »


M. de Thou pouvait donc s’appuyer sur cette autorité ; mais il sait qu’il fera persécuter la reine Anne d’Autriche, et il se tait. Il se tait aussi sur le Roi lui-même et ne daigne pas répéter ce qu’il a dit au Cardinal dans son entretien particulier. Il ne veut pas de la vie à ce prix.

Quant à M. de Cinq-Mars, il n’a qu’une raison à donner :

Il m’a cru son amy.

Quand même, au lieu d’être un ami éprouvé, il n’eût été qu’un homme uni à M. de Cinq-Mars par des relations passagères, il l’a cru son ami, il a eu foi en lui, il ne l’a pas voulu trahir. Tout est là.

Lorsque la religion chrétienne a institué la confession, elle a, je l’ai dit ailleurs, divinisé la confidence ; comme on aurait pu se défier du confident, elle s’est hâtée de déclarer criminel et digne de la mort éternelle le prêtre qui révélerait l’aveu fait à son oreille. Il ne fallait pas moins que cela pour transformer tout à coup un étranger en ami, en frère, pour faire qu’un chrétien pût aller ouvrir son âme au premier venu, à l’inconnu qu’il ne reverra jamais, et dormir le soir en paix dans son lit, sûr de son secret comme s’il l’eût dit à Dieu.

Donc tout ce qu’a pu faire le confesseur, à l’aide de sa foi et de l’autorité de l’Église, a été d’arriver à être considéré par le pénitent comme un ami, de parvenir à faire naître ces épanchements salutaires, ces larmes sacrées, ces récits complets, ces abandons sans réserve que l’amitié grave et bonne avait seule le droit de recevoir avant la confession, l’amitié, la sainte amitié, qui rend en vertueux conseils ce qu’elle reçoit en coupables aveux.

Si donc le confesseur prétend à la tendresse de cœur, à la bonté suprême de l’ami, quel ami ne doit regarder comme le premier devoir l’infaillible sûreté du secret déposé en lui comme dans le tabernacle du confesseur ?

Mais ce n’est pas seulement de l’ami ancien et éprouvé qu’il s’agit, c’est encore de tout homme traité en ami, de tout premier venu qui, la main dans la main, a reçu une confidence sérieuse. Le droit de l’hospitalité est aussi ancien que la famille et la race humaine : nulle tribu, nulle horde, si sauvage qu’elle soit, ne conçoit qu’il soit possible de livrer son hôte. Un secret est un hôte qui vient se cacher dans le cœur de l’honnête homme comme dans son inviolable asile. Quiconque le livre et le vend est hors de la loi des nations.

Ce serait une bien grande honte pour les pauvres règnes qui ne pourraient avoir un peu de durée qu’au prix de ces lois barbares, et se tenir debout qu’avec de si noirs appuis. Mais, voulût-on en faire usage, on ne le pourrait pas. Il faudrait, pour que ce fût praticable, que la civilisation eût marché d’un pied et non de l’autre. Or on est venu partout à une sorte de délicatesse générale de sentiment qui fait que telles actions publiques ne sont pas même proposables. On ne sait comment il se fait que telles choses, utiles il y a des siècles, ne se peuvent faire, ne se peuvent dire, ne se peuvent même nommer sérieusement par aucun homme vivant, et cela, sans que jamais on ne les ait abolies. Ce sont les véritables changements de mœurs qui forcent à naître les véritables et durables lois. Qui nous dira où est le pays si reculé qui oserait aujourd’hui donner à l’homme juge la dépouille de l’homme jugé ? Toutes les lois ne sont pas de main humaine… La loi qui défend cet héritage sanglant n’a pas été écrite, elle est venue s’asseoir parmi nous. À ses côtés s’est posée celle qui dit : Tu ne dénonceras pas ! et le plus humble journalier n’oserait, de nos jours, se placer à la table de son voisin s’il y avait manqué.

Pour moi, s’il fallait absolument aux hommes politiques quelques vieux ustensiles des temps barbares, j’aimerais mieux leur voir dérouiller, restaurer, et mettre en scène et en usage les chevalets et les outils de la torture ; car ils ne souilleraient du moins que le corps et non l’âme de la créature de Dieu. Ils feraient parler peut-être la chair souffrante, mais le cri des nerfs et des os sous la tenaille est moins vil que la froide vente d’une tête sur un comptoir, et il n’y a pas encore eu de nom qui ait été inscrit plus bas que le nom de Judas.

Oui, mieux vaut le danger d’un prince que la démoralisation de l’espèce entière. Mieux vaudrait la fin d’une dynastie et d’une forme de gouvernement, mieux vaudrait même celle d’une nation, car tout cela se remplace et peut renaître, que la mort de toute vertu parmi les hommes.


fin des notes.

  1. Mars 1826. — 2 vol. in-18.
  2. Juin 1826. — 4 vol. in-12.
  3. Chapitre xxiv, intitulé Le Travail.
  4. Il y a peu de mots aussi involontairement et cruellement comiques que celui-ci répété si souvent : Il le porte à, etc. Monsieur se trouve ainsi présenté comme un écolier au-dessous de l’âge de raison et irresponsable, que son gouverneur porte à quelques petites erreurs. Gouverneur de vingt-deux ans, élève de trente-quatre. Sanglante facétie !
  5. Le seigneur de Beaujeu eut le comté de La Marche (l’arrêt avait été prononcé en son nom) ; le chevalier de Bonsile, le comté de Castres ; Blosset, la vicomté Cariat ; Louis de Graville, les villes de Nemours et de Pont-sur-Yonne ; le seigneur de l’Isle eut la vicomté de Murat, etc. ; et l’on regrette de voir, parmi les autres noms de ceux qui eurent part à la proie, Philippe de Comines partageant avec Jean de Daillon les biens de Tournai et du Tournaisis, qui avaient appartenu à ce duc de Nemours qu’ils venaient de condamner à mort.
  6. Dupuy rapporte dans ses mémoires que lorsque l’exempt lui apporta la lettre du chancelier qui lui apprenait l’arrêt :
    « Et M. de Thou aussi ! dit le Cardinal avec un air de satisfaction. M. le Chancelier m’a délivré d’un grand fardeau. Mais, Picaut, ils n’ont point de bourreau ! » — On voit s’il pensait à tout.
  7. Voir interrogatoire et confrontation (12 septembre 1642), Journal de M. le Cardinal-Duc, écrit de sa main (p.190)
  8. Voir l’interrogatoire et procès-verbaux instruits par M. le Chancelier, etc 1642.
  9. Relation de M. de Fontrailles.