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Cinq-Mars/XVIII

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Michel Lévy frères (p. 268-275).


CHAPITRE XVIII

Le Secret



Et prononcés ensemble, à l’amitié fidèle
Nos deux noms fraternels serviront de modèle.


A. Soumet, Clytemnestre.



De Thou était chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermées avec soin, et l’ordre donné de ne recevoir personne et de l’excuser auprès des deux réfugiés s’il les laissait partir sans les revoir ; et les deux amis ne s’étaient encore adressé aucune parole.

Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément. Cinq-Mars, assis dans la cheminée haute, attendait d’un air sérieux et triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et croisant les bras, lui dit d’une voix sombre :

— Voilà donc où vous en êtes venu ! voilà donc le conséquences de votre ambition ! Vous allez faire exiler, peut-être tuer un homme, et introduire en France une armée étrangère ; je vais donc vous voir assassin et traître à votre patrie ! Par quels chemins êtes-vous arrivé jusque-là ? par quels degrés êtes-vous descendu si bas ?

— Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement Cinq-Mars ; mais je vous connais, et j’aime cette explication ; je la voulais et je l’ai provoquée. Vous verrez aujourd’hui mon âme tout entière, je le veux. J’avais eu d’abord une autre pensée, une pensée meilleure peut-être, plus digne de notre amitié, plus digne de l’amitié, l’amitié, qui est la seconde chose de la terre.

Il élevait les yeux au ciel en parlant, comme s’il y eût cherché cette divinité.

— Oui, cela eût mieux valu. Je ne voulais rien dire ; c’était une tâche pénible, mais jusqu’ici j’y avais réussi. Je voulais tout conduire sans vous, et ne vous montrer cette œuvre qu’achevée ; je voulais toujours vous tenir hors du cercle de mes dangers ; mais, vous avouerai-je ma faiblesse ? j’ai craint de mourir mal jugé par vous, si j’ai à mourir : à présent je supporte bien l’idée de la malédiction du monde, mais non celle de la vôtre : c’est ce qui m’a décidé à vous avouer tout.

— Quoi ! et sans cette pensée vous auriez eu le courage de vous cacher toujours de moi ! Ah ! cher Henry, que vous ai-je fait pour prendre ce soin de mes jours ? Par quelle faute avais-je mérité de vous survivre, si vous mouriez ? Vous avez eu la force de me tromper durant deux années entières ; vous ne m’avez présenté de votre vie que ses fleurs ; vous n’êtes entré dans ma solitude qu’avec un visage riant, et chaque fois paré d’une faveur nouvelle ! ah ! il fallait que ce fût bien coupable ou bien vertueux !

— Ne voyez dans mon âme que ce qu’elle renferme. Oui, je vous ai trompé ; mais c’était la seule joie paisible que j’eusse au monde. Pardonnez-moi d’avoir dérobé ces moments à ma destinée, hélas ! si brillante. J’étais heureux du bonheur que vous me supposiez ; je faisais le vôtre avec ce songe ; et je ne suis coupable qu’aujourd’hui en venant le détruire et me montrer tel que j’étais. Écoutez-moi, je ne serai pas long : c’est toujours une histoire bien simple que celle d’un cœur passionné. Autrefois, je m’en souviens, c’était sous la tente, lorsque je fus blessé : mon secret fut près de m’échapper ; c’eût été un bonheur peut-être. Cependant que m’auraient servi des conseils ? je ne les aurais pas suivis ; enfin, c’est Marie de Gonzague que j’aime.

— Quoi ! celle qui va être reine de Pologne ?

— Si elle est reine, ce ne peut être qu’après ma mort. Mais écoutez : pour elle je fus courtisan ; pour elle j’ai presque régné en France, et c’est pour elle que je vais succomber, et peut-être mourir.

— Mourir ! succomber ! quand je vous reprochais votre triomphe ! quand je pleurais sur la tristesse de votre victoire !

— Ah ! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe de la Fortune quand elle me sourit ; si vous croyez que je n’aie pas vu jusqu’au fond de mon destin ! Je lutte contre lui, mais il est le plus fort, je le sens ; j’ai entrepris une tâche au-dessus des forces humaines, je succomberai.

— Eh ! ne pouvez-vous vous arrêter ? À quoi sert l’esprit dans les affaires du monde ?

— À rien, si ce n’est pourtant à se perdre avec connaissance de cause, à tomber au jour qu’on avait prévu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu’on a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup ; ne m’y suis-je pas engagé devant vous tout à l’heure ?

— Et c’est cet engagement même que je voulais combattre. Quelle confiance avez-vous dans ceux à qui vous livrez ainsi votre vie ? N’avez-vous pas lu leurs pensées secrètes ?

— Je les connais toutes ; j’ai lu leur espérance à travers leur feinte colère ; je sais qu’ils tremblent en menaçant ; je sais qu’ils sont déjà prêts à faire leur paix en me livrant comme gage ; mais c’est à moi de les soutenir et de décider le Roi : il le faut, car Marie est ma fiancée, et ma mort est écrite à Narbonne.

C’est volontairement, c’est avec connaissance de tout mon sort que je me suis placé ainsi entre l’échafaud et le bonheur suprême. Il me faut l’arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je goûte en ce moment le plaisir d’avoir rompu toute incertitude ; eh quoi ! vous ne rougissez pas de m’avoir cru ambitieux par un vil égoïsme comme ce Cardinal ? ambitieux par le puéril désir d’un pouvoir qui n’est jamais satisfait ? Je le suis, ambitieux, mais parce que j’aime. Oui, j’aime, et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse à tort ; vous avez embelli mes intentions secrètes, vous m’avez prêté de nobles desseins (je m’en souviens), de hautes conceptions politiques ; elles sont belles, elles sont vastes, peut-être ; mais, vous le dirai-je ? ces vagues projets du perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore bien loin au-dessous du dévouement de l’amour. Quand l’âme vibre tout entière, pleine de cette unique pensée, elle n’a plus de place à donner aux plus beaux calculs des intérêts généraux ; car les hauteurs mêmes de la terre sont au-dessous du ciel.

De Thou baissa la tête.

— Que vous répondre ? dit-il. Je ne vous comprends pas ; vous raisonnez le désordre, vous pesez la flamme, vous calculez l’erreur.

— Oui, reprit Cinq-Mars, loin de détruire mes forces, ce feu intérieur les a développées ; vous l’avez dit, j’ai tout calculé ; une marche lente m’a conduit au but que je suis près d’atteindre. Marie me tenait par la main, aurais-je reculé ? Devant un monde je ne l’aurais pas fait. Tout était bien jusqu’ici : mais une barrière invisible m’arrête : il faut la rompre, cette barrière ; c’est Richelieu. Je l’ai entrepris tout à l’heure devant vous ; mais peut-être me suis-je trop hâté : je le crois à présent. Qu’il se réjouisse ; il m’attendait. Sans doute il a prévu que ce serait le plus jeune qui manquerait de patience ; s’il en est ainsi, il a bien joué. Cependant, sans l’amour qui m’a précipité, j’aurais été plus fort que lui, quoique vertueux.

Ici, un changement presque subit se fit sur les traits de Cinq-Mars ; il rougit et pâlit deux fois, et les veines de son front s’élevaient comme des lignes bleues tracées par une main invisible.

— Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force qui annonçait un violent désespoir concentré dans son cœur, tous les supplices dont l’amour peut torturer ses victimes, je les porte dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des empires, pour qui j’ai tout subi, jusqu’à la faveur d’un prince (et qui peut-être n’a pas senti tout ce que j’ai fait pour elle), ne peut encore être à moi. Elle m’appartient devant Dieu, et je lui parais étranger ; que dis-je ? il faut que j’entende discuter chaque jour, devant moi, lequel des trônes de l’Europe lui conviendra le mieux, dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquelles on dédaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à travers les grilles la voix de celle qui est ma femme ; il faut qu’en public je m’incline devant elle ! son amant et son mari dans l’ombre, son serviteur au grand jour ! C’en est trop ; je ne puis vivre ainsi ; il faut faire le dernier pas, qu’il m’élève ou me précipite.

— Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un État !

— Le bonheur de l’État s’accorde avec le mien. Je le fais en passant, si je détruis le tyran du Roi. L’horreur que m’inspire cet homme est passée dans mon sang. Autrefois, en venant le trouver, je rencontrai sur mes pas son plus grand crime, l’assassinat et la torture d’Urbain Grandier ; il est le génie du mal pour le malheureux Roi, je le conjurerai : j’aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII ; c’était une des pensées de Marie, sa pensée la plus chère. Mais je crois que je ne triompherai pas dans l’âme tourmentée du Roi.

— Sur quoi comptez-vous donc ? dit de Thou.

— Sur un coup de dés. Si sa volonté peut cette fois durer quelques heures, j’ai gagné ; c’est un dernier calcul auquel est suspendue ma destinée.

— Et celle de votre Marie !

— L’avez-vous cru ! dit impétueusement Cinq-Mars. Non, non ! s’il m’abandonne, je signe le traité d’Espagne et la guerre.

— Ah ! quelle horreur ! dit le conseiller ; quelle guerre ! une guerre civile ! et l’alliance avec l’étranger !

— Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars, eh ! vous ai-je prié d’y prendre part ?

— Cruel ! ingrat ! reprit son ami, pouvez-vous me parler ainsi ? Ne savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouvé que l’amitié tenait dans mon cœur la place de toutes les passions ? Puis-je survivre non-seulement à votre mort, mais même au moindre de vos malheurs ! Cependant laissez-moi vous fléchir et vous empêcher de frapper la France. Ô mon ami ! mon seul ami ! je vous en conjure à genoux, ne soyons pas ainsi parricides, n’assassinons pas notre patrie ! Je dis nous, car jamais je ne me séparerai de vos actions ; conservez ― moi l’estime de moi-même, pour laquelle j’ai tant travaillé ; ne souillez pas ma vie et ma mort que je vous ai vouées.

De Thou était tombé aux genoux de son ami, et celui-ci, n’ayant plus la force de conserver sa froideur affectée, se jeta dans ses bras en le relevant, et, le serrant contre sa poitrine, lui dit d’une voix étouffée :

— Eh ! pourquoi m’aimer autant, aussi ? Qu’avez-vous fait, ami ? Pourquoi m’aimer ? vous qui êtes sage, pur et vertueux ; vous que n’égarent pas une passion insensée et le désir de la vengeance ; vous dont l’âme est nourrie seulement de religion et de science, pourquoi m’aimer ? Que vous a donné mon amitié ? que des inquiétudes et des peines. Faut-il à présent qu’elle fasse peser des dangers sur vous ? Séparez-vous de moi, nous ne sommes plus de la même nature ; vous le voyez, les cours m’ont corrompu : je n’ai plus de candeur, je n’ai plus de bonté ; je médite le malheur d’un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi, dédaignez-moi ; je ne vaux plus une de vos pensées, comment serai-je digne de vos périls !

— En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou. Savez-vous qu’il y va de partager votre patrie ? savez-vous que si vous livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais ? savez-vous que votre nom sera l’horreur de la postérité ? savez-vous que les mères françaises le maudiront, quand elles seront forcées d’enseigner à leurs enfants une langue étrangère ? le savez-vous ? Venez.

Et il l’entraîna vers le buste de Louis XIII.

— Jurez devant lui (et il est votre ami aussi !), jurez de ne jamais signer cet infâme traité.

Cinq-Mars baissa les yeux, et, avec une inébranlable ténacité, répondit, quoique en rougissant :

— Je vous l’ai dit : si l’on m’y force, je signerai.

De Thou pâlit et quitta sa main ; il fit deux tours dans sa chambre, les bras croisés, dans une inexprimable angoisse. Enfin il s’avança solennellement vers le buste de son père, et ouvrit un grand livre placé au pied ; il chercha une page déjà marquée, et lut tout haut :

Je pense donc que M. de Lignebœuf fut justement condamné à mort par le parlement de Rouen pour n’avoir pas révélé la conjuration de Catteville contre l’État.

Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et contemplant l’image du président de Thou, dont il tenait les Mémoires :

— Oui, mon père, continua-t-il, vous aviez bien pensé, je vais être criminel, je vais mériter la mort ; mais puis-je faire autrement ? Je ne dénoncerai pas ce traître, parce que ce serait aussi trahir, et qu’il est mon ami, et qu’il est malheureux.

Puis, s’avançant vers Cinq-Mars et lui prenant de nouveau la main :

— Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il ; mais n’attendez rien de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce traité.

Cinq-Mars était ému jusqu’au fond du cœur de cette scène, parce qu’il sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit cependant encore sur lui d’arrêter une larme qui s’échappait de ses yeux, et répondit en l’embrassant :

— Ah ! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait ; oui, vous me rendez service en vous éloignant de moi, car, si votre sort eût été lié au mien, je n’aurais pas osé disposer de ma vie, et j’aurais hésité à la sacrifier s’il le faut ; mais je le ferai assurément à présent ; et, je vous le répète, si l’on m’y force, je signerai le traité avec l’Espagne.