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Cinq lettres bénédictines/Introduction

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[Mélanges] (p. 3-5).
CINQ LETTRES BÉNÉDICTINES
inédites
DOM BRIAL, DOM DU LAURA, DOM ESTIENNOT, DOM LOBINEAU



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Dom Michel-Jean-Joseph Brial ayant vu le jour à Perpignan, et Dom Étienne Du Laura à Bordeaux, tous deux nous appartiennent par droit de naissance. Dom Claude Estiennot étant né à Varennes[1], et Dom Gui-Alexis Lobineau à Rennes, ne peuvent nous appartenir que par droit de conquête. Mais nous avons le droit d’enlever momentanément à la Bourgogne l’infatigable collaborateur de Dom Mabillon[2], et à

« La terre de granit, recouverte de chênes »,

le grand historien de la Bretagne, car la lettre du premier, lequel a réuni tant de matériaux pour servir à l’histoire ecclésiastique et civile de notre région[3] adressée d’une abbaye gasconne, l’abbaye de Saint-Sever, à un prélat occupant un siège gascon, Jean-Louis de l’Estang de Fromentières, évêque d’Aire, roule sur une question d’hagiographie gasconne, la question si controversée de l’unité ou de la dualité de Saint-Gerons. Quant à la lettre du second, écrite à un grand seigneur, le comte de la Vauguyon, qui possédait de vastes terres en Agenais, en Limousin, en Périgord, en Quercy, et qui aimait à habiter la ville de Tonneins, située à quelques kilomètres seulement de l’humble localité où j’écris ces lignes,

(Ille terrarum mihi præter omnes
Angulus ridet
,)

cette pièce ne saurait être considérée comme l’œuvre l’un érudit étranger au Midi, car nous devons, en quelque sorte, à cet érudit le plan de l’admirable Histoire générale de Languedoc, ce qui lui confère plein droit de cité parmi nous, comme dans l’antiquité un glorieux fait d’armes rendait un soldat citoyen. Une telle vérité, qui n’est pas assez connue, qui n’a pas même été connue des nouveaux éditeurs du grand recueil dont nous sommes si justement fiers, a été ainsi mise en lumière par M. A. de la Borderie, qui vient, aux applaudissements de tout le monde savant, d’être nommé membre de l’Institut, dans son Éloge historique de Dom Lobineau (Saint-Brieuc, 1886, in-8°, p. 30) : « En 1708, les États de Languedoc ayant résolu de faire écrire l’histoire de leur province, voulurent confier ce travail à Dom Lobineau. Celui-ci, qui ne songeait qu’à continuer l’histoire de Bretagne, ayant refusé, les Languedociens s’adressèrent au Supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur, pour obtenir de lui deux de ses religieux qui travailleraient suivant les principes de l’historien de Bretagne, et le Supérieur, avant toute chose, pria ce dernier de tracer la voie à ses confrères en leur faisant part de sa méthode. On a la réponse de notre auteur qui est fort intéressante et sufflrait à prouver le grand succès de son œuvre. Elle a été publiée en 1825 pour la Société des bibliophiles français sous le titre de Lettre de Dom G. A. Lobineau et Dom Simon Bougis, supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur, du 3 octobre 1708. C’est une pièce de toute rareté.[4] » De ce passage si important d’un Éloge devenu déjà bien rare aussi, je rapprocherai ces lignes extraites d’une lettre de Dom Lobineau à l’abbé Chotard, du 24 juin 1708, laquelle a paru dans la Correspondance historique des Bénédictins bretons, publiée par M. A. de La Borderie (Paris, 1880, p. 141) « Messieurs des États de Languedoc ont chargé leur président de me demander au Chapitre général, et il en a escrit à tous ces gros dabo[5] ; mais je ne sais point la response qu’ils lui ont faite. Ils m’en font un secret, mais il ne m’importe ; je suis Breton encore pour long tems, et j’ai de quoi faire encore deux ou trois volumes, si je continue de trouver une aussi abondante moisson que celle que j’ai commencé de trouver ici [à Rennes] dans les registres des États et dans ceux du Parlement. Je vous dirai que j’ai plus de satisfaction ici dans un jour que je n’en avois à Paris dans un mois. »

Je ne veux pas exagérer l’intérêt que présentent les lettres de Dom Estiennot et de Dom Lobineau, ainsi que celles des deux Bénédictins indigènes, Dom Brial et Dom Du Laura ; mais il me semble qu’à divers égards toute cette correspondance mérite l’attention et que le lecteur saura, avec moi, beaucoup de gré à M. Henri Wilhelm — j’épargne de plus amples remerciements et compliments à sa trop grande modestie — des documents et des notes qu’encore une fois le docte magistrat a daigné me communiquer.

Ph. Tamizey de Larroque.
  1. Les biographes de Dom Estiennot se contentent de dire qu’il naquit à Varennes, au diocèse d’Autun. Or, le département de Saône-et-Loire ne compte pas moins de huit localités de ce nom, entre lesquelles, à défaut de tout renseignement précis, mon embarras est extrême. J’hésite surtout entre Varennes-l’Arconce, Varennes-le-Grand, Varennes-Saint-Sauveur et Varennes-sous-Dun. La première de ces quatre communes possède une belle et antique église, qui dépendait d’un prieuré de Bénédictins fondé vers le milieu du onzième siècle. Peut-être fût-ce là que se développa, sous l’influence de la vue du monument et des souvenirs qui l’entouraient, la vocation du futur procureur général à Rome de la Congrégation de Saint-Maur.
  2. L’éminent auteur du Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale a rappelé (tome II, p. 63) qu’« entre les collaborateurs de Mabillon, il faut distinguer Dom Thierri Ruinart, Dom Michel Germain et Dom Claude Estiennot ». Sur tous les doctes religieux qui seront mentionné ici, je renvoie d’une façon générale le lecteur au beau livre de M. Léopold Delisle, lequel, comme il l’a si bien dit lui-même de Benjamin Guérard (tome II, p. 64), est également digne d’apprécier leurs sentiments et leurs travaux.
  3. Pendant plusieurs années, Dom Estiennot parcourut nos provinces méridionales pour y recueillir les documents épars dans divers monastères. En 1676, il réunit en six volumes in-f° les antiquités bénédictines des diocèses de Limoges, du Puy, de Périgueux, de Sarlat, etc. En 1679 et 1680, le Languedoc, la Gascogne et le Comtat fournirent à l’intrépide explorateur la matière de cinq volumes également in-f°.
  4. Il faut qu’elle soit bien rare, en effet, pour avoir échappé aux recherches d’érudits aussi zélés que Eugène Thomas ((Introduction Bibliographique à l’Histoire générale de Languedoc, Mémoire de la Société archéologique de Montpellier, tome III, 1851, pp. 374-522) Édouard. Dulaurier, de l’Institut (Introduction historique en tête de la nouvelle et si précieuse édition donnée par la maison Privat, Toulouse, 1972).
  5. Suivant la remarque du savant éditeur, « nous dirions, familièrement aussi, les gros bonnets de la Congrégation de Saint-Maur. »