Cinquante années d’histoire contemporaine - M. Thiers/05

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Cinquante années d’histoire contemporaine - M. Thiers
Revue des Deux Mondes3e période, tome 48 (p. 801-837).

V. LA DICTATURE DU 2 DÉCEMBRE. — M. THIERS ET LE SECOND EMPIRE. — LES DÉSASTRES DU POUVOIR ABSOLU. [1]


Révolutions et coups d’état se ressemblent toujours en cela qu’ils naissent également de la force et qu’ils portent en eux-mêmes de mystérieuses fatalités inhérentes à leur origine. Lorsque, le 2 décembre 1851, par une matinée grise et pluvieuse, Paris, à son réveil, apprenait que la constitution avait disparu, que l’assemblée avait « cessé d’exister, » que la police avait nuitamment mis la main sur les chefs les plus illustres du parlement et de l’armée, l’acte dictatorial qui éclatait dans la ville reine, qui allait retentir dans la France entière, causait à vrai dire plus d’anxieuse émotion que de surprise. Il avait été malheureusement préparé depuis trois ans par de tels concours de circonstances et il avait été favorisé depuis quelques mois par dételles confusions de partis qu’il ne pouvait plus avoir rien d’imprévu. Il était dans le pressentiment de ceux qui l’appelaient par intérêt ou par ambition, et de ceux qui le redoutaient comme une nouvelle et périlleuse aventure. A la veille de la catastrophe, M. Thiers, d’un accent pathétique, s’efforçait encore de ramener les partis au sentiment de la situation en leur montrant qu’il s’agissait « de l’avenir du gouvernement représentatif, » de l’existence « de la dernière assemblée peut-être qui représenterait véritablement la France. » Avant M. Thiers, Berryer, dans un impériaux mouvement d’éloquence, s’était écrié un jour : « Je ne sais pas quels seront vos successeurs, je ne sais pas si vous aurez des successeurs ; ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront habités par des législateurs muets. » Seuls, des républicains plus aveugles, plus infatués que les autres, affectaient de répéter qu’on n’oserait, qu’il n’y avait rien à craindre de l’Elysée, et à tout événement ils se croyaient sûrs d’être défendus par ce qu’ils appelaient pompeusement « la sentinelle invisible, — le peuple… » En quelques heures tout était accompli ! La « dernière assemblée, » dont parlait M. Thiers, avait vécu. L’ère des « législateurs muets, » prédite par Berryer, était arrivée ! .. La « sentinelle » des républicains était restée décidément « invisible, » laissant passer le coup d’état. La masse assistait au dénoûment de cette révolution nouvelle sans s’y mêler, ou du moins ce qu’il y avait de résistance, d’agitation partielle, décousue ou violente à Paris et dans quelques provinces ne servait qu’à hâter la victoire de la force, à lui donner des prétextes de répressions plus terribles, à pousser les populations excédées et dégoûtées vers un scrutin d’où sortait la consécration de la dictature.

L’étiquette républicaine subsistait provisoirement, sans doute ; la réalité, c’était le césarisme envahissant tout, s’inaugurant par l’intimidation et la captation, se donnant à lui-même son gouvernement et ses lois.

Lorsque les partis s’agitent et se font la guerre dans le tumulte d’une révolution, ils ne savent pas toujours ce qu’ils font, ils ne saisissent pas la logique qui se joue souvent de leurs calculs et de leurs efforts. Depuis plus d’une année, les partis, par une étrange et meurtrière émulation, faisaient de cette date de 1852 comme un mystérieux et redoutable rendez-vous. Les uns, les conservateurs, y voyaient l’occasion d’une effroyable crise où la société française pouvait périr ; ils agitaient devant l’imagination publique ébranlée le « spectre rouge. » Les autres, les démagogues ou les républicains, mettaient une sorte de forfanterie à justifier ces terreurs d’opinion par leurs déclamations et par leurs menaces ; ils ne cachaient pas qu’ils comptaient en effet, pour la réalisation de leurs espérances, de leurs desseins révolutionnaires, sur cette échéance des élections, de l’interrègne momentané de tous les pouvoirs. Ni les uns, ni les autres ne s’apercevaient qu’en tenant sans cesse l’esprit d’une nation fixé sur un écueil immobile et sombre, sur une date fatidique, ils donnaient la tentation de tourner l’écueil, de supprimer la date. C’est ce qui arrivait. Le 2 décembre avait supprimé le menaçant inconnu. L’épée avait crevé l’outre et en avait fait sortir la dictature armée de toutes pièces, libre désormais de se couronner elle-même par les transformations plus complètes de la fin de 1852. la France, après avoir traversé trois ou quatre régimes, revenait par une autre révolution, suivie d’un autre dix-huit brumaire, à un autre 1804 ; elle se trouvait ramenée à ce second empire qui a duré dix-neuf ans sans se fonder, qui a passé par toutes les phases des gouvernemens d’omnipotence, — ostentations, prospérités décevantes, confusions et épuisemens, — pour finir par de nouveaux désastres, par une catastrophe dépassant la chute de 1815. Telle est l’histoire, avec ses étranges et tragiques retours.


I

C’est la destinée de M. Thiers d’avoir été, aux grands momens du siècle, dans toutes les situations, associé aux fortunes et aux disgrâces de la France parlementaire. Jeune homme, il avait été un des plus hardis soldats de cette opposition libérale de la restauration qui cherchait dans une révolution dynastique la garantie des droits constitutionnels. Homme fait, il avait représenté avec un éclat grandissant, avec l’autorité d’un chef de ministère ou d’un chef d’opposition, les mêmes idées de gouvernement libre. Arrivé à une plus complète maturité, il venait encore de défendre ces idées contre une révolution nouvelle en même temps qu’il défendait la société française, l’ordre universel ; il avait fait la guerre conservatrice avec passion, jusqu’à la réaction si l’on veut, sans séparer un instant dans sa pensée la défense sociale de la défense des institutions libres, du droit des assemblées. Et maintenant il était un des vaincus du coup d’état dictatorial, comme il avait été un des vaincus du coup d’étât populaire au 24 février 1848 ; il se trouvait enveloppé dans le désastre de ce régime parlementaire auquel il restait attaché jusqu’au bout.

Un des premiers, pendant la nuit du 2 décembre, il avait été enlevé dans sa maison et conduit à la prison de Mazas. Il n’y restait pas longtemps, il est vrai ; à peine quelques jours étaient-ils passés, M. Thiers sortait de sa prison pour être temporairement « éloigné » de la France. Son lot, dans la distribution des grâces du coup d’état victorieux, était un exil provisoire qu’il partageait avec quelques-uns de ses amis, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne, M. Jules de Lasteyrie, avec ceux qui auraient pu être les généraux du parlement, Changarnier, Bedeau, Lamoricière, Cavaignac. Frappé dans ses idées, dans sa position, traité en outlaw après avoir été le chef des conseils de son pays, conduit à la frontière comme un conspirateur ou comme un censeur importun, M. Thiers n’avait plus qu’à attendre à l’étranger la fin de cette crise nouvelle des destinées françaises. Ces mois d’exil, il les passait en Belgique, en Angleterre ; il employait ses loisirs forcés à revoir une fois de plus l’Italie, suivant de loin des événemens auxquels il avait cessé d’être mêlé, impatient de retrouver une place, fût-ce la place du plus simple des citoyens, au foyer de la patrie. C’était pour lui comme une transition de la vie militante de tribune et d’action qu’il avait si longtemps menée à la vie de retraite et de silence en face d’un régime qui entreprenait de refouler les instincts libéraux de la France, de refaire une autocratie césarienne avec ses fantaisies, ses ambitions, ses servitudes et ses fatalités.

Au moment où M. Thiers, voyant cesser son exil par un acte de bon plaisir, comme il avait été « éloigné » par le bon plaisir, rentrait en France vers l’automne de 1852, tout avait complètement changé de face. L’empire n’était plus un pressentiment ou une menace comme à ces premiers jours de 1851, où le brillant chef parlementaire le montrait en perspective à une assemblée inquiète, divisée et impuissante. Maintenant il était « fait ; » il avait eu en quelques mois le temps de s’établir avec sa constitution, ses lois et ses emblèmes, d’abattre ou de disperser ses ennemis, de créer le silence et la soumission autour de lui, d’organiser sa domination. A cette résurrection impériale plus qu’à demi accomplie par le 2 décembre, définitivement achevée avant la fin de 1852, rien ne manquait, ni les ratifications populaires ni même une certaine faveur de l’Europe, qui, en craignant un peu le réveil des souvenirs guerriers, s’intéressait néanmoins à une si décisive victoire de réaction. Tout réussissait au nouveau césar dompteur des révolutions, couronné sous le titre de Napoléon III, et dans cette carrière qui s’ouvrait pour quelques années, il pouvait, il devait y avoir assurément des jours d’éclat, des apparences de prospérité, ce qu’on peut appeler les bonheurs du règne. Le second empire, avec la popularité d’un nom au prestige encore intact, avait et a eu longtemps la force, les ressources d’un pouvoir illimité dans un pays prompt à toutes les métamorphoses. Sa faiblesse était de se fonder en dehors des classes éclairées et intelligentes de la nation, qu’il offensait dans leurs instincts, qu’il froissait ou qu’il s’aliénait par son mépris du droit, par des actes de froide iniquité, comme la spoliation des princes d’Orléans, par tout un organisme de gouvernement où il n’y avait plus de place pour une parole libre. Cet empire ainsi renaissant se flattait d’avoir pour lui le peuple, les paysans, les masses : il les avait peut-être jusqu’à un certain point. Il rencontrait presque fatalement, dès le premier jour, une opposition difficile à saisir, répandue un peu partout. Il avait contre lui la France libérale, lettrée, indépendante, qui échappait à son joug et qui, à défaut d’une action devenue impossible, se réfugiait dans la résistance morale ou dans la fronde. A tous ceux qui avaient été dans la vie publique et qui refusaient de se soumettre, l’empire créait particulièrement une situation aussi pénible que difficile. Les uns, pour occuper leur activité ou pour oublier la politique, se rejetaient dans les affaires, dans les entreprises financières. D’autres, généreux esprits repliés en eux-mêmes, dévorant l’humiliation des événemens, éprouvaient cette tristesse découragée que Tocqueville laissait percer en écrivant à son ami M. de Beaumont : « La vue de ce qui se fait et surtout de la manière dont on le juge, froisse tout ce qui se rencontre en moi de fier, d’honnête et de délicat. Je serais bien fâché d’être moins triste… Je suis arrivé à l’âge où je suis à travers des événemens bien différens, mais avec une seule cause, celle de la liberté régulière. Cette cause serait-elle perdue sans ressource ? Je le craignais déjà en 1848, je le crains encore plus aujourd’hui : non que je sois convaincu que ce pays soit destiné à ne plus revoir les institutions constitutionnelles ; mais les verra-t-il durer, elles ou toutes autres ? C’est du sable, et il ne faut pas se demander s’il restera fixe, mais quels vents le remueront. » Tocqueville abdiquait tout rôle public pour se remettre à chercher, en philosophe déçu et agité, comment tant d’espérances libérales de la révolution française s’évanouissaient périodiquement sans pouvoir se réaliser en institutions durables. Il ne voulait plus même garder dans le conseil-général de son département une position qui n’avait, disait-il, que « des agrémens sans trouble, » qui lui donnait dans sa contrée une sorte de gouvernement moral « fondé sur la considération personnelle indépendamment des opinions politiques. » Tocqueville avait l’insurmontable dégoût des choses du temps.

Vaincu du même jour, pour la même cause, M. Thiers, quant à lui, sentait à sa manière, avec la vivacité de sa nature, des événemens qui, après l’avoir exilé de la France, le laissaient exilé des affaires. Évidemment, avec ses opinions, avec son passé, il ne pouvait plus même désirer reparaître pour le moment dans des assemblées sans indépendance, dans un corps législatif où, seul des anciens parlementaires, M. de Montalembert avait consenti à rentrer, — pour en sortir bientôt, pour revenir lui aussi au camp des insoumis. M. Thiers restait ce qu’il pouvait être : un serviteur du pays en disponibilité, un homme supérieur ayant assez d’expérience pour juger avec une impitoyable sagacité la politique du nouveau régime et assez de liberté d’esprit pour ne pas se laisser envahir par le découragement. Il se créait une retraite studieuse et animée où il vivait librement occupé, se répandant parfois en conversations infinies avec ses amis, s’intéressant aux arts ou à une lecture de Cicéron aussi bien qu’aux affaires du jour, gardant ses relations avec les personnages de l’Europe qui le visitaient en passant à Paris, et, à travers tout, reprenant le récit interrompu des grandes aventures du commencement du siècle. Le travail était pour lui une manière de tromper l’exil, je veux dire cet exil à l’intérieur qu’il subissait avec bien d’autres, — de venger les disgrâces de l’homme public par la popularité de l’historien racontant à la France, à l’Europe le consulat de 1800, l’empire de 1804.

A cette œuvre d’histoire commencée depuis quinze ans, au temps de la monarchie constitutionnelle, ralentie ou coupée par une révolution et maintenant reprise sous un autre empire, M. Thiers portait une ampleur nouvelle d’informations, une expérience croissante des choses et des hommes, un esprit mûri par la vie comme par l’étude. La moitié à peu près de l’Histoire du Consulat et de l’Empire avait paru avant les dernières révolutions. Le onzième volume, qui dépasse la paix de Vienne, qui embrasse en même temps les opérations de la guerre d’Espagne, avait vu le jour vers l’automne de 1851, à la veille du 2 décembre. Le douzième volume ne paraissait qu’en 1855. Le reste allait suivre d’année en année, sans plus d’interruption, de telle sorte que cette seconde moitié d’une grande œuvre se rattache par la date de la composition, de la publication, à la nouvelle ère impériale, — et, à vrai dire, c’était là une épreuve où le politique historien, le vaincu du 2 décembre, était attendu peut-être par la malignité. Jusqu’à quel point cet éminent esprit se ressentirait-il dans ses jugemens de la violence des oscillations publiques ? Ne se laisserait-il pas aller, par humeur de représaille contre le second empire, à rabaisser les grandeurs du premier ? Ne paraîtrait-il pas servir ou flatter le nouveau régime s’il se complaisait trop dans l’évocation des puissans souvenirs du passé napoléonien ? M. Thiers, on le voyait bientôt au ton de ses récits, restait ce qu’il était : un historien supérieur aux mobilités des opinions, aussi étranger aux dénigremens vulgaires qu’aux flatteries, doué d’un goût naturel de vérité et d’équité. Il n’avait pas d’ailleurs attendu les événemens pour parler avec indépendance de Napoléon, de l’établissement impérial, des fatalités cachées dans ce prodigieux épanouissement de force et de gloire. Il continuait comme il avait commencé, comme si rien ne s’était passé autour de lui, mettant même peut-être une certaine fierté à ne laisser voir ni plus d’impatience dans sa marche, ni plus d’inflexibilité dans son langage, surtout à rapproche des grandes catastrophes. Il touchait, en effet, dans ce douzième volume qui ouvrait une série nouvelle, au point culminant de l’empire, à ce finement suprême de 1810, où déjà, de toutes parts se décelaient les excès de génie, à ce sommet vertigineux d’où la fortune napoléonienne allait se précipiter au milieu des foudres et des éclairs. M. Thiers, dans la maturité de la vie, abordait cette phase dramatique du plus surprenant des règnes, et comme si, en reprenant sa tâche, il avait senti le besoin de rassembler et de fixer ses idées, il ajoutait à ses nouveaux récits une préface où il parlait avec une dignité simple de lui-même, avec une libre impartialité de l’empire et de l’empereur, avec une vivacité séduisante de ce grand art de l’histoire dont il se faisait une puissance et un dédommagement dans ses loisirs forcés d’homme d’état.

Ces pages rapides, animées, étaient d’un esprit qui avait la passion de son œuvre. M. Thiers s’y dessinait tout entier dans son originalité simple et vive, avec sa curiosité, sa raison, son, goût de la lumière et de la vérité, avec sa manière de comprendre et d’interpréter l’histoire. Pour lui, la première des qualités de l’histoire, celle « qui amène bientôt à sa suite toutes les autres, » c’était « l’intelligence, : » c’est-à-dire le don de voir distinctement les faits, de démêler le vrai du faux, de saisir le caractère des événemens et des personnages, de comprendre et de faire comprendre ; comment marchent toutes ces choses, la diplomatie, la guerre, l’administration, comment se meuvent les secrets ressorts d’un état ou d’une société. Par une suite naturelle de cette idée première, la qualité souveraine dus style historique, à ses yeux c’était la clarté, et, chemin faisant, il trouvait cette comparaison ingénieuse du langage de l’histoire avec une de ces « glaces sans tain, » merveilles de l’industrie moderne, dont la transparence est telle qu’elles laissent tout voir et qu’on ne les voit pas. Cette « glace sans tain » n’était peut-être qu’une brillante image ; la théorie sur le rôle prépondérant de cette faculté unique ou universelle que l’historien du Consulat, et de l’Empire appelait « l’intelligence, » pouvait sembler spécieuse et peu précise. A vrai dire, en traçant cette « poétique » et les conditions de l’histoire, M. Thiers puisait surtout en lui-même, dans ses goûts, dans sa nature et les habitudes de son esprit. Il traduisait en système ce qui était chez lui un don personnel, un art spontané et original. Cet art de tout voir et de tout reproduire avec une merveilleuse lucidité, il le pratiquait en maître. M. Thiers faisait de l’histoire à sa manière, dégageant d’un amas de documens et de témoignage scrupuleusement étudiés la vérité la plus simple, conduisant, selon une expression piquante, cent mille faits comme un général expérimenté conduit cent mille hommes, alliant à une inépuisable abondance une vivacité toujours nouvelle, à la science technique la passion qui animait les détails les plus arides. D’une main souple et sûre, il déroulait ce tissu d’événemens, ces épisodes multiples d’un vaste drame guerrier et politique, — opérations militaires embrassant l’Europe du Niémen au Tage, négociations d’une diplomatie altière, toujours prête à trancher les nœuds par l’épée, péripéties du blocus continental, actes de gouvernement intérieur, combinaisons financières, affaires religieuses. Tout se coordonnait et s’enchaînait au courant d’un récit qui, pour la première fois, faisait revivre dans son ensemble l’époque consulaire et impériale, qui, en définitive, avec l’Histoire de la Révolution française, reste le tableau le plus complet, le plus fidèle, le plus puissant de vingt-cinq années de vie nationale.

L’œuvre n’a point sans doute échappé aux contestations ardentes. Plus d’une fois M. Thiers a été accusé de trop se complaire aux spectacles de la force, d’être un esprit sans philosophie et sans critique, de subir la fascination de la fortune napoléonienne, de se montrer à tout propos le théoricien complaisant et léger des faits accomplis, de passer du vaincu au vainqueur, et, selon le mot de Lamartine, de « décerner les justices plutôt sur l’insuccès que sur l’immoralité des actes. » Il est vrai, M. Thiers n’a point l’étrange idée de diminuer ou d’avilir Napoléon en le jugeant ; il ne s’est jamais défendu de voir dans celui qu’il appelle « le plus grand des hommes » la France relevée, réorganisée, pacifiée avec elle-même, couverte de gloire avant d’être couverte de deuil. Est-ce à dire qu’il se méprenne sur les fautes et les excès de Napoléon, que la lumière morale soit absente de ses entraînans récits que tout se réduise à un culte banal des faits accomplis ? Lorsque l’historien raconte l’attentat de Vincennes, est-ce qu’on ne voit pas aussitôt le meurtre pesant sur le meurtrier prêt à ceindre le diadème et cette ombre se prolongeant sur le règne ? Lorsqu’il montre l’armée de Portugal arrêtée devant les lignes muettes et sombres de Torrès-Vedras ou lorsqu’il conduit l’armée asiatique de la guerre de Russie sur le Niémen, quand il décrit le rapt prémédité de la couronne espagnole et les violences exercées contre le pape, est ce que les faits simplement exposés ne parlent pas avec la plus saisissante éloquence ?

La moralité, elle se manifeste partout dans ces scènes pathétiques ou extraordinaires ; elle éclate d’elle-même dans cette armée de l’héroïque Masséna rétrogradant devant Wellington, dans cette armée de Moscou fuyant l’incendie pour périr dans les glaces, dans cette guerre d’Espagne sortant des perfidies de Bayonne, dans ce pape désarmé et puissant encore par sa faiblesse devant les déchaînemens de la force ; elle est dans l’essence même du drame, dans cette lutte du génie aux prises avec la nature des choses, acharné à la dompter et vaincu par elle. La moralité enfin, elle est dans cette démonstration perpétuelle, saisissante, des dangers, de l’impuissance du pouvoir absolu, fût-il le plus glorieux, de la nécessité des garanties qui s’appellent la liberté dans le gouvernement des peuples. Voilà le spectacle incessamment renouvelé par l’Histoire du Consulat et de l’Empire, et pour être dans son livre un adorateur des faits accomplis, un serviteur du succès, comme on l’en accusait, l’historien eût été bien peu logique : ses écrits auraient contredit ses actions, puisque par son attitude il restait une protestation vivante contre le succès, contre la résurrection de cet empire dont il déroulait les annales.

Certes, pas plus au moment où il se remettait à sa grande composition que lorsqu’il l’avait commencée, M. Thiers n’obéissait à une inspiration de parti ou de circonstance. La fortune des œuvres de l’esprit est cependant étrange. Au début, M. Thiers avait bien pu, par ses évocations d’un grand passé, aider sans y songer à une restauration impériale, comme Béranger avec ses chansons, comme Victor Hugo lui-même avec ses incantations lyriques, avaient aidé à cet autre retour de l’île d’Elbe ; sans le savoir et sans le vouloir, il avait fait de la politique avec de l’histoire, il avait servi le second empire avant sa naissance. Par un singulier retour maintenant, à dater de 1855, l’Histoire de M. Thiers prenait ou semblait prendre un nouveau caractère qui tenait à un changement de perspective, qu’on était peut-être tenté de lui prêter. Elle n’avait pas moins d’impartialité, elle avait une autre signification et un autre rôle dans une situation nouvelle. Quand M. Thiers relevait dans ses récits les grandeurs d’autrefois, ces souvenirs devenaient pesans pour un régime qui n’était après tout que la diminution d’un règne fait pour rester unique. Quand l’historien, sans dissimuler les passions et les égaremens de l’empereur, se plaisait à montrer chez lui et l’activité féconde et la vigilance infatigable et l’esprit d’ordre, même d’équité dans l’administration, et le goût de l’économie dans les finances, et tous les dons supérieurs du chef d’état, ces traits se tournaient comme autant de critiques contre le neveu. Toutes ces pages rendaient plus sensible le contraste ou la différence entre le premier empire et le second. Elles rappelaient aussi, par l’exemple le plus tragique, comment périssent les despotismes, ceux qui ont le génie et à plus forte raison ceux qui n’ont pas le génie. Le cours des choses semblait donner ainsi une couleur nouvelle, une signification imprévue à cette partie de l’Histoire du Consulat et de l’Empire paraissant entre 1855 et 1862.


II

La vérité est que, dans ces nouveaux volumes qui conduisaient Napoléon jusqu’à sa chute, comme dans les premiers qui le conduisaient au faîte des grandeurs, M. Thiers n’avait d’autre pensée que d’être un historien fidèle dédaignant l’artifice des applications de circonstance et des allusions malignes. Ramené par les événemens à ce qu’il appelait sa « profession première, celle de l’étude assidue et impartiale des choses humaines, » il prenait plaisir à raconter le passé, sans se désintéresser d’ailleurs en aucune façon du présent. Il se partageait entre l’histoire, qu’il traitait avec respect, et la seule politique qui lui fut permise, la politique d’observation. Pendant ces premières années de règne où tout était compression et silence à l’intérieur, où les diversions extérieures commençaient par la guerre d’Orient pour ne plus s’interrompre, M. Thiers restait un spectateur attentif, à l’œil clairvoyant, à la parole souvent d’autant plus libre qu’elle ne dépassait pas le cercle d’une intimité familière. Ce qu’on s’efforçait de cacher pour lui comme pour tout le monde, il le devinait avec sa connaissance pratique des affaires et de la diplomatie ; ce qu’il ne pouvait pas dire à une tribune, dans une assemblée parlementaire, il le disait dans des conversations avec ses amis, avec des étrangers comme M. Senior, M. Ellice, dans ces entretiens de tous les jours où il semait les jugements sensés, les aperçus ingénieux, et les boutades. Il suivait sans illusion cette expérience d’un second empire à laquelle était pour le moment attachée la destinée de la France.

Au fond, M. Thiers ne croyait ni au régime qu’il appelait « une monarchie à genoux devant la démocratie, » ni à celui qui représentait le régime sous le nom de Napoléon III. Il savait bien que les crises révolutionnaires ont presque toujours un lendemain redoutable qui est la dictature, qu’une société fatiguée d’agitations, menacée dans ses intérêts, est fatalement conduite à tout accepter ou à tout subir, à se livrer elle-même, au moins momentanément, pour un peu de repos. Il avait vu de trop près et les excès de1848 et les réactions passionnées de l’opinion et la puissance des souvenirs impériaux sur l’imagination populaire pour s’étonner de ce qui était arrivé ; mais il restait convaincu qu’une nation comme la France qui a passé par la liberté régulière doit y revenir un jour ou l’autre, et il était encore plus persuadé que le prince à l’esprit à la fois nuageux et aventureux qui avait été ramené au trône par les circonstances n’était pas fait pour être plus habile ou plus heureux que Napoléon Ier. Assurément il n’était pas assez naïf pour croire qu’un régime ainsi rétabli dans certaines conditions de vie et de force allait disparaître d’une semaine à l’autre avant d’avoir épuisé ce qu’il a appelé depuis la « corne d’abondance » des fautes ; il était assez clairvoyant pour démêler à travers les mouvemens des choses les premiers signes de faiblesse, les retours d’opinion. « — Tenez, disait-il un jour à M. Senior vers 1857, tenez, voyez ce que fait le corps législatif, ça pousse ; le maître croyait avoir coupé toute liberté jusqu’à la racine, et c’était vrai ; mais les racines n’étaient pas mortes, la terre remue au-dessus d’elles ; vous verrez, les nouveaux germes pousser. Il pensait avoir rempli sa chambre de muets, et d’instrumens dociles, et c’était vrai ; mais les traditions de la vie représentative les transféraient : les muets commencent à murmurer, et les instrumens à se tourner contre lui… » Et le brillant causeur signalait avec autant de verve que de bon sens les incohérences, les impossibilités, les transformations inévitables d’un régime sans frein, sans contrôle et sans garanties. Quant à l’empereur lui-même, M. Thiers en parlait en toute liberté, sans ménagement. Parfois, il est vrai, il n’hésitait pas à louer certains actes de celui qu’il appelait « notre maître, » il avouait au besoin que l’empereur « avait fait preuve de modération, ce qui est rare dans la puissance, qu’il savait reculer, ce que ne savait pas faire son oncle. » Il se laissait même aller par instans à croire que Napoléon III par son indolence naturelle, par un sentiment égoïste d’intérêt bien entendu, pourrait revenir à un gouvernement plus tolérable. « Il aime mieux disait-il spirituellement, être un despote qu’un roi constitutionnel ; mais il aimerait mieux être roi constitutionnel qu’exilé. » Le plus souvent le doute l’emportait chez M. Thiers. Il multipliait les traits pour peindre ce prince « visionnaire, sans scrupules, capricieux et téméraire, » toujours placé entre quelques folie et l’amollissement des plaisirs. Il demeurait persuadé que « le pouvoir de Napoléon III ne durerait pas autant que sa vie, » que tout cela finirait par quelque catastrophe, — et comme on lui demandait, un jour ce que, selon lui l’empereur allait faire, il répondait avec vivacité : « Je ne me risquerai pas à prédire la voie que suivra un être si étrange. Je ne peux voir la route qui le mènera à sa ruine ; je sais seulement qu’il se ruinera. Fata viam inventent ! »

Ce qui préoccupait surtout M. Thiers dans les affaires de l’empire, c’était la direction de la politique extérieure, qu’il suivait toujours avec une attention passionnée, en s’y intéressant comme s’il eût été à l’œuvre. Là, il s’agissait de la grandeur de la France devant l’étranger, et, fût-ce sous un gouvernement qu’il n’aimait pas, M. Thiers ne se laissait guider que par le sentiment profond de l’intérêt national. Avec ses vieux instincts français, il avait certainement approuvé dès le début la guerre d’Orient, la campagne de Crimée, et cette guerre, il l’approuvait, pour bien des raisons. D’abord, il ne le cachait pas, il l’avouait bien haut dans cette vive préface du douzième volume de son Histoire, il éprouvait un patriotique orgueil à voir « la semence des héros lever encore » sous les murs de Sébastopol. Il voyait aussi dans cette guerre la réalisation d’une de ses plus anciennes idées, l’application d’une politique qu’il avait voulu soutenir dans un autre temps, et cette politique d’équilibre oriental, de défense européenne, il la voyait se manifester, triompher, comme il l’avait toujours désiré, par l’alliance de la France et de l’Angleterre ; c’était pour lui une secrète satisfaction. Il espérait que l’alliance formée pour la guerre survivrait à la guerre, que l’empereur lui-même, par habitude ou par instinct, sinon par raison, maintiendrait l’œuvre de rapprochement entre les deux nations. « Il n’est pas loyal, disait M. Thiers, mais il sera fidèle. J’espère que l’alliance durera… Nos animosités mutuelles s’éteignent rapidement, elles sont noyées dans le sang versé pour une cause commune. Cette alliance est la seule garantie de l’Europe contre les dangers qui la menacent… La France et l’Angleterre unies peuvent tout ; ., si elles se séparent, chacun des deux pays s’apercevra bientôt que le temps est passé de sa plus grande puissance et de sa plus haute grandeur. Le déclin de chacun commencera… On ne doit pas douter de la sincérité de mon affection pour l’alliance anglaise, car je lui ai sacrifié les deux grands objets de ma vie, le pouvoir et la popularité. Je l’ai vue détruite par des hommes que j’aimais et admirais malgré leurs défauts, par Louis-Philippe et par lord Palmerston ; je l’ai vue rétablie par un homme que je hais et que je méprise… » M. Thiers, en sachant gré à l’empereur de ce qu’il faisait en Orient, ne le flattait pas. Il aimait l’ouvrage, il n’aimait pas l’auteur ; il se défiait surtout du lendemain de cette première campagne. Aux approches des conflits italiens, il avait de la peine à se contenir. Pour lui, entre l’affaire d’Orient et l’affaire d’Italie, il y avait la différence d’une guerre toute politique, utile pour notre influence, limitée dans son caractère et dans ses effets par l’alliance anglaise, et d’une guerre à demi révolutionnaire, qui lui apparaissait comme une déviation de la vraie politique française, comme un défi de l’esprit d’aventure. C’était son opinion.

Dès la première heure, M. Thiers était ardemment opposé à cette guerre, dont il pressentait les suites et qu’il voyait d’ailleurs s’engager dans des conditions qui l’affligeaient. Bien qu’étranger au gouvernement, à tout ce qui était officiel, il avait gardé des rapports personnels avec quelques-uns des serviteurs de l’empire, avec le comte Walewski, ministre des affaires étrangères, avec le maréchal Vaillant ; et il n’hésitait pas à profiter de ces rapports pour faire arriver ses impressions, ses opinions jusqu’aux Tuileries. Il passait un jour plusieurs heures à essayer de persuader le comte Walewski, qui, à la vérité, n’était pas le plus difficile à convaincre. Il épuisait tous les moyens. « J’ai fait, disait-il à la veille même des hostilités, j’ai fait le peu dont est capable un homme qui n’est rien dans son pays pour empêcher la guerre. Il n’y avait nul courage à cela, car il n’y avait nul danger ; mais il fallait de la persévérance pour continuer une lutte désespérée… Ce que fait notre maître est très dangereux. Il se met dans la situation où son oncle cherchait toujours à placer l’ennemi. Il divise son armée en plusieurs corps qui partent de bases différentes pour se réunir sur un point commun. Si les Autrichiens occupent les premiers le point central, ils peuvent nous battre en détail. » Pour le moment, tout était à l’action, et plus d’une fois, au courant de cette campagne où se dévoilait jusque dans la victoire une certaine désorganisation, M. Thiers avait l’occasion de démêler, avec sa vive sagacité, de signaler dans ses entretiens les faits ou les symptômes inquiétans. Il ne distinguait pas sur l’heure toute la vérité, qui n’a été connue que depuis, il en saisissait assez pour comprendre que, par instans, avec un adversaire plus actif, on aurait été exposé à de vrais désastres. Cette course rapide et victorieuse à travers la Lombardie ne l’éblouissait pas. « Nous avons commis d’énormes fautes, disait-il déjà à cette époque, parce que nos chefs avaient peu l’expérience d’une guerre contre un ennemi européen. L’Afrique nous a donné d’excellens soldats et même d’excellens officiers, peu de généraux… »

Ce n’est pas qu’il ne se laissât toujours charmer par des succès militaires qui illustraient le drapeau et qu’il fût insensible à un des résultats de la guerre d’Italie, à l’acquisition de la Savoie. « La plus cruelle humiliation de 1815, disait-il, a été effacée et une portion au moins de notre frontière naturelle nous a été rendue. Moi-même, un de ceux qui désapprouvent le plus sa politique générale, je lui en suis reconnaissant. » Reconnaissant, il l’était peut-être à sa manière, pour un instant, mais il se disait aussitôt que l’avantage était chèrement payé, que cette annexion n’était qu’une complication de plus. Il perdait le sang-froid devant ces affaires italiennes, qui s’aggravaient sans cesse, et lorsqu’il croyait voir l’empereur bouleverser toute notre politique, sacrifier les traditions et les intérêts français à des idées cosmopolites et chimériques, acheter un peu de sûreté par des concessions dangereuses, il se laissait aller à de véritables colères. « Rien de pareil, disait-il un jour, n’eût été fait par Napoléon : c’était un vrai Français. Aucune passion égoïste, pas même le sentiment dynastique, qui était le sentiment personnel le plus puissant chez lui, ne l’aurait décidé à rien faire qu’il crût nuisible à la France… Cet homme-ci n’a rien de français. Il hait le pape plus qu’il n’aime la France ; je doute même qu’il l’aime, sinon comme un instrument. Il s’efforce de la nourrir et d’en prendre soin pour qu’elle soit une esclave vigoureuse. Il est Italien de caractère, Anglais de goûts et d’habitudes… Ses défauts peuvent l’exposer à quelque grand désastre ou, en le faisant rester tranquille, le sauver. » La sortie étonnait un peu l’interlocuteur.

Au milieu de cette, vie de conversations libres et de fécondes études, cependant, M. Thiers parfois se sentait pris d’irrésistibles regrets. Il éprouvait la nostalgie de la vie publique, surtout quand il voyait des événemens comme la guerre de Crimée, à laquelle il aurait voulu concourir d’accord avec l’Angleterre, ou comme la guerre d’Italie, qu’il ne pouvait combattre que par des conseils détournés. Il se plaignait de se voir, « à son âge, avec sa santé » dans la. pleine vigueur de l’intelligence, réduit à n’être rien dans un pays dépouillé de sa liberté. » — « N’est-ce donc rien, lui disait-on un jour où on le voyait dans un de ses accès d’impatience, n’est-ce rien d’être un des premiers écrivains de ce pays, après avoir été un de ses premiers hommes d’état ? — Ah ! répondait-il avec l’émotion du combattant retenu loin de l’action, écrire est une pauvre chose après avoir agi. Je donnerais dix histoires réussies pour une heureuse session ou pour une heureuse campagne. La perte du pouvoir, — je ne dis pas de la place, cela n’est rien, — mais de l’influence, la perte des moyens, de diriger les destinées de son pays est amère en tous temps ? mais elle est doublement amère aujourd’hui que la France est si sérieusement engagée… » Lorsque M. Thiers exprimait ces regrets avec vivacité, avec abandon, il ne cédait pas au ressentiment vulgaire d’un ambitieux atteint de ce mal Que Sainte-Beuve, avec plus de malice que de générosité, décrivait sous le nom de « maladie du. pouvoir perdu. » Il n’avait pas l’impatience de rentrer aux affaires dans toutes les conditions, à tout prix. Peut-être, s’il l’eût voulu, n’eût-il tenu qu’à lui de voir une sorte d’appel, d’invitation dans l’hommage imprévu que Napoléon III lui rendait un jour de 1857, en lui donnant publiquement en plein corps législatif, le titre « d’historien national. » Sans être insensible à des paroles qui après tout pouvaient le flatter, il n’admettait pas même l’idée qu’il pût y avoir pour lui une place, je ne dis pas au pouvoir, mais dans une assemblée, tant que la vie publique resterait dépouillée de sa dignité par la suspension de toutes les garanties qui sont l’honneur aussi bien que la sûreté d’un pays. Il attendait, et si parfois il sentait plus vivement le poids du régime, s’il se plaignait de n’être rien, l’amertume était chez. lui sans durée comme sans malfaisante influence.

A vrai dire, M. Thiers a eu toute sa vie deux dons rares qui l’ont défendu des amertumes invétérées et des découragemens stériles. A la passion prompte à s’émouvoir des choses il a toujours allié la liberté de l’esprit pour les comprendre, la supériorité de la raison pour les juger. Il a eu, de plus, ce qui, manque souvent aux hommes publics, surpris par les événemens et jetés hors de la carrière, la faculté précieuse de ne s’abandonner jamais, de ne se désintéresser de rien, même dans la retraite. Pas un instant, sous l’empire, si étranger qu’il fût au gouvernement, il ne perdait le fil des affaires. Ces guerres de Crimée, d’Italie, qui provoquaient chez lui des impressions si diverses, également vives, il les servait heure par heure dans leurs détails militaires, dans leurs conséquences politiques. Il s’intéressait aux modestes travaux du corps législatif tel qu’on l’avait fait, aussi bien qu’aux mouvemens de d’Europe. Au moment où s’annonçait une révolution économique par le traité de commerce avec l’Angleterre, il se rejetait dans les chiffres, dans l’étude des industries avec son ardeur impétueuse pour la protection des intérêts français qu’il croyait compromis. Si difficiles à débrouiller que fussent quelquefois les finances impériales, il scrutait les budgets d’année en année. L’historien restait un homme d’état curieux, informé, et c’est ainsi qu’en se tenant au courant, en suivant autant qu’il le pouvait la marche des affaires, même sous un gouvernement qu’il n’aimait pas, il évitait de s’user ou, si l’on veut, de se rouiller par l’inaction ; c’est ainsi qu’il se retrouvait tout prêt, tout armé le jour où l’empire, commençant à fléchir, se voyait conduit à chercher des forces, des garanties nouvelles dans des tentatives de transformations, dans des extensions libérales qui n’étaient que la rançon de ses faux systèmes. Que dis-je ? M. Thiers pouvait rentrer alors dans la carrière avec une autorité d’expérience et d’opinion doublée par le spectacle inquiétant des mécomptes que le règne avait accumules en quelques années.


III

Tout arrive, tout passe vite en France, et les régimes les plus orgueilleux n’échappent pas au destin qu’ils se sont fait. Assurément, le second empire, devant lequel M. Thiers n’était assez longtemps qu’un observateur libre, cet empire qui a eu sa raison d’être, a eu aussi pendant quelques années sa force et ses prospérités. Il a eu, comme d’autres régimes, ce qu’on peut appeler son mouvement ascendant, dont le plus haut point pourrait être placé après la guerre de Crimée, vers les débuts victorieux de la campagne d’Italie. Jusque-là l’empire, dégagé des violences de son origine, paraît établi avec son omnipotence organisée et ses institutions fonctionnant sans bruit. Il a pour lui, sinon d’élite libérale de la nation, du moins les masses fascinées par le nom et promptement soumises, les intérêts satisfaits, les succès de ses premières entreprises extérieures. Il parle à l’imagination publique par tous ces spectacles de la réunion d’un congrès européen à Paris, de la visite de la reine d’Angleterre, reçue dans l’intimité de Saint-Cloud ou au milieu des pompes de l’Hôtel de Ville par l’héritier du captif de Sainte-Hélène. Il n’a connu encore ni les épreuves sérieuses ni les embarras du règne. Tout lui est facile, et, sauf cet attentat du 14 janvier 1858 qui ressemble à un éclair sinistre, sauf cette scène lugubre d’un soir d’hiver, jusqu’à la guerre d’Italie, il peut passer pour heureux. Au delà, tout semble changer. Les victoires des armes elles-mêmes perdent de leur prix. Les dehors peuvent rester à demi imposans et tromper encore : la crise a déjà commencé pour ne plus s’interrompre, pour s’aggraver d’année en année, au contraire, en se compliquant de malaises d’opinion, de défaillances ou de contradictions de gouvernement, de mécomptes extérieurs de tout genre, d’incohérences croissantes. Que s’est-il donc passé ? La logique fait son œuvre, le despotisme porte ses mauvais fruits, l’institution laisse voir par degrés ses faiblesses : le secret du règne est dévoilé ! L’empire oscille avant de s’affaisser sous le poids de son principe, par la faute de la politique qui le dirige et du caractère de celui-là même qui est le représentant couronné du régime.

Sans doute la dictature avait pu naître en 1852 comme elle était née en 1800, comme naissent les dictatures, d’une crise d’anarchie morale et politique poussée à bout. Par le fait cependant, ce second empire qui apparaissait comme la continuation, comme la reproduction ou la réduction du premier, en différait singulièrement. Fonder le pouvoir le plus illimité à l’issue d’une révolution qui n’avait été qu’un long et sanglant combat, qui avait tout confondu sans avoir encore rien réorganisé, qui laissait tout à faire dans une société épuisée de licence et de violences, c’était possible ; c’était peut-être permis au génie, et encore l’expérience a-t-elle prouvé que le génie lui-même n’y suffisait pas, qu’il pouvait être la première victime de la toute-puissance. Prétendre renouer les traditions de 1804, relever tout à coup les institutions consulaires et impériales après un demi-siècle écoulé, c’était confondre les dates et les situations, abroger quarante années d’histoire constitutionnelle. La France de 1852 n’était plus la France de 1800. Elle avait eu le temps de s’imprégner d’esprit libéral pendant trente-quatre ans de régime parlementaire. Elle avait pu tout oublier dans un moment de réaction effarée et se laisser entraîner par le dégoût de l’anarchie, par une irrésistible passion d’ordre jusqu’à accepter ou à subir une dictature de circonstance ; elle avait trop vécu d’air libre, de légalité, d’éloquence parlementaire pour se soumettre sans retour au régime des assemblées muettes et des pouvoirs discrétionnaires, pour ne pas sentir tous ses instincts se réveiller à mesure que l’expérience lui révélerait le prix des garanties, des droits de contrôle qu’elle avait perdus. A vouloir refaire l’omnipotence césarienne dans ces conditions, dans une société momentanément surprise, mais formée pendant de longues années aux mœurs libérales, on s’exposait à se trouver en face de prochains et inévitables réveils d’opinion contre lesquels on n’aurait que la force qui ne résout rien, ou la ruse qui ne fait qu’ajourner les crises, ou la captation par les somptuosités, par les diversions extérieures. Là où le premier empire avait échoué, le second empire ne pouvait réussir indéfiniment, d’autant que si les souvenirs d’autrefois, le nom, restaient encore pour couvrir le nouveau règne, il n’y avait plus le génie. Napoléon III ne ressemblait pas plus à Napoléon Ier que 1852 ne ressemblait à 1804.

Le chef du second empire avait les superstitions, les tentations et, si l’on veut, les fantaisies de la toute-puissance, sans en avoir les facultés sérieuses. Il n’avait ni le jugement, ni la prévoyance, ni l’initiative, ni surtout l’application aux affaires, cette infatigable application qui faisait que, même dans l’exécution de desseins désavoués par la raison, Napoléon Ier restait l’administrateur le plus éclairé, le plus vigilant et le plus précis. Audacieux et indolent, obstiné dans quelques chimères et flottant dans ses volontés, nourri de l’idée qu’avec son nom il devait accomplir de grandes choses et prenant pour un système de gouvernement ses rêves de taciturne, politique sans sûreté, révolutionnaire par sa diplomatie plus cosmopolite que nationale, Napoléon III était le prince le mieux fait pour s’engager et engager la France dans toutes les aventures, sans avoir la force de les gouverner. S’il avait d’abord paru habile, c’est qu’il était servi par les circonstances et porté pour ainsi dire par les événemens, qui lui créaient une stature factice. En réalité, c’était sur le trône un rêveur par l’esprit, un conspirateur par les procédés. Évidemment, à une certaine heure, au lendemain de la guerre d’Italie, il avait lui-même comme une intuition vague de la crise qui commençait, qui se déguisait encore sous l’apparat du règne. Il ne croyait pas sa fortune épuisée : il semblait impatient et surpris de voir ses calculs trompés par cette guerre qui ne lui avait donné qu’une popularité d’un jour ; il se sentait obsédé de ces événemens qu’il avait déchaînés et qui lui échappaient, qui, en lui créant une situation difficile en Europe, avaient aussi leur retentissement en France, dans l’opinion émue et divisée.

Vainement alors, comme pour désintéresser ou capter l’opinion à l’intérieur, il essayait ce qu’on pouvait appeler le coup de théâtre des démonstrations libérales par le décret du 24 novembre 1860, bientôt suivi des sénatus-consultes de février et de décembre 1861, par ces mesures qui rendaient au corps législatif quelques-unes des prérogatives parlementaires les plus vitales, le droit de discuter l’adresse, la liberté et la publicité des débats, un contrôle plus sérieux sur le budget. Au fond, sans qu’on se l’avouât encore, c’était le signe des embarras de l’empire bien plus que de sa puissance et de sa bonne volonté réformatrice. On croyait faire diversion et se dégager par les réformes libérales des fatalités extérieures ; on revenait aux entreprises extérieures pour échapper à la pression croissante des instincts libéraux ravivés, excités par des concessions incomplètes. Tout se confondait dans cette politique obscure, et c’est ainsi que l’empire de Napoléon III était pris par degrés dans un redoutable engrenage. D’un côté, faute d’une idée claire et juste des grands intérêts du monde et de la France, il se laissait entraîner dans une série d’affaires où il cherchait un succès pour garder son ascendant, où il ne trouvait que des mécomptes. Il allait des complications italiennes à la campagne de vœux stériles et d’excitations imprévoyantes pour la Pologne, de la campagne polonaise à la malheureuse négociation danoise, pour se réveiller tout à coup devant l’Allemagne agrandie et ennemie. Il multipliait en même temps ce qu’on appelait les « expéditions lointaines, » s’engageant partout, en Syrie, en Chine, en Cochinchine, — surtout au Mexique, où il trouvait sa guerre d’Espagne. D’un autre côté, après avoir donné lui-même le signal d’une évolution intérieure, d’une sorte de conversion libérale par le décret du 24 novembre 1860, il se montrait à la fois entraîné et embarrassé, il cédait ou se raidissait selon les circonstances et avait toujours l’air de garder un esprit de retour. L’empire procédait avec le décousu des pouvoirs incertains, tantôt accordant au corps législatif le droit de voter l’adresse, tantôt retirant ce droit et le remplaçant par le droit d’interpellation ; un jour créant des ministres sans portefeuille, ce qu’on appelait les « ministres de la parole, » un autre jour instituant un ministre d’état seul chargé de représenter le gouvernement auprès des chambres. Il marchandait sur tout, pour finir par céder partiellement, avec incohérence, souvent dans le trouble où il se sentait rejeté par les déceptions croissantes de sa diplomatie. Il se donnait les désavantages du régime parlementaire sans en avoir la force, jusqu’au jour où tout se trouvait assez engagé et dans la politique extérieure et dans la politique intérieure pour que l’empire lui-même ne pût plus reculer.

C’est devant cet ensemble de choses, au moment où se serrait déjà cet étrange drame, aux élections de 1868, que M. Thiers se décidait à sortir de sa retraite pour reprendre un rôle public et actif. Jusque-là il n’avait été qu’un spectateur ; après le décret du 24 novembre 1860 et les sénatus-consultes de 1861, qui rendaient une certaine liberté, une certaine dignité aux débats parlementaires, en laissant entrevoir la possibilité de nouveaux progrès, il se laissait tenter. Il acceptait en toute indépendance une candidature dans le Ier arrondissement de Paris, et la maladroite âpreté que le ministre de l’intérieur, M. de Persigny, mettait à le combattre ne pouvait que relever l’importance de l’élection qui le ramenait, après douze ans d’absence, dans une assemblée où tout était nouveau pour lui, où il reparaissait comme l’expression vivante d’un mouvement renaissant d’opinion. M. Thiers, d’ailleurs, en rentrant dans cette vie publiques un peu élargie, un. peu « aérée, » comme, on le disait, n’entendait nullement prendre une position d’agitateur, d’adversaire « irréconciliable, » et dès l’ouverture de la session qui suivait les élections de 1863, il saisissait la première occasion de s’expliquer, de se mettre en règle avec la constitution. Il n’hésitait même pas à remercier l’empereur du décret du 24 novembre et à déclarer qu’à partir de ce décret, « l’abstention ne serait plus, ni sage, ni digne, ni patriotique. » Il acceptait la légalité telle que la souveraineté nationale l’avait faite, sans rien désavouer de son passé et de ses opinions, de ses liens, avec la monarchie qu’il avait servie, de ses luttes sous la république. Qu’était-ce que M. Thiers à ce moment de 1863-1864 ? C’était un homme indépendant des partis, portant au corps législatif l’autorité de son expérience et de son savoir, le vif sentiment des choses, une ardeur et une fécondité de parole qui, loin de s’affaiblir, semblaient s’être renouvelées dans la retraite ; c’était le plus habile des parlementaires rentrant dans la carrière avec la résolution de concourir au « rétablissement des libertés publiques, » de reprendre la discussion des affaires du pays au point où il les trouvait. L’empire avait désormais devant lui un antagoniste redoutable par la modération même de ses opinions, par la hardiesse dans la modération, par la supériorité dans l’art de démêler les fautes, les entraînemens et les contradictions.

Cette campagne nouvelle de quelques années, M. Thiers la suivait en libéral sans doute ; il la conduisait encore plus peut-être en homme de gouvernement, familier avec les intérêts de la France et du monde, avec toutes les affaires d’administration et de diplomatie. Il saisissait pour ainsi dire corps à corps le système intérieur, et du premier coup, devant un corps législatif étonné et séduit, il déroulait ce programme des libertés nécessaires, qu’il reproduisait dans bien d’autres discours sur les élections, sur les garanties constitutionnelles, sur les principes de 1789. Il voyait les fantaisies du pouvoir absolu se déployer dans les travaux de luxe, dans les entreprises inutiles ou dans les aventures coûteuses, et, à attaquant aux finances il traçait dans ses lumineux exposés le bilan du régime ; il faisait et refaisait le compte des dépenses de l’empire, de ses emprunts, de ses budgets toujours grossissans. Il s’attachait surtout aux affaires extérieures qui, pendant ces années, allaient sans cesse en se compliquant, et en s’aggravant, qui le remplissaient d’émotion et de patriotique inquiétude. Dans la série des entreprises militaires ou diplomatiques de l’empire, il faisait, il est vrai, une exception. La guerre d’Orient, il l’avait toujours approuvée dans l’intimité de ses conversations, lorsqu’il n’était pas encore rendu à la vie publique, et même déviant le corps législatif, il disait tout haut : « Pour ma part, je n’ai jamais hésité à rendre hommage au gouvernement impérial pour la guerre de Crimée, car à mes yeux le premier des intérêts est toujours l’intérêt du pays. »

Cette première guerre passée, il ne voyait plus que déviations et confusions ; il s’arrêtait ! Il résistait de toute la force de sa pensée à la politique qui avait fait la guerre d’Italie. Il résistait bien plus encore à la politique qui permettait le démembrement du Danemark et qui, en livrant ce malheureux petit pays danois, préparait la transformation de l’Allemagne par les armes, une redoutable révolution d’équilibre en Europe. Il résistait aux « expéditions lointaines. » Il luttait pied à pied contre ce qui lui semblait périlleux pour la France, et ici je voudrais serrer de plus près cette grande controverse où s’agitait le destin du pays, où un homme, presque seul parfois, tenait tête à un gouvernement abusé. Je voudrais dégager les points principaux de ces questions qui se succédaient, sans oublier que parmi les causes que M. Thiers combattait, il en est que le libéralisme français a défendues, en me souvenant aussi, selon le mot de Schiller, repris et commenté un jour par M. de Rémusat, qu’il faut respecter les rêves de sa jeunesse et que la meilleure manière de les respecter est de ne point dire qu’ils étaient des rêves.


IV

Non, sans doute, il n’y avait rien de vulgaire, rien qui ne fut digne de la France, dans la pensée d’aider une indépendance à naître au-delà des Alpes, de trancher par l’épée le nœud d’une situation devenue assez grave pour qu’il n’y eût plus qu’à choisir entre « l’Italie libre jusqu’à l’Adriatique » et l’Autriche étendant sa domination directement ou indirectement jusqu’au détroit de Messine. Cette politique ne s’inspirait pas seulement de l’esprit de la révolution française, elle n’avait par elle-même rien que de conforme à une vieille tradition de diplomatie nationale, à cette idée constante d’éloigner la puissance impériale ou autrichienne de notre frontière des Alpes. C’était, dans des conditions plus compliquées, plus difficiles si l’on veut, la continuation ou le complément d’une politique qui a toujours tendu à entourer la France de nationalités nouvelles, d’indépendances amies. Cette question italienne, elle naissait du cours des choses, du mouvement de l’histoire, elle appelait une solution ; mais il est bien clair en même temps que, si l’on se décidait à la guerre, la première condition était de savoir ce qu’on voulait, qu’avant de s’engager il fallait avoir la résolution de garder jusqu’au bout la direction des événemens. Il est bien clair qu’on ne devait pas aller verser le sang de cinquante mille hommes et dépenser 50 millions en Lombardie pour se retirer presque aussitôt par une sorte d’abdication devant l’imprévu. Puisque la France prenait les armes pour la cause de l’indépendance italienne, c’était bien le moins qu’elle eût son opinion sur l’organisation de cette indépendance. Elle avait le droit de fixer le caractère et les limites de son action, de dire ce qu’elle acceptait et ce qu’elle ne pouvait permettre. — De même dans les affaires allemandes, qui suivaient de près le mouvement italien, qui en étaient le grand et périlleux prolongement. Si l’Allemagne se sentait agitée de désirs qui n’avaient d’ailleurs rien de nouveau, si elle aspirait à des réformes dans son organisation intérieure, à une certaine concentration de vie nationale, il y avait dans ces vœux, dans ces efforts, une part légitime. La France ne songeait point à troubler ce travail, qu’elle aurait vu plutôt au contraire avec sympathie, comme elle voyait alors tous les mouvemens libéraux ou nationaux parmi les peuples ; mais ici encore, et à plus forte raison, il est évident qu’il y avait des limites tracées par la nature des choses, par les conditions de la société européenne. L’Allemagne, ou, pour mieux dire, la Prusse pouvait avoir ses ambitions, elle n’était pas libre de les satisfaire au mépris de la foi publique et de la paix du monde, en bouleversant à son gré les relations générales. A chaque pas, les prétendus droits qu’elle invoquait rencontraient d’autres droits et d’autres intérêts, le droit de l’Europe, l’intérêt de l’équilibre universel dont la constitution germanique était un des élémens, l’intérêt de la France menacée dans sa sécurité. La France, sans être une ennemie, sans manquer de générosité, avait bien le droit de prendre ses garanties, de faire ses conditions.

Tenir compte de ce qu’il y avait de légitime dans les revendications nationales, dans les mouvemens des peuples, en sachant arrêter à propos l’excès des ambitions ou des chimères, essayer de concilier les droits nouveaux avec le droit ancien dans des transactions successives, c’était une politique, et cette politique, après tout, elle était possible, elle pouvait être efficace à plus d’un moment. Elle était possible après les premières victoires d’Italie, lorsque rien n’était encore compromis, quand bien des Italiens eux-mêmes auraient hésité à risquer ce que la guerre leur assurait pour vouloir tout conquérir d’un seul coup. Elle était possible en 1864-1865, au moment où l’Europe inquiète ne demandait pas mieux que de s’unir pour empêcher la Prusse et l’Autriche d’accabler jusqu’au bout le malheureux Danemark. Elle était possible encore dans l’hiver de 1866, lorsqu’un mot aurait suffi pour faire tomber les armes des mains des deux puissances germaniques près de passer d’une alliance spoliatrice à cette guerre intestine de l’Allemagne dont l’issue en aucun cas ne pouvait être heureuse pour la France. A tous ces momens, un acte de volonté aurait pu être décisif et aurait du moins prouvé qu’on savait ce qu’on voulait.

Ce qui n’était plus de la politique, ni ancienne, ni nouvelle, c’était d’ouvrir une guerre en Italie pour s’arrêter à mi-chemin, de signer des traités pour les abandonner, de rendre l’unité italienne inévitable par une diplomatie sans fixité, de céder, de céder toujours en paraissant résister, sans avoir le bénéfice de la résistance ou des concessions, et de soulever par surcroît, chemin faisant, le plus immense, le plus redoutable problème religieux. Ce qui n’était pas de la politique, c’était, après avoir si peu réussi en Italie, de recommencer au-delà du Rhin, de livrer le Danemark, en paralysant l’action européenne par je ne sais quelle proposition puérile de consultation populaire dans le Slesvig, puis de souder en quelque sorte l’unité italienne à l’unité germanique, de mettre soi-même la main de l’Italie dans la main de la Prusse pour se trouver aussitôt surpris par le coup de foudre de Sadowa ! Ce qui était bien moins encore de la politique, c’était, après avoir épuisé les fautes et les mécomptes, d’essayer de tout couvrir par de vaines théories sur les « nationalités, » sur les « grandes agglomérations, » par cette circulaire du 16 septembre 1866 où l’on disait : « Une puissance irrésistible pousse les peuples à se réunir en grandes agglomérations en faisant disparaître les états secondaires… L’empereur ne croit pas que la grandeur d’un pays, dépende de l’affaiblissement des peuples qui l’entourent et ne voit le véritable équilibre que dans les vœux satisfaits des nations de l’Europe. En cela il obéit à des convictions anciennes et aux traditions de sa race, Napoléon Ier avait prévu les changemens qui s’opèrent aujourd’hui sur le continent européen…. » Ce qui enfin ne ressemblait plus à rien, c’était, au moment même où l’on avait de si sérieuses affaires, de s’engager sur tous les points à la fois., sans suite, sans prévoyance, par toute sorte d’expéditions lointaines, surtout par la guerre, du Mexique au risque des disséminer, d’épuiser les forces et les ressources de la France.

C’était pourtant ce que faisait l’empire, de sorte que dans ces événemens il y avait des causes qui pouvaient être avouées en elles-mêmes, qui auraient pu être servies, avec profit, et il y avait, au lieu d’une politique vraie, cet étrange système qui agitait tout, confondait tout, pour finir par laisser la France isolée, entourée de défiances, entre une circulaire déclarant que tout était bien et la nécessité d’armemens formidables pour faire face à des dangers qu’on s’étudiait à déguiser encore.

Devant ce tragique enchaînement des choses, M. Thiers sentait sa raison se révolter. Peut-être ne faisait-il pas toujours lui-même une part suffisants à la marche du temps, à des nécessités nouvelles, à des causes qui méritaient d’être défendues ; peut-être se montrait-il parfois trop absolu dans son attachement à ce qu’il appelait la « vieille politique, » dans ses antipathies contre une entreprise comme la guerre d’Italie. Il avait lui aussi, je pense bien, ses illusions ou ses idées préconçues. En revanche, il ne se trompait pas, il restait le plus exact et le plus clairvoyant des juges, lorsqu’il soumettait à une inexorable analyse les procédés, les inconséquences, les témérités incohérentes de l’empire, et dans ces luttes, il avait vraiment un rôle unique.

Membre de l’opposition, il était en dissentiment avec l’opposition sur quelques-unes des questions qui s’agitaient, particulièrement sur la question italienne. Séparé de la majorité du corps législatif par ses idées libérales, il paraissait cependant parfois exprimer les opinions inavouées, les vœux secrets de cette majorité mieux que les ministres eux-mêmes. Dans cette interversion de tous les rôles, il semblait être un interprète supérieur et indépendant des grands intérêts de l’état demandant avec autant d’autorité que de véhémence au gouvernement ce qu’il avait fait, ce qu’il faisait chaque jour des traditions, de l’influence, des relations, de la position de la France parmi les peuples. M. Thiers demandait compte à l’empire de ce qu’il avait fait ou laissé faire en Italie. Ce n’est point sans doute qu’il restât froid pour l’Italie, qu’il méconnût le droit des Italiens à l’indépendance, le droit des Romains et des Napolitains à être bien gouvernés. Seulement il croyait, et c’est là peut-être qu’il se faisait illusion, il croyait que pour l’Italie tous les biens, les biens essentiels du moins devaient venir d’eux-mêmes, par le cours naturel des choses, avec l’aide sympathique et protectrice de l’Europe. Quant à lui, il ne le cachait pas, il avait été toujours opposé à la guerre de 1859, parce qu’il pensait que cette guerre conduirait à une révolution « pas du tout désirable pour la France, à peine désirable pour l’Italie elle-même, » et ce qu’il reprochait au gouvernement, c’était d’avoir fait une campagne sans savoir ou il allait, pour laisser ensuite toute liberté à l’imprévu, pour rester le lendemain à la merci des événemens.

Il reprochait à l’empire d’avoir faussé toute notre politique en l’enchaînant à l’Italie, en subordonnant les intérêts français aux intérêts italiens, en s’exposant à affaiblir, à détruire peut-être l’Autriche, en nous enlevant par cela même la plus utile, la plus précieuse des alliées dans les affaires d’Orient et d’Allemagne. Première faute d’imprévoyance diplomatique. — Seconde faute : M. Thiers approchait à l’empire de s’être laissé entraîner à soulever une de ces questions devant lesquelles les gouvernemens sensés reculent, la question religieuse, la question du pontificat romain, et ici naturellement, il ne s’inspirait pas du dogme, de la foi d’un croyant ; il parlait en législateur, en homme d’état, en politique persuadé qu’on n’entrait pas impunément en collision avec les croyances religieuses, que le devoir d’un vrai gouvernement était de respecter tous les cultes dans leur principe, « les protestans dans leur principe, qui est le libre examen, les catholiques dans leur principe, qui est l’unité de la foi » représentée par le pontife de Rome.

Vainement on lui objectait qu’on cédait à la force des choses, que le droit des peuples dominait tout, qu’on ne pouvait pas, après avoir délivré l’Italie, l’arrêter indéfiniment sur le chemin de Rome : M. Thiers répliquait avec impétuosité que cette force des choses, on l’avait faite et on la faisait chaque jour, que la France, pour combler les espérances italiennes, s’exposait à prendre, à garder seule devant le monde la responsabilité d’une crise religieuse destinée à « désoler » les catholiques, à violer en eux la liberté de conscience. « Est-il vrai, s’écriait-il, que depuis que nous sommes entrés en Italie tout s’y fasse par la France ? .. Est-il vrai que le péril du pape, que son salut ont été jusqu’ici notre ouvrage ? .. Est-il vrai, oui ou non, que son sort soit dans nos mains, qu’il dépende absolument de nous ? Non-seulement vous le croyez, mais le monde entier le sait et le croit. Nous sommes donc responsables… en bien ! si cela est vrai, je dis que vous êtes dans le cas d’une atteinte à la liberté de conscience… » On n’aurait été, selon lui, « plus ou moins excusable » que s’il y avait eu un intérêt pour la grandeur française ou un intérêt pour nos principes à laisser tomber la papauté. — L’intérêt national ! Est-ce que la France, pour sa grandeur, pour son influence dans le monde, n’était pas la première intéressée à garder la vieille clientèle catholique, comme la Russie avait sa clientèle orthodoxe en Prient, comme l’Angleterre a toujours eu sa clientèle protestante ? L’intérêt de nos principes ! A ceux qui prétendaient que l’église était l’ennemie de nos principes, de la société nouvelle, de la liberté de la pensée humaine, M. Thiers répondait par le tableau de tout ce que la civilisation catholique avait produit de génies, de tout ce qui avait été accompli de réformes depuis un demi-siècle, et il ajoutait d’un ton piquant que le « catholicisme n’avait jamais empêché de penser que ceux qui n’étaient pas faits pour penser. » Je ne fais que dégager l’esprit de ces vives et pressantes démonstrations qui sont devenues de l’histoire, mais le plus grand des griefs, pour M. Thiers, c’était que les affaires d’Italie préparaient les affaires d’Allemagne. « Pour moi, disait-il, l’un de mes griefs les plus grands, c’est que l’unité italienne est destinée à être la mère de l’unité allemande… Ce que vous avez laissé faire en Italie peut être fait partout, et ce n’est pas seulement pour le pape que je réclame, c’est pour tous les petits états de l’Europe… »

Là était le nœud, le redoutable nœud des affaires du temps. Assurément une politique avisée, à demi prévoyante, aurait pu encore arrêter en chemin cette logique dont parlait M. Thiers, et montrer que si elle avait pu aider à l’affranchissement d’une nation au-delà des Alpes, où il y avait une domination étrangère à vaincre elle n’était pas obligée de souffrir ou d’encourager le même travail en Allemagne, où il n’y avait qu’une question d’ambition, où il existait un ensemble de choses créé, garanti par l’Europe. L’inconséquence n’eût été qu’apparente, puisque les situations différaient complètement. Par malheur, l’empire avait la faiblesse de mettre dans sa diplomatie des idées vagues sur les nationalités, qui ne pouvaient que favoriser toutes les ambitions, tous les déchaînemens, et au fond il gardait cette illusion équivoque, que, s’il y avait des conflits il pourrait en tirer quelque avantage. Il laissait courir les événemens en Allemagne comme en Italie, et s’il y a eu un jour, une heure où M. Thiers ait concentré dans un discours le sentiment du Français, la sagacité du politique, l’autorité de l’homme d’état c’est ce jour du 3 mai 1866 où, parlant en pleine crise européenne il dévoilait devant le corps législatif ému toute une situation. Il faut se rappeler ce qu’il y avait de dramatique dans les affaires de l’Europe au commencement de 1866. La Prusse, conduite dès lors par M. de Bismarck, entraînant l’Autriche dans la croisade des forts contre le faible, s’était précipitée sur les duchés de l’Elbe avait accable le Danemark, puis, se tournant vers son alliée de la veille, s’apprêtait à lui arracher les dépouilles conquises en commun, à lui disputer la suprématie en Allemagne. Une convention signée avec l’Autriche, à Gastein, dans l’été de 1865, était à peine un répit, laissant à M. de Bismarck le temps de mettre « la poêle sur le feu, » comme il le disait d’un mot familier en passant à Paris vers l’automne. Bientôt entre Berlin et Vienne les défis s’échangeaient ; les armées se préparaient. La Prusse brûlait d’en venir aux mains, d’autant plus qu’à partir d’avril 1866, elle avait avec l’Italie un traité qui divisait les forces de l’Autriche. Un mot, il est vrai aurait pu encore tout arrêter, et ce mot d’où pouvait-il venir si ce n’est de la France, qui seule, — on le croyait du moins, — était en mesure de mettre sa puissance au service de la paix et du droit ?

C’est alors que M. Thiers prenait la parole. Il ne savait pas encore une aberration singulière, avait eu la principale part dans l’alliance de l’Italie avec la Prusse, et que, dès lors, elle ne pouvait plus dire le mot décisif et nécessaire ; mais il voyait la guerre se préparer de toutes parts, les camps se former. Il décrivait les iniquités de la Prusse à l’égard du Danemark, son esprit d’entreprise en Allemagne, ses desseins de domination qui ne se déguisaient plus et montrant ce qui arriverait au lendemain d’une victoire prussienne, cherchant aussi comment on pourrait détourner ce grand conflit, il disait d’un accent prophétique et résolu :

… La Prusse voudrait se servir des idées allemandes pour aboutir à un résultat qu’il est facile de voir, qui est connu… Si la prochaine guerre lui est heureuse, elle s’emparera de quelques-uns des états allemands du Nord ; ceux dont elle ne s’emparera pas, elle les placera dans une diète qui sera sous son influence ; puis on admettra l’Autriche comme protégée dans ce nouvel ordre de choses. Et alors s’accomplira un grand phénomène vers lequel on tend depuis un siècle. On verra refaire un nouvel empire germanique, cet empire de Charles-Quint qui résidait autrefois à Vienne, qui résiderait maintenant à Berlin, qui serait bien près de notre frontière, qui la presserait, la serrerait ; et, pour compléter l’analogie, cet empire de Charles-Quint, au lieu de s’appuyer comme aux XVe et XVIe siècles sur l’Espagne, s’appuierait sur l’Italie.

Voilà l’avenir que l’on réserve à la politique européenne et à la politique française en particulier. Voilà ce que vous avez devant vous ; voilà ce qui est pour tous un sujet de grandes et profondes inquiétudes. Peut-il nous convenir, je vous le demande, de favoriser, à quelque degré que ce soit, une politique semblable ? .. Non, il y a trop de bon sens dans notre pays pour qu’une pareille politique puisse être accueillie, et permettez-moi d’ajouter que, lors même qu’elle vous apporterait un accroissement de territoire quelconque, cette politique n’en deviendrait que plus honteuse, car elle aurait consenti à recevoir un salaire pour la grandeur de la France indignement compromise dans un prochain avenir…

…Vous voyez donc le but auquel on tend, ce but si dangereux, auquel vous avez le droit de faire obstacle au nom des Allemands eux-mêmes… Vous avez en outre le droit de résister à cette politique au nom de l’intérêt de la France, car la France est trop considérable dans le monde pour qu’une révolution pareille ne la menace pas gravement. Lorsqu’elle a lutté deux siècles, depuis la grande journée de Marignan, en 1515, jusqu’à celles d’Almanza et de Villaviciosa, en 1707 et 1710, pour séparer en deux la couronne de Charles-Quint en jetant une moitié vers Madrid, une autre moitié vers Vienne, lorsqu’elle a lutté deux siècles pour détruire ce colosse, elle se prêterait à le voir réédifier sous ses yeux ! Non, ce serait trahir indignement les intérêts de la France… Elle a le droit de s’opposer à une telle œuvre enfin au nom de l’équilibre européen, qui est l’intérêt de tous, l’intérêt de la société universelle. Aujourd’hui on cherche à jeter du ridicule sur ce mot d’équilibre européen, et je voudrais, si j’en avais le temps et la force, vous montrer tout ce qu’il y a de grand, de profond dans ce mot. Mais sans m’élever à ces hautes considérations, savez-vous ce que c’est que l’équilibre européen ? C’est l’indépendance de l’Europe ; c’est le soin constant de toutes les nations, dans les siècles modernes, à veiller les unes sur les autres, à empêcher que l’une d’elles ne prenne des proportions inquiétantes pour l’indépendance commune… il y a donc contre ce qui se prépare en ce moment dans le centre du continent trois grandes raisons à faire valoir : d’abord l’intérêt de l’Allemagne elle-même, puis l’intérêt de la France, enfin l’intérêt de la société universelle, — car c’est là ce que signifie le mot Europe !

Avant que trois mois fussent passés, la vérité de ces paroles avait éclaté dans le feu des batailles. Sadowa avait fondé la suprématie prussienne. L’Autriche était hors de l’Allemagne. La France, la France de l’empire, trompée dans ses calculs, vaincue autant que l’Autriche elle-même sans avoir combattu, restait en face d’une puissance qu’elle avait contribué à élever par ses connivences, par ses faiblesses, dont elle devait subir les dangereux agrandissemens ou qu’elle devait se préparer à combattre. Tout se trouvait accompli selon le discours du 3 mai, et, lorsque les conséquences de cette guerre de 1866 se dévoilaient par degrés, M. Thiers avait certes bien le droit de remettre le gouvernement en présence de ce qu’il avait fait ou laissé faire, de montrer les dangers d’une situation si brusquement et si étrangement aggravée ; il avait le droit de dire, à l’empire le mot devenu historique : « Prenez garde,.. vous n’avez plus une faute à commettre ! .. » Lorsque, malgré tant de déceptions, malgré les périls devenus évidens, des esprits chimériques ou par trop optimistes se plaisaient encore à triompher de tout ce qui se passait, à célébrer les victoires du « principe des nationalités, » M. Thiers, ne se contenant plus, s’écriait en paroles entre-coupées : « Et l’intérêt de la France ? Montrez-nous donc l’intérêt de la France en tout cela ! .. Où mettez-vous donc l’histoire de la France ? Il faut déchirer notre histoire tout entière… Nous sommes ici tantôt Italiens, tantôt Allemands, mous ne sommes jamais Français ! .. — Je vous demande pardon de mon émotion ; mais enfin si en Allemagne on était Français, si en Italie on était Français, je comprendrais que nous allassions prendre fait et cause pour les Allemands et les Italiens ; mais comme en Allemagne on est Allemand, et comme on est Italien en Italie, il faut en France être Français… »

Lorsqu’enfin, à bout d’expériences, on en venait à chercher les causes premières, la moralité de ces péripéties du règne, M. Thiers n’avait pas de peine à les trouver et à les préciser. Il démontrait, par le spectacle palpitant des faits, ce qu’il y a toujours de dangereux dans ces régimes d’omnipotence sans contrôle, qui peuvent d’une heure à l’autre, par un acte de volonté mystérieuse, changer la politique extérieure ou la politique commerciale d’une nation, ce qu’il en coûte pour faire oublier la liberté. Il montrait, toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion, comment il avait fallu mettre, à la place de la liberté, d’abord les grands travaux, c’est-à-dire les grandes dépenses, — puis une autre politique, « la politique des nationalités » devenue bientôt la politique « des grandes agglomérations, » — et tout cela pour arriver aux plus cruels mécomptes ! Qu’en fallait-il conclure ? La conclusion se dégageait d’elle-même ; M. Thiers mettait tout son art à la faire accepter : c’était la nécessité de rendre au pays le droit et les moyens de s’intéresser, de coopérer librement à ses propres affaires, de rétablir dans l’état les « résistances respectueuses, mais fermes, » les garanties constitutionnelles. « J’ai entendu, poursuivait-il, plusieurs de mes honorables collègues me dire, quand je leur exposais dans des entretiens intimes ma manière de penser : « Mais cette forme de gouvernement que vous croyez la seule salutaire pour la monarchie, nous y marchons… Eh bien ! soit, je veux bien admettre que nous y marchons. Laissez-moi ajouter que les efforts que je fais en ce moment tendent tous à ce que nous y marchions plus vite. Il ne faut pas s’attarder sur cette route, car, en s’y attardant, on a rencontré déjà l’expédition du Mexique et les affaires d’Allemagne ! .. Je vous en supplie donc, marchons vite dans cette voie, marchons-y dans l’intérêt du pays, du gouvernement, de tout ce que vous aimez, de tout ce que vous honorez, de tout ce que vous respectez le plus profondément. »


V

Les momens devenaient graves en effet. On pouvait bien encore se parer du dernier lustre d’une exposition fastueuse qui, entre deux crises, attirait à Paris les empereurs et les rois. On pouvait bien se faire illusion, essayer des diversions par des visites intimes à Osborne, auprès de la reine d’Angleterre, ou par une entrevue du souverain français avec l’empereur d’Autriche, à Salzbourg, au lendemain de la mort tragique de l’infortuné Maximilien. Au fond, à partir de 1867, l’empire était en pleine crise, et Napoléon III lui-même, dans un de ses voyages, avouait qu’il y avait des « points noirs à l’horizon. » Les « points noirs, » ils se multipliaient et grossissaient à l’extérieur comme à l’intérieur. La situation était sérieuse Surtout par l’incertitude, par le conflit de toutes les politiques dans la confusion. D’un côté, à l’extérieur, l’empire se sentait atteint par les affaires d’Allemagne et avait de la peine à le cacher. Il flottait dans les contradictions, tantôt paraissant se soumettre aux événemens accomplis et faisant ses circulaires sur les « grandes agglomérations, » tantôt proposant une nouvelle loi militaire et chargeant le maréchal Niel de refaire une armée. En ayant l’air ou en affectant de se résigner, il gardait l’arrière-pensée de chercher quelque revanche, ne fût-ce que quelque petit dédommagement d’amour-propre, au risque de s’attirer de nouveaux déboires et de se créer une situation encore plus fausse vis-à-vis de l’Allemagne. Il restait livré au hasard ! D’un autre côté, à l’intérieur, depuis le 24 novembre 1860, il était dans une voie qui s’élargissait tous les jours, parfois un peu avec son consentement, plus souvent malgré lui, sous la pression croissante de l’opinion. Il voulait et il ne voulait pas. Il avait de la peine à se dessaisir du principe d’omnipotence inscrit dans sa constitution, surtout à paraître fléchir devant l’esprit parlementaire, et en même temps il sentait plus que jamais dans ses détresses extérieures le besoin de chercher un appui dans le pays, de regagner la confiance de l’opinion. A quoi se déciderait-il ? que ferait l’empire ? C’était le grand procès obscur et confus qui se débattait devant la France, devant l’Europe.

A la vérité, un moment, au lendemain des vives émotions de l’automne de 1866, l’empire avait paru vouloir faire un pas de plus en avant, et, à travers bien des hésitations, bien des négociations mystérieuses, il s’était décidé pour des concessions nouvelles résumées dans une lettre impériale, dans ce qu’on appelait l’acte du 19 janvier 1867. C’était sans doute un progrès de rétablir, ne fût-ce qu’indirectement, le régime parlementaire par l’envoi de tous les ministres devant les chambres, surtout d’annoncer la substitution du droit commun à l’arbitraire administratif dans les affaires de la presse. Malheureusement cet acte du 19 janvier, loin d’être, selon le langage du temps, un « couronnement de l’édifice, » tirait de son origine même aussi bien que des circonstances un caractère équivoque. Il apparaissait comme l’expression d’une politique décousue et timide : en restituant aux chambres le droit d’interpellation sévèrement réglementé, il leur retirait la discussion de l’adresse. Ce qu’on semblait accorder, on l’atténuait par les interprétations dans l’application. La réforme, encore une fois, restait confuse, indécise, comme tout ce qui émanait d’une pensée qui avait toujours été vague et obscure, qui restait plus que jamais nuageuse. Napoléon III, à cette époque, commençait à se sentir affaissé et comme perdu au milieu des complications qu’il avait amassées autour de lui. Il n’avait jamais été actif ; il l’était encore moins désormais. Il agissait en prince ennuyé et embarrassé, déjà atteint par la maladie, tenant par orgueil à son pouvoir et cédant par inertie à des nécessités qu’il croyait ne pas pouvoir éluder. Chose plus grave enfin ! cet acte du 19 janvier 1867, à peine promulgué, se compliquait à deux mois de distance de cette médiocre et dangereuse affaire du Luxembourg, qui risquait la paix du monde pour un petit résultat, qui ressemblait à une surprise et envenimait nos rapports avec l’Allemagne en laissant la France sous le coup d’un échec pénible, d’une humiliation inutile. De sorte que, par une redoutable coïncidence, l’empire donnait des armes contre lui, stimulait l’opinion, étendait les moyens de discussion dans la presse comme dans le parlement, au moment même où il devenait plus vulnérable par une mésaventure nouvelle. On ne réussissait à rien. L’empire ne faisait que s’engager un peu plus dans cette voie où il semblait toujours flotter entre la poursuite des succès extérieurs et les velléités libérales, où il restait livré à une sorte de fatalité qui allait bientôt le conduire jusqu’à réformer sa constitution tout entière sans conviction et jusqu’à faire la guerre sans l’avoir peut-être voulue.

Plus d’une fois, à mesure que tout se compliquait dans cette phase étrange du régime impérial, M. Thiers se sentait ramené au combat, et il y revenait avec l’autorité d’un homme dont les événemens justifiaient la prévoyance. Il y revenait sans se lasser, insistant plus que jamais sur les deux points où la lutte restait le plus vivement engagée, décrivant en traits saisissans tout ce qu’il y avait de menaçant pour l’Europe, pour la France, dans la situation créée par la dernière guerre, dans l’agrandissement soudain d’une puissance pleine d’ambition et de force, qui ne déguisait pas son dessein d’absorber l’Allemagne. Il poussait le cri d’alarme un peu ardemment, j’en conviens, et il ne s’en défendait pas lui-même. Est-ce à dire qu’il voulût exciter les passions nationales, pour entraîner la France dans des conflits où elle pourrait reconquérir son ascendant ? Non certes, il ne voulait pas qu’on rouvrît la guerre après coup ; il ne proposait pas de réagir contre les événemens accomplis, contre ce qui avait été fait en Allemagne. Il combattait surtout un système qui aurait consisté, pour la France, à entrer en complicité avec les ambitieux, à pratiquer cette politique qu’il qualifiait d’un mot familier : laisser les autres prendre ce qu’ils voudraient et prendre pour soi-même ! A ses yeux, un acte d’ambition de la France, — et, on parlant ainsi, il pensait à la Belgique, — un tel acte autoriserait la Prusse à achever ce qu’elle avait commencé, la Russie à reprendre sa marche en Orient : ce serait le signal du ravage du monde ! Le rôle que M. Thiers rêvait pour la France eût été de s’organiser pour la résistance, de s’armer pour ne pas laisser les bouleversemens aller plus loin, de rassurer les indépendances survivantes, de « se mettre à la tête des intérêts menacés, » en proclamant elle-même son désintéressement. Il ne croyait point impossible de rallier l’Angleterre, l’Autriche elle-même autour de ce principe qu’il ne fallait plus « ni prendre, ni laisser prendre, » — « et, poursuivait-il, quand vous aurez ensemble l’Angleterre, l’Autriche, la France, les petits états ralliés autour de ce principe conservateur de tous les états existans, vous aurez constitué en Europe un parti puissant, qui tranquillisera les esprits et qui vous assurera encore quelques beaux jours. Le nombre de ces jours, je ne saurais le dire, car l’avenir est assez obscur pour qu’on ne puisse pas les compter ; mais je dis que là, et là seulement, se trouve la bonne politique… » Voilà sa pensée incessante, avouée, importune comme la sagesse qui a eu raison — et qui pourrait encore avoir raison dans ses craintes !

Tous les vœux de M. Thiers dans cette phase nouvelle étaient pour la paix, comme tous ses efforts à l’intérieur tendaient à presser le mouvement libéral, à aiguillonner le gouvernement, à lui montrer qu’il était lui-même intéressé à ne pas s’arrêter, à ne pas laisser le pays dans une incertitude agitée. Il ne désirait ni révolution ni guerre. Il ne parlait nullement le langage d’un factieux, et, en revendiquant ce qu’il appelait toujours les « libertés nécessaires, » il disait nettement : « Si l’on nous accorde ces libertés, notre devoir à tous, je le proclame en honnête homme, notre devoir est de les accepter loyalement, sans arrière-pensée… » Mais en même temps il mettait tout son feu à démontrer qu’il fallait se hâter, qu’il n’y avait plus un moment à perdre, que, si le pays était impatient, il en avait le droite il ne demandait que son bien, — et, rattachant tout à la situation générale, il poursuivait avec autant de vivacité que de force : « Oh ! si la liberté n’était que le droit de critiquer et de blâmer, je dirais au pays : Prenez patience ! attendez ! Mais dans les circonstances où nous nous trouvons, la liberté est quelque chose de bien plus considérable, de bien plus pressante Regardez le spectacle du monde aujourd’hui ; regardez autour de vous, en Italie, en Allemagne, en Orient ; voyez le monde entier : fût-il jamais plus inquiet et plus inquiétant ? A qui s’en prendre ? Qui l’a fait tel qu’il est ? .. Quel parti prendra la France ? .. Oui, il faut la paix ; il faut que la France n’y renonce que si des entreprises intolérables l’obligent à tirer l’épée, et si ces entreprises justifient la grande résolution de la guerre, qu’elle ait le monde pour témoin, pour allié, pour auxiliaire peut-être… Cette résolution immense, à qui appartient-il de la prendre ? A elle ou à d’autres ? C’est à elle seule ! Dans cette situation, savez-vous ce que signifie la liberté ? La liberté signifie ceci, que la France ne s’éveillera pas un malin surprise par l’ordre donné à ses enfans de courir à la frontière pour y verser tout leur sang… » En sorte que la liberté apparaissait dans ces discours comme un droit et comme une garantie contre toutes les aventures.

Redresser la politique extérieure, organiser les forces de la France sans aller au-devant des conflits, réclamer les « libertés nécessaires » sans mettre en question l’institution impériale, c’était le système de M. Thiers, et à un personnage de l’empire qui lui demandait ce qu’il représentait, au nom de quoi il parlait, il avait le droit de répondre : « Je représente l’instinct national, le bon sens. » C’était le système de M. Thiers, après comme avant l’acte du 19 janvier 1867 ; c’était encore sa pensée lorsque enfin on se décidait, après bien des tergiversations et des incidens confus, à une sorte de révolution constitutionnelle, lorsqu’on arrivait à ce ministère du 2 janvier 1870, présidé par M. Emile Ollivier, qui se croyait un autre Benjamin Constant chargé de négocier un nouvel acte additionnel. M. Thiers pouvait certes passer pour n’avoir point été étranger à cette transformation ; il y avait concouru de sa parole, par son habile et puissante campagne depuis 1863, et maintenant que tout semblait être accordé, qu’on allait avoir une constitution nouvelle avec toutes les garanties parlementaires, il n’hésitait pas à reconnaître qu’un grand pas venait d’être fait. Plus d’une fois il avait encouragé M. Emile Ollivier dans son rôle de négociateur mystérieux auprès de l’empereur, dans son ambition naïvement avouée d’être le sauveur de l’empire par la liberté ; il appuyait encore le premier ministère du 2 janvier à son avènement. Il ne laissait pas pourtant d’être inquiet sur le caractère d’une révolution qui s’inaugurait au milieu d’une étrange confusion, qui lui paraissait conduite par des mains bien présomptueuses, et il ne déguisait plus ses inquiétudes le jour où M. Emile Ollivier, comme pour trancher d’un coup les difficultés qu’il rencontrait, tirait du fourreau l’arme césarienne, — le plébiscite !

A parler sans détour, M. Thiers croyait-il au succès de cette expérience, de cette transformation libérale de l’empire ? Au fond, il en doutait encore. Il avait de la peine à croire qu’un régime fait par la dictature, pour la dictature, façonné par dix-huit années d’autocratie, pût se plier aux conditions parlementaires. Il craignait qu’un jour ou l’autre l’empire ne trouvât de trop faciles prétextes de réaction dans les agitations révolutionnaires qui commençaient à se produire, ou qu’il ne se laissât aller à chercher dans quelque aventure de guerre un moyen de ressaisir l’omnipotence qui lui échappait. Le ministère de M. Emile Ollivier ne le rassurait que médiocrement. Il doutait toujours ; il n’avait pas eu encore le temps de sortir de ses doutes que déjà l’imprévu avait de nouveau éclaté comme un coup de foudre, et dans ces dernières interventions M. Thiers restait sûrement plus que jamais le représentant de cet « instinct national » et de ce « bon sens » dont il parlait, — l’homme de la France !


VI

Ici tout se presse et le drame a son prologue. On était aux derniers jours de juin 1870. Le ministère Emile Ollivier avait passé depuis six mois par bien des péripéties ; il venait d’avoir sa victoire, sa dangereuse victoire plébiscitaire du 8 mai. Ce triomphant plébiscite, il n’avait pas été sans doute conçu pour la guerre, il n’était pas la guerre ; il avait l’inconvénient de pouvoir la préparer par les infatuations napoléoniennes qu’il réveillait par les tentations qu’il pouvait donner. Pour le moment, cependant, tout était à la paix. On ne voyait que sérénité à l’horizon, selon le chef du cabinet, au 30 juin, et ce jour-là même, par une sorte d’ostentation pacifique, le ministre de la guerre, le maréchal Lebœuf, consentait à une diminution de dix mille hommes sur le contingent annuel de l’armée. Il se prêtait à une réduction de dix mille hommes, on lui demandait beaucoup plus.

Chose caractéristique ! seul peut-être, dans cette discussion dont les circonstances ont fait une scène préliminaire d’une terrible histoire, seul M. Thiers restait ferme dans ses idées, sans céder aux illusions des désarmemens, des diminutions d’effectifs. Il avait eu peu auparavant un entretien avec le maréchal Lebœuf qui était allé lui rendre visite pour le prier, au nom de l’empereur, de défendre le contingent, et il n’avait aucune peine à promettre l’appui qu’on lui demandait, à soutenir ce qu’il considérait comme un intérêt national, ce qu’il mettait au-dessus de toutes les questions de parti, de ministère, même de dynastie. Il était toujours prêt pour cette cause, dût-il se séparer de ses amis de l’opposition qui en revenaient sans cesse à leur chimère de l’armement universel des citoyens pour remplacer les armées permanentes. Ce n’est point assurément qu’il fût animé de passions belliqueuses ou qu’il voulût se prêter à des fantaisies guerrières du gouvernement impérial. Il se prononçait ardemment pour la paix. Il convenait volontiers que pour l’instant tout le monde en Europe, — tout le monde, disait-il spirituellement, « sauf peut-être quelque exception, » — voulait la paix. Il ne supposait pas que le ministère pût avoir la coupable pensée de faire la guerre ; mais il ajoutait que, pour suivre avec fruit et honneur une politique de paix, la première condition était de rester forts, de proportionner notre état militaire à l’état militaire de l’Allemagne nouvelle, et il en disait assez pour laisser entendre que, dans sa pensée, la France était loin d’avoir des forces suffisantes, qu’on n’était pas même sur un « pied de paix » respectable. — « Savez-vous, ajoutait-il d’un accent qui imposait, savez-vous pourquoi, à Sadowa, on a assisté à un spectacle aussi imprévu, car il y avait bien peu de gens qui crussent à la victoire de la Prusse ; savez-vous pourquoi ? C’est parce que, par des raisons trop longues à développer ici, on n’était pas prêt à Vienne et on l’était à Berlin depuis plusieurs années ; c’est parce qu’il y avait un homme profondément prévoyant qui avait préparé ses forces, et c’est par des raisons de ce genre que les empires grandissent ou périssent… » Il parlait ainsi le 30 juin 1870 ! Changez les noms, c’est l’histoire qui, à une semaine de distance, allait se rouvrir, se précipiter encore une fois, et qu’on pouvait appeler la fin d’un empire.

Qu’arrivait-il en effet ? En quelques jours tout avait changé. La candidature d’un prince de Hohenzollern à la couronne d’Espagne avait éclaté en Europe, presque à l’improviste, — au moins pour l’opinion universelle. La France impériale surprise se laissait emporter, débutait par des déclarations menaçantes, puis engageait fiévreusement avec la Prusse une de ces négociations ou un de ces dialogues qui laissent à peine une place à la conciliation, aux médiations utiles. Un instant, pendant quelques heures, les événemens semblaient s’arrêter par la renonciation du prince de Hohenzollern avec l’approbation du roi Guillaume : ils se déchaînaient presque aussitôt plus violemment devant l’Europe étonnée, déconcertée et impuissante. Du 6 au 15 juillet, le conflit avait eu le temps de naître, de se précipiter, de devenir irréparable, — et alors M. Thiers qui, le 30 juin, parlait pour le ministère, pour le contingent, M. Thiers cette fois se tournait contre une guerre d’irréflexion et d’impatience. Il ne se contredisait pas, il restait fidèle à sa politique. Il avait deux raisons dans son opposition. Si la candidature du prince de Hohenzollern avait été maintenue, il eût hésité ou plutôt il n’eût pas hésité devant un défi prémédité que la France ne pouvait se dispenser de relever ; mais la candidature Hohenzollern avait été un instant retirée, la Prusse avait subi une espèce d’échec en se voyant obligée de reculer, et dès lors la guerre n’avait plus d’autre motif qu’une vaine susceptibilité ou quelque détail de forme dans une négociation conduite à coups de télégraphe. C’était trop peu pour son patriotisme prévoyant. — Il avait une autre raison, et c’est ici que son discours du 30 juin reprenait tout son sens. Il restait persuadé qu’on cédait à la plus désastreuse illusion en répétant sans cesse qu’on ; était prêt. Il avait la conviction que la Prusse seule était prête, que la France ne l’était pas, qu’elle allait commencer la guerre avec des places à peine armées et un matériel ruiné par l’expédition du Mexique, avec des régimens de douze cents hommes, des réserves appelées en désordre et des mobiles sans instruction militaire. Cette raison avait encore plus de puissance que la première. Aussi, le jour où la question était définitivement portée devant le corps législatif, le 15 juillet, M. Thiers tentait-il un effort désespéré.

C’est assurément une des scènes les plus pathétiques de l’histoire du temps. « Je voyais, a dit depuis M. Thiers, un orage prêt à fondre sur nos têtes. J’aurais bravé la foudre, avec la certitude d’être écrasé plutôt que d’assister impassible à la faute qu’on allait commettre. Je me levai brusquement, je jaillis, si je puis dire, de ma place… » De toutes parts frémissaient autour de lui des passions qu’il appelait « patriotiques, mais bien imprudentes. » Les cris furieux, les interruptions brutales, les outrages ne cessaient de l’assaillir pendant qu’il parlait. Il ne se laissait ni ébranler ni détourner de son but. Il s’efforçait de prouver que l’intérêt national était sauvé, que le reste ne valait pas les malheurs qu’on allait braver. Il luttait avec l’héroïsme du désespoir pour gagner au moins un peu de temps, pour obtenir quelques explications, quelques heures de réflexion, et, tenant tête jusqu’au bout à toutes les violences qui l’arrêtaient à chaque instant, il s’écriait d’une voix brisée par l’émotion : « Voulez-vous qu’on dise, voulez-vous que l’Europe tout entière dise que le fond était accordé et que pour une question de forme, vous vous êtes décidés à verser des torrens de sang ? .. Quant à moi, soucieux de ma mémoire, je ne veux pas qu’on puisse dire que j’ai pris la responsabilité d’une guerre fondée sur de tels motifs… Et si vous ne comprenez pas que dans ce moment je remplis un devoir, le plus pénible de ma vie, je vous plains… Oui, quant à moi, je suis tranquille pour ma mémoire, je suis sûr de ce qui lui est réservé pour l’acte auquel je me livre en ce moment ; mais pour vous, je suis certain qu’il y aura des jours où vous regretterez votre précipitation… Offensez-moi, insultez-moi, je suis prêt à tout subir pour défendre le sang de mes concitoyens que vous êtes prêts à verser si imprudemment… » Deux ou trois jours auparavant, il avait réuni dans un bureau du Palais-Bourbon quelques-uns des ministres ; il leur avait dit que, s’ils ne s’arrêtaient pas, « ils perdaient la dynastie, ce qui ne le regardait pas lui, ce qui était leur affaire à eux seuls, chargés de la défendre, mais qu’ils perdaient aussi la France, ce qui était bien plus grave.., » il n’avait pas été écouté dans cette réunion tout intime, il n’était pas écouté dans le corps législatif. Il avait cette cruelle fortune de voir ses avertissemens méconnus le jour des résolutions suprêmes et d’être trop justifié le lendemain.

A peine la fatale campagne avait-elle commencé en effet, la vérité des paroles de M. Thiers éclatait presque aussitôt. La situation se dévoilait d’un seul coup dans sa tragique gravité, et les premières batailles perdues en Alsace, en Lorraine, avaient cela de caractéristique, de saisissant, qu’elles laissaient voir brusquement ce qu’il y avait d’à peu près irréparable pour la fortune de la France comme pour l’empire. La guerre, ouverte par des désastres, était désormais compromise presque sans retour possible parce qu’elle avait été mal engagée, sans esprit d’ordre et de suite, avec des forces insuffisantes, parce qu’on n’avait plus la liberté et les moyens de se ressaisir devant un formidable ennemi qui avait l’ascendant des premières victoires, qui était déjà en pleine France. L’empire se sentait frappé à mort, non pas absolument parce qu’il avait éprouvé des revers, mais parce que ces revers semblaient être l’œuvre de son imprévoyance. Il expiait par la perte soudaine de tout prestige et il faisait expier à la France les fautes du règne. Tout se relevait à la fois contre lui, et les souvenirs de son origine, et ses excès d’arbitraire suivis de résipiscences tardives, et ses expéditions inutiles et les meurtrières erreurs de sa diplomatie. Je ne dis pas que dans cette explosion de ressentimens, de passions politiques, il n’y eût une dangereuse complication faite pour compromettre la marche de la guerre elle-même. C’était malheureusement à peu près inévitable. A partir du 7 août, on essayait de se débattre encore, il est vrai : on changeait quelques commandemens, on changeait le ministère, on réunissait en toute hâte le corps législatif, on formait un comité de défense. En réalité, il n’y avait plus de direction militaire, il n’y avait plus de gouvernement, il n’y avait plus d’empire !

Plus d’une fois, pendant ces jours cruels, aux Tuileries, où l’impératrice était restée seule, tandis que l’empereur errait d’un camp à l’autre, on avait cherché de tous côtés quelque appui, et aux approches des dernières extrémités, on avait l’idée de s’adresser à M. Thiers. Un galant homme déjà mourant, ami dévoué et désintéressé de la souveraine, Prosper Mérimée, se chargeait d’aller auprès de M. Thiers pour lui dire qu’on n’avait d’autre préoccupation que celle du pays, qu’on le savait « bon citoyen ; » on faisait appel à ses conseils, peut-être à son concours. M. Thiers ne pouvait évidemment plus rien dans une situation déjà perdue. Si respectueux qu’il fût pour l’infortune, il ne pouvait oublier que, depuis des années, il luttait de toute la force de sa raison et de sa parole contre un régime qui, selon lui, préparait les malheurs de la France : ces malheurs, il les avait prévus, il avait voulu les détourner, il n’avait pas été écouté, — et maintenant on lui offrait de prendre sa responsabilité dans les désastres ! Que lui demandait-on d’ailleurs ? Des conseils, il n’y avait plus à en donner ; de sa part, ils paraîtraient toujours suspects, et il ne les donnerait pas lui-même « avec tranquillité. » Tout ce qu’avait pu faire M. Thiers, dans ces momens terribles, avait été d’accepter, avec une délégation de la chambre, une place dans le comité de défense. Il s’y était donné tout entier. Il prodiguait ses efforts avec le général Trochu, avec le général de Chabaud-Latour, et cette fois encore inutilement, pour rappeler sous Paris l’armée du maréchal de Mac-Mahon, qui allait s’engouffrer à Sedan. Tous les matins, avant de se rendre au corps législatif, il allait visiter les fortifications, les nouveaux travaux de défense, et en reconnaissant, en constatant ce qu’on faisait pour mettre Paris en état de tenir tête à l’ennemi, il revenait chaque jour consterné de voir tout ce qui manquait. Pour lui, il ne pouvait plus qu’attendre sans illusion un dénoûment auquel il n’avait pas craint de donner un nom dans sa conversation avec Mérimée : il avait prononcé le mot d’abdication !

Le dénoûment, à la vérité, n’était plus que l’affaire de quelques jours ou de quelques heures. Il aurait fallu pour le conjurer quelque prodigieux retour de fortune sur lequel on ne comptait plus ; il suffisait, pour le précipiter, d’une défaite nouvelle. Sedan, en dépassant les prévisions les plus sombres, tranchait la question, et jusqu’au dernier moment, dans les fiévreuses délibérations de ces heures extrêmes, M. Thiers restait ce qu’il était, clairvoyant, désolé, fidèle au pays, sensé. Il restait la raison même au milieu de l’affolement universel. La déchéance que la gauche avait hâte de proposer ne l’étonnait pas ; il refusait cependant de signer la proposition : il ne voulait pas frapper des gens à terre ! Ce qu’il aurait voulu, c’eût été, avec les hommes de bonne volonté du corps législatif unis à l’opposition, un gouvernement anonyme, impersonnel, prenant en main les affaires de la France, promettant une assemblée souveraine et jusque-là assumant la responsabilité des résolutions courageuses qui pouvaient devenir nécessaires d’un jour à l’autre. L’idée avait été d’abord acceptée dans une réunion intime de quelques membres de l’opposition ; elle ne tardait pas à disparaître et elle était emportée, comme tout le reste, dans le torrent du 4 septembre. M. Thiers, quant à lui, sans refuser son adhésion au gouvernement de la défense nationale, qui naissait de la confusion, qui prenait aussitôt le nom de république, se défendait absolument d’entrer dans ce gouvernement. Il pouvait voir dans la révolution un malheur inévitable, il ne voulait pas couvrir de son nom la violation d’une assemblée par la multitude. Il avait été un des vaincus du 2 décembre, il ne voulait pas être un des vainqueurs du 4 septembre. Il n’avait pour le moment aucune impatience de se jeter dans une crise où tout était confusion, où les désastres se précipitaient.

Fata viam invenient ! M. Thiers avait dit le mot dans le silence des années prospères de l’empire, quand nul n’entrevoyait encore l’avenir. Il l’avait dit, mais il ne savait pas alors comment ces cruels destins s’accompliraient. Non, M. Thiers ne soupçonnait pas qu’un jour viendrait où il serait réduit à sortir de Paris déjà menacé pour parcourir l’Europe en plénipotentiaire de la France en deuil. Il ne se doutait pas qu’après avoir signalé les fautes sans avoir pu rien empêcher, il serait condamné, lui le patriote nourri de l’orgueil de la France, à signer la paix la plus douloureuse de l’histoire, et enfin qu’après tous les désastres, il devait être choisi entre tous pour être le réparateur, « l’administrateur de l’infortune nationale ! »


CH. DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 1er avril, du 15 juin, du 1er décembre 1880 et du 15 avril 1881.