Clovis ou la France chrétienne/Livre IX

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Le monarque goustoit, dans les champs delectables,
Pres d’un visage feint, des douceurs veritables ;
Et sa raison plongée en l’erreur de ses sens,
Chargeoit son pur amour de crimes innocens.
Albione languit dans sa peine amoureuse :
Est dans les bras du prince heureuse et malheureuse ;
Et trompant avec luy ses violens desirs,
Sous sa fausse beauté, n’a que de faux plaisirs.
Plus elle void Clovis, plus elle en est charmée :
Mais plus elle en joüit, moins elle en est aimée.

Ses attraits empruntez ont pour luy trop d’appas.
Elle voudroit luy plaire, et ne luy plaire pas.
Elle veut s’irriter contre son propre charme :
Que de ses plus doux traits sa beauté se desarme,
Perdre l’attrait divin de ce visage faux,
Et que l’œil de Clovis y marque des deffauts :
Afin qu’à d’autres feux son amour s’abandonne ;
Et qu’en laissant Clotilde, il adore Albione.
Mais son vague penser en vain s’est écarté.
Elle n’est plus Clotilde, en perdant sa beauté.
Le puissant charme veut qu’elle soit toute aimable ;
Et ne peut la monstrer semblable et dissemblable.
Ah ! Dit-elle, à quels maux mon cœur est-il reduit ?
Le bonheur qui me cherche, en mesme temps me fuit.
Je reçoy de Clovis les soupirs, les tendresses,
Les regards amoureux, les doux soins, les caresses :
Mais à Clotilde seule il croit les departir :
Et je suis Albione, et ne puis les sentir.
Je suis de mon amant la rivale et l’espouse.
Je suis en mesme temps et contente et jalouse.
Helas ! Mon propre bien me trouble incessamment ;
Et mon plus grand bonheur, est mon plus grand tourment.
Clotilde à ses faveurs, bien qu’elle en soit absente ;
Et je suis malheureuse, encor que joüissante.
Clovis, quelles faveurs ? Et que vous m’offensez,
Si ce n’est pas à moy que vous les addressez.

Par moy, de sa Clotilde il sent la joüissance ;
Et je fay qu’absent d’elle il gouste sa presence.
Je ne puis plus tenir mon ardeur en suspens.
Je ne veux plus le rendre heureux à mes despens.
Puisque d’heur et d’espoir ma flame est dépourveuë,
Je ne puis plus souffrir ses plaisirs ny sa veuë.
J’abhorre de luy plaire avec cette beauté.
Je veux briller par moy, non d’un charme emprunté.
Trop heureuse Clotilde, ah ! Que tu serois vaine,
Si tu pouvois sçavoir et ma feinte et ma peine !
Que par moy je ne pûs acquerir ce grand roy ;
Et n’osay dans mon cœur l’esperer que par toy.
Je ne veux desormais rien qui ne m’appartienne.
Dérobant ta beauté, j’ay fait honte à la mienne.
Mais en quittant ses traits, pour reprendre les miens,
Dépoüillons-nous aussi de nos honteux liens.
Clovis pût-il un jour estre sous mon empire,
Pour luy faire sentir les maux dont je soupire.
Mais, ô ! Mon desespoir, je puis te soulager.
Je conçois un projet, fatal pour me vanger
Et de ce fier monarque, et de celle qu’il aime.
Je vay par sa beauté la destruire elle mesme,
Soüiller toute sa gloire, et de tous les esprits
La rendre pour jamais l’horreur et le mespris :
Et par une vangeance infaillible et sans peine,
Pour elle en son amant faire naistre la haine.

Elle monte un coursier : va trouver à l’instant
Le roy d’un libre pas dans les prez s’écartant :
Et luy dit, espandant son poil qu’elle destache,
Clovis, je suis Clotilde, et veux bien qu’on le sçache.
Mon cœur ne peut deux mois aimer en mesme lieu.
Je vay voir Sigismond, et je te dis adieu.
Ayant joint à ces mots une audace effrontée,
Elle pique, et s’en va d’une course emportée.
Tous demeurent surpris, tous la suivent des yeux ;
Et ressentent muets ce trait injurieux.
Clovis, comme frapé d’une foudre éclatante,
Sent son ame esperduë en mille maux flotante.
Il paslit, il rougit : ses yeux sont pleins de feux,
Pour le coup impreveû de ces mots outrageux.
Genobalde et Lisois, pour secourir sa peine,
Demandent empressez s’il veut qu’on la rameine.
Il veut : il ne veut pas, vaguant en son penser ;
Et sa bouche en suspens ne sçait que prononcer.
La honte et le dépit font un trouble en son ame.
Son secret découvert, l’afront fait à sa flame,
Le transportent soudain, avec mille douleurs,
Du comble des plaisirs, au comble des malheurs.
Mais son cœur indompté, pour reparer sa honte,
Veut qu’au moins devant tous luy-mesme il se surmonte.
Hé bien, dit-il cachant ses mouvemens divers,
J’en puis recouvrer cent, pour une que je pers.

Il faut qu’en plus grands maux mon esprit se soustienne.
Ma honte est d’avoir veû qu’elle a perdu la sienne.
Il va vers le palais, feignant un œil plus doux ;
Et sous un front serein couvre un aspre courroux.
Ainsi quand l’air trompeur, meditant des orages,
De mille ondes d’argent pommelle ses nuages ;
Bien qu’il plaise aux regards, le pasteur deffiant
Ne fonde nul labeur sur le calme riant.
Clovis s’enferme ; et lors ses flames offensées
Font une guerre ouverte à ses tristes pensées.
A ses vives douleurs il rend la liberté.
De Clotilde en son cœur il cherit la beauté.
Tousjours il sent regner ses attraits et ses charmes ;
Et contr’eux le dépit a de trop foibles armes.
Quoy ? Clotilde, dit-il, a changé son ardeur ;
A quitté sa constance ; a perdu sa pudeur ?
Prodigue son renom ? Et d’une rage prompte,
Elle mesme a le front de publier sa honte ?
D’où viennent ses mespris, son oubly, sa fureur ;
Et ce trait insolent dont je fremis d’horreur ?
Une vertu parfaite, et d’honneur couronnée,
En honte, en impudence, en crime s’est tournée ?
Helas ! Par quelle offense ay-je peû meriter
Qu’une juste douleur l’émût à me quitter ?
Quoy ? Sigismond absent triomphe de ma flame,
L’arrache de mon lit, m’arrache de son ame ?

O ! Rare, ô merveilleuse, ô ! Divine beauté :
Mais de honte tachée, et de legereté !
Memoire, à mon esprit cruelle autant que douce,
Helas ! En mesme temps je t’aime et te repousse.
Par ses divers pensers, par ses cruels ennuis,
Luy-mesme il se devore, et les jours et les nuits.
Un secret messager de l’auguste princesse,
Par un trouble nouveau réveille sa tristesse.
Il reçoit un écrit sur la cire tracé,
Qu’elle a le cœur surpris de son départ pressé :
Que Gondebaut armé vers Dijon l’a conduite :
Qu’il se vante par tout de l’avoir mis en fuite :
Qu’il tient, en l’amenant, ce qu’il avoit promis :
Mais qu’il la deffendra contre ses ennemis.
Qu’elle attend de sa foy le fruit de ses promesses ;
Qu’elle attend de son bras la fin de ses tristesses,
Depuis le jour cruel qu’un charme injurieux
Au sejour enchanté l’éloigna de ses yeux.
Qu’elle l’offre à son dieu, d’un cœur ferme et fidelle,
Au seul qu’il a juré d’adorer avec elle.
Clovis ne sçait s’il resve, ou s’il est éveillé.
Il relit tous les mots, d’un œil émerveillé.
Il cherche en son esprit les raisons les plus fortes.
Elle me veut, dit-il, troubler en mille sortes :
Ou veut nier, peut-estre, au reste des humains,
Qu’elle ait vescu long-temps dans mes heureuses mains.

Dans ces discours divers il s’engage sans cesse :
Par l’un se veut sauver d’un autre qui le presse ;
Et pour se dégager de ce trouble profond,
Cent fois il s’évertuë, et cent fois se confond.
Ainsi, lors que Leandre, en une nuit funeste,
Guidé du cher flambeau brillant au bord de Seste,
Avec ses bras lassez d’efforts continuels,
De l’Hellespont émeû luttoit les flots cruels ;
Apres avoir dompté, d’une ardeur vehemente,
Le redoutable assaut d’une vague écumante,
D’une autre en mesme temps l’estouffante rigueur,
Abbatoit son espoir, et domptoit sa vigueur.
Aurele cependant deux fois franchit la Seine,
Pres des bords habitez par Catulle romaine,
(Chatoul en prit le nom) et pres du beau sejour
Où nostre cher monarque a veû son premier jour :
Dans la sombre forest impatient arrive ;
Tourne de toutes parts la prunelle attentive,
Desirant que le saint se presente à ses yeux,
Qui doit charger ses mains du grand present des cieux.
Enfin il void paroistre un vieillard solitaire,
D’un venerable port, d’un front doux et severe.
Son éclat est divin ; et d’un humble bureau
Il porte à rudes poils sa robbe et son manteau.
Vien, luy dit-il de loin : je t’attends, sage Aurele,
Pour donner un grand prix à ton espoir fidele.

Regarde en ce vallon, sous ces feüillages verds,
Entre un chesne, et ces lieux de fougere couverts,
De l’or estincellant allentour d’une souche.
Je voy, dit le guerrier, le soleil qui se couche,
Entre les arbres noirs, plein de vive clarté.
Mais que voy-je ? Est-ce un songe ? Est-ce une verité ?
L’astre à peine aux mortels a monstré sa lumiere :
Et desja je le trouve au bout de sa carriere.
Il se tourne, et le void aux portes d’orient.
Approchons, dit le saint d’un visage riant.
Il marche ; et luy fait voir, écartant le feüillage,
Des armes d’or bruny, d’un merveilleux ouvrage,
D’une splendeur divine, et renvoyant aux yeux
Les rais que luy dardoit le grand flambeau des cieux.
Et ce brillant harnois, fait de la main suprême,
Eclairé du soleil, sembloit le soleil mesme.
Le solitaire alors, voyant ses sens ravis,
Le ciel te fait, dit-il, ce present pour Clovis.
Jusqu’à ce que l’eau sainte heureusement le lave,
Des ruses de l’enfer tu le verras esclave.
Sçache que les demons, d’un art malicieux,
S’opposeront encor contre l’ordre des cieux.
Mais il peut mespriser la force de tous charmes,
Quand il sera muny de ces divines armes.
Un ange environné d’un nuage luisant,
En m’apportant l’escu, joint à ce beau present,

M’a fait voir ces lis d’or, qui des françois monarques
Doivent estre à jamais les glorieuses marques.
Puis m’ouvrant les destins, il m’a fait voir encor
Des plus saints de nos rois les faits gravez dans l’or.
Sur ce casque paroist de Clovis le baptesme,
Où le ciel a tracé l’ouvrage du ciel mesme :
Remy preschant les francs, et leur ouvrant les cieux :
Du temple de Poitiers les feux presagieux,
Dont, pour punir les goths, le saint tombeau d’Hilaire
Du roy, nouveau chrestien, irrite la colere.
Voy les champs où tout fuit sa guerriere vertu ;
Et le mur d’Angoulesme à ses vœux abbatu.
Icy sur un brassard, est le preux Charlemagne,
De sang more inondant les vastes champs d’Espagne.
Dans la cité du Tybre, icy pres de l’autel
Il soumet sa couronne au seul maistre immortel :
Et son front est sacré, pour regner dans l’empire
Où le flambeau du jour dans les ondes expire.
Voy sur l’autre brassard, Loüis le roy pieux,
Qui saute dans les flots, d’un zele furieux,
Et s’avance, au mespris d’une armée infidelle,
Pour attaquer l’Egypte à Jesus-Christ rebelle.
Voy Damiete conquise, et ce desir si beau
De mourir pour l’honneur du glorieux tombeau.
Icy sur la cuirasse est la brave pucelle,
Seul et puissant secours de l’estat qui chancelle,

Par le ciel envoyée à Charles succombant.
Voy les anglois battus par son glaive flambant ;
Et les murs d’Orleans secourus par la sainte.
Là, pour passer dans Rheims elle écarte la crainte ;
Y fait sacrer le roy, du baume precieux ;
Et couronne en sa mort les promesses des cieux.
Icy de l’autre part de la riche cuirasse,
Voy du juste Loüis la sainte et belle audace ;
Richelieu regardant le grand fort des mutins,
Richelieu, tant de fois promis par les destins.
Voy qu’il jette des rocs dans les vagues profondes ;
Et de bords plus estroits bride le cours des ondes.
Que le flot irrité, de fureur écumant,
Heurte les fiers écueils de l’ouvrage d’Armand.
Voy des anglois armez la flote menaçante,
A leur honte tesmoins de sa vertu puissante.
L’erreur, et la revolte, et leurs fermes ramparts,
Sous ce genie ardent tombent de toutes parts,
Sous ce bras, qui s’ornant de palmes immortelles,
Dompte l’orgueil des mers, et celuy des rebelles.
Les anges pleins de joye en font bruire les cieux :
L’eglise en retentit de chants delicieux :
L’heresie en paslit : les anglois en rougissent :
L’onde en ronge ses bords : les enfers en mugissent.
Sur la tassette large, est le grand jour natal
D’un prince incomparable, aux rebelles fatal :

Soit à ceux dont l’esprit contre l’ordre conspire ;
Soit à ceux qui de Christ n’adorent point l’empire.
Voy le ciel, qui fleschy rend les cœurs réjoüis,
S’ouvrant aux vœux du peuple, et d’Anne et de Loüis,
Apres s’estre fermé durant pres de cinq lustres,
Couvant cette naissance, et tant d’actes illustres.
Sur la tassette gauche, apres mille beaux faits,
Ce roy donne à l’Europe et ses loix et la paix.
Puis seul et digne chef des chrestiennes armées,
Va délivrer du joug les terres idumées.
Voy qu’au port de Marseille il a l’œil menaçant,
Allant trancher l’orgueil des cornes du croissant.
Voy qu’il couvre de nefs l’Egée et le Bosphore :
Que de Bysance il vole aux beaux champs de l’aurore.
Voy sa taille, son port, sa douce majesté,
Quand soumettant sa gloire à son humilité,
Pour marquer les débris d’une secte estoufée,
Il plante en mille lieux la croix pour son trophée.
Devant ses bataillons, sur un barbe leger,
Il brave d’un grand cœur la peine et le danger ;
Ne void nulle grandeur que sa valeur n’abbate ;
Et triomphe des bords du Tigre et de l’Euphrate.
Enfin, sage guerrier, grave en ton souvenir
Ce que le ciel reserve aux siecles à venir.
Dans ces armes tu vois la pompeuse esperance
Des faveurs qu’il promet aux armes de la France.

Aurele a tous les sens émus et réjoüis.
Des faits gravez dans l’or ses yeux sont ébloüis.
Sur l’ouvrage divin sa veuë est occupée.
Il regarde la lance : il admire l’espée.
Puis brulant d’un grand zele, il rend graces à Dieu ;
Et fait un vœu dévot, de construire un saint lieu,
Pour le don que le ciel à ses soupirs octroye,
Qui depuis prit le nom du val et de sa joye.
Il sent, de voir son roy l’impatient desir ;
Et pretend le charmer par un divin plaisir,
Luy faisant voir l’éclat de cette armure insigne :
Mais de s’en revestir il se croit trop indigne.
Laisse-là ton soucy : suy moy, dit le vieillard :
Et vien gouster des fruits que ce bois me depart.
Viens attendre les tiens dans ma sombre demeure.
Tu les verras icy paroistre dans une heure.
De ta pieuse crainte ils pourront t’alleger.
Chacun d’eux de ce faix te pourra soulager.
Aurele se courbant passe en la grote obscure.
Il admire le roc tapissé de verdure ;
Le lit basty de joncs ; et sur un siege bas,
De fruits et de pain noir, fait un sobre repas.
D’une source prochaine il boit l’onde naissante,
Dans le creux recourbé d’une conque luisante.
Vers la bouche de l’antre il retourne parfois
Jetter ses yeux ravis sur le divin harnois.

O ! Daniel, dit-il, ô merveilleux stilite,
Tu ne fus point menteur. Quoy ? Dit le saint hermite,
As-tu veû Daniel, ce miracle vivant ?
Je l’ay veû, respond-il, aux terres du levant.
Pour rendre un jour mon prince à Jesus-Christ fidele,
Il me promet du ciel l’ayde continuelle.
Quel heur, dit le vieillard, d’aise serrant ses mains.
Ouy, j’ay veû, reprit-il, ce prodige des saints,
Qui suit de Simeon la constance incroyable,
Habitant apres luy la colomne effroyable,
Sans nul fidele appuy, sans nul toit deffenseur ;
D’un grand saint, fort disciple, et hardy successeur.
Qui vivant dans les airs, les soufre et les deffie ;
Aux attaques des temps ferme se sacrifie,
A la gresle, à la pluye, aux neiges, aux frimas,
Aux brulantes rigueurs des plus ardens climas.
Qui sans cesse à luy-mesme ose faire la guerre ;
Et brave, pour le ciel, l’air, les eaux, et la terre.
Je vis, dans un voyage heureux et malheureux,
De la foy de Jesus l’athlete valeureux.
Par luy je fus chrestien ; et c’est de sa main mesme
Que ma teste receût les ondes du baptesme.
C’est luy qui me promit, qu’en écoutant ses loix,
Par moy seroit chrestien tout l’empire gaulois.
Helas ! Dit le vieillard, versant de chaudes larmes,
Que cet heureux discours pour mon cœur a de charmes.

Fay moy ce doux recit, comble moy de plaisir ;
Puis qu’icy nous goustons un paisible loisir.