Clovis ou la France chrétienne/Livre VIII

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Dans les bras de Clovis Yoland se debat :
Fait mille vains efforts : de ses poings le combat :
Enfin du fort coursier prend la bride, et la serre.
Il se cabre ; et tous deux ils tombent sur la terre.
Le monarque dispos se releve soudain.
Yoland fait le mesme, et met le fer en main :
Monstre au puissant guerrier sa force et son addresse.
Il pare ; et sa vaillance espargne la princesse.
Puis du plat de l’acier, son bras qu’il estendit,
Fit tomber sur le casque un coup qui l’estourdit.

Elle sent dans ses yeux flamber mainte estincelle :
Mais sa fureur luy donne une force nouvelle.
Sur le prince elle jette un regard vigilant ;
Et void son fer brisé par le coup violent,
Dont les morceaux épars brillent sur la verdure.
Elle frape deux coups sur la cuirasse dure ;
En fait jallir la flame ; en fait sauter les cloux ;
Et sent naistre l’espoir impatient et doux,
D’une gloire à ses vœux par le ciel accordée :
Mais d’une forte main, d’un bel art secondée,
Clovis, par le secours du tronçon deffenseur,
Hardy passe à l’épée, et s’en rend possesseur.
En vain du gantelet elle pare sans cesse,
Contre son propre fer, dont la pointe la presse.
Elle perd tous les sens, de rage et de douleur.
Elle tombe ; et le prince arrestant sa valeur,
Semble dire, en sentant sa vangeance endormie,
Que n’est-ce un ennemy, plustost qu’une ennemie ?
Comme dans l’armenie, en ses monts sablonneux,
Une panthere sort de son antre épineux.
Qui pour un fan perdu fierement irritée,
Ne sçait sur qui vanger sa fureur indomptée ;
Jette l’œil embrazé sur un lion passant ;
L’attaque en son transport, de sa perte innocent :
Et ce roy des forests, d’un superbe courage,
Pardonne à ses efforts, et dédaigne sa rage.

Ainsi le grand Clovis retient son bras vainqueur.
Mais Lisois, qui d’amour se consumoit le cœur,
Et durant le combat, pasle de mille craintes,
Pour elle des grands coups ressentoit les attaintes,
D’un soin officieux vient pour la secourir.
Vers elle on void encor ses suivantes courir.
On détache son casque : on la trouve pasmée,
Blesme, froide, sans poux, la paupiere fermée.
Lisois court au ruisseau, d’un pas soigneux et prompt :
Mais en vain l’onde fraische arrose son beau front.
Lors le feint chevalier est émeû de tendresse,
Du theatre s’élance, et court vers la princesse ;
Luy donne des baisers, tesmoins de sa douleur ;
Et tasche à r’appeller sa vermeille couleur.
Argine enfin découvre à la troupé éplorée,
D’une humide rougeur la tresse colorée.
Les suivantes soudain, cherchant d’un soin égal,
Vont, par le cours du sang, à la source du mal.
De la cheûte ou du coup la teste est offensée.
On porte chez Lisois la guerriere blessée.
Triste il la considere ; et detestant le sort,
Doute de ce beau corps, s’il est vivant, ou mort.
De ses soins il l’assiste ; et l’espoir le console,
Voyant le poux revivre, et l’œil, et la parole.
D’un cruel trait d’amour l’un et l’autre frapé,
En des pensers divers à l’esprit occupé.

La princesse ressent un tourment indomptable.
Sa blessure visible est la moins redoutable.
Et Lisois est à plaindre, en ses soins assidus,
En sa flame inutile, en tous ses pas perdus.
Il se promet en vain un heur incomparable,
Sur ses devoirs receûs d’un regard favorable.
Yoland, dont le cœur n’est plus en son pouvoir,
N’ayant rien à donner, est prodigue d’espoir.
Tous deux cachent leur peine, et l’ardeur qui les dompte ;
Lisois par le respect, Yoland par la honte.
Elle void à regret le roy victorieux,
Qui souvent la visite, et d’un soin curieux,
S’enquiert de son païs, de son nom, de sa race ;
Quelle haine a causé sa valeureuse audace.
Par un muët mépris, son œil le rend confus.
Elle sent quelque joye à luy faire un refus ;
Et reçoit, au deffaut de l’entreprise vaine,
Cette foible vangeance au secours de sa haine.
Le roy sage la laisse au gré de ses desirs.
Sa Clotilde en secret le comble de plaisirs :
Il s’écarte avec elle, aux bois, à la campagne.
Aurele, malgré luy, triste les accompagne.
Ah ! Dit-il, inconstante ! Ah ! Trompeuse beauté !
Ah ! Traistresse douceur ! Perfide sainteté !
Ah ! Foy, sur les autels promise et parjurée !
Sexe foible, et changeant comme l’onde azurée !

Tu m’avois donc caché sous un front si pieux,
Sous un air si modeste, et sous de si doux yeux,
La plus indigne femme, et la plus déloyale,
Qui put jamais entrer en la couche royale ?
J’ay donc fié, credule, aux appas de ta voix,
Le salut de mon prince, et celuy des françois ?
De moy l’enfer triomphe ; et rit de tant de peines,
De tant de soins perdus, de tant de courses vaines.
Ah ! Honte ! Ah ! Desespoir ! ô ! Christ, ô ! Dieu vivant,
Tes saints m’ont-ils repeû d’un espoir decevant ?
Quoy ? Clotilde aux faux dieux immole des victimes ?
A quitté cent vertus, pour commettre cent crimes ?
Mon esprit doute encore, en ce trouble ennuyeux,
S’il se doit asseûrer sur la foy de mes yeux.
Il consulte Marcel, le prelat venerable,
Qui dans Paris offroit le mystere adorable,
En miracles celebre, et qui tousjours veillant,
Luisoit sur son troupeau, comme un astre brillant.
Sage guerrier, dit-il, voy ma sœur bien-aimée,
De la grace du ciel saintement animée.
Par elle finira ton tourment soucieux.
Par elle tu sçauras les grands secrets des cieux.
Marche : Dieu te conduit. Va franc d’inquietude :
Et pour oüyr sa voix, cherche la solitude.
Aurele, dont l’espoir allege ses soucis,
Avec le gré du roy s’en va vers le Plessis.

Où dans les bois secrets de sa natale terre,
Il ressuyoit souvent les sueurs de la guerre ;
Vers ce noble Plessis, de deux fleuves enclos,
Où l’Oise dans la Seine abysme tous ses flots ;
Et de qui la fortune est encor plus heureuse,
Que de là prit son nom sa race valeureuse.
Loin derriere ses pas deux escuyers discrets
Le laissent consulter tous ses pensers secrets.
De la Seine tortuë il passe l’onde claire,
Et le vineux Suresne, et le mont de Valere.
Il découvre à main gauche un vallon sombre et frais,
Couvert d’ormes, de pins, de chesnes, de cypres ;
Sous qui, parmy les fleurs, et les herbes naissantes,
Sourdoient à flots d’argent cent sources jallissantes.
O ! Beau desert, dit-il, ô ! Bois delicieux,
Est-ce icy que mes pas sont conduits par les cieux ?
Il descend du coursier ; l’attache en une ormoye :
Charge ses escuyers de poursuivre leur voye :
Puis choisit un ruisseau, qui d’un murmure doux
Serpentoit sur le sable, et lavoit les cailloux :
Se couche sur le bord, peint d’un riant herbage,
Qu’un sycomore épais couvroit d’un noir ombrage.
Contre l’arbre il s’appuye ; et joignant les deux mains,
Réveille ses pensers, à luy-mesme inhumains.
Il s’addresse en soûpirs au ciel, sa seule attente,
Qu’entr’ouvroit à ses yeux la feüille tremblotante.

Mais soûmettant sa crainte au supréme pouvoir,
Il sent tousjours son mal plus grand que son espoir.
Pour combattre en son cœur ses peines douloureuses,
Il rappelle des saints les promesses heureuses,
Le celeste secours tant de fois éprouvé,
Et son pieux projet prés du port arrivé.
Hé quoy ! Le ciel, dit-il, par un soudain orage
A permis que l’enfer ayt destruit son ouvrage ?
Celle, dont la sagesse, avec des feux si saints,
Par l’ordre du ciel mesme appuyoit mes desseins,
Contre luy se revolte, et des marbres adore ?
Puis il veut que je vive, et que j’espere encore ?
Mais mon sens, ô seigneur, peut-estre se confond.
Ta sagesse est pour nous un abysme profond.
Lors d’un rayon d’espoir son ame est soulagée.
De veilles et d’ennuis sa paupiere chargée,
Se ferme au doux sommeil, dont le charme puissant
Donne à ses desespoirs un repos innocent :
Et les ruisseaux coulans de cent vives fontaines,
D’un bruit continuel ensorcellent ses peines.
D’un insensible cours le soleil s’avançant,
Acheve sa carriere, et dans les monts descend.
Dé-ja la voute brune est d’astres parsemée ;
Et d’un grand voile noir la terre est enfermée.
Dé-ja l’oyseau cresté, par la nature instruit,
D’un chant marque aux mortels la moitié de la nuit ;

Quand de son long sommeil Aurele se réveille ;
S’estonne ; est attentif de l’œil et de l’oreille :
Entend le bruit des eaux, son cheval hannissant,
Et libre de son mords de l’herbe se paissant :
Et les vents orageux, bien qu’en la nuit sereine,
Dont les espics legers s’émeuvent dans la plaine ;
Et dont le chef des pins rudement agité,
Donne une horreur nouvelle au bocage écarté.
Le sort du jour passé renaist dans sa memoire.
Une vive clarté, regnant dans l’ombre noire,
Comme un astre tombé, par les sillons roulant,
S’avance peu-à-peu, sans cesse estincellant.
Quand le lion celeste à la terre enflammée,
De nuit une vapeur ainsi court allumée,
Et traisne l’égaré dans les perils de l’eau,
Trompé du faux secours de ce traistre flambeau.
Lors il oyt d’un troupeau la voix trop matineuse :
Puis paroist une vierge, et douce, et lumineuse.
Un grand cierge l’éclaire : elle semble à l’envy
Respandre une splendeur dont Aurele est ravy.
Elle arreste ses pas ; s’assit sur la verdure.
Ses brebis, de la levre attaignent l’onde pure :
Puis tondent l’herbe fraische ; et vaguent tout autour,
Où le cierge et la sainte assez donnent de jour.
A la belle clarté de la flambante cire,
Elle lit, elle prie, et devote soupire.

Aurele void, confus, l’effet mysterieux,
Que le cierge est des vents tousjours victorieux.
Elle leve la teste. Approche, dit la sainte.
Approche, sage Aurele ; et dissipe ta crainte.
Le guerrier part soudain, d’un pas respectueux :
Admire, en s’avançant, son front majestueux ;
Puis l’honore à genoux. La vierge le releve.
Tu blesses la pudeur de l’humble Genevieve,
Dit-elle. Escoute-moy. Des celestes decrets
Je vay te découvrir les merveilleux secrets.
Nanterre me nourrit, la bourgade voisine.
Je sçay par le secours de la grace divine,
Qu’un prelat t’a predit, que le ciel par ma voix
Gueriroit tes douleurs, en te donnant ses loix.
Un ange lumineux m’a paru dans mes veilles ;
Sa voix m’a revelé d’estonnantes merveilles :
M’a donné l’ordre expres de me rendre en ce lieu,
Pour te les annoncer de la part du grand dieu :
Et pour marque, m’a dit, qu’une cire allumée,
Malgré des noirs enfers la rage envenimée,
Et malgré tous les vents, émeûs par ces climats,
M’ayderoit parmy l’ombre à conduire mes pas.
Aurele, écoute donc, et grave en ta memoire
Des celestes faveurs la sainte et noble histoire.
Alors de voix plus forte, et d’yeux plus éclairez,
Elle ouvre ainsi sa bouche aux oracles sacrez.

Clovis, des dieux menteurs adorant les images,
Est sujet aux demons, qui sous de faux visages
Trompent ses foibles sens, soûmis à leur pouvoir.
Clotilde, en son dieu seul a placé son espoir,
Et d’un cœur patient est encor prés du Rhône.
Mais pour remplir du prince et la couche et le trône,
Albione, sur soy, par des charmes puissans,
De Clotilde a fait voir les charmes innocens.
Le prince amy des bois, qui dans Vauge domine,
N’agueres de son sang luy contoit l’origine ;
Que sa mere guerriere estoit fille d’Artus,
Ce roy dont l’Angleterre adoroit les vertus :
Qu’Artus fut enfanté d’Ygerne la vaillante,
Dont Pandragon trompa la garde surveillante,
Ayant, par le secours de Merlin l’enchanteur,
Emprunté de l’espoux le visage menteur.
A ce flateur recit, l’amoureuse Albione
A semblable dessein aussi-tost s’abandonne ;
Et par l’art des demons, dans les sombres forests,
De la belle Clotilde emprunte les attraits ;
Certaine que Clovis en a l’ame blessée ;
Et n’en pourroit jamais arracher sa pensée.
Elle a conceû de luy, sous ce front mensonger,
Un fils qu’avec les siens on verra partager.
Puis qu’au roy devoit naistre un fruit illegitime,
Le ciel juste a voulu qu’il luy nasquit sans crime.

Aurele, à ces discours, nage dans les plaisirs.
Console toy, dit-elle, et tes pieux desirs
Auront un jour la fin que le ciel t’a promise.
Clovis suivra la croix, et soustiendra l’eglise.
Par luy, les preux françois au baptesme appellez,
Puniront les tyrans, contre Dieu rebellez ;
Et sur les ariens, feconds en impostures,
Du fils au pere égal vangeront les injures.
Par les païs du nort, ses puissans successeurs
Immoleront les rois des peuples oppresseurs.
Martel fera de sang inonder la campagne,
D’innombrables payens que vomira l’Espagne.
Pepin brave et pieux, des autels le soustien,
Deux fois rendra le trône au pontife chrestien ;
Des lieutenans de Christ fondera le domaine ;
Et fera briller d’or la thiare romaine.
Le grand Charles son fils vaincra de toutes parts :
Du Tybre et du Tesin chassera les lombards :
De l’Europe dompteur, jonchera d’infidelles
Et du Tage et du Rhein les bords cent fois rebelles.
Puis du sage Capet le sang illustre et fort,
La verge des méchans, des foibles le support,
Des ennemis de Christ eternel adversaire,
Cent fois des sarrasins vangera le calvaire.
Un neufiesme Loüis, pieux, sage et vaillant,
D’un indomptable cœur deux fois les assaillant,

Malgré l’inique sort jaloux de sa conqueste,
De rayons immortels couronnera sa teste.
Un valeureux françois, et de race, et de nom,
Dont l’amour des sçavans haussera le renom,
Invoquant du seul dieu les graces esperées,
Soustiendra des voisins les forces conjurées :
Invincible aux malheurs, intrepide aux combas,
Contre un heureux monarque, accrû de cent estats,
Qui tout fier du succés de Rome saccagée,
De la main du grand prestre en ses fers engagée,
Auroit enfin rendu, sans le bras de François,
Et l’eglise et l’Europe esclaves de ses loix.
Apres ce temps, la France, aux autels si fidelle,
Souffrira les fureurs d’une secte nouvelle,
Qui secoüant le joug de quatre des valois,
Fondera sa puissance au mépris de la croix ;
De son venin subtil infectera les princes ;
Destruira les autels, les citez, les provinces ;
Et fera, dans un fort plus puissant qu’Ilion,
Regner et l’heresie, et la rebellion.
En vain le grand Henry, dont la vaillante épée
Sçaura reconquerir sa puissance usurpée,
Dans son prudent esprit roulera des projets,
Pour punir dans leurs murs ces insolens sujets.
Cet heur est reservé, par le vouloir celeste,
A son fils, qui vainqueur de l’une et l’autre peste,

La revolte, et l’erreur ; avec le bras de Dieu,
Et le cœur et le sens d’un puissant Richelieu,
Malgré deux rois voisins, et la mer secourable,
Estouffera leur force, en leur fort indomptable.
Puis libre dans sa terre, et craint de toutes parts,
Des Alpes franchira les orgueilleux ramparts ;
D’un sceptre dont par tout s’estend la tyrannie,
Garentira l’eglise, et la belle Ausonie ;
Domptera la Lorraine, et les braves germains ;
De l’Artois reconquis par ses puissantes mains,
Jusqu’à l’Ebre espagnol poussera ses frontieres.
Et du vaste univers les quatre parts entieres,
Du prince juste et sage auroient receû les loix,
Si le trépas d’Armand ne bornoit ses explois :
D’Armand, dont tous les bons regreteront la vie,
Quand sa fin glorieuse aura vaincu l’envie.
Je veux donner, Aurele, à ton juste desir,
De ce bon-heur futur un sensible plaisir.
Sçache que ces ruisseaux, que ces bois où nous sommes,
Que ces rustiques lieux, peu frequentez des hommes,
Où nature est en paix, et se jouë à l’écart,
Alors seront pompeux des merveilles de l’art ;
Et seront la demeure agreable et secrete,
Que ce grand Richelieu choisira pour retraite.
Que d’icy partiront ces vigoureux conseils,
Ces glorieux desseins, ces guerriers appareils,

Sous qui sera tremblant tout l’orgueil de l’Europe,
Et du vaste ocean qui la terre envelope.
Qu’icy son grand sçavoir produira des escrits,
Pour rendre la lumiere aux rebelles esprits :
Afin que par le vray l’erreur soit surmontée,
Apres que par le fer elle sera domptée.
Alors en promenoirs, droits, et larges, et longs,
Tapissez de verdure, et de fermes sablons,
Seront changez ces bois, que la simple nature
Maintenant laisse naistre et croistre à l’avanture.
Alors ces clairs ruisseaux, de nos brebis aimez,
Seront d’un art soigneux dans le plomb renfermez ;
Sortiront en fureur de leurs prisons pressées ;
Et fraperont les airs de leurs eaux élancées.
Ce seront là d’Armand les plaisirs innocens,
Apres ses longs travaux, sans cesse renaissans.
Mais voy quelle faveur, Aurele, t’est promise.
De ton sang sortira ce prince de l’eglise,
Et du sang d’un guerrier dessus le trône assis,
Dont se joindra la race au beau nom de Plessis.
Puis un second Armand, brulant de belle audace,
Suivra d’un noble pas sa glorieuse trace :
Et dédaignant dé-ja les delices des sens,
Hastera, d’un cœur haut, la paresse des ans.
Car à peine trois fois il compte cinq années,
Qu’il trompera des siens les gardes estonnées :

Et de leurs tendres soins tout à coup se privant,
Ira chercher la guerre aux rives du levant.
Luy mesme dé-ja chef d’une flotante armée,
Portera dans cent lieux sa jeune renommée.
Je le voy de l’Espagne épouvanter les ports.
Puis malgré les hyvers, et les mortels abords
D’un golfe redoutable, et blanchissant d’écumes ;
Malgré les forts armez de Naples et de Cumes ;
Malgré vingt gallions, et cent vaisseaux tonnans ;
Et malgré cent canons aux rives resonnans ;
Il foudroye, et de masts seme les vertes ondes ;
Ensevelit vingt nefs dans les vagues profondes ;
Et d’un bon-heur fatal, fait encore en ce lieu
Ceder le nom d’Austriche au nom de Richelieu.
Quelle taille, quel port, quel œil, et quelle addresse ?
Quelle aimable fierté ? Quelle ferme proüesse ?
Soit quand parmy l’horreur des aquilons souflans,
Des feux, des flots, des plombs, de toutes parts siflans,
D’une ardeur intrepide, et de grace animée,
Il sçaura seconder l’effort de son armée ?
Soit quand dans les tournois, d’un air noble et charmant,
Il pressera les flancs d’un coursier écumant ?
Qu’il se rendra celebre en constance loyale !
Pour conserver son cœur, et sa foy conjugale,
A la chaste beauté, dont l’auguste splendeur
Et la grace et l’esprit l’auront remply d’ardeur ;

De qui toute la cour vantera la sagesse ;
D’un courage et d’un port dignes de sa noblesse.
Contre elle, en vain les vents se pourront émouvoir :
Toûjours, pour l’affermir dans son juste devoir,
La forte piëté, la constance fidelle,
L’honneur et le respect, voleront autour d’elle.
Mais où va m’emporter l’amour pour tes neveux ?
Va, persiste, et le ciel favorable à tes vœux,
M’ayant ouvert pour toy ces hautes destinées,
Rendra d’un beau succés tes peines couronnée.
Sur la foy de ma voix, ose, et ne doute pas.
Et pour t’asseûrer mieux, haste encore tes pas.
Dans la forest de Laye, un devot solitaire
Te fera pour Clovis un present salutaire.
Aurele à ce récit saint et delicieux,
Sent qu’un divin plaisir l’éleve dans les cieux.
D’une oreille estonnée il écoute, il admire.
Tous ses sens occupez font qu’à peine il respire.
Il rend grace à la sainte : offre à Dieu ses labeurs.
De ses perles, l’aurore orne l’émail des fleurs ;
Et ramenant le jour, de cent couleurs se pare.
De la vierge, à regret, Aurele se separe.
Et repetant cent fois tous ses divins discours,
Vers l’heureuse forest precipite son cours.