Code des gens honnêtes/1-1

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Code des gens honnêtes
ou l’art de ne pas être dupe des fripons
J.-N. Barba (p. 3-7).
TITRE Ier.


DES PETITS VOLEURS.


Petit voleur est, parmi les Industriels, le nom consacré par une coutume immémoriale, pour désigner ces malheureux prestidigitateurs qui n’exercent leurs talents que sur les objets du prix le plus médiocre.

Dans tous les états il y a un apprentissage à faire ; on ne livre aux apprentis que la plus facile besogne, afin qu’ils ne puissent rien gâter ; et, selon leur mérite, on les élève graduellement. Les petits voleurs sont les apprentis du corps auquel ils appartiennent et font leurs expériences in anima vili.

De même que, dans l’art de magnétiser, l’abbé Faria faisait débuter ses disciples sur une tête à perruque, de même les petits voleurs s’exerçaient jadis sur un mannequin suspendu par un fil. L’homme d’osier remuait-il ? un ressort agitait une sonnette ; le professeur accourant aussitôt, administrait une correction salutaire à son élève, puis l’instruisait à enlever le mouchoir subtilement et sans bruit.

Mais cet âge d’or des petits voleurs n’est plus ; leur art, digne de Sparte, tombe en décadence : il a eu ses révolutions, ses phases, et voici la situation actuelle de ceux qui l’exercent :

La petite volerie est, à proprement parler, le séminaire où recrute le crime, et les petits voleurs ne sont, comme on voit, que les tirailleurs de la grande armée des Industriels sans patente.

Déchus de la splendeur dans laquelle ils brillèrent depuis 1600 jusqu’à 1789, ces disciples de Lycurgue ont, à ce qu’on assure, cumulé deux professions grecques d’origine, afin de se relever de leur nullité.

Si le petit voleur est un homme d’un certain âge, il ne s’élèvera jamais à une grande hauteur : c’est une intelligence du dernier ordre, qui ne spéculera que sur les montres, les cachets, les mouchoirs, les sacs, les schals, et n’aura jamais de démêlés qu’avec la police correctionnelle.

Il a l’espoir de terminer tranquillement ses jours, nourri aux frais de l’état, dans un local bâti de pierres de Saint-Leu ou de Vergelet. Alors, semblable à ces anciens Grecs pour lesquels on fonda des Prytanées, il n’aura plus qu’à penser à sa vie passée, comme font dans leur ciel les héros de Virgile.

Mais si le petit voleur est un enfant de quinze à seize ans, il pelote en attendant partie ; il se formera aux galères ou dans les prisons ; il étudiera son code ; méditera, comme Mithridate, de hardis projets ; risquera vingt fois sa tête contre la fortune, et mourra peut-être coram populo.

Pour voir le petit voleur sous une forme, car il en a mille, il faut se représenter un jeune homme errant sur les boulevards ; il est svelte et dégagé ; l’habit qu’il porte n’a pas été fait pour lui ; il a un mauvais gilet de cachemire. Chaque partie de son habillement est d’une mode différente : il a un pantalon à la cosaque et un habit anglais. Sa voix est enrouée ; il a passé la nuit dans les Champs-Élysées : par maintien il a deux cannes ou des chaînes à la main.

« Voulez-vous un bon bombou ?

« Achetez-moi une belle chaîne en chrysocale, garantie. »

Voilà un des sauvages de Paris, un de ces êtres sans patrie, au milieu de la France ; orphelin avec toute une famille ; sans liens sociaux, sans idées ; un fruit amer de cette conjonction perpétuelle de l’extrême opulence et de l’extrême misère ; voilà enfin l’un des types du petit voleur.

Rarement un honnête homme se compromet avec ces brouillons-là : on leur doit le plus profond mépris, des coups de bâton, et une remontrance qui se termine par ces mots sacramentels : « Va te faire pendre ailleurs ! » C’est comme si l’on disait : « Je ne suis pas gendarme, je n’aime à faire pendre personne ; je suis jaloux de ma tranquillité ; pourquoi irais-je, pour une montre, chez un commissaire ou devant un tribunal !… »