Code des gens honnêtes/1-1-1

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Code des gens honnêtes
ou l’art de ne pas être dupe des fripons
J.-N. Barba (p. 7-20).
CHAPITRE Ier.


Des mouchoirs, montres, cachets, tabatières, boucles, sacs, bourses, épingles, etc.


Le vol dont il s’agit est l’action par laquelle un objet passe d’une main dans une autre, sans effort, sans effraction, sans autres frais qu’un peu d’adresse. Il faut quelquefois des idées heureuses et nouvelles pour effectuer ce vol.

§ 1.

Vous êtes dans une foule,

Toi, pauvre plébéien, clerc d’avoué, étudiant en droit, en médecine, commis, etc.,

Dans la queue formée près du bureau où l’on prend les billets de parterre, etc.,

Vous, monsieur l’avocat, le médecin, l’homme de lettres, le député, etc.,

Au spectacle,

À une revue,

Occupé à regarder les caricatures,

Au boulevard de Coblentz, etc.

Ne vous défiez jamais de votre voisin de gauche qui a une chemise de grosse toile, une cravate blanche, un habit propre, mais de drap commun ; suivez plutôt très-attentivement les mouvemens de ce voisin de droite, dont la cravate est bien mise et fine, qui a de grosses breloques, des favoris, un air d’honnête homme, le parler hardi ; c’est celui-là qui vous volera votre mouchoir ou votre montre.

§ 2.

Si votre diamant a disparu, gardez-vous de vous en prendre à ce monsieur. — « Comment donc, c’est le plus honnête homme de la France et de la Navarre. » On le fouillerait vainement, vous ne trouveriez rien sur lui : il vous attaquerait en duel ou en dommages et intérêts. Votre diamant est à cent pas ; et, avec un peu d’attention, vous verrez sept ou huit fashionables disposés comme des jalons dans la foule.

§ 3.

Attacher sa montre avec des chaînes d’acier, avec des rubans, disposer des fortifications de deux ou trois chaînes, erreur ! erreur de nos ancêtres ! vieilles coutumes ! elles sont aussi peu utiles que les anciennes médecines de précaution : on coupera vos chaînes d’un regard.

§ 4.

Aujourd’hui les gens de bon ton n’ont plus de montre ; on ne peut pas la leur voler.

On portait des montres jadis, parce qu’il n’y avait pas d’horloges.

Aujourd’hui, vous n’iriez pas écrire votre nom chez un suisse de bonne maison sans voir l’heure. Toutes les églises, les administrations, les ministères, voire les boutiques ont des pendules. Nous marchons sur des méridiens, sur des canons de midi. On ne fait pas une enjambée sans se trouver face à face avec un cadran : aussi une montre est-elle du vieux style. Il faut prendre les heures sans les compter ; les montres sont pour ceux qui s’ennuient.

D’ailleurs les cochers de fiacres et les passants n’ont-ils pas chacun la leur ?

§ 5.

Si un domestique vous apporte beaucoup de certificats honorables, dans lesquels sa probité est exaltée par de bonnes maisons, gardez-vous de le prendre.

§ 6.

Il ne suffit pas d’avoir la clef de sa cave et une bonne serrure ; il ne suffit pas de compter les bouteilles, il faut en boire le vin tout seul.

Un propriétaire honorable avait compté les bouteilles, apposé son cachet, et gardé la clef d’une serrure de sûreté. À son retour, les bouteilles étaient en nombre suffisant, bien cachetées, saines, et tout s’était enfui sans qu’il s’en fût perdu une seule goutte.

On n’a rien à dire à cela.

En ce qui concerne les caves, il n’y a point de salut sans une chausse-trape à l’entrée.

§ 7.

Quand vous marchez dans les rues, ne vous laissez accoster par personne et allez vite. Dans les foules, n’emportez rien sur vous, pas même de mouchoir : il n’y a que les enfans qui se mouchent : il n’y a que les femmes à vapeur qui portent des flacons précieux : il n’y a que les fats qui aient des lorgnons. Un honnête homme prend son tabac à droite, à gauche ou au centre : alors il est invulnérable.

§ 8.

Si vous allez dans un cabinet de lecture ou dans un café, prétextez un rhume, toussez ; vous garderez par ce moyen votre chapeau neuf sur votre tête.

Ceci est encore bien plus utile chez les restaurateurs.

§ 9.

Ne commettez jamais ce péché dégoûtant des bourgeois du Marais, qui font imprimer en lettres d’or leur nom et leur demeure dans leur chapeau : c’est le sot calcul d’un homme qui craint une apoplexie foudroyante.

Retenez bien que si l’on peut voir votre nom dans votre chapeau, vous aurez bientôt sur les bras quelque honnête homme qui aura beaucoup connu monsieur votre père.

Alors monsieur votre père lui devra quarante ou cinquante francs.

Renoncerez-vous à la succession paternelle pour une si petite somme ? Laisserez-vous votre père insolvable ?

Ah ! maudit chapeau !… Il vous aura coûté avec les cinquante francs une montre pendue à votre glace.

§ 10.

Quand vous achetez des bijoux, ou quelque objet de prix, parlez seul et bas à votre fabricant, attendez même que la boutique soit vide.

Alors vous ne verrez pas arriver chez vous un garçon bijoutier qui, vous présentant une tabatière ou un écrin, avec facture, vous emportera de l’argent troqué contre du strass ou du similor.

Principe qui ne souffre pas d’exception : « Allez toujours chercher vous-même chez les marchands les objets de prix, et payez au maître de la maison. »

§ 11.

Les femmes comme il faut ne portent pas de sac, et n’ont plus de ridicule.

Si des bourgeoises honorables usent encore du sac après cette observation, elles auront soin de ne jamais s’en séparer.

De le pendre le moins souvent possible à leur chaise, dans l’église ;

De ne jamais l’emporter quand elles vont au spectacle ou dans une foule ;

De n’y point mettre d’objets précieux ;

De ne point faire sonner l’argent qu’il peut contenir, etc.
§ 12.

Défiez-vous des numéros que l’on vous donne aux bureaux de cannes, de parapluies, etc.

§ 13.

Un honnête caporal de la garde nationale était en ligne à une revue.

Une foule de spectateurs admirait cette série de ventres blancs, bien alignés, d’estomacs patriotiques, de jambes commerciales, d’épaules magnanimes, dont les uns ne dépassaient pas les autres.

Il faisait un temps superbe ; pas la moindre éclaboussure à craindre.

Le caporal était remarquable par de belles breloques et une magnifique chaîne d’or.

La compagnie ne reconnaissait pas son capitaine. Le caporal rompait seul l’uniformité de cette belle ligne.

« Un peu en arrière, caporal ! » Et les deux mains du capitaine le repoussent doucement.

Un moment auparavant, il avait cette belle chaîne, l’infortuné caporal !…

Un instant après arriva le véritable capitaine, plus grand de six pouces.

Étonnement de la part du caporal. Il politique tout le temps de la revue sur ce changement soudain de capitaine.

« Ils s’étaient l’un et l’autre trompés de compagnies : ils ne savent ce qu’ils font ! »

Rentré chez lui, M. Dubut réfléchit sur l’ouverture des goussets, la valeur des montres, les faux capitaines ; et sa femme lui jura qu’elle ne lui ferait pas une seconde fois un présent aussi cher.

§ 14.

D’honorables personnes mettent leurs mouchoirs dans leurs chapeaux.

§ 15.

Ne dormez jamais en diligence, à moins que vous ne soyez seul.

§ 16.

Une des plus belles subtilités des voleurs de tabatières et d’objets précieux, est celle-ci :

À la messe du roi Louis XIV, à Versailles, un jeune seigneur paraissait prendre un vif plaisir à dérober une tabatière très précieuse dont un courtisan faisait grand cas. Comme le jeune seigneur sortait la tabatière de la poche du voisin, il se retourna pour voir si personne ne l’examinait ; il rencontra les yeux du roi, et sur-le-champ lui fit un signe d’intelligence, auquel le roi répondit par un léger sourire.

En sortant de la chapelle, Louis XIV demande du tabac au courtisan ; celui-ci cherche sa tabatière ; le roi regarde parmi son cortège, et ne voyant plus celui qui l’a choisi pour compère : « J’ai aidé à vous voler », dit le grand roi tout surpris.

§ 17.
Une des choses les plus précieuses étant nos cinq sens, défiez-vous des parapluies ; un maladroit peut, avec les pointes d’une baleine, vous escroquer un œil.
§ 18.

C’est une vanité qui mérite d’être punie, que d’avoir des boutons d’argent ou d’or à son habit.

§ 19.

Défiez-vous à l’église de ces gens dont les mains jointes restent immobiles ; souvent les filoux ont des mains de bois gantées, et pendant qu’ils prient avec ferveur, les deux véritables mains travaillent, surtout au lever-Dieu.

§ 20.

On fait de bonnes trouvailles dans les livres à dix sous, à vingt sous et à trente sous ; mais regardez bien si toutes les pages du livre y sont. Nous rendons justice au commerce des libraires surpontins et sous-pontins ; ils sont honnêtes, et lorsqu’ils mettent une pancarte qui porte : « Livres à dix sous », c’est à vous à vous arranger. Ne semblent-ils pas vous crier : « Prends-y garde. »

§ 21.

Les brocanteurs et les prêteurs à la petite semaine étant gens de si bas lieu, nous ne pouvons guère les classer que comme les anciens, la synagogue des petits voleurs. Ils n’en deviennent pas moins légalement riches.

Attendu qu’il est horriblement difficile de reprendre ce que ces Arabes-là ont une fois volé, nous consignerons ici l’anecdote suivante :

Un jeune homme, artiste de son métier, avait vendu, pour la somme de cent francs, à un bédouin de la rue Saint-Avoye, une quantité de marchandises neuves, qui lui avaient coûté six cents francs, prises à crédit. Respirant la vengeance, mais seulement après avoir dissipé les cent francs, il va trouver le juif.

« Voici, dit-il, un tableau qui me vient de mon père ; j’ai tout perdu, je vous demande de me prêter vingt francs dessus ; avec vos vingt francs la chance me sera peut-être plus favorable. »

— Oh ! Les cheunes chens ! Les cheunes chens ! dit le juif, en donnant les vingt francs.

— « C’est bon ! reprend le jeune homme ; mais fais attention, Isaac, que dans six jours je te rapporterai ton argent, et tu me rendras le tableau. Mettons par écrit ces conventions : si je ne reviens pas le sixième jour, il est à toi ; mais, par ton menton barbu, il t’en coûterait cher si tu vendais mon tableau. »

— « C’est dite, c’est dite. »

Trois jours après un lord passe, voit le tableau, en offre un prix exorbitant.

— « C’est un Rubens, » dit-il. Le juif refuse.

Le lendemain passe un peintre qui offre de l’acheter. Plusieurs personnes s’arrêtent à le contempler. Le juif est obligé, par le nombre des demandes, de cacher le tableau.

Le sixième jour, le jeune artiste revient ; il n’a pas vingt francs ; mais il donnera sa montre pour ravoir le tableau. Le juif offre une somme honnête ; refus positif. Il double ; le jeune homme veut le tableau ; enfin, l’Israélite offre la moitié du prix annoncé par l’Anglais. Le jeune homme cède en voyant briller l’or.

C’était une croûte !…