Comédies et proverbes/Le Forçat

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Segur Comédies et proverbes p239.jpg



LE FORÇAT


OU


À TOUT PÉCHÉ MISÉRICORDE


PROVERBE EN DEUX ACTES





PERSONNAGES


Valentin, menuisier, 30 ans.
un mendiant, 35 ans.
un brigadier de gendarmerie, 38 ans.
un gendarme, 32 ans.
Désiré, 13 ans.
Lucien, 13 ans.
Charlot, 10 ans.
Julien, 12 ans.
Mme Clopet, 33 ans.
M. Pupusse, adjoint.
le curé.
un médecin.
le boucher.
le maçon.
le bourrelier.
le maréchal.
plusieurs enfants de l’école.


La scène se passe dans un village.



ACTE premier

Le théâtre représente une cour ; d’un côté, la maison de Mme Clopet, de l’autre, l’atelier de menuiserie de Valentin ; au fond, la maison d’école.

Scène I

Valentin, seul.


(Il travaille à une armoire et il se repose un instant.)

Rien jusqu’ici n’a troublé ma triste vie. Personne ne sait d’où je viens ni ce que j’ai fait. Le bon Dieu me protège depuis que je suis revenu à lui !… De quel enfer il m’a tiré !… Je cherche à éloigner ces souvenirs. Ils sont si affreux ! Quand je travaille j’y pense moins. (Il se remet à l’ouvrage.)


Scène II

Valentin, Lucien et Désiré, entrent en chantant.



Lucien, chante.

J’ai du bon tabac dans ma tabatière.


Désiré, chante.

J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas.


Lucien.

Tu vas m’en donner un peu tout de même.


Désiré.

Pas un brin ! Tout pour moi.


Lucien.

Égoïste, va !


Valentin.

Qu’y a-t-il donc, mes mioches ? On dirait que vous vous querellez.


Lucien.

Je le crois bien. Désiré avait deux sous et moi aussi. Nous avons dit : « Toi, tu vas acheter un brûle-gueule de deux sous — Et toi, tu vas acheter pour deux sous de tabac — Toi, tu me prêteras ta pipe. — Toi, tu me donneras du tabac. — C’est dit. » J’achète la pipe, il achète le tabac. Je dis : « Donne, que je bourre ! » Il dit : « Non, c’est moi qui commence — Je veux bien, que je dis, mais après ce sera mon tour. — C’est entendu ! Donne la pipe. » Je donne, il bourre, il allume, il fume, et c’est fini. « Et moi ? que je lui dis. — Toi ? qu’il dit, tiens, voilà ton brûle-gueule. — Et rien dedans ? que je dis. Donne-moi de quoi bourrer — Bourre avec des copeaux de Valentin. » Et il part ; je cours après et je chante : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière » pour qu’il m’en donne. Et puis nous sommes entrés chez vous, Monsieur Valentin, et vous avez entendu comme il m’a répondu : « J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas. » Et je veux qu’il m’en donne, car c’était convenu ; c’est voler, ça !


Désiré, riant.

Bêta, va ! Voler, c’est prendre quelque chose ! Qu’est-ce que je t’ai pris ?


Lucien.

Et mon brûle-gueule donc ?


Désiré.

Pas vrai ; tu l’as dans ta poche !


Lucien.

Mais c’est toi qui t’en es servi ; et moi donc ?


Désiré, l’imitant.

Et moi, donc ? Tu t’en serviras quand tu auras du tabac.


Lucien.

Mais c’est toi qui as mon tabac !


Désiré.

Pas vrai ; le mien, c’est le mien ; je l’ai payé de ma poche. Demande à M. Denis, le débitant, il te le dira bien.


Valentin, qui a écouté avec attention.

Désiré, mon garçon, je comprends l’affaire ; tu fais une filouterie, ni plus ni moins. Tu as de l’esprit, je ne dis pas non ; tu as voulu faire une drôlerie, je le veux bien. Mais assez comme ça. Une convention est une convention. Donne-lui du tabac et que ça finisse : sans cela, tu filoutes.


Désiré, inquiet.

Vous croyez, monsieur Valentin ?


Valentin.

J’en suis sûr. Écoute ce que je te dis, mon ami.


Désiré, donne son tabac à Lucien.

Tiens ! Je ne veux pas être un filou, moi.


Lucien.

Merci, Désiré. Merci, monsieur Valentin.


Valentin.

Et à présent, enfants, que chacun de vous a fait son devoir, j’ai encore quelque chose à dire. Pourquoi fumez-vous ? Pourquoi perdez-vous votre argent à acheter du tabac ? Vous ne savez donc pas le mal qu’il fait ? les maladies qu’il donne ? et l’argent qu’il coûte ? et le temps qu’il fait perdre.


Désiré.

Oh ! quant à l’argent, il ne nous coûte guère ; nous ne fumons déjà pas tant.


Valentin.

Parce que vous êtes encore des enfants.


Lucien, avec dédain.

Oh ! des enfants ! Les enfants ne fument pas !


Valentin, souriant.

Ah ! voilà où le bât vous blesse ! Vous ne voulez pas être des enfants ! Vous voulez faire comme des hommes ! Et vous fumez parce que les hommes fument ! Mais, dis-moi, toi, Désiré, apporte-moi donc ce maillet qui est là-bas dans un coin ?… Non, pas le petit, l’autre, le gros ! (Désiré essaye de le soulever ; il ne peut pas.) Tiens, tu ne peux pas ? Vois donc comme je le manie, moi ! (Il soulève le maillet d’une main et le fait tourner avec facilité.) Comment donc ne peux-tu pas le soulever ?


Désiré.

Ah ! monsieur Valentin, ce n’est pas malin ! Vous êtes un homme, vous, dans toute votre force !


Valentin.

Et toi ?


Désiré, souriant.

Et moi ? Pardi ! il est clair que je n’ai pas la force d’un homme ! Pensez donc que j’ai treize ans !


Valentin.

Et pourquoi, si tu n’as pas la force d’un homme pour soulever un poids, veux-tu avoir la force d’un homme pour avaler un poison qui tue bien des hommes plus forts que moi ? Vois-tu, mon ami, chaque chose en son temps ! Le travail dur et difficile ne convient pas à ton âge… ni le tabac non plus.


Lucien.

Quand donc pourrons-nous fumer ?


Valentin.

Si tu m’en crois, tu ne fumeras jamais. Le fumeur dépense son argent, perd son temps, ruine sa santé, et, pis que ça, fait de mauvaises connaissances… À présent, au travail ! Et vous, à l’école ! (Les enfants sortent.)


Scène III

Valentin, un gendarme.



Le gendarme.

Eh bien, tu n’es pas venu nous voir, comme tu le devais ! C’est pourtant hier que le brigadier t’attendait pour ton permis de séjour.


Valentin.

Faites excuse, monsieur le gendarme, je croyais avoir jusqu’à ce soir ; et comme j’avais une commande pressée…


Le gendarme.

La commande n’y fait rien ! Un forçat libéré est, avant tout, forçat, et si ce n’était pas la première fois que tu manques à te présenter au brigadier au jour voulu, je t’emmènerais à la face du bourg.


Valentin.

Je vous remercie de votre bon procédé, monsieur le gendarme. Soyez sûr que je serai exact à l’avenir.


Le gendarme, avec plus de douceur.

Et tu feras bien. Si on te savait forçat dans le pays, tu perdrais bientôt tes pratiques.


Valentin.

Hélas ! oui, je le sais. Et la misère viendrait comme jadis. Et pourtant je me sens redevenu honnête homme. J’ai horreur de la paresse, de l’ivrognerie, du jeu, de la malhonnêteté surtout. Je sens que je mourrais de faim plutôt que de commettre une méchante action.


Le gendarme.

C’est bien, mon pauvre garçon ! Je te crois et je ne me fais pas faute de serrer la main d’un brave homme, fût-il forçat. (Il tend la main à Valentin, qui la saisit, la serre fortement dans les siennes et veut parler ; mais il se sent ému, et il reprend son travail sans mot dire.) Pauvre garçon ! Courage, mon ami ; ce n’est pas nous autres gendarmes qui te trahirons, tu sais bien… Au revoir ! Je ferai mon rapport ; tu n’as pas besoin de venir avant quinze jours. (Il sort.)


Scène IV

Valentin travaille et de temps en temps regarde des enfants qui jouent dans la cour sur laquelle donne un côté de son atelier.



Julien.

As-tu vu, Désiré, un gendarme qui est venu voir M. Valentin ?


Désiré.

Oui, j’ai vu ; il lui a serré la main.


Charlot.

Serré la main ? Tiens, tiens, tiens ! c’est drôle, ça. Je croyais qu’un gendarme, ça ne venait jamais que pour vous menacer ou vous mettre les poucettes.


Désiré.

Quelle bêtise ! Un gendarme a des amis tout comme un autre.


Julien.

Eh bien, moi, vois-tu, je n’aimerais pas à être l’ami d’un gendarme.


Désiré.

Pourquoi ça ?


Julien.

Parce que… parce que… Enfin, cela ne me plairait pas. Quand je me vois près d’un gendarme, je me sens mal à l’aise ; ça me donne comme un frisson qui me court dans le dos.


Lucien.

Dis donc, Charlot, as-tu un sou ?


Charlot.

Oui, j’en ai deux ; pour quoi faire ?


Lucien.

Prête-les-moi donc pour avoir des pralines de chez Mme Jolivet.


Charlot.

Tu ne me les rendrais pas ; je te connais ! Tu dépenses toute ta fortune en tabac.


Lucien.

Tu n’es pas gentil ! C’est mal, ça, de refuser à un camarade.


Charlot.

Puisque tu ne me les rendrais pas.


Lucien.

Je te dis que si.


Charlot.

Je te dis que non.


Lucien.

Tu es un malhonnête, un mauvais camarade !


Charlot.

Avec quoi que tu me les rendrais ? Où ce que tu prendrais de l’argent ?


Lucien.

Ah bah ! on en trouve toujours de droite et de gauche.


Charlot.

Où ça ? Chez qui ?


Lucien.

Tu m’ennuies ! On trouve un tiroir ouvert à la maison, on y met la main, et on la retire avec une pièce qui s’est prise dedans.


Charlot.

C’est voler, ça !


Lucien.

Ah bah ! chez ses parents ! on prend ce qui convient.


Valentin, qui a tout entendu, s’approche des enfants.

Oui, mon ami, Charlot dit bien, c’est voler ! Et tu es un brave garçon, Charlot ! Et toi, Lucien, fais attention, mon ami ! Écoute ce que t’a dit Charlot, et ne cours pas après les sous ni après les friandises ! On commence par des sous pour avoir des pralines, et on finit par des francs et par la prison… le bagne peut-être ! Et le bagne !!! Tu ne sais pas ce que c’est que le bagne !


Lucien.

Qu’est-ce donc que le bagne ?


Valentin.

C’est l’enfer ! (Il rentre et se remet au travail.)


Désiré.

Tiens, comme il a dit ça ! Il était tout drôle.


Scène V

Les précédents, un mendiant, avec un singe sur son épaule.



Le mendiant.

La charité, mes bons enfants ! La charité, s’il vous plaît.


Lucien.

Nous n’avons pas de quoi faire la charité, bon homme.


Le mendiant.

Vous avez bien un petit sou pour moi et pour mon pauvre ami ?


Charlot.

Où est-il, votre ami ?


Le mendiant.

Là, sur mon épaule, mes bons petits gars.


Désiré.

La drôle de petite bête ! Comme il nous regarde ! (Le singe ôte son chapeau et salue. Les enfants rient.)


Le mendiant, défait la chaîne du singe.
Va, mon pauvre bêta, va demander un petit sou pour toi et ton pauvre maître. (Le singe saute à terre, gambade, ôte son chapeau et le présente aux petits garçons. Charlot et quelques autres y mettent des sous ; quand il arrive à Lucien, celui-ci met la main dans le chapeau, et au lieu d’y mettre quelque chose, il en retire deux sous. Le singe, qui ne quitte pas des yeux son chapeau, s’aperçoit du tour, grince et claque des dents, se jette sur Lucien et fait mine de vouloir le mordre.) Rends ce que tu as pris, mauvais petit gars. Mon singe ne te fera pas grâce d’un centime. (Lucien, effrayé, rend au singe les deux sous qu’il avait pris ; le singe les regarde attentivement, examine la main de Lucien, regarde son maître qui lui fait signe de revenir, et lui porte son chapeau avec les sous. Les enfants rient et se moquent de Lucien en criant : « Le singe a été plus malin que toi ! » Désiré seul reste près de l’atelier et range les morceaux de bois. Le mendiant va demander la charité à l’entrée de l’atelier.)

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« Rends ce que tu as pris, mauvais petit gars. » (Page 236.)



Scène VI

Le mendiant, Valentin, Désiré, dans un coin de la cour.



Le mendiant.

La charité, s’il vous plaît.


Valentin, le regardant.

Pourquoi ne travailles-tu pas au lieu de mendier, l’ami ? Tu es de force à gagner ta vie.


Le mendiant, après l’avoir attentivement examiné.

Tiens ! est-ce que je me trompe ?… Sa voix, son air ! C’est lui !… C’est bien lui ! Comment, Tristan, te voilà établi dans tes meubles ?


Valentin, étonné.

Qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas.


Le mendiant.

Que si, que si, tu me connais !… Ah !… tu n’as pas plus que ça souvenir de tes amis !… Cherche bien ! Rappelle-toi ton ami l’Ermite.


Valentin, avec effroi.

L’Ermite ! (Il paraît atterré et balbutie.) Je ne sais pas… je ne crois pas.


Le mendiant, avec un sourire méchant.

Tu sais, mon Tristan, tu sais ! Ta figure terrifiée et contractée me le dit bien ; on n’oublie pas si vite son camarade de chaîne ! Allions-nous bien ensemble ! Comme deux cœurs ! Et tous deux un peu sauvages, un peu donnant dans le grave. Les camarades nous avaient bien nommés : Tristan et l’Ermite.


Valentin.

Voyons, que demandes-tu ! Je ne veux pas, moi, faire semblant de te méconnaître. Tu me rappelles un temps terrible, la honte de ma vie. Personne ne me connaît ici ; j’y vis honnêtement, en bon ouvrier ; on me fait travailler ; je gagne plus que mon pain et mon logement. Si tu dévoiles mon passé, je suis déshonoré et perdu.


Le mendiant.

Sois tranquille, je ne suis pas méchant, je ne veux pas te perdre ; seulement, tu vas me donner à dîner, à coucher, et puis un peu de monnaie pour gagner une autre couchée.


Valentin, accablé.

Prends tout ce que tu voudras ; laisse-moi mes outils, je ne demande pas autre chose. Quant au dîner, je ne peux te le donner, car je ne mange pas chez moi et je n’ai rien à la maison.


Le mendiant.

C’est bien ! Je ne demande pas l’impossible ! Fais-moi voir ton magot. (Valentin lui fait voir un buffet et ouvre un des tiroirs.)


Valentin.

Prends, dit-il.


Le mendiant, compte et met dans ses poches.
Cinquante, cent, cent trente-quatre francs !… je suis bon prince, moi, je te laisse les quatre francs et j’empoche le reste. (Il s’en va.)

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« C’est lui !… c’est bien lui !… » (Page 239.)



Scène VII

Valentin tombe sur une chaise ; Désiré s’approche doucement et le regarde avec surprise.



Désiré.

Monsieur Valentin, êtes-vous malade ? (Valentin fait signe que non.) Voulez-vous que j’appelle Mme Clopet ici à côté ? (Valentin fait signe que non.) Vous êtes malade tout de même ! Vous êtes si pâle ! C’est ce méchant homme qui vous a tout bouleversé. (Valentin le regarde avec effroi.) N’ayez pas peur, monsieur Valentin ; il est parti, je crois bien. Il a passé par chez Mme Clopet, et il est ressorti par la porte du bout. J’ai entendu quelque chose de ce qu’il disait, et qu’il vous a pris tout votre argent. (Valentin devient de plus en plus pâle ; il veut parler et ne peut pas.)


Désiré, courant vers la maison en face de la cour.

Au secours ! M. Valentin va mourir. Madame Clopet, vite, au secours !


Madame Clopet, accourt et entre chez Valentin.

Qu’est-ce qu’il y a donc ? Ah ! mon Dieu ! ce pauvre Valentin ! Va vite, Désiré, va chercher du monde. (Désiré part en courant.)


Scène VIII

Valentin, sans connaissance ; Mme Clopet lui soutient la tête ; plusieurs voisins arrivent et s’agitent autour de lui ; Désiré revient.



Désiré.

Est-il mieux ? est-il revenu à lui ?


Le bourrelier.

Que lui est-il donc arrivé, à ce pauvre Valentin ?


Madame Clopet.

Je ne sais pas. Je l’ai trouvé quasi mort. Désiré, tu étais là, toi. Comment que c’est arrivé ?


Désiré.

C’est arrivé que le mendiant de tantôt lui a dit des choses qui ont paru le contrarier.


Le maréchal.

Quoi ? Quelles choses ?


Désiré.

Il lui a dit qu’il s’appelait l’Ermite, et puis il l’a appelé Tristan. Et puis il l’a tutoyé ; et puis il lui a dit qu’il n’était pas méchant ; et puis qu’il était son camarade de chaîne ; et puis qu’il voulait manger et coucher ; et puis qu’il voulait le magot. Et puis M. Valentin l’a mené au tiroir ; et puis l’autre a ouvert ; et puis il a pris cent trente francs ; et puis il lui a laissé quatre francs ; et puis il est parti ; et puis j’ai regardé ; j’ai vu le pauvre M. Valentin blanc comme un linge ; et puis j’ai appelé ; et voilà ! (Tous restent stupéfaits.)


M. Pupusse, d’un air mystérieux.

Écoutez, mes amis, il y a quelque chose là-dessous ; je suis lettré, comme vous le savez ; j’ai lu dans un livre très savant que Tristan l’Ermite était un bourreau, mais un fameux ! Vous avez entendu ce que Désiré nous a dit : le mendiant a appelé Valentin : Tristan l’Ermite. Alors… vous comprenez ? (Il se tait.)


Madame Clopet.

Mais non, monsieur Pupusse, nous ne comprenons pas. Alors quoi ?


M. Pupusse.

Vous ne comprenez pas que Valentin est un bourreau.


Madame Clopet.

Et l’autre, donc ?


M. Pupusse.

L’autre ? son compagnon ; qui tient les chaînes de la guillotine et du couperet.


Le boulanger.

C’est affreux !


Le boucher.

C’est horrible !


Le bourrelier.

Un bourreau chez nous !


Un aubergiste.

Un bourreau dans le bourg ! Et qu’allons-nous faire ?


M. Pupusse.

Écoutez, mes amis, prenez ma carriole ; courez vite à la ville pour prévenir le brigadier de gendarmerie (Tous refusent et disent qu’ils ne savent rien.) Eh bien, c’est Désiré qui a tout entendu, que vous allez emmener avec vous.


Désiré.

Non, je n’irai point. Je ne veux pas déposer contre M. Valentin qui a été bon pour moi et qui m’a donné de bons conseils. (Désiré se sauve ; M. Pupusse court après ; les autres courent après M. Pupusse.)


Scène IX

Valentin, qui revient à lui ; Mme Clopet s’est éloignée avec terreur ; elle rentre dans sa maison.



Valentin, se voyant seul, ouvre les yeux et regarde avec surprise.

Je suis seul ! Il est parti ! Mon Dieu, je vous remercie !… Pourvu que Désiré n’ait pas compris et qu’il ne parle pas ! S’ils savaient ! Si un seul savait ! Je serais perdu ! Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Que mon secret reste enseveli dans mon cœur ! Et, s’il est connu, que je sorte de ce monde !


Scène X

Valentin, M. le curé, entrant avec précipitation.



Le curé.

Eh bien, mon brave garçon, mon bon Valentin, on me dit que vous êtes malade, très malade ?


Valentin.

Merci bien, monsieur le curé ; je ne suis malade que d’esprit ; le bon Dieu m’envoie une terrible épreuve ; encore un châtiment du crime qui m’a fait passer cinq ans au bagne.


Le curé, inquiet.

Quoi donc ? Vous êtes, en effet, bien pâle, bien changé.


Valentin.

Monsieur le curé, mon compagnon de chaîne est venu mendier dans le bourg ; il m’a reconnu ; il s’est fait connaître à moi ; je lui ai donné tout l’argent que j’avais pour lui faire garder le silence, mais je crains qu’il ne revienne, qu’il ne me fasse connaître.


Le curé.

Soyez tranquille, mon cher Valentin. Le bon Dieu fait tout pour notre plus grand bien ; et quand même ce scélérat vous trahirait, je ne vous abandonnerais pas et je vous protégerais contre tous ceux qui vous attaqueraient. « À tout péché miséricorde. » Je tâcherai de leur faire comprendre.


Valentin.

Vous êtes bon, monsieur le curé ; merci ; du fond du cœur, merci.


Le curé, souriant.

Je suis le serviteur de Dieu, mon cher Valentin, et je cherche à faire dire de moi : « Tel maître, tel valet. » Prenez donc courage, et comptez sur la miséricorde du bon Dieu.


Scène XI

Le curé, Valentin, M. Pupusse, traînant Désiré qui résiste : un brigadier, deux gendarmes.
(Valentin est interdit ; le curé le soutient.)

Le brigadier, touche son chapeau.

Monsieur Valentin, vous avez été victime d’un vol, à ce que dit M. Pupusse que nous venons de rencontrer sur la route ? (Valentin ne répond pas.) Nous avons besoin de votre déposition pour poursuivre. Et je crois être sur les traces du voleur.


Valentin.

Je n’ai pas été volé, monsieur le brigadier.


Le brigadier.

Comment ! (Se tournant vers M. Pupusse.) Vous m’avez dit, monsieur Pupusse, que Valentin le menuisier avait été volé de tout ce qu’il possédait.


M. Pupusse.

Et je l’affirme encore, brigadier ; interrogez Désiré. Approche, gamin. Raconte ce que tu as entendu. (Désiré regarde Valentin, il lui fait signe de ne pas s’inquiéter.)


Désiré.

Monsieur le brigadier, j’ai vu le mendiant demander la charité à M. Valentin, qui a été à son tiroir et qui lui a donné de l’argent.


Le brigadier.

Mais ce n’est pas voler, cela ?


Désiré.

Pour cela non, monsieur le brigadier ; M. Valentin lui a donné.


Le brigadier.

Est-ce vrai, monsieur Valentin ?


Valentin.

La pure vérité, monsieur le brigadier.


Le brigadier, mécontent.

Monsieur Pupusse, vous nous avez fait faire fausse route.


M. Pupusse, très animé.

Fausse route ? Je dis, moi, que c’est à présent que vous faites fausse route ! Et je sais, puisqu’on me force à le dire, que Valentin est le bourreau Tristan l’Ermite, bourreau d’un roi. (Le brigadier, le curé, les gendarmes éclatent de rire, Valentin lui-même sourit.)


Le brigadier, riant.

Il fallait donc vous expliquer plus tôt, monsieur Pupusse. Si j’avais su que M. Valentin fût un bourreau, et, bien mieux, un bourreau de roi, je me serais bien donné de garde de l’approcher. Au revoir, monsieur Valentin ; bien pardon de la visite. (Le brigadier veut sortir, Mme Clopet entre tout effarée.)


Madame Clopet, essoufflée.

Monsieur le brigadier, je suis volée ! On m’a volée ! Il m’a volée.


Le brigadier.

Volée de quoi ? Qui vous a volée ? Qui soupçonnez-vous ?


Madame Clopet.

Volée de mon argent ! Volée de soixante-deux francs que j’avais en caisse ? C’est le coquin de mendiant de tout à l’heure qui m’a volée ! C’est lui que je soupçonne, par conséquent.


Le brigadier.

Ah ! Tout juste l’homme que nous cherchons, qui est un forçat évadé. (Le brigadier regarde Valentin qui est très pâle.) Monsieur Valentin, ce mendiant auquel vous avez donné votre argent, quelle mine avait-il ?


Valentin.

Je ne l’ai pas beaucoup regardé ; je ne saurais vous dire quel air il a.


Le brigadier.

Vous ne pourriez pas me donner son signalement ? Il faut (il appuie sur ce mot) que vous vous le rappeliez, et que vous le donniez.


Valentin.

Il est grand comme moi, roux de cheveux, rouge de teint, nez pointu, bouche fine et serrée, menton de galoche.


Le brigadier.

C’est bien cela, l’homme que nous cherchons : Rondebeuf. Par où est-il passé en sortant de chez vous ?


Valentin.

Il est entré chez Mme Clopet ; je ne l’ai plus revu. (Le brigadier fait signe aux deux gendarmes de le suivre et s’éloigne rapidement. Mme Clopet rentre chez elle fort agitée.)



Scène XII.

Valentin, le curé, M. Pupusse, Désiré.

M. Pupusse, mécontent.

Monsieur Valentin ?


Valentin.

Monsieur Pupusse ?


M. Pupusse.

Il y a quelque chose de ténébreux dans cette affaire ! Il faudra bien que je la démêle et que vous y passiez. D’abord, il faut que je sache d’où vous venez et de quel pays est votre famille.


Valentin, froidement.

Je n’en vois pas la nécessité.


M. Pupusse.

Si fait, monsieur, il y a nécessité, et je vous somme de m’instruire sur ce point important.


Valentin.

Je vous ai déjà dit, monsieur Pupusse, que je n’en vois pas la nécessité.


M. Pupusse.

Ah ! c’est comme ça ! Eh bien, monsieur, j’ai dit et je maintiens que vous êtes bourreau, bourreau déjà fameux dans l’histoire ; que vos mains sont teintes du sang de vos semblables, des malheureuses victimes que vous avez immolées à la férocité de votre royal maître ! Je sais l’histoire, monsieur ! J’ai lu celle de vos méfaits, et je somme M. le curé de vous interdire les lieux sacrés, l’église et le cimetière, et de ne pas vous enterrer en terre sainte.


Valentin.

Monsieur Pupusse, il n’est pas encore question de m’enterrer, je pense ; ainsi, il n’y a pas matière à discussion.


M. Pupusse.

Monsieur le curé, je vous somme de me répondre.


Le curé.

Monsieur Pupusse, vous n’avez aucun droit de m’interroger ; je n’ai donc pas l’obligation de vous répondre.


M. Pupusse.

En qualité d’adjoint de la commune, je somme Désiré de nous redire devant M. le curé votre causerie avec votre compagnon de chaîne.


Valentin, frémit et pâlit.

Et moi, monsieur, je vous somme de vous taire et de me laisser tranquille chez moi avec les personnes qui s’y trouvent.


M. Pupusse.

C’est bien, monsieur Valentin ; je m’en vais, et vous ne me prendrez plus à remettre les pieds chez vous ! Un bourreau ! Jolie société ! (Il sort en colère.)



Scène XIII.

Valentin, le curé, Désiré

Désiré.

Monsieur Valentin, vous avez toujours été bon pour moi ; tantôt vous m’avez donné de bons conseils ; j’ai de l’amitié pour vous, et soyez tranquille, je ne vous trahirai pas.


Valentin, inquiet.

Comment pourrais-tu me trahir, mon ami ?


Désiré.
En redisant ce que vous a dit votre ami l’Ermite,

Segur Comédies et proverbes p265.jpg
« Vous ne me reprendrez plus à mettre les pieds chez vous. » (Page252.)

qui vous appelait Tristan et son compagnon de chaîne,

et qui paraissait vous faire peur. J’ai vu qu’il vous a pris votre argent, que ce n’est pas vous qui le lui avez donné, mais que vous n’osiez le lui refuser. Et je suis bien fâché d’avoir dit quelque chose de cela aux autres, parce que je vois à présent que ça pourrait vous nuire. Je ne sais pas comment, par exemple ; mais je devine que ça vous contrarie. Ainsi, voilà-t-il pas M. Pupusse qui se figure que votre compagnon de chaîne, ça veut dire le camarade qui portait les chaînes pour attacher les condamnés. Je n’ai pas lu comme lui, moi, mais je sais bien que ce n’est pas ça et que ce serait plutôt…


Le curé.

Que veux-tu dire, Désiré ? Achève ta pensée, mon garçon ; n’aie pas peur.


Désiré, baissant la voix.
Que ce serait plutôt… la chaîne… du galérien.
(Valentin s’appuie sur son établi ; le curé lui dit à l’oreille en lui serrant la main
 : « Courage, mon ami, ne vous trahissez pas ! »)

Le curé, donnant une petite tape amicale sur la joue de Désiré.

Tu es un bon garçon, Désiré ; c’est très-bien à toi d’être reconnaissant et de ne pas vouloir faire de tort à un homme qui t’a fait du bien. Mais, rassure-toi ; Valentin est un brave et honnête ouvrier ! Je le connais à fond ! et je le garantis digne de notre estime et de notre confiance à tous.


Désiré.

Je suis content, monsieur le curé, que vous parliez comme ça de M. Valentin. Je pourrai le redire aux autres, mais je ne parlerai pas de ce qu’a dit l’autre.


Le curé.

Non, mon garçon, n’en parle pas ! Il y a des gens qui pourraient mal comprendre la chose, comme l’a fait, par exemple, M. Pupusse ; et ce serait désagréable pour notre bon Valentin. (On entend du bruit et des cris dans la rue.)



Scène XIV

Les précédents, Mme Clopet, M. Pupusse, le brigadier, les deux gendarmes qui tiennent le mendiant.

Le mendiant, se débattant.

Je vous dis que vous êtes dans l’erreur la plus grande ! Je suis un pauvre mendiant ; je ne connais seulement pas votre Mme Clopet, et quant à ce brave menuisier qui a été touché de ma position et qui m’a donné quelque argent, je ne lui ai rien pris malgré lui ; il vous le dira bien.


Le brigadier.

Pas tant de bruit, Rondebeuf. Je vous connais ! Inutile de vous défendre ! Comment expliquez-vous l’argent que vous avez sur vous ?


Le mendiant.

Pas difficile, allez ! C’est ce bon menuisier qui me l’a donné. Pas vrai, menuisier ?


Valentin, d’une voix faible.

C’est vrai !


Le brigadier.

Combien lui avez-vous donné, Monsieur Valentin ?


Valentin.

Cent trente francs, monsieur le brigadier. (Chacun paraît surpris.)


Le mendiant.

Vous voyez bien !


Le brigadie.

Et comment aviez-vous cent quatre-vingt-douze francs dans votre sac ?


Madame Clopet.

Voyez-vous ça ! Tout juste mes soixante-deux francs.


Le mendiant.

Madame se trompe ! Ni vu ni connu !


Le brigadier.

Vous êtes pourtant entré chez Mme Clopet.


Le mendiant.

Ni vu ni connu, mon brigadier ! Je le jure !


Le brigadier.

M. Valentin a pourtant déclaré que vous étiez entré chez Mme Clopet en sortant de chez lui.


Le mendiant, se retournant vivement vers Valentin.

Tu as dit ça, toi ? Tu as pu dire ça ?


Valentin.

J’ai dit la vérité ! J’ai dû la dire.


Le mendiant.

Ah ! tu aimes la vérité ! toi ! Et tu trahis un ami pour la vérité ! Eh bien ! je l’aime aussi, moi, et je vais la dire, moi, car, aussi bien dire vrai que faux, puisque ce diable de brigadier me connaît, me reconnaît et a la main sur moi. Je dis donc que tu es un gredin, un gueux, un voleur, un forçat ; que tu as été mon compagnon de chaîne à Brest ; que tu as fait tes cinq ans ; que tu fais l’honnête homme à présent pour dévaliser quelque oison du pays, et que je t’attends au bagne où je te recommanderai et où je te ferai ton affaire, traître, faux frère, canaille que tu es.


Valentin, pâle comme un spectre, jette sur le mendiant un regard douloureux et dit d’une voix étouffée.
L’Ermite, tu m’as perdu, tu m’as tué ! Mais je te pardonne comme le bon Dieu m’a pardonné mes offenses. J’ai volé, il est vrai ! Je me suis déshonoré ! Mais je crois et j’espère que les souffrances du bagne ont tout expié et m’ont réhabilité devant le Dieu de miséricorde. Devant les hommes je reste un misérable, un maudit. Seul, le saint serviteur de Dieu, le consolateur des malheureux, m’a pris en pitié et en grâce, tout en sachant ce que j’étais… Je te donne, l’Ermite, l’argent que tu m’as pris ; puisse-t-il te profiter ; c’est l’argent d’un honnête homme, et honorablement gagné. (Le curé serre Valentin dans ses bras ; Désiré se jette à son cou en sanglotant ; Valentin, attendri, les embrasse. Mme Clopet s’essuie les yeux. M. Pupusse est stupéfait. Le brigadier s’approche de Valentin et lui donne une poignée de main ; les deux gendarmes en font autant. Le mendiant fait tomber un des gendarmes par un croc-en-jambe, assomme l’autre d’un coup de poing et se précipite à la porte pour sortir et se sauver. Le brigadier le saisit au collet et lutte contre lui. Avant que personne ait eu le temps de se reconnaître, le mendiant tire un couteau caché dans ses vêtements et le lève pour frapper le brigadier en pleine poitrine ; Valentin, qui a suivi avec anxiété les mouvements du mendiant, s’élance au-devant du brigadier, reçoit le

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Le mendiant tire un couteau caché sous ses vêtements. (Page 258.)

coup de couteau, et tombe en répétant : « Je te pardonne, l’Ermite ! » Le brigadier profite du premier moment de stupeur pour saisir le mendiant, le faire tomber et appuyer le genou sur sa poitrine. Les autres gendarmes, qui se sont relevés, se précipitent au secours de leur brigadier et garrottent solidement le mendiant. On l’emmène sans plus de résistance.)

Le brigadier.

Pauvre Valentin ! brave garçon ! Soignez-le, mes amis, j’en serai reconnaissant. Je dois aller déposer ce scélérat à la prison de la ville. Je reviendrai savoir des nouvelles de mon sauveur. (Il suit les gendarmes.)


Scène XV

Valentin, sans connaissance dans les bras du curé, à genoux près de lui, Désiré pleure et tient une des mains de Valentin ; Mme Clopet gémit et gigotte sur l’établi ; M. Pupusse reste la bouche ouverte, les yeux écarquillés, effrayé, mais triomphant.

M. Pupusse.

Là ! qu’est-ce que je disais ! Et c’est mieux encore que ce que je disais ! Un forçat ! Un galérien ! Je vous fais un compliment, monsieur le curé ! Vous avez là un joli paroissien !


Le curé.

Oui, monsieur Pupusse, un brave et digne paroissien ! Puissent tous mes autres paroissiens lui ressembler !


M. Pupusse.

Merci bien, monsieur le curé ! Je préfère ne pas avoir été au bagne ! Chacun son goût, vous savez. En attendant, je lui retire ma pratique.


Le curé.

Il n’est pas question de pratique aujourd’hui, monsieur Pupusse. Allez, de grâce, chercher le médecin.


M. Pupusse.

Moi ! Moi Pupusse ! Moi adjoint ! que j’aille courir pour le service d’un galérien ! plus souvent que j’irai. Vous êtes là pour lui donner l’absolution de ses crimes ! Il ne lui en faut pas davantage. Moi, je vais raconter la chose aux gens du bourg. (Il sort.)



Scène XVI

Valentin, toujours évanoui ; le curé, le soutenant ; Désiré, Mme Clopet.

Le curé.

Madame Clopet, allez, je vous prie, chercher le médecin. Je ne peux pas quitter le pauvre Valentin dont je comprime la plaie pour arrêter le sang.


Madame Clopet.

Hélas ! Monsieur le Curé, je n’ai pas de jambes ! Elles ne supportent plus mon pauvre corps ! La frayeur, l’émotion, la surprise ! Je ne puis ! Je vous laisse ! Il faut que j’aille chercher des forces chez des amies et leur raconter ce qui vient de se passer ; ça me soulagera. (Elle sort.)


Scène XVII

Valentin, toujours évanoui ; le curé, le soutenant ; Désiré, pleurant


Le curé.

Désiré, mon enfant, va, pour l’amour de Dieu, chercher le médecin ! J’ai beau appuyer sur la plaie avec mon mouchoir, il perd tout son sang. J’ai peur qu’il arrive malheur au pauvre Valentin.


Désiré.

J’y cours tout de suite, monsieur le curé ! Pauvre M. Valentin ! Il est bien bon, pourtant ! Et je l’aime bien ! (Il sort.)



Scène XVIII

Valentin, évanoui ; le curé, le soutenant ; peu d’instants après, le médecin et Désiré.

Le médecin.

Qu’y a-t-il donc, monsieur le curé ? (Il voit Valentin.) Comment, le bon Valentin sans connaissance ! Du sang ! Que s’est-il donc passé ?


Le curé.

Un coup de couteau que ce brave garçon a reçu pour le brigadier en se jetant entre lui et l’assassin. C’est pressé, docteur ! Valentin perd tout son sang. (Le médecin ôte son habit, tire son mouchoir et comprime fortement la plaie.)


Le médecin.

Vite, envoyez chercher du baume du Commandeur chez moi, et donnez-moi du linge ; j’ai ici ma boîte à instruments. (Le curé sort avec Désiré et revient bientôt apportant ce qu’a demandé le médecin. Aidé du curé, le médecin examine, sonde la blessure, rapproche les chairs, verse sur la plaie du baume du Commandeur mélangé d’eau, met une compresse mouillée du même mélange, la maintient fortement au moyen de deux serviettes et se relève.)


Le curé, avec anxiété.

Eh bien, docteur ?


Le médecin.

Eh bien, j’espère qu’il n’y a rien de grave ; le cœur n’est pas touché, le poumon non plus ; dans deux jours, je pense pouvoir vous dire qu’il est sauvé. (Le curé serre la main du docteur.)


Le curé.

Et le traitement ?


Le médecin.

Très facile. Ne toucher à rien ; tenir la compresse toujours mouillée avec le mélange de baume du Commandeur et moitié eau. Il faut le secouer le moins possible, le coucher et le réchauffer au moyen de briques chaudes aux pieds et aux jambes. De l’eau à boire s’il a soif. Je reviendrai ce soir et demain matin.


Le curé.
Envoyez-moi du monde, docteur, pour le transporter chez moi, au presbytère ; il y sera mieux soigné ; ici, le pauvre garçon est tout seul. (Le docteur sort.)

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Ils emportent doucement Valentin toujours évanoui. (Page 267.)


Scène XIX

Valentin évanoui ; le curé, Désiré ; peu après, le bourrelier, le boucher, le maçon.

Le bourrelier.

Nous voilà, monsieur le curé ; vous avez demandé du monde, nous voici prêts à votre service.


Le curé.

Vous savez de quoi il est question, mes amis ?


Le maçon.

Oui, oui, monsieur le curé ; Pupusse nous a tout raconté.


Le boucher.

Il voulait nous empêcher, mais… un homme est un homme, et un chrétien est un chrétien.


Le curé.

Très bien, mes braves amis ! Prenez le matelas de dessus son lit avec les draps et les couvertures… Posez à terre… là… À présent, mettons-le dessus… Et puis chez moi, au presbytère, et le plus doucement possible. (Le maçon et le bourrelier se mettent à la tête du matelas, le curé et le boucher aux pieds, et ils partent emportant doucement Valentin toujours évanoui. Désiré les suit.)

ACTE II

UN MOIS APRÈS.
La scène représente la cour de Valentin et de Mme Clopet.
L’école est au fond de la cour.



Scène I

Plusieurs enfants jouent et causent ; plus tard vient Désiré.


Julien.

On ne voit plus Désiré ! Que devient-il donc ? Le voyez-vous, vous autres ?


Charlot.

Pas beaucoup, depuis que M. Valentin est revenu dans sa maison. Des instants, quand il passe en courant pour aller chercher quelque chose ou qu’il va demander quelque drogue pour M. Valentin.


Julien.

Pourquoi dis-tu monsieur ?


Charlot.

Et comment veux-tu que je dise ?


Julien.

Valentin tout court, parbleu ! Avec un forçat, il n’y a pas tant de façons à faire !


Nicolas.

C’est vrai ; au fait ; il va falloir le traiter lestement quand il ouvrira sa boutique.


Le fils du maréchal.

Papa a dit qu’il ne voulait plus le faire travailler.


Le fils du boucher.

Et papa a dit qu’il ne voulait plus lui fournir de viande.


Le petit Clopet.

Et maman a dit qu’elle le ferait partir de sa maison ; qu’elle ne voulait plus lui donner de logement chez elle.


Le fils du bourrelier.

Ah bien ! papa ne dit pas comme vous autres !… Il dit que c’est un malheur pour M. Valentin, mais qu’il n’en est pas moins un honnête homme, et qu’un honnête galérien vaut mieux qu’un autre qui n’est pas encore assuré.


Nicolas.

Voyons, à quoi allons-nous jouer ?


Charlot.

Ah bien ! jouons au forçat ; l’un de nous sera le forçat échappé ; les autres seront les gendarmes qui courent après. Voyons, va, Julien, cache-toi ; tu seras le forçat.


Julien.

Tiens ! je ne veux pas, moi ! Sois-le, toi qui parles. J’aime mieux être gendarme.


Tous les enfants.

Et moi aussi !


Charlot.

Il faut pourtant bien que nous attrapions quelqu’un.


Julien.

Tiens, voici Désiré qui sort de chez Valentin ! C’est lui le forçat ! Courons après. (Ils courent tous à Désiré qui les repousse et veut se frayer un chemin ; les camarades l’entourent, le houspillent, lui tirent ses habits, ses cheveux. Désiré s’impatiente et distribue force coups pour se débarrasser des camarades. Il finit par tomber ; les autres se précipitent sur lui : Désiré appelle au secours. Le curé paraît.)



Scène II

Les précédents, le curé.

Le curé.

Eh bien, pourquoi ce tumulte, ce tapage ? Qui voulez-vous arrêter ? Qui tenez-vous par terre ? (Les enfants, honteux, s’écartent, le curé voit Désiré étendu ; mais aussitôt qu’il se sent libre, il se relève lestement et dit en s’époussetant :)


Désiré.

Pardon, monsieur le curé, je n’ai pas pu encore aller chercher ce que demandait M. Valentin, parce qu’ils m’ont attaqué et jeté par terre, je ne sais pourquoi.


Charlot.
Nous voulions jouer au forçat, et comme nous n’en trouvions pas un parmi nous qui voulût l’être, nous avons pris Désiré.

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Le curé paraît. (Page 270.)


Désiré.

Tiens ! si vous me l’aviez dit, je n’aurais pas dit non, moi ; seulement, je n’avais pas le temps pour le moment, puisque M. Valentin vient de me donner une commission.


Le curé.

Mes enfants, ne jouez pas à ce jeu-là, c’est un mauvais jeu.


Julien.

Pourquoi, monsieur le curé ?


Le curé.

Parce que M. Valentin est dans la maison ici près, qui donne sur la cour, et qu’il pourrait vous entendre.


Nicolas.

Qu’est-ce que ça fait ça ?


Le curé.

Ça fait qu’il aurait de la peine, et vous ne voudriez pas lui faire de la peine, à lui qui a toujours été bon pour vous.


Désiré.

Et qui nous a donné de si bons conseils.


Julien.

Ah bah ! un forçat, ce n’est pas si délicat !


Le curé.

Tout comme un autre, et plus qu’un autre ! Et ce que tu dis là, Julien, est très mal. (Les enfants se dispersent et vont jouer plus loin. Désiré sort.)


Scène III

Le curé, un instant après, Valentin.

Le curé, pensif, va et vient dans la cour.

Pauvre Valentin ! jusqu’aux enfants, tout le monde le fuit et le méprise. Je crains qu’il ne puisse pas tenir à cet abandon général. Moi, je ne l’abandonnerai pas ! Mais comment vivra-t-il sans ouvrage, si toutes ses pratiques le quittent ! (Il s’assied sur un banc près de la porte de Valentin et semble réfléchir. La porte s’ouvre et Valentin paraît, pâle et faible. Il s’assied près du curé et lui tend la main ; le curé tressaille.) Ah ! c’est vous mon pauvre garçon ! Pourquoi avez-vous quitté votre chambre ?


Valentin.

J’avais besoin d’air, monsieur le curé. Depuis cette blessure j’étouffe, je ne respire à l’aise qu’au grand air. J’ai entendu ce qui vient de se passer. Laissez-les, monsieur le curé, laissez ces enfants ; le bon Dieu me punit, c’est juste ! J’ai été si coupable !


Le curé.

Et si cruellement puni, mon ami !


Valentin.
Mais, voyez comme j’ai profité de la punition, monsieur le curé. Le bon Dieu a permis que, pendant mon séjour dans cet enfer, de saints religieux fussent venus prêcher une mission ; le bon Dieu a touché mon cœur ; je suis revenu à la foi de mon enfance, je la

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« J'avais besoin d'air, monsieur le curé ! » 'Page 274.)

conserve et je suis heureux d’expier par la honte le vol honteux que j’ai commis chez le bienfaiteur de ma première jeunesse.

Le curé.

Ce sentiment est beau et chrétien, mon cher Valentin ; mais comment vivrez-vous s’ils vous fuient tous, si vous n’avez pas d’ouvrage ?


Valentin.

J’espère en avoir, monsieur le curé ; j’espère vaincre leur répugnance avec votre aide et celle du brigadier, qui m’a promis de leur parler en ma faveur.


Le curé.

Je l’espère un peu aussi, mon ami ; mais ils sont bien montés contre vous.


Valentin.

Pas tous, monsieur le curé ; voyez le bon petit Désiré, qui demande à son père de rester chez moi comme apprenti. Le tout est d’avoir un peu d’argent pour attendre l’ouvrage.


Le curé.

Quant à ça, mon ami, ne vous tourmentez pas ; vous savez ce que vous a dit le brigadier ; et puis ma bourse, quoiqu’elle soit maigre, peut encore s’ouvrir pour vous, ayez bon courage ! Le bon Dieu n’abandonne pas les siens. Prenez des forces, et, quand elles seront revenues, l’ouvrage ne manquera pas.


Scène IV

Les précédents, le brigadier.

Le brigadier.

Te voilà dehors, mon bon, brave garçon ! Je suis content de te voir guéri ! Si ce garçon t’avait touché au cœur, le mien eût été bien malade. Penser qu’un brave garçon comme toi s’était sacrifié pour moi, c’eût été un rude souvenir, va ! Mais… tout est pour le mieux !


Le curé.

Il s’agit seulement, mon brave brigadier, d’empêcher nos gens du bourg de tourner le dos avec mépris à notre honnête forçat.


Le brigadier.

Laissez-moi faire. Valentin, mon ami, te sens-tu de force à supporter une visite des gros bonnets du bourg, moi en tête ?


Valentin.

Je crois qu’oui, monsieur le brigadier.


Le brigadier.
Bon ! attends-moi ici ; et vous aussi, monsieur le curé, car j’aurai peut-être besoin de votre aide. (Il sort.)

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« Tu es un brave homme auquel je suis fier de serrer la main. » (Page 282.)


Scène V.

Le curé, Valentin ; puis Désiré, apportant un pain.

Désiré.

Voilà, monsieur Valentin. J’ai été longtemps parce que le boulanger ne voulait pas donner de pain. Il a fallu que papa vînt l’acheter comme pour lui.


Valentin, soupirant.

Merci, mon enfant ; merci. Je te donne bien du mal, mais ton courage te soutient ; tu ne recules pas devant le pauvre forçat.


Désiré.

Ne parlez pas comme ça, monsieur Valentin ; c’est comme si vous m’insultiez quand vous dites de ces choses. Vous m’avez empêché bien des fois de faire des sottises ; je n’oublie pas cela, allez, et je vous aime bien ; et je suis très-content que papa me permette de rester avec vous comme apprenti. Nous serons toujours amis, je le sens bien.


Valentin.

Oui, mon petit ami ; toujours, s’il plaît à Dieu ! Je n’oublierai pas comment tu t’es comporté à mon égard depuis un mois que j’ai été frappé.


Scène VI

Les précédents, le brigadier, suivi d’une grande partie des gens du village ; Valentin veut se lever, le brigadier le fait rasseoir.

Le brigadier.
Reste, mon garçon, reste là. Je t’ai amené tout ce monde, que j’avais prévenu dès hier, pour te complimenter de ta belle conduite le jour où ce gredin de forçat, ton ancien compagnon de chaîne, a voulu me faire sortir de ce monde pour m’éviter les peines de la vie. C’est un gueux ; il est à son poste, au bagne. Toi, tu es un brave homme, un honnête homme, auquel je suis heureux et fier de serrer la main ; tu seras estimé, respecté et aimé de tous, quoique tu aies commis une faute dans ta vie, et que tu aies subi une rude peine pour l’expier. (Se tournant vers la foule.) Croyez-vous, vous autres, que ce soit une petite chose, une pénitence de rien, de passer cinq années au bagne avec un tas de bandits, de scélérats ? Il faut avoir une force et un courage de Samson pour résister à ces canailles et pour y devenir un honnête homme et un bon chrétien. Et je vous dis, moi, qu’un honnête forçat est plus estimable, plus digne de confiance et de respect que le plus honnête d’entre nous, y compris ma brigade composée de la crème des braves, y compris moi qui vous parle. Et celui qui repoussera mon ami, mon sauveur Valentin, qui ne l’honorera pas, qui ne lui portera pas respect, celui-là est un lâche et un sans cœur, et tous

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Les enfants sont tous sortis et tous crient : « Vive M. Valentin ! » (Page 285.)

vous devez voir et aimer en lui un brave, un bon chrétien, une âme d’élite. Pas vrai, monsieur le curé ? Quant à moi, je méprise le sot, le lâche qui méprise le brave Valentin, et devant vous tous je lui témoigne ma reconnaissance de m’avoir sauvé la vie aux dépens de la sienne. (Le brigadier serre Valentin dans ses bras. Valentin, très-ému, le remercie et appelle sur lui les bénédictions de Dieu.)

Le curé.

Ce que vous faites, mon cher brigadier, est bien ! Ce que vous dites est juste et vrai. Comme vous, je proclame devant tous que j’aime et que j’estime Valentin ; et je déclare que notre devoir à tous est de l’aider à gagner sa vie honorablement en lui donnant du travail comme par le passé. Il n’a plus rien à nous cacher ; il peut parler sans honte de son passé ; il vous portera à tous une grande reconnaissance de votre généreux procédé. Il a déjà été fort touché de l’offre que lui a faite M. Grand, notre brave bourrelier, ancien soldat, et qui comprend bien l’honneur. Il lui donne son fils Désiré comme apprenti menuisier.


Plusieurs voix.

C’est bien, ça ! Nous en ferions autant.


D’autres voix.

Et nous ferons pour lui comme M. le curé et comme M. le brigadier.


Tous ensemble.

Vive Valentin ! vive notre ami Valentin ! (Le bruit fait sensation à l’école ; le maître d’école a ouvert la porte, les enfants sont tous sortis, et tous crient sans savoir pourquoi : « Vive M. Valentin ! vive notre ami M. Valentin ! » Valentin est fort ému ; il les remercie tous ; le brigadier donne des poignées de main de tous côtés. M. Pupusse accourt.)


Scène VII

Les précédents, M. Pupusse.


Monsieur Pupusse.

Qu’est-ce qu’il y a donc chez le forçat ? On le met en pièces, on lui démolit sa maison ?


Madame Clopet.

Prends garde à la tienne, méchante langue, mauvais cœur ! Tu voudrais bien qu’on mît en pièces celui que tu as toujours jalousé et détesté ! Il est plus blanc que toi, cœur de corbeau ! Et nous respectons, nous aimons M. Valentin…


Monsieur Pupusse.

Valentin le forçat ! Ah ! ah ! ah ! la bonne farce !


Le boucher.

Prends garde qu’on ne t’en fasse une de farce, mauvaise langue ! et que nous ne te donnions une bonne danse que tu mérites !


Monsieur Pupusse.
Ils sont fous, dites donc, brigadier. Chassez-moi ce forçat qui déshonore notre bourg.

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« C’est toi qui va être chassé d’ici, langue de vipère. » (Page 287.)



Le maçon.

C’est toi qui vas être chassé d’ici, langue de vipère. À la porte le Pupusse, indigne d’être notre adjoint ! À la porte ! (Tous entourent M. Pupusse qui est pâle comme un linge ; on le bouscule un peu et on le met dehors.)


Le curé.

Je vous remercie pour Valentin, mes bons amis, d’avoir si chaudement pris son parti ; et je remercie le brigadier de vous avoir fait comprendre à tous la bonté et la justice du proverbe : À tout péché miséricorde.


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