Comme tout le monde/1/11

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J. Tallandier (p. 119-130).


XI

Fluctuations


Une troisième fois, par ce froid aigre et boueux, Isabelle allait vers son plateau coiffé de pins, vers son marquis, vers son bonheur. Mais elle y allait seule.

Au déjeuner, elle avait annoncé qu’elle ferait visite à madame Chanduis, dont c’était le jour, et dit que la bonne promènerait seule les enfants sur la route Sainte-Marie.

Naturellement, elle alla chez la notairesse, mais n’y resta qu’une demi-heure. Après quoi, le cœur malade d’émotion, rapide et roidie comme quelqu’un qui va vers la fin de tout, elle s’était engagée dans le chemin montant.

L’ivresse de l’action défendue, ivresse composée de peur, de joie et de remords, dilatait ses yeux, faisait trembler ses genoux. Elle ne savait pas ce qu’elle dirait, ce qui arriverait. Elle savait seulement qu’à leur dernière entrevue le cher gentilhomme l’avait quittée sur une sorte de malentendu et que cette chose intolérable ne pouvait plus durer entre eux.

« Il a peut-être de la peine… », pensait-elle. Et cette idée lui remplissait les yeux de larmes. Une tendresse enthousiaste subsistait seule dans son cœur, après ces nuits et ces journées de colloque avec elle-même. Elle ne voulait plus rien connaître d’autre que son élan généreux vers celui qu’elle aimait. Elle allait à lui, mue par une force plus péremptoire que tout raisonnement.

Dans la vie des femmes les plus anodines il y a de ces heures fatales. Leur âme instinctive déborde tout à coup, malgré des siècles de discipline, comme les fleuves civilisés qui se déchaînent soudain et sortent de leur lit avec la même anarchie qu’ils eurent sans doute à l’âge de pierre.

Dès que le marquis vit notre Isabelle « couleur lièvre », dès qu’il comprit qu’elle était vraiment seule, il courut à elle. Il avait réfléchi de son côté. Les effets de cette réflexion ne se firent guère attendre, car, avant qu’Isabelle eût repris sa respiration pour dire bonjour, elle se sentit enveloppée par un bras impérieux. Sa taille plia, sa tête se renversa.

« Ah !… » fit-elle.

La bouche du marquis était sur la sienne, et la caresse des longues moustaches finement parfumées.

Elle ne fit pas un geste pour se défendre. Debout dans l’air froid, les mains embarrassées par le manchon, le parapluie, le petit sac, elle restait immobile, la tête posée sur l’épaule du beau seigneur, les yeux fermés, avec un visage calme et comme endormi.

Ce n’est pas, en elle, l’éclair sensuel qui zigzague à travers tout le corps féminin, l’éclair « d’Éros qui relâche les membres ». Les sens d’Isabelle, sous ce baiser, ne se sont pas éveillés. Ce qui la laisse ainsi sans force, appuyée contre l’élégant pardessus du monsieur, c’est une sensation d’autre sorte, une sensation de confiance totale, de confiance physique et morale en l’être qui, d’abord, lui prit son cœur, et qui, maintenant, l’étreint étroitement avec ce bras vigoureux, comme étreindrait un héros en vous sauvant de la mort. Les lèvres qui continuent si fougueusement à ravager les siennes ne l’atteignent pas dans sa chair. Ce baiser, pour elle, est celui d’une âme embrassant son âme.

— Je vous aime… murmure-t-elle.

Et toute la poésie du monde voile ses yeux d’enfant.

Mais la réponse hachée du marquis est brutale comme son désir.

— Je te veux… Je te veux !… halète-t-il… Viens !… Viens au pavillon avec moi !… Tout de suite !…

Ses mains errantes cherchent, à travers le manteau hérissé, la gorge palpitante, les hanches rondes de sa petite proie.

Alors Isabelle, sortie de son inertie, le regarde et se stupéfie de voir ce visage pâle aux mâchoires serrées, aux yeux volontaires, aux narines ouvertes, ce visage où domine l’instinct dans ce qu’il a de plus fatal, de plus menaçant.

Isabelle a peur. Elle cherche à se dégager. L’étreinte étroite a maintenant, pour elle, quelque chose d’attentatoire.

— Laissez-moi !… dit-elle.

Et la dignité de son accent force le marquis à reculer.

Pourtant il a repris sa main, qu’il baise frénétiquement à travers le gant, cherchant la peau nue du poignet. Mais il sent bien que la rencontre est déjà terminée.

— Dites ?… répète t-il tout bas, dites que vous viendrez au pavillon ?…

Et comme inspiré :

— Vous ne voyez donc pas que je vous aime ?

— Oh ! si… dit Isabelle dans un sourire d’orgueil et de bonheur, mais…

Et ce mais qu’elle ne peut développer contient toutes les explications.

Maintenant, bien qu’à peine arrivée, elle n’a plus qu’une envie, s’en aller, échapper à cet amoureux qui l’effraie. Elle a besoin d’être seule pour penser à lui, pour le comprendre, pour l’aimer.

— Laissez-moi partir… balbutie-t-elle. Il faut que je rentre… Je ne suis venue que pour une minute. Je suis déjà très en retard…

— Vous viendrez ?… s’obstine-t-il, vous viendrez au pavillon, bientôt ?

— Peut-être… peut-être… souffle-t-elle en détournant les yeux… Mais laissez-moi partir !

Il dit encore, en lui tripotant les bras, mais sans plus oser l’embrasser :

— Je veux bien vous laisser, mais vous viendrez ?… Je vous attendrai tous les jours au pavillon, tous les jours… tous les jours…

Puis, trouvant enfin la seule chose qui puisse la troubler :

— Ne me faites pas souffrir, dites ?… Ne me faites pas souffrir !

Enfin il a lâché ses mains, et voici qu’elle se sauve, courant presque, sans dire au revoir, pressée de se délivrer de celui qu’elle aime, celui à qui, sans doute, elle aurait dit tant de jolies et tendres choses s’il ne lui avait tout de suite coupé la parole par ses furieux baisers sur la bouche, dans la bouche…


Dès qu’elle eut passé le seuil de sa maison, Isabelle annonça très haut qu’elle avait un mal de tête fou.

— Il faut que je me couche ! dit-elle à la petite bonne Julia, je n’en puis plus.

Et quand elle fut étendue dans son lit, parmi le silence et l’ombre, elle se sentit à l’abri, sauvée du regard de Léon, qu’elle n’eût certainement pas pu ce soir affronter sans que toute son attitude la montrât fautive.

Elle aimait mieux se passer de dîner que d’avoir à supporter le tête à tête avec lui. « Demain, pensait-elle, je pourrai le regarder. J’aurai eu du temps pour me remettre. »

Ceci pensé, l’infernal colloque avec elle-même recommença.

Impossible de songer à retourner désormais au plateau. D’abord, le marquis ne l’y attendra plus. Et puis… Oh ! ces yeux qu’il avait, oh ! ces mains tâtonnantes, oh ! cette voix autoritaire : « Je te veux… Je te veux… »

« Maintenant, c’est au pavillon qu’il m’attend, et cela devient terrible. Je sais très très bien, si je vais l’y voir, que j’en reviendrai coupable. Quel dommage qu’un homme ait toujours ce désir qui rend l’amour si grave !… Je l’aime, pourtant, je l’aime ! Faut-il que j’aie peur de lui ! Faut-il que l’élan de mon cœur soit une chose criminelle ! »

Les yeux d’Isabelle se fixent dans le vide plein d’ombre de la chambre. N’est-elle pas déjà criminelle rien qu’à cause de ce baiser qui, tout à l’heure, l’a mordue ? Léon n’est-il pas déjà trompé, lui qui, sur les lèvres de sa femme, rencontrera, sans le savoir, le souvenir d’une autre bouche ?

En si peu de temps, quelle trame de mensonge ourdie entre l’honnête petite Chardier et son mari ! Isabelle sent qu’elle n’est pas faite pour le mensonge. Elle en souffre trop. Le mensonge sera toujours pour elle comme une robe qui gêne aux entournures. Elle ne peut pas bien respirer, dans le mensonge. Il lui est certainement arrivé, comme à toutes les ménagères de cacher quelque petite vérité concernant la dépense ou le service ; et même, ces jours derniers, quand elle allait au plateau suivie de ses enfants, sans avoir prévenu Léon à l’avance, elle ne se sentait pas vraiment coupable. Cela, c’est du mensonge, pour ainsi dire, passif. Mais, aujourd’hui, c’est le mensonge actif qui commence. Avoir quitté le salon de madame Chanduis pour courir seule à ce plateau, sachant qu’un amoureux vous y attend ; s’être laissé embrasser, avoir écouté des déclarations, y avoir répondu, tout cela, tout cela, n’est-ce pas cette chose affreuse, ce péché mortel qu’on appelle l’adultère ?

Isabelle, à cette pensée, se sent choir au fond d’un gouffre. De consternation, elle mord sa lèvre. Ah ! comme elle voudrait se débarrasser de tout cela ! Comme elle a besoin d’être honnête, comme elle voudrait pouvoir tout dire à Léon !

Tout dire à Léon ? Mais c’est impossible ! Ce serait une catastrophe dans leur vie. Pourquoi ne peut-elle pas tout dire à Léon ? Est-ce que le mari ne devrait pas être l’ami auquel on avoue tout ? Comment ! tout entre nous est commun, le lit, le pain, l’argent, les intérêts, les malheurs, les joies, et cette promiscuité continuelle ne sert même pas à nous rapprocher ? Alors que nous devrions n’être qu’une seule et même personne, nous sommes pleins de mystères l’un pour l’autre ? Qu’est-ce que c’est que ce compagnon dont j’ai peur ? Le mari, oui, c’est celui qui a le bon droit pour lui ; et le bon droit n’est-il pas, parfois, un épouvantail ? Je ne puis me délivrer de mon associé diurne et nocturne ; et, dès que ma vie devient intéressante, je me vois forcée de le considérer comme mon ennemi… En somme, c’est lui qui me force à mentir. Ce sont toujours les autres qui vous forcent à mentir. Ils ne veulent pas de la vérité. Et nous, il nous faut la vérité !…

Isabelle aime le marquis, et cela, qui est sa vérité, se tourne en mensonge dès qu’elle considère le bon droit de son mari. Elle ne peut pas lui dire, à ce mari, qu’elle en aime un autre que lui. Alors, même si elle ne le trompe pas, si elle s’arrête sur le bord de l’adultère, elle a, dans son cœur, un secret qu’elle cache. Donc, elle ne dit pas toute la vérité ; donc, elle ment.

… Une poussée d’indignation soulève dans l’ombre Isabelle, l’assied, véhémente, sur son lit. Elle ne peut analyser toutes ces choses ; elle les sent, et c’est pire. L’immoralité du mariage ne lui apparaît pas dans sa nette crudité. Mais elle devine qu’il y a maintenant quelque chose, dans sa vie, qui n’est pas bien, et que ce n’est point de sa faute à elle. Certes, ce n’est point non plus la faute de Léon. C’est donc la faute du mariage.


On marchait à pas de loup dans la maison. Sans doute l’heure du dîner était venue. La porte s’ouvrit doucement, la silhouette de Léon s’encadra sur le fond plus clair du corridor.

— Tu ne veux rien ?… chuchota-t-il.

— Non… dit Isabelle d’une voix mourante.

Et, comme il s’était approché sur la pointe des pieds pour l’embrasser, elle sentit sur sa joue le frôlement de sa moustache, et elle le détesta.


Il était sorti de la chambre.

— C’est l’autre, que j’aime ! C’est l’autre !… se révolta la petite Chardier.

Elle eut le frisson en songeant à ce que cet amour comportait. Elle se vit dans le pavillon clandestin, décor semblable, sans doute, à celui du jardin d’hiver qu’elle connaissait. Parmi les coussins, le marquis la possédait… Et cette image la fit, dans le clair-obscur, rougir toute seule jusqu’aux cheveux. Puis la voix distinguée et suppliante du gentilhomme parla dans sa mémoire : « Ne me faites pas souffrir, dites, ne me faites pas souffrir… »

Isabelle éclate brusquement en sanglots. Le faire souffrir, lui ! Non, oh ! non ! Plutôt se donner à lui malgré la répulsion, pour que son corps de petite femme froide soit un cadeau plus beau, pour que le sacrifice, accompli sans plaisir, soit plus complet encore. Les larmes d’Isabelle ont mouillé l’oreiller. Elle n’a pas de mouchoir sous la main. Elle sent sa figure gonflée, misérable.

— Pourtant je ne pourrai pas faire ça… marmotte-t-elle dans l’obscurité, d’une voix enrhumée de larmes, je ne pourrai pas !…

Le sentiment de sa faiblesse l’écrase. Elle se sent trop timide, trop honnête pour supporter une aventure amoureuse. Elle ne pourrait plus lever les yeux sur son mari, embrasser ses enfants. Elle perdrait la tête quand les gens la regarderaient. Le foyer, les traditions, les scrupules, tout cela de trop près l’enserre, ankylose son cœur de jeune femme, son cœur qui veut battre, qui veut aimer, qui veut vivre. Isabelle sent que son honnêteté sera toujours plus forte que tout. Et voici que, ce soir, cette honnêteté lui semble une petitesse, une couardise, quelque chose de méprisable comme une tare.

Alors elle replace sa petite figure dans son bras replié et recommence à pleurer tout bas, désespérément.


Quand Léon vint se coucher quelques heures après les enfants, elle fit semblant de dormir pour qu’il ne lui parlât pas, ne la touchât pas. Mais quand il se fut, avec mille précautions, allongé près d’elle, la chaleur du corps habituel réchauffa la petite femme grelottante ; et doucement, à bout de pensées, à bout de larmes, elle finit par s’endormir pour de bon sur son oreiller mouillé, sans avoir pris aucune résolution.