Comme tout le monde/1/12

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J. Tallandier (p. 131-138).


XII

L’expiation


— Regarde, maman !… J’ai aussi mon travaillage et mon aiguille.

Zozo, assise sur un tabouret de pied, levait la tête vers Isabelle, qui ravaudait près de son habituelle fenêtre de salle à manger. La petite fille avait pris dans la corbeille à ouvrage une aiguille à repriser et faisait à tort et à travers d’immenses points dans un petit chiffon. Mais son geste attentif et minutieux imitait déjà celui de sa mère, et sa figure de quatre ans avait pris l’expression absorbée, importante et sèche des femmes lorsqu’elles cousent.

Le bébé, sur les genoux de la petite bonne Julia, poussait des cris inarticulés, battait des bras, remuait les pieds, selon la mimique particulière aux tout petits. Cette mimique, prêtez-la pour un instant à un homme fait, et vous aurez un parfait aliéné. Le petit lion bave, grogne, tourne les yeux, se trémousse, rit tout seul, fait la lippe ; et tout cela signifie : « Je suis satisfait de voir là ma petite sœur, je suis bien sur les genoux chauds de la bonne, je suis heureux ! »

Dehors, il neige à gros flocons serrés. Le jardin s’ensevelit rapidement sous la blancheur bleutée d’où la clarté monte. Mais, dans la pièce, la salamandre rouge répand une douce atmosphère.

Malgré ce bien-être et la gentille présence de ses petits, Isabelle ne relève pas une fois la tête pour sourire. Son visage pâle reste obstinément baissé sur ses mains… Isabelle, depuis huit jours, est une pénitente.

Au bord du gouffre, elle s’est arrêtée. Son épouvante a été plus forte que son amour. Le cœur déchiré, notre petite femme, à bout d’hésitations, de réflexions, de transes, a fini par renoncer tout à coup à un bonheur pour lequel elle n’est pas faite. Une nuit, couchée dans l’insomnie, les yeux fixes, elle a décidé qu’elle ne reverrait plus jamais le marquis.

Et pourtant !… Sacrifier son bonheur à elle, c’est peu. Mais sacrifier son bonheur à lui !

« Ne me faites pas souffrir, dites… Ne me faites pas souffrir… » Ah ! si elle était sûre de ne pas le faire souffrir, comme sa tâche amère deviendrait facile ! Mais endurer le remords de lui faire mal, à lui, quelle angoisse ! Remords vis-à-vis de Léon, remords vis-à-vis du marquis. Isabelle, prise entre deux terreurs, avait choisi celle qui la laissait honnête. Et puis, dans la balance où elle pesait deux hommes, ses enfants venaient faire poids du côté de Léon. Être une femme adultère, c’est déjà monstrueux ; mais être une mère adultère !…

La nuit qu’elle-même décida de son sort, Isabelle comprit que, puisqu’elle avait choisi d’être vertueuse, il fallait qu’elle expiât désormais, avec grande sévérité, les légères incartades qu’elle s’était permises. Elle avait été très loin déjà, il fallait qu’elle s’en punît.

Elle imagina donc de corser encore ses ennuis ménagers, prétexta les dettes, la prévoyance eu l’avenir, et déclara d’abord qu’elle n’aurait plus la cuisinière que deux heures par jour au lieu de cinq. Ensuite, elle délaissa complètement son chant, et, dans les intervalles de temps laissés par ses travaux de servante, elle s’acharna sur des raccommodages et des coutures. Finies aussi les longues courses sur la route Sainte-Marie. Seule, la petite bonne promenait les enfants.

Léon, habitué comme tous les maris à obéir aux changements domestiques imposés par sa femme, ne s’étonnait point. Économe, il était plutôt heureux de voir les dépenses diminuer. Il ne fut surpris que de voir Isabelle refuser de sortir.

— J’ai trop d’ouvrage à la maison… disait-elle avec un sourire pâle.

Et, recroquevillée sur sa couture, toute crispée de chagrin caché, elle cousait des heures entières, tâchait de faire le silence dans son cœur tumultueux.

Aujourd’hui, le mauvais temps empêchait tout le monde de sortir. La petite femme en fut presque heureuse.

— Au moins, il pourra croire cet après-midi que, si je ne viens pas à son pavillon, c’est que je ne peux pas…

Cet atermoiement au chagrin de son gentilhomme adoré la ranimait un peu. Mais sa tendresse, d’être ainsi comprimée, s’exaltait, devenait une sorte de féerie intérieure. Heure par heure, Isabelle oubliait le brutal désir qui l’avait tenue embrasée ; elle oubliait les exigences de l’amour mâle. La figure du marquis, de plus en plus, s’idéalisait. Il était supérieur au héros : il devenait la victime.


— Maman, dit Zozo, laissant tomber son « travaillage », j’ai rêvé cette nuit à toi. T’étais morte.

— Comme c’est triste… dit Isabelle d’une voix morne. Alors, qu’est-ce que tu as fait, ma pauvre Zozo ?

— Oh ! dit Zozo, j’ai été bien sage ; j’ai pas pleuré.

Isabelle sourit faiblement, puis soupire. Être morte… Ne serait-ce pas ce qui pourrait lui arriver de mieux ? À quoi bon vivre quand on ne peut que végéter ?

Et cependant elle sent que son amour et sa peine sont, au contraire, des raisons de vivre. Jamais sa pensée ne fut plus occupée, jamais elle ne sentit battre si fort son cœur, son cœur gros de petite fille triste.

Elle regarde un instant la neige qui tombe toujours, semblable au linceul de sa joie. Puis elle soupire encore. Le jour baisse. La petite bonne allume la lampe, Zozo, que sa couture n’amuse plus, commence à taquiner le petit lion qui commence à crier.


Ce même soir, Léon fit une scène parce que le dîner n’était pas à son goût. Il commençait à ressentir les effets d’un service diminué. Il y eut le lendemain une autre scène encore, des critiques amères sur la tenue de la maison, le raccommodage en retard, la turbulence des enfants. Isabelle, patiente d’abord, finit par retrouver ses nerfs. Les portes claquèrent, les pleurs jaillirent.

Était-ce donc pour cet injuste et discourtois personnage qu’Isabelle sacrifiait son bonheur et celui de son bien-aimé ? C’était trop stupide, vraiment ! N’eût-on pas dit que ce mari faisait exprès de se montrer dans ses plus mauvais moments afin de pousser sa femme à le tromper ? Ne sentait-il donc pas qu’on se sacrifiait pour lui ? L’imbécile ! Juste à l’instant où il triomphait de son rival, se faire voir dans toute sa laideur, dans toute sa médiocrité de petit bourgeois besogneux, mesquin, avec sa figure bête et colère à côté de laquelle on imaginait celle d’un seigneur grisonnant, plein de grâce et de noblesse !

Au bout de quatre jours de querelles, Isabelle comprend qu’elle ne pourra plus résister, que toutes ses résolutions vont s’effondrer, qu’elle va courir au pavillon se consoler, dans les bras du marquis, de la méchante humeur de l’avoué.

Elle essaie en désespérée de se raccrocher à quelque chose, retrouve des gestes véhéments pour embrasser Zozo qui s’essuie la joue, agacée ; pour pétrir dans ses mains folles le petit lion qui piaille de toutes ses forces, se débat afin de redescendre à terre, afin de courir, en chancelant sur ses pieds laineux, vers sa sœur tyrannique qu’il préfère à tout le monde.

Isabelle cherche, cherche de toute son âme une raison de maintenir sa vertueuse volonté.

Alors, un soir, excédée des paroles désagréables de son mari, des cris de ses enfants, des travaux bas dont elle s’est fatiguée tout le jour, elle a cette inspiration :

« Il faut que j’aie un nouvel enfant ! »

Oui, neuf mois de malaises, un accouchement, puis ce printemps d’amour maternel qui, le jour de la naissance, éclatera dans son cœur, la joie de dorloter un vrai tout petit, un tout petit sans désillusions, un tout petit rien qu’à elle, c’est tout cela qui la sauvera d’elle-même. Et puis, cette tendresse si pure qu’elle aura pour le nouveau-né, ce sera comme une réparation de la tendresse défendue qui la tourmente et l’aveugle.


Cette idée mûrit vite en elle. Cette idée, c’était la délivrance.

— Léon… murmura-t-elle quand ils furent couchés.

Et la façon dont elle expliqua son désir fut détournée, ingénieuse et pleine de persuasion.

Pourtant, interloqué, le mari d’abord résista.

— Mais c’est ridicule ! répétait-il.

Cependant, malgré l’illogisme d’un acte pareil qui suivait de si près les diminutions de dépenses, malgré les dettes, malgré tout, il finit par se laisser convaincre ; car il est bien difficile à un homme, allongé dans la tiédeur du lit contre sa petite femme, de refuser ce qui ne lui coûtera qu’un moment de plaisir sans gêne.

Mais, quand il se fut béatement endormi près d’elle, Isabelle, avec un silencieux sourire d’ironie, en voulut à son mari de son manque de volonté.