Comme tout le monde/1/14

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J. Tallandier (p. 153-161).

XIV

Le fils du rêve


Cependant, les neuf mois d’attente et de malaise venaient de prendre fin, après un été dolent où l’âme d’Isabelle avait oscillé sans cesse entre la morne observance de son devoir, la joie d’être mère et le regret passionné de ses fugitives heures d’amour.

Et ce fut par un joli jour d’octobre, alors que le jardin était tout en or sous l’azur fatigué du ciel, que la petite femme accoucha de son troisième enfant.

Depuis une semaine, madame veuve Quetel, venue pour assister sa fille, remplissait la maison de son importance. Grande et sèche dans son éternel deuil, de caractère cassant et susceptible, la veuve aux bandeaux gris semblait vouloir écraser tout le monde du poids de son mérite. Elle avait perdu son mari de bonne heure, élevé sa fille à force de travail et de courage, et l’on eût dit qu’après tant d’années elle ne pouvait pardonner à personne, à cause qu’elle avait fait quelque chose de bien dans sa vie. Et puis l’habitude de diriger sa pension pour Anglaises avait encore accentué ses manières autoritaires. Elle trouva beaucoup de choses à critiquer dans la maison de sa fille, dans la façon dont les enfants étaient élevés et dans la distribution des dépenses.

Ayant prêté une partie de l’argent dont on avait acheté l’étude, et bien qu’on lui payât les intérêts chaque année, elle avait, au logis, droit de blâme, et ne se retenait guère d’user de ce droit.

Léon, d’un naturel colère, se guindait de son mieux pour ne pas froisser la dame par quelque réponse trop vive. Il ne se montrait d’ailleurs qu’à table. Mais les repas, pour lui, se passaient en sourires forcés, qui le gênaient fort dans ses habitudes de laisser-aller.

Pour Isabelle, elle était tellement heureuse de revoir sa mère qu’elle ne remarquait même pas le ton de ses critiques. Elle écoutait tout cela gentiment, comme une petite fille un peu grondée mais qui n’en souffre pas. Les yeux levés sur le visage maternel, elle se rappelait son enfance avec délices ; et cette même personne qui, pour Léon, représentait la belle-mère, monstre banal des foyers bourgeois, n’en restait pas moins, pour Isabelle, la maman, sorte d’infaillible divinité à laquelle il nous est impossible de trouver un défaut.

Enfin l’accouchement eut lieu. La situation s’en trouva nécessairement détendue. Cet acte fatal, qui, chez les autres animaux, se fait tout naturellement, prend, chez les humains, une allure de catastrophe. Il faut éloigner les enfants comme s’il y avait un malheur dans la maison, courir à la sage-femme, au médecin, dévorer mille inquiétudes, consoler la petite femme qui se tord sur son lit douloureux.

Le mari, dans ces circonstances, apparaît comme un personnage assez ridicule, lui qui, bien qu’étant la cause première du mal, ne souffre pas du tout dans sa chair. Ayant pris plus que sa part du plaisir de reproduire, il en ignore la douleur. Aussi, le jour de la naissance, devient-il une espèce de bourreau impuni, témoin désolé des affres de sa victime.

La délivrance fut longue et difficile. Le docteur Tisserand hochait la tête, la sage-femme pinçait les lèvres, Léon mordait sa moustache, madame veuve Quetel s’agitait. Enfin, comme Isabelle, depuis des heures, continuait à râler vainement, on fit manœuvrer « les fers », et, quelques moments après, les quatre voix du docteur, de la sage-femme, de la mère et du mari annoncèrent ensemble à la pauvre Isabelle exténuée :

— C’est un gros garçon !


Passées les brutalités de l’enfantement, voici notre petite accouchée toute pâle, coquettement allongée parmi des draps et des oreillers brodés, tout au milieu de la chambre bien rangée. Du drame de la naissance il ne reste plus qu’un tableau charmant. La jeune mère, encore pantelante, ne laisse voir de sa personne saccagée qu’une jolie tête, dont la natte fauve est relevée par un nœud de ruban rose, qu’un buste en camisole de soie et dentelles, que deux mains amenuisées par la souffrance. Feu clair dans la cheminée, beau bébé dans le berceau, petite odeur de poudre de riz, profils attentifs penchés sur la jeune mère et sur l’enfant.

Comme récompense à sa longue agonie, Isabelle a eu la joie de sentir se gonfler de lait ses seins jusque-là stériles. Isabelle nourrira « le fils du rêve ».

La tête tournée sur l’oreiller, plongeant ses yeux jusqu’au fond du berceau creux comme un nid, elle enveloppe d’un regard mystérieux ce petit Louis dont le minois est encore embryonnaire, homme futur dont elle ignore tout, mais qui sera sûrement, elle en est persuadée, le mieux réussi de ses enfants.

Louis… C’est un nom bien simple parmi ceux du calendrier. Personne n’a pu se douter, lorsque Isabelle l’a choisi comme au hasard, que ce nom est celui d’un gentilhomme adoré…


Au bout de deux jours, mademoiselle Zozo fut admise à pénétrer sur la pointe des pieds dans la chambre, à embrasser sa mère « bien enrhumée » et à regarder un instant son nouveau frère. Elle battit des mains comme devant une poupée plus belle que les autres, et voulut qu’on amenât tout de suite le petit lion près du berceau. Mais le petit lion n’était pas encore d’âge à comprendre, bien qu’il parût soudain presque une grande personne à côté de son tout petit cadet rouge et fripé.

Depuis l’accouchement, le docteur Tisserand venait deux fois par jour. Il semblait s’intéresser autant à l’âme de ses malades qu’à leur corps. Isabelle avait toujours l’impression que le docteur, assis au pied de son lit, auscultait son esprit de petite femme chargé de secrets refoulés, de rêves informulés. À la fois intimidée et confiante, elle avait envie, par moments, de lui tout raconter. Alors, elle baissait ses paupières sur ses prunelles rousses, parce qu’elle sentait que son regard révélait des choses.

Qu’avait-il, ce docteur, de si différent des autres personnes de la ville ? Jamais ses paroles ne dépassaient le ton de la conversation qu’un médecin peut avoir avec sa malade. Mais, de ses yeux pénétrants et noirs, il vous regardait parfois en silence, tandis que ses narines palpitaient au-dessus de sa barbe grisonnante, et l’on avait la sensation, quand il était parti, qu’il vous avait interrogée et qu’on s’était livrée à lui sans défense.

Les visites des dames sont moins émotionnantes.

Dans la chambre où tant de cris ont été poussés, où tant de sang s’est répandu, elles viennent, ces femmes, ces mères, ces madame Chanduis-notaire et ces madame Levoisin-rentière, s’asseoir avec des yeux insignifiants, des paroles niaises, comme si elles ignoraient tout de l’horreur d’enfanter, comme si la naissance n’était pas la sœur jumelle de la mort.

On se penche sur le berceau, on pousse des petits cris d’oiseau devant le nouveau-né : « Qu’il est mignon !… Qu’il est fort !… » L’une apporte des chaussons de laine blanche à rubans bleus qu’elle a tricotés elle-même, l’autre un bavoir brodé, la troisième un hochet d’ivoire. Lui, le bébé, l’infirme gâteux roulé dans la lingerie fine, il regarde sans voir, avec des yeux vitreux, vagit, remue, aussi inconscient qu’un cadavre. Plus tard, on lui racontera ses premiers jours, et ce sera comme si on lui parlait du néant.

Pourquoi les cérémonies qui entourent notre naissance nous échappent-elles comme celles qui entourent notre mort ? Nous ne percevons de nous-mêmes ni le commencement ni la fin. Faut-il que l’Inconnaissable, qui tourmentera toujours nos pauvres cerveaux humains préoccupés d’inutile métaphysique, faut-il que cet Inconnaissable, qui voile les étoiles éternelles, obscurcisse aussi les deux bouts de notre éphémère existence !


Madame veuve Quetel allait et venait dans la maison, plus autoritaire que jamais ; elle donnait des ordres aux domestiques, grondait les enfants, bousculait Léon. Isabelle sentait vaguement les orages couver autour du lit. Elle s’inquiétait de sa maison sans direction, de ses enfants sans surveillance ; et le Souci, jour par jour, rentrait dans son âme un instant délivrée. Elle sentait qu’on ne peut goûter une joie sans mélange, que le bonheur de contempler le beau petit Louis dans son berceau ou de lui donner le sein n’excluait en rien les ennuis ménagers.

Puis mille petits événements désagréables arrivaient déjà dans la vie du nouveau-né, qui faisaient pleurer la jeune mère énervée.

L’enfant tetait mal, ou bien il avait « le muguet » dans la bouche, ou bien des rougeurs sur le corps. Il arrivait qu’en le pesant le matin dans la balance de cuisine, au sortir de sa baignoire de poupée, on constatait qu’il n’avait pas assez augmenté.

Ensuite, Isabelle eut des crevasses aux seins. Après la souffrance capitale de l’accouchement, un nouveau supplice, chose aiguë, martyrisante, renouvelée à chaque tetée…

Dans les coins, Léon et sa belle-mère se mordaient les lèvres pour ne pas se dire de choses blessantes devant l’accouchée. On entendait en bas hurler subitement le petit lion, giflé par Zozo, ou bien se disputer la bonne avec la femme de ménage.

Isabelle tendait l’oreille et guettait les visages. Une impatience de se lever pour remettre sur pied sa maison désorganisée la rendait irritable, difficile à soigner. Une dangereuse électricité chargeait l’atmosphère.

Mais parmi ce tohu-bohu d’agacements, d’inquiétudes, de petites joies, de petits chagrins, Isabelle n’avait plus le temps de songer à ses regrets. Et cette naissance, qu’elle avait voulue au bord de l’adultère comme un remède à son âme chancelante, était un remède, en effet.