Comme tout le monde/1/13

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J. Tallandier (p. 139-152).

XIII

La tragique sœur de lait


Maintenant, elle promenait à travers la morne vie provinciale sa personne écœurée, souffrante. Les dames de la ville, informées, complimentaient la petite femme avec un regard potinier du côté de sa taille. Pourtant « cela ne se voyait pas encore ». Ce n’étaient que les premiers mois, défaillances, envies subites, bizarreries de caractère. Le chaos féminin triomphait en Isabelle. Son corps, possédé par l’enfant futur, menait son âme. En cet état normal, la femme devient étrangement anormale. Il y en a qui, pendant la grossesse, font montre d’une inattendue méchanceté, d’une folie qui n’a vraiment rien à voir avec leur esprit ordinairement raisonnable.

Isabelle n’était pas méchante, mais simplement nerveuse, à moins qu’elle ne tombât en langueur pendant des heures entières. D’ailleurs, elle aimait déjà l’enfant à venir comme s’il eût été là. Elle l’aimait plus, même, que ses deux autres petits. N’était-ce pas ce nouveau venu qui devait la guérir de son amour, la purifier ? Cependant elle n’avait jamais pensé davantage à son marquis. Elle avait beau se répéter : « Mon nouveau bébé me le fera tout à fait oublier », elle ne pouvait songer à ce bébé sans songer aussitôt à la cause qui lui avait fait désirer d’être enceinte. Si bien que les deux idées, étroitement liées, n’en faisaient plus qu’une, et que ce futur petit était porté par sa mère presque comme un enfant adultérin.

« Ce sera le fils ou la fille de mon rêve », pensait la petite Chardier tout le long des journées. Et cette manière d’être pécheresse sans l’être satisfaisait son honnêteté native en même temps que cela répondait à cette sorte de besoin que les femmes ont toutes de ruser, de tromper, d’avoir un secret, d’être coupables.

Elle attendait donc avec impatience de voir son corps se déformer. Il ne lui semblait pas gênant de laisser paraître cet état aux yeux de tous. Elle en était au contraire, orgueilleuse à l’avance.

Il semble pourtant que, puisqu’on cache avec tant de soin les manifestations de la reproduction, on devrait redoubler de pudeur quand il s’agit de la grossesse, suprême aveu d’animalité. Mais il est convenu que la grossesse n’est pas indécente. Elle ne choque même pas les personnes « bien pensantes ». Certes, la religion aurait bien aimé défendre aux gens de faire des enfants. Mais comme le monde aurait fini, cette même religion, qui inventa les « parties honteuses », bénit les grandes familles et salue d’un regard protecteur le gros ventre maternel tendu sous la robe bourgeoise.

Il y avait deux mois qu’Isabelle était enceinte. On arrivait à la fin de mars. Depuis quinze jours, le marquis était retourné rejoindre la marquise à Paris. Isabelle le savait par les conversations de la ville. Et, quoiqu’elle en souffrit affreusement, elle ne pouvait retenir la vanité cachée qui lui venait de son roman avec le beau gentilhomme dont les dames s’occupaient tant.

« Il est parti de désespoir », rêvait-elle tandis qu’on jabotait chez madame Chanduis. Une petite ironie passait dans ses yeux innocents. Elle regardait les dames, se félicitait que personne ne se fût aperçu de rien, et même elle ne rougissait plus quand on prononçait le nom de Taranne, à cause que sa conscience, à présent, était tranquille.

Elle avait bien encore des nuits de larmes, de regrets, de cœur déchiré, mais vite elle songeait au « fils du rêve », et toute sa tendresse refoulée se reportait avec violence sur l’embryon qui, dans quelques mois, serait un nouveau-né.


À Pâques, on apprit que les Taranne-Flossigny venaient, comme de coutume, passer huit jours dans leur château.

— Tu feras bien d’aller faire une visite à la marquise… dit Léon à table.

Mais Isabelle, saisie, dissimula par un accès de colère subite l’émotion qui l’étranglait.

— Tu es fou !… s’écria-t-elle. Quelle idée stupide !

Léon s’étonna, puis se fâcha, puis s’entêta. Isabelle, en une seconde, lui décocha toutes les choses désagréables qu’elle lui réservait pour les mauvais jours. Elle exagéra même jusqu’à la férocité. Ce fut une longue dispute, avec coups de poing sur la table et pleurs.

— Je te pardonne, finit par dire Léon, blême de colère, à cause de ton état. Tu n’es pas responsable.

Mais il ne céda point, et notre Isabelle fut forcée de mettre sa belle robe et d’aller au château.

Tout en marchant le long de la route, la peur de rencontrer le marquis la rendait pâle comme une morte. Elle redoutait de le revoir, surtout en cet instant où elle en voulait à Léon de sa longue scène à table. Du reste, elle en voulait à Léon parce qu’elle était dans ses torts.

Elle se dit qu’elle ne sonnerait même pas et reviendrait chez elle en déclarant qu’elle n’avait trouvé personne. Mais, comme elle approchait de la grille du château, l’auto des Taranne la rejoignit et l’une des gouvernantes du petit Élémir montra sa tête à la portière.

— Madame la marquise est justement au château, dit-elle, devinant qu’Isabelle venait en visite.

Il fallut bien entrer. Isabelle était prise au piège.


— Mais enfin, que fairre ?…

La marquise, vêtue d’une robe d’intérieur drapée, blanche, regardait Isabelle de ses longs yeux foncés et changeants, un peu retroussés comme le sont presque toujours ceux des Hongroises. Pâle et fraîche sous sa lourde coiffure de nattes noires, elle était assise sur le divan du petit salon ancien, exquis et luxueux, où l’on avait fait entrer Isabelle. Celle-ci, face à face avec la femme de son amoureux, perdait toute contenance, retrouvait ses rougeurs subites, ses mains embarrassées, ses regards d’enfant timide. Pourtant, quelle audace quand elle était près du marquis ! C’est qu’une jeune femme qui parle à un homme, quelles que soient les conditions respectives, a dans la vie rang de ministre. Elle traite d’égale à égal, à moins que ce ne soit de supérieure à subordonné. Mais s’il s’agit de parler à une autre femme, les choses changent.

Isabelle ne savait que dire. Elle finit par lever les yeux sur un grand portrait du temps jadis, représentant un seigneur magyar en grand costume, culotte collante, brandebourgs, grand manteau, toque à aigrette.

— C’est mon aïeul, dit la marquise, le comte Szentendrey.

— Szentendrey ?… fit Isabelle comme si elle eût prononcé du chinois.

— C’est mon nom… reprit la marquise avec quelque hauteur. Je m’appelle Szentendrey. Margit Szentendrey…

Là-dessus, la conversation tomba. La marquise remua. Son parfum se répandit délicieusement autour d’elle. Elle alluma une cigarette à bout doré.

— Vous ne fumez pas ?…

Isabelle se rappela sa belle visite au marquis dans le jardin d’hiver.

— Non… dit-elle en soupirant.

La marquise, en silence, la considéra. Isabelle aussi la contemplait, mais à la dérobée. Qu’elle était belle, cette femme, si brune et si mince dans sa molle robe blanche, avec son luxe autour d’elle étalé ! Comme sa petite main mate secouait impérieusement sur le tapis la cendre de la cigarette ! Isabelle se sentait lourde et commune à côté d’elle. Était-il possible que le marquis pût aimer une autre femme que la sienne ! C’était un cygne, cette femme, parmi la volaille de la sous-préfecture. Elle avait cet air magnifique de celles dont on dit plus tard qu’elles ont eu « un passé orageux ».

Tout à coup, avec son accent amusant, la marquise, au milieu du silence, jeta :

— Mon mari vous a rencontrée quelquefois sur les routes. Il me l’a dit.

Isabelle était devenue pourpre. Les prunelles retroussées de la marquise s’égayèrent.

— Il vous fait la cour, mon mari ?… demanda-t-elle.

Puis, très vite :

— Non. Vous avez des yeux trop honnêtes.

Isabelle suffoquait. Elle tordit ses orteils dans ses bottines, toussa, se mordit la langue.

Mais la marquise, sans avoir l’air de rien remarquer, dit, avec son ton péremptoire, et son regard perspicace s’enfonçait dans les yeux d’Isabelle, jusqu’au cœur :

— Vous êtes heureuse, petite femme ?

Quelle parole ! Isabelle éclate en sanglots. Elle a caché sa figure dans ses mains gantées, ses épaules remuent convulsivement.

— Allons !… dit la marquise qui s’est levée, venez ici !

Elle a forcé la petite Chardier à changer de place, l’a fait asseoir à côté d’elle sur le divan. Maintenant, elle lui tient les poignets nerveusement, la dévisage, et l’expression de sa face est à la fois sombre et pleine de pitié.

— Pas heureuse… murmure-t-elle les dents serrées, l’air ivre, pas heureuse… Toutes, alors ?… Dans tous les mondes ?…

Isabelle, à travers ses larmes, ose la fixer. Jamais une femme n’eut pour elle ces yeux amicaux et catégoriques, ces yeux qui forcent aux confidences. Certes, cette dame n’est pas comme celles qu’on voit dans les salons !

— Racontez ce qui vous fait mal ! dit madame de Taranne. Je vous étonne ?… Mais enfin, que fairre ?… Toutes les femmes mariées sont malheureuses. Nous sommes toutes comme des pauvres sœurs de lait. Dites ?… Le mariage est une mamelle bien amère, n’est-ce pas ?

Isabelle ne peut pourtant pas révéler à cette femme ce qui la fait surtout souffrir. Mais gagnée, séduite, ne s’appartenant plus, elle raconte pêle-mêle, en courtes phrases sanglotantes, tous ses petits rêves d’enfant, meurtris par la vie, les mauvaises humeurs de son mari, les souvenirs qu’elle a de Linda, de sa mère, le caractère étranger de sa fillette, ses mésaventures avec les bonnes, ses corvées de ménagère, son désir de chant, toute la mesquinerie de sa vie sans idéal, sans clarté, sans ailes. Elle parle, elle parle. Elle n’a jamais exprimé tout haut ces choses. Son langage est celui d’une écolière : « Et puis encore… », répète-t-elle le cœur crevé, essoufflée.

À mesure que ces petites phrases s’envolent, le visage de la marquise exprime une stupeur mal cachée. C’est cela, les peines d’une bourgeoise ? Quoi ! des bonnes, des balais, des marmots, des gros sous, tout cela peut arriver à constituer du malheur ?

Isabelle a levé les paupières. Les deux femmes s’examinent réciproquement. La richesse les sépare, la richesse qui, tout de même est une grandeur, donne aux misères de la vie une forme plus dramatique, moins piètre.

Au bout d’un moment, la marquise reprend les mains gantées d’Isabelle. Elle n’a pas très bien compris les chagrins de son humble sœur de lait, mais elle a tout de même discerné quelque chose de capital : l’incompréhension de Léon Chardier pour sa petite femme sentimentale, enfantine et rêveuse.

— Vous êtes honnête, voilà le malheur… prononce-t-elle lentement. Mais enfin, que fairre ?… Vous ne trompez pas votre mari… Alors, vous ne pouvez pas être heureuse, ni lui heureux.

Un haut-le-corps d’Isabelle ne l’arrête pas. La marquise ne se rend pas compte qu’elle dit des choses plus qu’extraordinaires à cette petite femme nourrie de banalités provinciales ; et puis elle ne peut pas savoir ce que de telles paroles, prononcées par elle, femme du marquis, ont de poignante ironie.

Elle continue, la voix sourde, alors que ses longs yeux, dans sa belle figure pâle, changent à tout instant de nuance :

— Ils veulent être trompés, ma chère. Cela leur ôte un peu du fardeau de l’âme féminine. C’est trop lourd à porter pour un seul, l’âme d’une femme. Pensez donc ! On leur apporte tout ce qu’on a, ses désirs d’enfant, ses rêves de jeune fille, sa vanité, son sentiment, sa chair, son esprit, et puis ce cœur qui veut aimer… qui veut aimer !… et puis toute cette poésie… Mais il faudrait que les hommes fussent des dieux pour nous satisfaire !… Mais enfin, que fairre ?… Alors, on leur en veut de n’être que ce qu’ils sont, et l’on devient méchante. C’est pour cela qu’il vaut mieux les tromper pour rester bonne. Seulement, voilà… Quand on est honnête…

Elle lâcha les mains d’Isabelle, soupira, s’étira longuement :

— Ah !… l’amour et le mariage, ça n’a rien à voir ensemble ! Je le sais aussi, ma chère !… Pas pour les mêmes raisons que vous.

Isabelle, interloquée, s’était arrêtée de pleurer. Le langage de la marquise lui paraissait sublime, mais ténébreux, effrayant ; elle y distinguait pourtant une douleur près de laquelle la sienne n’était qu’une chose bien anodine. Cette femme souffrait atrocement dans la vie. Était-ce donc à cause du marquis ? Mais oui, nécessairement, puisque…

Isabelle sentit qu’elle allait de nouveau rougir à en mourir, et elle détourna la tête.

La marquise s’était levée. Elle fit une espèce de bond vers un violon qui dormait là, sur une table. Elle en tira quelques notes basses et désolées, puis, tout en jouant, le menton posé sur le bois rouge, sa belle main maniant l’archet, elle se mit à fredonner des syllabes incompréhensibles, sur un ton mineur qui vous arrachait l’âme. Puis ses mains retombèrent, lasses. Elle jeta le violon parmi les coussins, resta debout, absente, nostalgique.

— À Pest, murmura-t-elle enfin, les yeux ailleurs, Berkès, notre grand tzigane, me joue toujours cela… J’aime cette czardas depuis l’enfance…

— Oh !… dit Isabelle que cette musique et ce chant venaient de remuer jusqu’aux pleurs, oh ! madame !… Vous regrettez aussi votre pays, n’est-ce pas ?

Elle essaya de se figurer Budapest, où elle n’irait jamais, et ses yeux roux s’agrandirent sur l’inconnu. Mais la réponse de la marquise la déconcerta :

— Oh ! non !… Je n’aime pas Pest. Je déteste Pest !… Mais enfin, que fairre ?… J’aime seulement la musique de mon pays. Cela, c’est ma patrie.

Elle fit un pas, les yeux dans le vide :

— Ce que j’aime, c’est le voyage. C’est changer… C’est m’en aller…

Et, devant cette Nomade, Isabelle sentit plus profondes dans son cœur les racines invétérées qui l’attachaient au sol de son enfance, à sa petite côte de l’Ouest, en face de l’Angleterre.

Elle s’était levée aussi, sans savoir pourquoi. Il y avait, dans tout ce qui venait de se passer, trop d’imprévu, trop de décousu, trop d’originalité. Isabelle ne savait plus où elle en était.

La marquise crut qu’elle prenait congé et ne chercha pas à la retenir. Elle semblait, depuis un moment, avoir tout oublié, conversation, confidences, émotion, soupirs. Et ce fut d’un air distrait, à peine poli, qu’elle dit au revoir à la femme de son avoué.


Que de pensées sur la route du retour, le nez au vent froid d’avril commençant !

« La marquise n’est pas heureuse… », ressasse Isabelle.

Elle réfléchit, cherche à énumérer les torts possibles du marquis. Puis, soupçonneuse, sans indulgence : « Ce doit être de sa faute à elle, bougonne-t-elle entre ses dents ; c’est une si drôle de femme ! »

Oui, malgré les belles paroles, la cordialité, la beauté, la noblesse, Isabelle reste vaguement scandalisée des propos de Margit Szentendrey, de ses allures étranges. Puis elle se sent tellement humiliée de n’être qu’un si petit être à côté de cette femme tragique, vouée, à n’en pas douter, aux grandes aventures où la chair et l’âme se déchaînent audacieusement, furieusement… Elle, Isabelle, ne serait jamais tragique. Elle ne serait amante que de cœur, tout bêtement, tout quotidiennement… Elle s’en veut d’avoir parlé, d’avoir conté ses pauvres déboires, bien ridicules, bien déplacés sans doute…

Alors, dépitée, jalouse de sa rivale magnifique, elle appelle à elle, pour aider sa rancune, le vieil instinct français, hostile aux étrangers.

— Elle est très bien, la marquise, conclut-elle en arrivant au logis, mais, tout de même, elle est d’une race par trop bohémienne ! Ça sent la roulotte !… Au fond, je ne m’étonne plus du tout que le marquis lui soit infidèle. Une femme comme ça, vraiment, ça ne doit pas être amusant tous les jours !…