Comme tout le monde/2/3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
J. Tallandier (p. 197-207).

III

La fin d’un passé


Isabelle, qui, dans sa mélancolie quotidienne, avait vécu douze ans tranquille, sent, depuis les révélations de Modeste Morin, qu’elle ne peut plus supporter le fardeau de l’existence. Son illusion rétrospective, brusquement détruite, l’a laissée plus faible qu’après un malheur.

Tandis qu’elle va, vient, conduit sa fille au cours, raccommode des bas ou fait une visite, sa pensée reste ankylosée autour d’une unique donnée. Et, par moments, si elle reprend conscience, c’est pour se dire : « Il est impossible d’être en plus mauvais état que moi. Comme une éponge qui ne peut plus absorber de fiel, mon âme est saturée de chagrin et d’ennui. J’ai de la tristesse jusque par-dessus les yeux… »

Les joues molles, les regards éteints, on dirait, depuis quelques jours, qu’elle a subitement vieilli. Ses semelles appuient plus lourdement sur les marches de l’escalier, ses gestes se découragent. Elle n’a plus, pour la soutenir dans sa marche monotone à travers les années, le sentiment caché qui faisait son orgueil, celui d’être, à ses propres yeux, une martyre du devoir. Ce qu’elle a refusé d’entendre dans sa jeunesse, avec un courage d’héroïne, ce n’est plus l’appel magnifique et doux d’un seigneur amoureux ; ce n’est plus du baiser de l’âme-sœur qu’elle s’est détournée. Elle a simplement évité quelque honteuse et brève aventure avec le monsieur du château, aventure de subalterne séduite par un supérieur vicieux. Isabelle, pendant douze années, a vécu d’erreur comme on vit de rêve. Elle est maintenant dépoétisée, perdue, finie…

Par une sorte de perversité dans la souffrance, elle se plaisait, depuis l’autre soir, à faire bavarder la grosse Modeste sur les Taranne Flossigny. Elle ne se lassait pas d’entendre cette parole pittoresque, précise et féroce, qui mettait en lambeaux l’idole vénérée. Attardée à la cuisine, le dos rond dans son peignoir terne, elle écoutait interminablement les anecdotes et les descriptions.

Au sortir de ces auditions, elle rentrait, chancelante, dans la chambre à coucher, et, parfois, se laissait tomber sur le lit ; car il lui semblait qu’elle venait de se rouler dans l’humiliation et dans la douleur, et c’était une amère volupté qu’il fallait goûter avec recueillement.

Mais elle se rendit compte, au bout de quelque temps, que cette joie désolée qu’elle éprouvait à entendre détruire son marquis, c’était encore une forme de son amour pour lui ; et le dégoût qu’elle eut d’elle-même lui donna le courage de renoncer à ce mauvais plaisir. Ce fut une renonciation nette et franche. Au bout de quatre jours, Modeste Morin cessa de parler des Taranne.

Le beau temps d’été s’affirmait dehors. Les grandes vacances approchaient. Quand il fait beau, l’on devrait être heureuse… Isabelle, le front à la vitre, s’attardait, les matins, à regarder dans le jardin. Elle se levait plus tard que Léon et traînait longtemps, en camisole, dans la chambre. Le lit défait gardait l’empreinte des deux corps allongés qui, côte à côte, y avaient dormi. D’ailleurs, depuis longtemps, entre les époux Chardier, les rapports amoureux avaient presque cessé. Indifférents l’un à l’autre aussi bien de chair que d’esprit, ils ne s’apercevaient réciproquement de leur existence que par ce qu’elle apportait de maussaderie dans la vie. Pourtant, il leur arrivait encore de se disputer. Alors éclatait en paroles la sourde irritation qu’Isabelle, inconsciemment, cultivait contre son mari.

Depuis que ses yeux s’étaient ouverts à la réalité, depuis qu’elle n’aimait plus ni le marquis ni son amour pour le marquis, il semblait que cette irritation s’établît davantage. Les songes d’Isabelle tournaient dans sa tête lasse. Elle imaginait encore, dans la vie, une espèce de bonheur possible, fait de tristesse tranquille, de quiète solitude, un bonheur qui ne pouvait exister que sans la présence de son mari.

« Retourner vivre au pays… Fuir cette contrée étrangère d’ici, où je n’ai connu qu’heures moroses et désillusions… Retourner vivre au pays, avec mon cher petit Louis, près de ma maman vieillie, dans la maison de mon enfance… Zozo se marierait et vivrait heureuse ailleurs… Léon, l’aîné, terminerait ses études au lycée, puis deviendrait un homme, puis se marierait également. Je ne vivrais plus que pour ce petit Louis… Je serais comme une femme qui n’a qu’un fils unique… L’enfant apprend à chérir le pays de sa mère ; il se forme à l’image de sa mère ; il devient sa mère elle-même. Le petit Louis, c’est Isabelle, Isabelle transposée dans une âme masculine. Tous deux se comprennent et s’aiment délicieusement dans les paysages de là-bas, sur la côte de l’Ouest, en face de l’Angleterre… »

Et Léon Chardier, avoué ?…

Isabelle osait à peine aller jusqu’au bout de sa pensée.

Léon Chardier ?… Eh bien, est-ce qu’il n’arrive pas que les femmes deviennent veuves ?

Isabelle jetait un furtif regard sur Léon assis en face d’elle à table, ou lisant son journal, au soir, tandis qu’elle reprisait. Une haine sans cause, inavouée, montait en elle. Elle essayait vite de penser à autre chose. Mais, dans son âme de petite femme honnête, vivait cet embryon qui, chez les audacieuses, chez les effrénées, se transforme peu à peu, se développe, grandit jusqu’au crime, dresse, en face des maris incompréhensifs, les épouses assassines, celles qui n’attendent plus du hasard leur délivrance, mais la préparent, la combinent, puis, une nuit, armées du couteau, du revolver ou du poison, risquent plus que leur vie dans un geste, parce qu’il leur est impossible de continuer à respirer près de l’être qu’elles ne peuvent plus supporter. Embryon du crime qui dort, faible, insoupçonné, non viable, dans le cœur des femmes banales, des femmes mal mariées, des femmes qui, sourdement, désirent devenir veuves…

Isabelle passait la main sur son front comme pour chasser ses rêves. Demandait-elle vraiment à la destinée la mort de son mari ? Léon, sans la voir, remuait son journal ; ou bien, selon son tic familier, il mordillait sa moustache. Et une telle crispation tordait les nerfs de la petite femme qu’elle aimait mieux se lever brusquement et sortir de la chambre.


Au bout d’un mois, quelques jours avant les grandes vacances qui devaient ramener Léon, l’aîné, chez ses parents, Isabelle partit pour aller voir sa mère.

Elle était, depuis quelque temps, vraiment trop triste. Il lui fallait absolument une diversion à cet insoutenable état de désespoir. Léon lui-même avait consenti volontiers à ce que sa femme fit ce voyage depuis si longtemps désiré. Le petit Louis était assez grand pour qu’on le confiât à sa sœur, à son père, à sa bonne. Léon, l’aîné, devait arriver dans quelques jours. Isabelle, sans scrupules, pouvait contenter sa longue envie. Et puis, les affaires prospéraient. La dépense, après tout, n’était pas si grande.

Joie douloureuse du retour vers la ville natale, vers le foyer natal, quand on les a depuis trop longtemps quittés ! Fut-ce par expérience de la désillusion ? Isabelle, dès son arrivée chez sa mère, comprit que la demeure de son enfance n’était qu’une vieille maison insignifiante, que son jardin de gamine n’était qu’un bête de petit jardin beaucoup moins joli que celui qu’elle possédait à présent, que sa ville était plus ratatinée, plus mesquine encore que la morne sous-préfecture, que sa mère n’était qu’une vieille dame impérative et désobligeante.

Elle essaie de retrouver, à travers les chambres, à travers les rues, le charme du passé qui lui échappe, ce charme qui vivait en sa pensée et non dans les choses elles-mêmes. Elle se précipite vers des visages qui demeurent, témoins âgés de son enfance et de son adolescence. Les gens ne la reconnaissent pas. Quand elle se nomme, on lui dit :

— C’est vous la petite Isabelle ?… Comme on change !

Les bonnes femmes qui furent autrefois des jeunes servantes hochent la tête :

— Vous avez bien haussé ! Pis bien vieuilli !

Linda, Linda sa compagne des chemins creux, colle qui tressait avec elle des couronnes de fleurs dans les prés, celle qui ne concevait pas une jonquille ou bien une digitale sans une toute petite fée accroupie au fond, Linda, revenue au pays, elle aussi, comme répétitrice dans la pension de madame veuve Quetel, Linda est une vieille fille anglaise, old maid grisonnante, sèche et pauvre, aux longues dents, et dont le regard fade et pratique a tout oublié du passé. Une bande de petites misses contemporaines habite la maison, dont l’arrangement, du haut en bas, a été remanié. Il y a des Gladys, des Maud, des Mildred, des Muriel, et même une nouvelle Linda de dix ans, aux cheveux de soie blonde, aux jambes sèches sous une jupe très courte. Mais ces petites-là ne tressent plus des couronnes dans les prés. Elles font de la bicyclette. Leur goût anglo-saxon des fleurs se manifeste par de gros bouquets cueillis le long des chemins creux et rapportés fièrement, au soir, sur les modernes « guidons ».

Les nuits, Isabelle sanglote clandestinement dans son ancien lit de jeune fille. Non, son passé ne veut plus d’elle. Elle est revenue au pays, mais elle a le mal du pays…

Les critiques de sa mère, maintenant, la froissent. Elle regarde avec stupeur celle qui, si longtemps, fut sa maman et qui, maintenant, est une personne, dame vieillie au regard dur. Le changement n’est-il pas pire que la mort ? N’est-elle pas là comme une femme morte tout debout, la mère d’Isabelle, sa mère qui, sur ce ton acerbe, lui reproche tout, depuis sa robe, qu’elle trouve trop élégante, jusqu’à sa faiblesse pour le petit Louis, jusqu’à ce voyage inutile et dispendieux ?

Un soir, la querelle éclate. Madame veuve Quetel, enfin, vient d’aborder la question qui, depuis tant d’années, occupe son esprit : l’argent qu’elle a jadis avancé.

Puisque les affaires de Léon vont si bien, puisque Isabelle fait tant de dépenses, ne pourrait-on pas rendre à la veuve au moins une partie de l’argent qu’elle a prêté ?

— Mais, maman, dit naïvement Isabelle, Léon a déjà pu rendre à son frère. Ton tour viendra aussi un jour !

Et voici que madame veuve Quetel bondit. Léon a rendu l’argent du frère avant de lui rendre son argent à elle ?

Des mots suivent, des mots, les misérables mots qui créent du malheur autour des êtres, aussi sûrement que les accidents, les catastrophes, la maladie ou la mort.

Au bout d une heure agitée où cette mère et cette fille se disputent comme deux dames ennemies, Isabelle, suffoquant d’indignation, exhale dans un cri sa rage contre sa mère, contre le pays, contre tout :

— Adieu !… Je pars !… Et jamais je ne te reverrai !…


Dans le train qui la ramenait, frémissante encore, vers son foyer, vers son mari, vers ses enfants, elle pensait avec une joie presque sauvage à son petit Louis.

« Oui, c’est lui seul que je dois aimer ! Tout m’a manqué : mon amour, mon passé, ce que j’aimais, ce qui m’était sacré. Je n’ai plus de mère, je n’ai plus d’ami, plus d’enfance, plus de jeunesse ; je n’ai plus rien ! Je n’ai que lui, mon fils, mon seul fils, et c’est mieux ainsi. Je l’aimerai plus encore. Je lui donnerai ce qui me reste d’existence à vivre. Je ne penserai plus qu’à lui, je n’espérerai plus qu’en lui. Il est mon passé, mon présent, mon avenir. Ce n’est pas possible qu’un tel amour ne soit pas un jour récompensé !… Ah ! mon fils, quel homme il sera ! Quel ami parfait, lui que j’ai nourri de mon lait, à qui j’ai donné pour âme tout mon rêve, toute mon ambition et toute ma tendresse ! »

Tournée vers la vitre du wagon derrière laquelle les paysages se précipitent, elle se sentait soulevée par une sorte de colère qui ressemblait à du courage. Et, comme elle était seule dans son compartiment, elle éclata soudain d’un rire court qui sonna comme un sanglot.

Elle venait de se souvenir de cet épisode de son enfance, raconté si souvent, autrefois, à Léon inattentif : la boîte des « tortillons anglais », et sa mère, fâchée sans qu’on sût pourquoi, lui montrant les bonbons appétissants, lui répétant sur un ton de nargue : « Tu les vois, n’est-ce pas ?… Eh bien, tu n’en auras pas !… Ça te passera sous le nez ! »

Isabelle fond tout à coup en larmes. Elle a tiré son mouchoir, y enfouit sa pauvre figure vieillie. Et, tandis que le train la secoue contre les maigres capitons des secondes classes, elle se répète, en pleurant tout haut, cette petite phrase lamentable et ridicule :

— Oui, ces tortillons anglais qui m’ont passé sous le nez… c’était toute mon histoire, ça… toute mon histoire !…