Commencements/01/02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par Édition de l’A C-F,  (p. 20-35).

II


Mais au moment même où Champlain organise la traite avec les Hurons, les Algonquins de l’Outaouais supérieur et les Iroquets, le monopole du sieur de Monts prend fin. Le 26 mars 1609, la ville de Saint-Malo reçoit avis de la mise en force de la traite libre et, le 6 octobre de la même année, un décret du conseil est adopté au même effet ; celui-ci porte aussi que les navires qui ont pratiqué la traite des fourrures dans la Nouvelle-France, durant l’été passé, devront verser une indemnité de six mille livres au sieur de Monts. Sur ce dernier sujet, Champlain écrit les phrases suivantes : « Mais quelle dépense lui eût-il fallu faire en tous les ports et havres pour recouvrer cette somme, s’informer de ceux qui auraient traité… sur plus de quatre-vingt vaisseaux qui fréquentent ces côtes ? C’était lui donner la mer à boire, en faisant une dépense qui eût surmonté la recette, comme il en a bien apparu. Car ledit sieur de Monts n’en a presque rien retiré et a été contraint de laisser aller cet arrêt comme il a pu ».

À la fin de l’été 1609, Champlain retourne en France, et il délibère avec le seigneur de Monts sur les affaires du Canada. Comme la cour ne semble pas favoriser leurs prétentions, ils décident de demander, au lieu du monopole complet dans le Golfe et le fleuve, un monopole partiel dans les territoires intérieurs qui viennent d’être découverts. « Le sieur de Monts, dit Champlain, chercha moyen d’avoir nouvelle commission pour les traites des nouvelles découvertes, que nous avions faites, où auparavant personne n’avait traité ». C’est indiquer d’une façon assez précise le cœur de la Nouvelle-France à partir de Tadoussac. Champlain trouve ces propositions « justes et raisonnables », parce que ceux qui ont trouvé la brebis devraient avoir droit à la toison. Mais le Roi refuse même cette modeste demande.

Alors, c’est la traite libre ; c’est le marché des fourrures ouvert à tous les marchands ; ce sont les bénéfices fractionnés en un nombre infini de parties. Le Golfe, le Saint-Laurent, l’Acadie, la Nouvelle-France vont assister à la venue de la légion des concurrents avides.

Que faire ? Malgré la certitude que les profits vont diminuer, De Monts, Collier et Le Gendre prennent la résolution « de continuer l’Habitation, et parachever de découvrir dedans le grand fleuve S. Laurent ». C’est une situation anormale : leur société dépensera de fortes sommes pour garder en fin de compte le Canada à la France ; mais elle ne jouira d’aucun avantage sur ses compétiteurs qui n’auront aucun argent à débourser pour la même fin. Ceux-ci profiteront en plus des travaux passés de la Société : fondation de Québec, exploration du Saint-Laurent, descente annuelle des Hurons et des Algonquins, exploration attentive du Richelieu et politique commerciale de Champlain. Naturellement, celui-ci lance des cris de protestation. Mais il n’y a rien à faire. Et alors s’ouvre en 1610 la première des trois grandes traites libres.

Champlain revient dans la Nouvelle-France. À Tadoussac, puis à Québec, des Montagnais l’attendent pour lancer un autre parti de guerre sur le territoire iroquois. Champlain est disposé à les suivre. Des Basques, des Malouins, des Normands, qui l’ont suivi pas à pas dans son voyage vers Québec, assurent aussi aux Indiens qu’ils prendront les armes en leur faveur : ils veulent se mettre dans les bonnes grâces des indigènes pour obtenir autant de pelleteries que leur grand rival. Mais Champlain dévoile leurs desseins. Ces marchands ne parlent ainsi, dit-il aux sauvages, que pour obtenir vos pelleteries.

Jamais parole ne reçoit plus vite une éclatante confirmation. Les Montagnais partent pour les Trois-Rivières, et les suivent « quatre barques chargées de marchandises, pour traiter de pelleteries, entre autres avec les Ochateguins (Hurons), qui me devaient venir attendre à l’entrée de la rivière des Iroquois, comme ils m’avaient promis l’année précédente, et y amener jusques à 400 hommes pour aller à la guerre ». Champlain quitte Québec à son tour le 14 juin ; il rencontre bientôt des messagers qui le prient de se hâter, car deux cents Hurons et Algonquins arriveront au rendez-vous dans deux jours, et deux cents autres arriveront un peu plus tard.

Champlain passe la nuit aux Trois-Rivières ; le lendemain, 18 juin, il part avec ses alliés et, le jour suivant, tous s’arrêtent dans une île en face du Richelieu. Les Algonquins doivent arriver ce jour-là même ; ils se présentent en effet, mais avec la nouvelle qu’ils viennent de découvrir un fort iroquois à trois ou quatre milles au-dessus de l’embouchure du Richelieu. Tous se jettent dans les canots, et c’est la bataille de 1610 au Cap de Victoire. Pendant que Champlain combat, ses concurrents jouent le piètre rôle que l’on sait : ils entendent retentir les coups d’arquebuse, mais, à l’exception de quelques-uns, ils demeurent tapis dans leurs barques.

Ce Cap de Victoire qui deviendra plus tard, pendant quelques années, un poste de traite, est situé à trois milles en amont de l’embouchure du Richelieu, et le nom semble couvrir, avec le temps, la grève de sable qui s’étend de l’un à l’autre endroit. Sagard en brosse une couple de fois des descriptions qui ne manquent pas de pittoresque. « On voit du port, dit-il, six ou sept îles toutes de front, couvertes de beaux arbres, d’une égale hauteur, qui couvrent le lac S. Pierre et la rivière des Ignierhonons (Iroquois) qui se décharge ici dans le grand fleuve, vis-à-vis du port beau, large et fort spacieux ».

Une partie de la traite de 1610 semble avoir pris place au Cap de Victoire même. Après avoir raconté la bataille, Champlain ajoute, en effet, que « le lendemain, ledit sieur du Pont arriva avec une autre chaloupe chargée de quelques marchandises et une autre qu’il avait laissée derrière où était le capitaine Pierre qui ne pouvait venir qu’avec peine, étant ladite barque un peu lourde et malaisée à nager ». Puis il dit : « cedit jour on traita quelque pelleterie ». Champlain a attiré les Hurons à la traite ; il a pris part à deux combats où ses arquebuses ont joué un rôle décisif ; cependant, dans la confusion de la traite, il ne recueille pas plus de fourrures que ses concurrents : « les autres barques emportèrent la meilleure part du butin. C’était leur avoir fait un grand plaisir que de leur être allé chercher des nations étrangères, pour après emporter le profit sans aucun risque ni hasard ».

Le capitaine Yroquet se présente ensuite avec quatre-vingts guerriers, et dans ce rassemblement plus de deux cents sauvages n’ont pas encore vu de blancs. À ce moment, la nombreuse troupe quitte le Cap de Victoire : « nous fûmes ensuite, dit Champlain, quelques trois jours ensemble à une île (S. Ignace) le travers de la rivière des Iroquois, et puis chacune des nations s’en retourna en son pays ».

La traite est terminée. Elle n’a pas manqué d’abondance : la diplomatie de Champlain a obtenu ce résultat. Mais trop de marchands sont venus la partager : ils ont émietté les recettes et les bénéfices. Tout d’abord, Lescarbot l’affirme : « Cette année, dit-il, le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son privilège, ayant été divulgué par les ports de mer, l’avidité des Mercadens (marchands) pour les castors fut si grande que les trois pars, cuidant aller conquérir la toison d’or sans coup férir, ne conquirent pas seulement des toisons de laine, tant était grand le nombre des conquérants ». Et Champlain signale lui aussi, « la perte que firent beaucoup de marchands qui avaient chargé grande quantité de marchandises et équipé bon nombre de vaisseaux, espérant faire leurs affaires en la traite de pelleteries, qui fut si misérable, pour la quantité de vaisseaux, que plusieurs se souviendraient longtemps de la perte qu’ils firent en cette année ».

Malgré la pauvreté de ces résultats, Champlain conserve son optimisme. Durant les derniers jours de la traite, il négocie le séjour d’Étienne Brûlé chez les Hurons. Ce jeune homme est chargé de la mission d’étudier la route, d’observer le pays et d’apprendre la langue ; mais ses fonctions comprennent aussi l’organisation permanente des prochaines traites en Huronie ; bientôt, il recevra à cet effet cent pistoles par an, et, sous sa direction, une flottille de canots chargés de pelleteries s’élancera chaque printemps sur les eaux de la baie Georgienne.

Dans le même temps, Champlain prépare la grande traite de l’année 1611. Il avait fixé le rendez-vous de l’année 1610 au Cap de Victoire ; maintenant, il fixe celui de l’année suivante au Sault Saint-Louis, en plein cœur de l’île de Montréal. Est-ce pour distancer ses concurrents trop voraces ? Est-ce pour rapprocher des Hurons et autres tribus centrales le grand poste de traite qu’il promet ainsi de remonter en barque jusqu’aux premiers rapides qui interrompent la navigation du Saint-Laurent ? Il ne donne aucune explication lui-même. Mais les faits possèdent leur langage. Sous l’impulsion énergique de Champlain, la traite s’enfonce rapidement depuis 1608 dans le centre du Canada et draine de leurs fourrures de plus vastes territoires.

Cette traite de l’année 1611, elle présente, grossie par l’excès, tous les caractères de la plus intense concurrence. De trop nombreux navires se chargent de marchandises en France durant l’hiver, et, au printemps, c’est tout d’abord la course jusqu’à Tadoussac à travers l’Atlantique. Animés du désir d’arriver les premiers, les capitaines partent trop de bonne heure ; leurs vaisseaux viennent se perdre dans les champs de banquises aux environs de Terre-Neuve. Le navire de Champlain doit lutter contre ces obstacles, rebrousser chemin, courir le risque d’être broyé. De peine et de misère, il entre dans le Saguenay le 13 mai. L’une des pattaches de la société du seigneur de Monts l’a précédé d’un grand mois, et trois autres vaisseaux, de huit jours.

Des sauvages attendent les trafiquants ; ils tournent autour d’eux, mais ils ne se hâtent point d’échanger leurs fourrures ; maintenant « trop fins et subtils », ils attendent l’arrivée de tous les concurrents afin de vendre au plus haut enchérisseur et d’obtenir les prix les plus élevés. On convient aussitôt que Pont-Gravé demeurera à Tadoussac pour la traite, s’il s’en trouve ; sinon, il ira retrouver Champlain au Sault. Celui-ci donne l’ordre de gréer sa barque ; ses concurrents l’imitent. « Ceux qui étaient dans le port, dit-il, qui se doutaient bien, où je devais aller, suivant les promesses que j’avais faites aux sauvages… commencèrent à faire bâtir plusieurs petites barques pour me suivre le plus promptement qu’ils pourraient, et plusieurs, à ce que j’appris devant que partir de France, firent équiper des navires et pattaches… pensant en revenir riches comme d’un voyage des Indes ».

Ensuite, c’est la course sur Montréal. Champlain quitte Tadoussac ; sa barque fait eau, et il doit relâcher à Québec pour les réparations. L’un de ses concurrents, Trefart, pousse alors l’audace jusqu’à vouloir s’embarquer avec lui. Un peu impatienté, Champlain répond qu’il a « des desseins particuliers, et que je ne désirais être conducteur de personne à mon préjudice, et qu’il y avait d’autres compagnies que la mienne pour lors, et que je ne désirais ouvrir le chemin et servir de guide, et qu’il le trouverait assez aisément sans moi ». Cette algarade ne manque pas de clarté.

Le 28 mai, la barque de Champlain s’embosse dans la petite rivière Saint-Pierre, au pied du Sault Saint-Louis. Naturellement, aucun sauvage n’est encore présent au rendez-vous. Alors, le découvreur profite de ses loisirs pour étudier la plantureuse île de Montréal, tracer une carte, exposer ses desseins.

Et dès le premier moment, Champlain communique à l’improviste son intention d’établir un poste dans l’île. À travers les bois peu épais des rives, il se rend jusqu’au lac des Deux-Montagnes « pour trouver un lieu propre pour la situation d’une habitation, et y préparer une place pour bâtir ». Il ne trouve pas de meilleur emplacement « qu’un petit endroit, qui est jusques où les barques et chaloupes peuvent monter aisément ». Près de cette place « Royalle », court une petite rivière, qui vient des terres, et le long de ce cours d’eau s’étendent soixante arpents de terre « désertée » ; il existe aussi d’autres prairies naturelles où le bétail pourrait paître. Enfin, les forêts recèlent les meilleures essences ; bonne pêche, chasse à foison, eau excellente, baies de diverses sortes donnent à cet emplacement des avantages particuliers.

« Ayant donc reconnu fort particulièrement, dit Champlain, et trouvé ce lieu un des plus beaux qui fût en cette rivière, je fis aussitôt couper et défricher le bois de ladite Place Royale (Pointe-à-Callière) pour la rendre unie et prête à y bâtir. » Il découvre aussi de la terre « grasse à potier » ; il ordonne en conséquence de fabriquer des briques, et il en construit un mur sur un flot à l’embouchure de la rivière Saint-Pierre afin de savoir si ce matériau résistera aux intempéries.

Et son zèle ne se borne pas là. Il met des ouvriers au travail pour « faire deux jardins, l’un dans les prairies et l’autre au bois » ; le 2 juin, ces potagers sont ensemencés, et les graines « sortirent toutes en perfection, et en peu de temps, qui démontre la bonté de la terre ».

L’entreprise ne dépassa pas ce premier stage : manque de ressources et pauvreté ajournent l’exécution du programme.

Et pendant ce temps, les Français attendent. Le 1er juin, arrive Pont-Gravé qui rapporte que la traite de Tadoussac n’est pas abondante ; le 5, des Indiens dévoués vont au-devant des Algonquins et des Hurons pour leur demander de se hâter ; le 6 juin, quatre ou cinq nouvelles embarcations arrivent de Tadoussac, ce qui porte à treize le nombre des barques amarrées à l’entrée de la rivière Saint-Pierre. Champlain explore la rivière Saint-Lambert le 7 juin, et le 9, reviennent parce que leur canot a fait défaut, les sauvages envoyés au-devant des Algonquins et des Hurons ; le 10, un Français se noie en revenant de l’Île des Hérons et, le lendemain, Champlain va examiner cet endroit épouvantable, dans les rapides.

Enfin, le 13 juin, se produit l’arrivée si longtemps attendue de deux cents Hurons sous la conduite d’Ochateguin, Yroquet et Tregouaroti ; Brûlé revient avec eux de son hivernement. On voit alors fonctionner le cérémonial de la réception des indigènes qui viennent troquer des pelleteries, cérémonial qui traversera les siècles, règnera pendant un certain temps dans toute l’Amérique du Nord, et se continuera jusqu’au temps présent. Les sauvages s’approchent en bon ordre au milieu des acclamations et des cris ; leur chef prononce une harangue « où ils nous louaient fort, et nous tenant pour véritables, de ce que je leur avais tenu ce que je leur promis, qui était de venir les trouver audit saut ». Après trois acclamations poussées avec ensemble, arquebuses, mousquets et pierriers retentissent par deux fois, et avec un bruit tel que beaucoup d’Indiens en éprouvent de la crainte : c’est la première fois qu’ils entendent des détonations d’armes à feu.

Un Huron que Champlain avait conduit en France, Savignon, fait ensuite à ses compatriotes le récit de son voyage. Puis les Indiens s’établissent temporairement dans la forêt en attendant que Champlain leur assigne des quartiers permanents. « Aussi, dit celui-ci, je vis mon garçon (Brûlé) qui vint habillé à la sauvage, qui se loua du traitement des sauvages… et me fit entendre tout ce qu’il avait vu en son hivernement, et ce qu’il avait appris desdits sauvages ».

Le 14 juin, les Hurons s’installent définitivement ; anciens et principaux de la tribu se réunissent ensuite, devisent longtemps ; ils font appeler Champlain et Brûlé, « qui avaient fort bien appris leur langue ». Et alors a lieu le premier des trois grands conseils qui se succèderont pendant cette traite ; pour les sauvages, Champlain, c’est déjà, parmi tous ces marchands, le grand personnage et le chef.

Par l’intermédiaire du truchement Brûlé, les Hurons déclarent leur désir de contracter une solide alliance avec Champlain ; car celui-ci, ils le savent, est prêt à se rendre en leur pays et à les assister : il leur en a donné « des témoignages par le passé » ; sa bonne foi est irrécusable ; « cela les obligeait tellement à me vouloir du bien, que tout ce que je désirais d’eux, ils essaieraient de me satisfaire ».

Les sauvages sont encore fâchés de voir toutes ces barques à l’ancre : qui et quels sont ces gens ? Savignon leur a dit « qu’il ne les connaissait point, ni ce qu’ils avaient dans l’âme, et qu’ils (les Hurons) voyaient bien qu’il n’y avait que le gain et l’avarice qui les y amenaient ». Que les Hurons réclament d’eux des secours militaires, et ils ne les obtiendront pas.

On voit tout de suite que le bât blesse ces Hurons et ces Algonquins à deux endroits différents. Tout d’abord, ils ne se sentent pas rassurés devant ce rassemblement hétéroclite ; ils craignent les barques armées de mousquets et de pierriers ; ils appréhendent une trahison. Champlain tente de les rassurer. Les autres marchands ne leur feront aucun mal ; tous ces hommes sont soumis au même roi, bien que chacun poursuive ses affaires particulières ; les Indiens peuvent être « aussi assurés comme s’ils eussent été dans leur pays ».

En second lieu, Hurons et Algonquins pensent à l’assistance militaire dont ils ont besoin : de Champlain, ils l’obtiendront en retour de leurs fourrures, ils n’éprouvent aucun doute à cet égard ; mais l’obtiendront-ils de tous ces mercantis rapaces qui veulent partager avec lui le profit de la traite ? Encore fraîche dans toutes les mémoires, l’expérience de 1610 répond : non.

Les Hurons racontent alors une histoire qui explique en partie le sentiment d’insécurité qui les tiendra pendant toute cette traite. Après le combat de Cap de Victoire, ils avaient cédé à Champlain un prisonnier destiné à la torture. Ce captif s’était évadé au bout de quelques jours ; il était retourné dans son pays ; et il avait répandu la rumeur que Champlain lui-même l’avait remis en liberté et avait conclu avec les Iroquois un pacte par lequel six cents de ceux-ci se rendraient au Sault pour « attendre les Algoumequins, et les tuer tous ». Nombre de sauvages alliés ont pris peur à la suite de cette histoire qui a couru les tribus ; c’est pourquoi ils ne se trouvent point à Montréal au nombre de quatre cents, comme ils l’avaient promis.

Sur ce sujet, Champlain répond « qu’il n’y avait aucune apparence de laisser leur amitié » ; qu’il a été à la guerre avec eux et qu’il a envoyé son « garçon en leur pays pour entretenir leur amitié, et que la promesse que je leur avais si fidèlement tenue le confirmait encore ». Ces assurances donnent pleine satisfaction aux Hurons ; trois cents Algonquins arriveront, disent-ils, dans cinq ou six jours ; ils seront alors prêts à entreprendre une expédition de guerre contre les Iroquois. Mais c’est à Champlain qu’appartiendra la décision finale.

Celui-ci reçoit à cette occasion, et en plusieurs autres, de riches présents de peaux de castor. Puis il dit aux Hurons de troquer contre des marchandises le peu de fourrures qu’ils ont apportées, « ce qu’ils firent le lendemain ». Une seconde fois, les concurrents de Champlain s’emparent d’une bonne partie de ce butin, et Champlain s’impatiente encore : à nous, écrit-il, « toute la peine et aventure, les autres qui ne se souciaient d’aucune découverte, la proie, qui est la seule cause qui les meut, sans rien employer ni hasarder ». En un mot, le fondateur de Québec découvre, attire les tribus, manœuvre les sauvages avec diplomatie, entretient l’Habitation à Québec, verse un salaire aux employés, et tous ses concurrents, sans rien débourser, viennent partager le fruit de ce labeur. »

La traite a donc lieu le lendemain du premier conseil. Ensuite de quoi les agissements des sauvages deviennent étranges ; ils érigent une barricade pour protéger leurs wigwams du côté de la forêt ; mais ils plantent également des pâlis du côté des barques françaises. Comme raison, ils affirment qu’ils veulent se prémunir contre une attaque toujours possible de la part des Iroquois. Bien. On les laisse travailler. Et le même soir, vers minuit, les Hurons convoquent Champlain et son interprète à un second conseil.

L’assemblée pétune dans le grand silence : la nuit n’est-elle pas le temps le plus propice pour débattre les graves problèmes ? Et, enfin, les Hurons avouent les motifs de leur étrange conduite : « ils craignaient les autres pattaches, comme ils me donnèrent à entendre depuis… ils étaient fâchés de voir tant de Français, qui n’étaient pas bien unis ensemble, quelques-uns d’entre eux (Hurons) avaient été battus… Que si je retournais, que j’amenasse telle quantité de gens que je voudrais, pourvu qu’ils fussent sous la conduite d’un chef… qu’ils me voulaient autant de bien qu’à leurs enfants, ayant telle confiance en moi ».

Par ce résultat imprévu, on peut constater tout de suite dans quelle mesure la rapacité des négociants s’est donné libre cours : sévices contre des Indiens d’un naturel fier pour obtenir leurs fourrures de force, désordres, animosité mutuelle manifestée de si violente façon que les Hurons demandent maintenant que la traite se fasse sous l’autorité d’un seul chef. Si ceux-ci éprouvent de nouveau, comme au début, l’appréhension d’une agression à main armée, personne ne peut s’en montrer surpris.

Enfin, les sauvages invitent encore Champlain à visiter leur pays.

Au cours de sa réponse, Champlain ne justifie point les actions des négociants. Il ne répond qu’à l’invitation de visiter la Huronie : « Je supplierais sa Majesté, dit-il de nous assister jusques à 40 ou 50 hommes armés de choses nécessaires pour ledit voyage » ; ce détachement s’embarquerait avec les Indiens ; il transporterait des présents pour les chefs sauvages ; les Hurons fourniraient les vivres, et, « que si je reconnaissais le pays bon et fertile, l’on y ferait plusieurs habitations, et que par ce moyen aurions communication les uns avec les autres ». Après avoir entendu le rapport de Brûlé sur la nation huronne, Champlain forme à cette époque de vastes desseins : une habitation aux Trois-Rivières, une habitation au Sault Saint-Louis, des habitations en Huronie, c’est-à-dire une chaîne de factoreries s’étendant de Tadoussac à la baie Georgienne. Les Hurons approuvent cette proposition et l’on se sépare au point du jour.

Mais ces sauvages n’osent confier même à Champlain le fond de leur pensée. Ils lui cachent une décision très importante qu’ils ont prise et qu’ils mettent maintenant à exécution : « le matin venu, dit Champlain, ils achevèrent de traiter ce peu qui leur restait, et puis s’embarquèrent en leurs canots, nous priant de ne toucher à leurs logements pour les défaire,… ils s’étaient donné le rendez-vous par delà le Sault, où ils jugeaient bien que nous ne pourrions aller avec nos barques ». En un mot, ils affirment qu’ils partent pour la chasse aux castors. Mais, en réalité, c’est une fuite : ils s’en vont au lac des Deux-Montagnes, en dehors de l’atteinte des barques, et ils ne reviendront pas.

Comment abandonner Champlain sans lui expliquer le motif de cette ruse ? Le lendemain, deux Sauvages viennent le convoquer à un nouveau conseil, et ils le conduisent à leur campement. Tous les fugitifs l’accueillent avec des acclamations ; ils placent pour lui « de la chair et du poisson sur le feu ». À la suite du festin, les anciens vont tenir un conseil préliminaire pendant que leur hôte s’amuse « à contempler le paysage de ce lieu, qui est fort agréable ». Ils l’appellent ensuite pour lui expliquer leur conduite. La barricade qu’ils ont construite, le mensonge qu’ils ont commis en disant qu’ils partaient pour la chasse, ce n’est pas la crainte des Iroquois, mais bien la crainte des marchands qui les explique ; ils avaient appris que les équipages des barques devaient les attaquer de nuit, et que Champlain ne pourrait les défendre faute d’un nombre d’hommes suffisant. Autrement, ils auraient demeuré quelques jours de plus. Enfin, dit Champlain, ils « me prièrent que revenant avec mes compagnons, je n’en amenasse point d’autres ».

Naturellement, Champlain répond que tous ces gens, il ne les amenait point, « mais qu’ils me suivaient sans leur dire ». On se quitte sur de bonnes paroles ; quelques Hurons reconduisent Champlain à Montréal ; ils « me firent mettre en chemise », dit-il, pour descendre les rapides ; je le passai avec eux, ce que je n’avais jamais fait, ni autre Chrétien, hormis mondit garçon (Brûlé)”.

Et voilà pour les Hurons. Quant aux Algonquins, ils expédient de leurs nouvelles par un canot qui arrive le 5 juillet. Cette année, ils ne peuvent venir en nombre considérable : une épidémie, la mort d’un grand capitaine retiennent dans leur pays la majorité de la nation. Vingt-quatre canots à peine descendent à la traite.

Alors, le 11 juillet, Pont-Gravé retourne à Tadoussac, et le même jour survient une barque chargée de vivres pour les Français réunis sur l’île de Montréal ; il était temps : « le pain, la viande, et le cidre nous étaient faillis, et n’avions recours qu’à la pêche du poisson, et à la belle eau de la rivière, et à quelques racines qui sont au pays ».

Enfin, le 12, se présentent les Algonquins « avec quelque peu de marchandises » ; le 15, surgissent aussi d’autres canots « avec quelque peu de fourrures ». Et les événements ordinaires : canonnades, danses, présentations de cadeaux, suivent leur cours. Un autre grand conseil a lieu et les Algonquins assurèrent à Champlain « qu’ils étaient tous nos amis, et à moi qui étais assis auprès d’eux, par-dessus tous les autres » ; les « autres » ne leur voulaient du bien que pour les pelleteries, mais Champlain les avait toujours assistés, et ces Indiens ne l’avaient « jamais trouvé en deux paroles comme les autres ». Champlain défend un peu ses indésirables concurrents ; il reçoit encore des présents de fourrures et les Algonquins, comme les Hurons, se disent « très aises que l’on faisait une habitation au Sault, ce que je leur assurai ».

Après avoir fixé au Sault un rendez-vous de guerre pour l’année suivante, on se sépare : la traite est terminée. Le 18 juillet, Champlain part pour Québec ; il passe aux Trois-Rivières le même jour et, le 19, il aborde au pied de l’Habitation. Personne n’est satisfait ; cette traite n’a encore enrichi personne. Parlant de l’un de ses compagnons, Champlain dira qu’il « avait l’espérance à mon opinion, de recouvrer la perte de son voyage qu’il fit assez notable, comme firent plusieurs autres ».

Enfin a lieu, en 1612, la dernière des trois grandes traites libres. Champlain n’y assiste pas. Les détails manquent. Encore cette fois, de nombreuses barques se rendent au Sault Saint-Louis ; les négociants tentent d’y « faire leurs affaires avec ces peuples ». Ils ont les mains absolument libres ; personne pour les surveiller ou les diriger ; ils peuvent mettre en œuvre leurs petits trucs et leurs petits expédients.

Tout d’abord, ils maltraitent de nouveau des Indiens pour obtenir d’eux, et de force, et à leur propre prix, les fourrures qu’ils convoitent. Champlain écoutera en 1613 le récit du « mauvais traitement, qu’avaient reçu les Sauvages l’année précédente » ; il était tel qu’il « les avait dégoûtés de venir plus, et qu’ils ne croyaient pas que je dusse retourner jamais en leur pays ».

En second lieu, un groupe considérable de guerriers se rend au Sault, escomptant la présence de Champlain ; en l’absence du grand chef, ils sollicitent l’assistance des marchands pour une attaque contre les Cantons iroquois. Mais les marchands refusent absolument de se joindre à eux, de sorte que les Indiens « avaient résolu entre eux de ne plus venir au Sault ».

En troisième lieu, les négociants affirment, malgré les dénégations des employés de Champlain, que le fondateur de Québec est mort. Et comme celui-ci est le seul Français en qui ils ont mis leur confiance, ils ne se sentent aucun goût de revenir pour échanger des pelleteries avec des hommes qui les maltraitent.

Enfin, les actions de tous ces mercantis détruisent en 1611 et en 1612 l’œuvre commerciale lentement élaborée par Champlain. Celui-ci devra pratiquement reconstruire en neuf dès 1613.

Champlain et Lescarbot ont sévèrement condamné la courte époque des traites libres. Celui-ci parle en particulier de la hausse qu’ont subi les pelleteries : « Je sais qu’aujourd’hui, dit-il, depuis la liberté remise, les castors se vendent au double… Car l’avidité y a été si grande qu’à l’envie l’un de l’autre les marchands y ont gâté le commerce. Il y a huit ans que, pour deux gâteaux, ou deux couteaux, on eût un castor, et aujourd’hui il en faut quinze ou vingt ». Préjudiciables aux Français, les années de traite libre sont favorables aux Indiens qui obtiennent des prix plus élevés. Champlain abonde dans le même sens : la concurrence, dit-il, « ruine ce commerce par l’avidité de gagner, qui est si grande, qu’elle fait partir les marchands devant la saison, et se précipiter non seulement dans les glaces, en espérance d’arriver les premiers en ce pays, mais encore dans leur propre ruine ; car traitant avec les sauvages à la dérobée, et donnant à l’envie l’un de l’autre de la marchandise plus qu’il n’est requis, surachètent les denrées, et par ainsi, pensant tromper leurs compagnons, se trompent le plus souvent eux-mêmes ».

Mais le problème présente un aspect plus grave. Ces marchands ne veulent pas « contribuer aux frais et grandes dépenses qu’il convient faire à l’entretien des habitations nécessaires » ; non seulement ils ne souscrivent rien pour le maintien de l’Habitation de Québec, mais ils ne pensent aucunement à peupler, à découvrir, à coloniser le pays. Ils emportent leur petit bénéfice, s’ils en réalisent, sans avoir à remplir aucune obligation. « C’est une chose fort favorable que la liberté du trafic puisque le Roi aime ses sujets d’un amour paternel, mais la cause de la religion et des nouveaux habitants d’une province est encore plus digne de faveur. Tous ces marchands ne donneront point un coup d’épée pour le service du roi. Le public ne se ressent point du profit de ces particuliers, mais d’une Nouvelle-France dont toute l’antique France se pourra un jour ressentir avec utilité, gloire et honneur ». En un mot, Champlain et Lescarbot croient qu’il faut atteler le commerce des fourrures au développement de la Nouvelle-France, et qu’il est insensé de le laisser ainsi trotter sans selle ni bride.

Ces idées justes triompheront. Le Roi accordera un monopole ; tout d’abord, il ne veillera pas à l’exécution exacte des obligations, et le monopole s’enrichira démesurément ; puis il se montrera plus sévère, et la Nouvelle-France se construira peu à peu avec les profits de la traite.