Commencements/01/07

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par Édition de l’A C-F,  (p. 72-77).

VII


Lorsque les Compagnies jouissent d’un monopole, elles ne versent que des prix dérisoires aux Indiens pour leurs fourrures. Lescarbot l’affirme. De petits faits fournissent ensuite des indications suffisantes. Le Père Le Caron relate en 1618 qu’un capitaine montagnais « fit ses plaintes, qu’on vendait trop cher les marchandises, quand les sauvages venaient en traite, et il pria qu’on leur fit un peu meilleur marché dans la suite ». Plus tard, à son départ de la Huronie, Sagard raconte ce qui suit : « Je fus supplié par ces Messieurs de leur être favorable envers les Capitaines de la traite, et de faire en sorte qu’ils pussent avoir d’eux les marchandises nécessaires à un prix raisonnable, et que de leur côté ils leur rendraient de très bonnes pelleteries en échange ». En 1623, à Tadoussac, un capitaine laisse monter sur son navire un groupe nombreux de naturels. Mécontents des marchandises qu’on leur donne en échange des pelleteries, ils ouvrent soudain eux-mêmes les « coutils » et tirent de sous les tillacs les articles qui frappent leur fantaisie ; ils se servent avec abondance et ne laissent derrière eux que des peaux de peu de valeur. Cependant, le soir, ils se ravisent et viennent régulariser leurs transactions.

L’histoire subséquente du Canada prouve aussi que les années de monopole sont des années de bas prix pour les Indiens. Ces bas prix invitent les contrebandiers : une large marge de profits couvre leurs risques. Mais à eux seuls, ils n’expliquent pas toute l’étendue du commerce clandestin qui s’accomplit dans le Saint-Laurent durant les dix dernières années de cette première époque. Il faut aussi y joindre l’exclusion des Rochelois, c’est-à-dire d’un groupe de marchands, de capitaines et d’armateurs qui connaissent bien le Saint-Laurent et la valeur des peaux de castor. Quant aux Basques, ces hardis aventuriers de la mer, ils sont toujours prêts à courir le risque d’embarquer à la dérobée, où que ce soit, une riche cargaison de fourrures.

À partir de l’année 1620, Champlain mentionne fréquemment les exploits de ces écumeurs du Golfe. Cette année-là précisément, il arrive à Tadoussac le 7 juillet. Son beau-frère, Eustache Boullé, a traversé la mer avant lui et, après les congratulations d’usage, il lui raconte « que deux vaisseaux de La Rochelle l’un du port de 70 tonneaux, l’autre de 45 étaient venus proche de Tadoussac traiter : nonobstant les défenses du Roi, et avaient couru fortune d’être pris par ledit Deschenes proche du Bic, à 15 lieues de Tadoussac, néanmoins se sauvèrent comme meilleurs voiliers. Ils emportèrent cette année nombre de pelleteries, et avaient donné quantité d’armes à feu, avec poudre, plomb, mèche aux Sauvages ».

Champlain profite de l’occasion pour s’élever contre ces « méchants larrons » qui arment n’importe quel sauvage sans savoir s’il se tournera ou non contre la France. « Mais quoi, dit-il, sont Rochelois, c’est-à-dire très mauvais et désobéissants sujets, où il n’y a point de justice : prenez-les si vous pouvez et les châtiez, le Roi vous le permet par les commissions qu’il vous donne. Davantage ces méchants larrons, qui vont en ce pays, subornent les sauvages, et leur tiennent des discours de notre religion, très pernicieux et méchants, pour nous rendre d’autant plus odieux en leur endroit ».

Ils contrecarrent donc l’œuvre des missionnaires, ils menacent l’œuvre de la France. Montés dans de petits et rapides voiliers, ils s’échappent presque toujours. Et de l’autre côté de l’océan, il est pratiquement impossible de leur faire rendre gorge devant les tribunaux. Bientôt en révolte contre l’autorité royale, La Rochelle protège ses contrebandiers. « Et ne pouvait-on, dit Champlain, avoir aucune raison ni justice en l’enclos de leur ville ; car quand on allait pour faire quelque exploit de justice, le Maire disait : « Je crois vous faire pas peu de faveur et de courtoisie, en vous conseillant de ne faire point de bruit, et de vous retirer au plus tôt. Que si le peuple sait que vous veniez en ce lieu, pour exécuter les commandements des Messieurs du Conseil, vous courez fortune d’être noyés dans le port de la Chaîne, à quoi je ne pourrais remédier ». Réponse bien cavalière et ironie un peu lourde. Encore un peu de temps, et Richelieu mettra ces braves gens à la raison ; il leur inspirera un peu plus de respect pour les Messieurs du Conseil. Mais en attendant les contrebandiers ont beau jeu et, forts de cette protection, ils envoient librement de nombreux navires en Nouvelle-France.

En 1621, quand les deux compagnies sont absorbées par leur conflit, des bâtiments viennent de France à la dérobée. Au début de la saison, le sieur Dumay rencontre, en approchant de Tadoussac, « un petit vaisseau voleur de Rochelois » ; d’un bord à l’autre, on s’entend parler. Mais les contrebandiers possèdent un meilleur voilier ; ils s’esquivent, et « ce fut une belle occasion perdue, parce que ceux qui étaient dedans avaient traité nombre de pelleteries ».

Plus tard, quand Champlain et De Caën se querellent à Tadoussac, la même situation se répète : « Cependant que l’on s’amusait à toutes ces contestations, il y avait un petit vaisseau rochelois, qui traitait avec les Sauvages, à quelque cinq lieues de Tadoussac, dans une île appelée l’Île Verte, où ledit sieur de Caën envoya après notre départ ; mais c’était trop tard, les oiseaux s’en étaient allés un jour ou deux auparavant, et n’y trouva-t-on que le nid, qui était quelque retranchement de palissades qu’ils avaient fait pour se garder de surprise pendant qu’ils traitaient ; l’on mit bas les palissades y mettant le feu ».

En 1622, la contrebande sévit surtout à l’automne, après le départ des navires de la Compagnie. À Québec, Champlain apprend la présence à Tadoussac d’un navire basque sous le commandement d’un individu du nom de Guerard : « Il était armé de quatre pièces de canon de fonte verte… deux breteuils… avec vingt-quatre hommes, un bon pont de corde bien poissé, tout à l’épreuve du mousquet, ayant à la valeur de six à sept cents écus de marchandises, pour traiter ». Ce contrebandier écrit une lettre à Pont-Gravé, demeuré à Québec en qualité de commis principal de la Compagnie ; il lui offre les marchandises de traite à condition d’être payé en peaux de castor. Puis un vaisseau espagnol de deux cents tonneaux s’aventure dans les mêmes parages. On apprend que, de l’île Verte, des espions sont venus écouter pendant un certain nombre de nuits les conversations qui se tenaient à bord du navire de Guillaume De Caën. On parle aussi pendant un temps d’un capitaine de navire rochelois mouillé dans les environs du Bic : il ne paraît jamais sur le pont autrement que masqué et armé de pied en cap.

Champlain bouillonne de colère : « De pouvoir y remédier, il était impossible, dit-il, pour n’avoir des matelots ni des hommes de main, afin de s’en servir en telles affaires ». Il demande huit matelots pour l’Habitation, et dix ou douze autres marins quand il est question d’attaquer un ennemi, « avec une vingtaine d’hommes, qui sussent ce que c’est d’aller à la guerre » ; il faudrait aussi « achever le fort déjà commencé, et y avoir de bonnes armes et munitions, et garnison suffisante ».

En 1623, Champlain apprend au Cap de Victoire, au beau milieu de la traite, qu’une situation inquiétante se développe à l’Île du Prince-Edouard. Un pilote du nom de Doublet expose que des « Basques s’étaient retirés à ladite île… pour se mettre en défense si on les allait attaquer, ne voulant subir aux commissions de Sa Majesté, et qu’ils s’étaient saisis d’un moyen vaisseau où était un nommé Guers ». Champlain écrit que ce contrebandier méritait « qu’on lui fît ressentir le châtiment que doivent recevoir ceux qui contreviennent aux ordonnances et décrets de sa Majesté ». Car en plus de leur commerce clandestin, ces Basques avaient donné « de mauvaises impressions de nous aux sauvages de ces côtes ».

L’année suivante, un navire de La Rochelle pratique la contrebande au Bic ; les Montagnais de cette région reçoivent des prix plus élevés et ils ne se soucient plus du mécontentement des Français. Sagard narre également une anecdote amusante. Durant son voyage de retour, le vaisseau sur lequel il voyage donne « en vain la chasse à un pirate rochelois, qui nous était venu reconnaître, passant au travers de notre armée… ; la faute que fit notre avant-garde, le corps d’armée et l’arrière-garde, à la poursuite de ce pirate, me fit bien croire que nous n’étions pas gens pour attaquer… Et puis c’était un plaisir d’entendre auparavant nos guerriers vouloir aller attaquer onze navires basques vers Miscou, et de là s’aller saisir des navires espagnols le long des îles Açores. Dieu sait quelle prouesse nous eussions faite, n’ayant pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui nous était venu braver jusques chez nous ».

Deux ans plus tard, en 1626, Champlain se heurte à un vaisseau de contrebandiers en arrivant à Tadoussac ; plus tard, à la fin de l’été, il reçoit des nouvelles de Miscou. C’est De la Ralde qui lui écrit pour lui dire qu’il ne se rendra point à Québec, « d’autant qu’il avait trouvé plusieurs vaisseaux qui avaient traité de pelleteries, contre les défenses du Roi, et pour ce, s’en voulait saisir et les amener en France, écrivant audit Émery de Caën qu’il eut à envoyer « l’Alouette », (vaisseau des Jésuites) et l’armer de choses nécessaires pour se rendre tant plus fort et maitre desdits vaisseaux qui traitaient ».

Les contrebandiers de La Rochelle disparaissent après l’année 1627 : le blocus, le siège, puis la prise de cette ville empêchant le départ de nouveaux navires. Quant aux Basques, ils exerceront plus longtemps leur commerce clandestin. Racontant certains de leurs exploits de l’année 1631, Champlain écrira qu’il ne faut pas s’étonner de les trouver « ainsi mutins, et méprisant toutes sortes de lois et d’ordonnances, ne se souciant de congés ni passeports, non plus que ne faisaient ci-devant les Rochelois ». Comme ces derniers, ils ne craignent pas la justice de leur pays qui les protège ; le voisinage de l’Espagne empêche le Roi de France de remédier à cette situation. Alors les navigateurs « font plutôt le métier de pirates que de marchands ».