Comment finit la guerre/02

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Comment finit la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 56 (p. 721-762).
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II.

1916 — VERDUN ET LA SOMME



C’est à l’unité de commandement que les Empires centraux devaient leurs victoires en Russie et en Serbie. M. Aristide Briand, président du Conseil depuis le 30 octobre 1915, avait lancé une formule heureuse qui la préparait pour l’Entente : L’unité d’action sur l’unité de front. Évidemment les armées alliées ont déjà bénéficié d’une certaine solidarité : l’avance russe en Prusse orientale en août 1914 a eu son influence sur la victoire de la Marne, et réciproquement les offensives d’Artois et de Champagne ont limité les progrès allemands en Pologne et en Livonie. Mais il fallait établir une coordination permanente entre des actions très éloignées, menées par des Gouvernements bien différents et avec des moyens bien dissemblables. Le 6 décembre, les généraux Joffre, Haig, Alexeieff et Cadorna se réunirent à Chantilly sous la présidence du généralissime qui venait de recevoir le commandement de toutes les armées françaises, y compris celle de Salonique. Une offensive générale fut décidée, qui devait commencer simultanément sur tous les fronts, dès que l’armée anglaise serait pourvue des renforts qu’elle attendait, et que l’armée russe très éprouvée aurait pu se reconstituer ; si l’ennemi attaque le premier sur un point du front, l’assailli sera secouru par ses alliés dans toute la limite du possible.

Mais déjà, au milieu de novembre 1915, le Haut Commandement germanique avait pris la décision d’attaquer à Verdun pendant l’hiver 1916 et en Italie au printemps, avec le Tyrol comme point de départ. La préparation de ces deux offensives soulageait d’autant les fronts de Russie et de Serbie en artillerie lourde d’armée et en divisions d’infanterie. Quelques actions locales occupent le début de l’hiver et attirent l’attention des Alliés, vers la Champagne d’abord, à Tahure, du 6 au 12 janvier ; vers les Flandres, à Nieuport et Het-Sas, le 24 janvier ; vers l’Artois, à Thélus le 23 janvier et à Givenchy le 28 ; vers la Picardie le 29, à Frise ; vers l’Alsace à Seppois le 13 février. Il s’agit moins d’atteindre des objectifs limités que de rechercher par des expériences pratiques dans quelles conditions il est possible de raccourcir beaucoup la préparation d’artillerie nécessaire aux attaques en augmentant le nombre des batteries en action : on se contente alors de réglages sommaires, on tire sur zones étroites, et la destruction est moins complète qu’avec le même nombre de projectiles tirés à loisir ; mais l’effet moral et l’ébranlement physique produits par les détonations répétées et incessantes, par l’avalanche de fonte et d’acier qui ravage le terrain en quelques heures au point de rendre le paysage méconnaissable, par les pertes qui font tomber brusquement l’effectif des défenseurs sans possibilité de renforcement, voilà, les facteurs nouveaux dont on étudie l’efficacité, et qui permettront d’enlever la position avant que l’adversaire ait eu le temps d’amener ses renforts en artillerie et en infanterie.

Le choix de Verdun s’explique par sa situation en saillant dans le tracé général du front français : c’est de ce fait un point faible. En outre, ce saillant est coupé par la Meuse, et dans sa pointe le défenseur aura à livrer bataille avec une rivière à dos. Cette pointe est la tête de pont d’une attaque française qui aurait comme objectif le bassin de Briey et Metz ; en la faisant sauter on ferme la porte, on rectifie la ligne et on consolide en même temps la position à Saint-Mihiel, où la ligne allemande est bien aventurée. C’est là un minimum de succès, mais on peut bien espérer la prise de tout le camp retranché, qui sera d’un considérable effet moral et qui ouvrira dans la ligne française une brèche permettant tous les espoirs. Des deux voies qui permettaient le ravitaillement de Verdun l’une est coupée, l’autre le sera dès le début de l’attaque, et le camp retranché ne disposera plus que d’un petit chemin de fer à voie d’un mètre, le « Meusien, » tandis que sur le front allemand qui lui fait face viennent aboutir quatorze voies normales : les transports de troupes, de vivres et surtout de munitions sont donc tout en faveur de l’attaque, qui en outre aura pu préparer ses ravitaillements à l’avance, tandis que la défense devra tout improviser.

Les industriels allemands ont attiré l’attention du Haut Commandement sur la nécessité d’annexer le bassin de Briey, dont les mines de fer complètent si bien les houillères de Sarrebruck et si, par épuisement des deux partis, les négociations s’engagent sur les positions de combat, sans qu’une action décisive ait culbuté l’un des deux adversaires, on tiendra forcément compte de ces positions et il y a grand intérêt à gagner du terrain autour des mines convoitées. Enfin Verdun, pris par les Prussiens en 1792 et en 1870, est l’un des trois évêchés (Metz-Toul-Verdun) donnés à la France par Henri II au XVIe siècle et où fut signé le traité de 843 qui a partagé l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils : cité gauloise, oppidum romain, citadelle du Roi Très Chrétien, camp retranché de la République Française, Verdun a toujours exercé une fascination singulière sur les imaginations germaniques, et sa prise, qui apparaissait comme relativement facile, pouvait être célébrée en elle-même comme une grande victoire en Allemagne et dans tous les pays neutres. Telles sont les raisons qui ont motivé le choix de l’attaque allemande et ont fait écarter des objectifs plus rapprochés de Paris et capables de procurer des avantages stratégiques plus importants.

L’attention particulière du Commandement et même du Gouvernement français avait été attirée sur Verdun.

À la suite de la prise de Liège, de Namur, d’Anvers et de Maubeuge et de plusieurs forts d’arrêt en France, l’importance de la fortification permanente, — même la plus moderne, — avait semblé bien diminuée. On pensait que les obusiers de gros calibres avaient la puissance de détruire ou de rendre intenable en quelques heures l’ouvrage le mieux organisé, et que, par conséquent, les camps retranchés devaient se transformer complètement, si on voulait leur permettre de jouer leur rôle protecteur ; il fallait en reporter la défense très en avant des anciens ouvrages et empêcher l’ennemi d’entreprendre un siège qui ne pouvait se prolonger au delà de quelques jours, de quelques heures peut-être : le temps de mettre en batterie l’artillerie à grande puissance et de régler son tir sur des objectifs connus longtemps à l’avance. En conséquence, un décret du 3 août 1915 avait supprimé les « places fortes » avec leur organisation autonome dans un périmètre étroitement limité, et elles avaient été remplacées par des « régions fortifiées » beaucoup plus étendues. L’application de ce décret avait donné lieu à de fâcheuses exagérations ; il fallait éloigner de la place les ouvrages de défense, puisque la portée des canons avait augmenté, mais c’était une erreur de croire, comme conclusion d’expériences encore mal connues, à l’inefficacité complète de la fortification, et il fallait simplement admettre que la protection des ouvrages devrait croître, comme toujours, avec la puissance des projectiles. À Verdun en particulier, ce fut une faute de négliger leur entretien et leur défense. Les tourelles cuirassées n’ont subi que des avaries réparables, les abris profonds ou suffisamment bétonnés sont restés constamment utilisables ; les forts et les ouvrages modernes ont été tels quels d’un très précieux secours, malgré leurs avaries ; les forts plus anciens ont nécessité des travaux d’approfondissement assez considérables, mais ont pu servir utilement. Les troupes ont trouvé par instants un abri sur, des repas chauds, des approvisionnements certains en vivres et en munitions et, grâce à cet ensemble, elles ne sont jamais arrivées au dernier degré d’épuisement.

On peut prévoir que dans l’avenir la cuirasse et le béton continueront à jouer leur rôle ; les abris se feront plus profonds, avec des communications enterrées dont certaines auront des amorces de dégagement à ouvrir au dernier moment, selon plusieurs variantes étudiées à l’avance ; réseaux téléphoniques et aqueducs à l’épreuve s’imposeront ; protection perfectionnée contre les gaz toxiques, ouvrages permanents à compléter en cas d’attaque par des abris de mitrailleuses en quinconces, etc… les moyens de la défense continueront vraisemblablement à se perfectionner en même temps que les engins de l’attaque. Gagner du temps, garder un point d’appui important, économiser les effectifs, tel a toujours été le rôle de la fortification, qui ne donne jamais la décision, mais qui peut permettre de la préparer.

La région fortifiée de Verdun était sous le commandement du général Herr, qui avait à organiser sa défense. Il établit le tracé et l’amorce de trois positions successives, de quatre sur certaines parties de son front, et demanda la main-d’œuvre et les matériaux nécessaires à leur création. Mais les moyens étaient limités pour l’ensemble du front et le général Herr ne put qu’ébaucher sa tâche. Le colonel Driant, député de Nancy, commandait un groupe de bataillons de chasseurs dans la région fortifiée de Verdun. Depuis longtemps inquiet de la situation, il en entretint la Commission de l’armée de la Chambre, dont il faisait partie, et le Président de la Commission signala cette inquiétude au ministre de la Guerre, le général Galliéni, qui demanda des éclaircissements au général Joffre le 16 décembre 1915. Dès le surlendemain, le général Joffre fit connaître les dispositions générales qu’il avait prises sur tout son front, affirma, — un peu rapidement, — qu’elles étaient réalisées à Verdun, et se plaignit que le gouvernement eût accueilli des plaintes ou réclamations de ses subordonnés. Le général Galliéni répondit, au nom du Conseil des Ministres, que le gouvernement gardait toute sa confiance au général en chef et écarta ainsi tout conflit d’autorité.

À la fin de 1915, la construction de voies étroites, l’installation de dépôts de munitions et de nombreuses batteries se révélaient en Champagne en même temps qu’en Lorraine, puis les indices se multiplièrent dans la région de Verdun. Le 20 janvier, le général Joffre y envoya en mission le général de Castelnau, qu’il avait nommé major général des armées françaises après entente avec le gouvernement. Le général de Castelnau insista pour que des moyens d’action plus considérables fussent mis en œuvre dans cette région et l’obtint. À partir du 1er février, les travaux furent poussés très activement grâce à deux divisions territoriales de renfort, mais il était bien tard. En même temps, une armée se rassemblait sur les arrières de la région qui apparaissait comme de plus en plus menacée : la valeur de quatre corps d’armée et une importante artillerie lourde. Mais la menace sur le front de Champagne n’était pas écartée, et il eût été imprudent de fixer ces réserves en les introduisant prématurément sur le front même. Comme on prévoyait que l’unique voie normale de ravitaillement, — Verdun-Sainte-Menehould, — serait coupée en cas d’attaque, la route Verdun-Bar-le-Duc fut chargée à 7 mètres de large pour

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permettre une circulation intense des camions automobiles ; d’autre part, le Meusien, chemin de fer à voie étroite, avait été très amélioré. En fait, toutes les précautions étaient prises par les états-majors pour approvisionner largement l’armée toute prête à secourir Verdun, qui va se porter en ligne et qui ne manquera jamais ni de vivres, ni de munitions. Mais le général Herr, qui commande la région fortifiée, n’a à sa disposition sur les deux rives de la Meuse que neuf divisions d’infanterie et six régiments d’artillerie lourde.

Il a devant lui en première ligne dix-sept et bientôt dix-neuf divisions, appuyées d’un déploiement d’artillerie jusqu’alors inégalé. Le front allemand reste inerte depuis de longs mois. À cette période de la guerre et pendant longtemps encore, on considérait comme nécessaire de placer la troupe d’attaque à distance d’assaut, 200 mètres ou 250 mètres, abritée dans des parallèles de départ, afin de raccourcir le plus possible l’espace à parcourir en terrain découvert, tout en lui épargnant les coups trop courts de son artillerie pendant la destruction des tranchées et des défenses ennemies ; l’assaillant a pris soin de ne pas révéler ses intentions par l’établissement de ces parallèles, et il reste dans sa ligne, éloignée parfois de 800 mètres de la ligne française, car aucun défenseur n’y sera en état de tirer après le bombardement inouï qui est préparé, et les batteries françaises, détruites ou désorganisées, ne seront plus à craindre.


Le 21 février à 7 h. 15, le bombardement commençait contre tout le front Nord de la région fortifiée, de Malancourt aux Éparges, — 22 kilomètres, — sur les deux rives de la Meuse. La destruction des premières et deuxièmes positions et celle des batteries se poursuivent simultanément par les calibres moyens (150 et 210) ; celle des ouvrages fortifiés par les gros calibres (280, 305, 380, 420) ; le tir est particulièrement intense entre la Meuse et la Woëvre. — Les tranchées et les boyaux sont à peu près nivelés, les fils de fer ont disparu. Les cratères creusés par l’explosion des gros projectiles donnent à tout le paysage un aspect lunaire, nouveau à ce moment, et qui deviendra vite familier. À 16 h. 45, entre le bois d’Hautmont et Herbebois, sur un front de 4 kilomètres, l’attaque d’infanterie sort par trois vagues successives, très denses, et pénètre dans la position française. Elle y rencontre des difficultés imprévues ; quelques éléments de tranchées subsistent, avec leurs défenseurs ; des groupes sortent de rares abris épargnés, qui luttent bravement, à peine abrités, en infligeant à l’assaillant groupé des pertes sensibles ; sur un front aussi restreint, ces résistances locales suffisent à retarder beaucoup l’avance allemande, très faible à sa gauche, un peu plus forte à sa droite. Mais le 22, le village de Hautmont est enlevé, qui prend à revers la ligne française jusqu’à la Meuse, ainsi que le bois des Caures, où le colonel Driant et le commandant Renouard sont tués après une défense héroïque. Le 23, la percée continue et sa progression fait tomber d’autres positions sur ses deux flancs.

Pendant les trois journées, deux divisions françaises fortement diminuées par le bombardement ont lutté contre cinq divisions allemandes. Le 24, la bataille continue, les Français renforcés de deux divisions, les Allemands de six régiments. La défense, tout en reculant, contient l’attaque en avant des villages de Samogneux, Beaumont et Ornes. Le recul est lent, mais c’est le recul. Chaque mètre de terrain est chèrement payé, mais l’attaque progresse, et l’arrivée des renforts n’a pas suffi à l’arrêter. Le général de Langle de Cary, commandant le groupe des armées du centre, envisage la nécessité du repli sur la rive gauche de la Meuse, qui doit se faire posément, sous peine de devenir un désastre ; en tout cas, les troupes restées dans la Woëvre vont se trouver très éloignées des ponts et sont menacées d’être coupées : leur repli sur les côtes de Meuse lui parait s’imposer. Le général de Langle expose ses vues au général en chef qui lui donne toute latitude sur ce dernier point, et le laisse seul juge des nécessités du combat, et il ajoute : « Mais vous devez tenir face au Nord entre la Meuse et la Woëvre par tous les moyens dont vous disposez. » En conséquence, le général de Langle donne l’ordre aux troupes de la Woëvre de se replier sur le pied des Hauts de Meuse, comme il en a la latitude, et continue le combat sur son front Nord, comme il en a l’ordre formel. Le général de Castelnau, qui a obtenu du général Joffre de retourner à Verdun, voit le général de Langle à son quartier général le 25 à 4 heures du matin ; il confirme les ordres du général Joffre, et le général de Langle télégraphie au général Herr : « La défense de la Meuse se fait sur la rive droite, il ne peut donc être question d’arrêter l’ennemi que sur cette rive. » Le général de Castelnau arrive à 7 heures du matin à Verdun, où sa seule présence apporte du calme et du réconfort. Sans intervenir directement dans la bataille, il règle l’arrivée des renforts, qui arrivent maintenant nombreux, et veille à leur utilisation.

Les renseignements qui arrivent de la ligne de feu sont confus et très inquiétants. Une 7e division de renfort, qui se battait très énergiquement depuis la veille, sa gauche à la Meuse, se replia dans la journée sur l’ordre de son général et s’établit sur la côte de Belleville. Une initiative heureuse arrêta l’ennemi par un infranchissable barrage d’artillerie et permit à une autre division de reprendre une partie du terrain abandonné. Mais il semble bien que si l’ennemi s’était acharné ce jour-là, s’il eût engagé au bon moment des réserves fraîches, il serait parvenu à tout le moins sur la côte de Belleville, et ce progrès eût rendu bien difficile notre maintien sur la rive droite. Mais il attaquait sur un trop petit front, se limitant entre la Meuse et la Woëvre, et dans ces conditions, l’arrivée de renforts restreints suffisait à fermer la brèche et à limiter le recul.

Au centre, on s’est battu toute la journée autour du fort de Douaumont, dont la tourelle de 155 a tiré à peu près constamment depuis quatre jours ; le fort n’a aucune garnison, sauf l’équipe de vingt-trois canonniers qui sert cette pièce et qui, à bout de forces, dort au petit jour. Une patrouille du 24e brandebourgeois, trouvant baissé le pont-levis, pénètre dans le fort et s’y installe sans tirer un coup de fusil. Tel est le résultat du décret mal compris, qui transformait les camps retranchés en régions fortifiées, et peut-être aussi d’une insuffisance de liaison entre deux unités de première ligne qui auraient dû se souder étroitement dans le fort de Douaumont, au lieu de s’y appuyer toutes deux, l’une à l’Est, l’autre à l’Ouest du fort. L’important ouvrage d’Hardaumont, qui complétait la défense des forts de Douaumont et de Vaux, n’avait pas de garnison, et il fut abandonné à l’ennemi sans un simulacre de résistance.

La journée était mauvaise. La prise de Douaumont fut annoncée au monde entier dans un communiqué triomphal : « À l’Est de la Meuse, devant Sa Majesté l’Empereur et Roi qui était sur le front, nous avons remporté des succès importants… Dans une vigoureuse poussée en avant, des régiments de Brandebourg sont arrivés jusqu’au village et au fort de Douaumont qu’ils ont enlevé d’assaut. »

Cette transposition de la vérité était un peu hardie ; dans une guerre de peuples, où l’opinion jouait un rôle encore pus important que par le passé, elle servait certainement la cause allemande en donnant à ce nom de Douaumont, jusqu’alors inconnu, la valeur d’un symbole : la possession en apparaissait comme l’enjeu de la bataille engagée. Mais quand, relevant le défi, les Français reprendront Douaumont, le prix que les Allemands ont donné à sa possession mesurera leur défaite.

Le général Joffre mande à Chantilly le général Pétain, qui dirigeait à l’arrière l’instruction des divisions mises successivement au repos : « Ça ne va pas mal, » lui dit-il dès l’abord avec son robuste optimisme, et il l’envoie prendre le commandement de l’armée en formation sur la rive gauche de la Meuse, qui devra intervenir au moment utile. Le général de Castelnau pensa que cette heure avait sonné dès que le général Pétain fut arrivé sur les lieux et lui conféra le commandement, car les événements dépassaient le cadre de la « région fortifiée de Verdun, » dont l’état-major, d’ailleurs, n’était pas outillé pour diriger des opérations de l’importance présente.

Renseigné sommairement sur les opérations du 24 et du 25, le général Joffre télégraphie dans la soirée du 25 aux généraux de Castelnau, Pétain et Herr : « J’ai donné hier, 24 février, l’ordre de résister sur la rive droite de la Meuse, au Nord de Verdun. Tout chef qui, dans les circonstances actuelles, donnera un ordre de retraite sera traduit en conseil de guerre. » Il avait paru au général en chef que certains replis avaient été prématurément ordonnés ; sans condamner les auteurs de ces ordres avant de les avoir entendus, il assumait virilement la responsabilité de la résistance, avec le risque des pertes en matériel et en prisonniers sur la rive droite de la Meuse, et, par un ordre formel, il abolissait toute velléité de retraite. Certes la gloire est grande de ceux qui ont exécuté cet ordre, et qui, par leur science militaire, leur esprit d’organisation, leur connaissance de la troupe et leur action personnelle, ont gagné cette grande bataille. Mais l’acteur principal, dont le rôle est trop peu connu, qui, de la première scène jusqu’au dernier acte de ce grand drame, n’a cessé de les décharger du lourd fardeau des responsabilités en cas de revers, c’est le général Joffre.

Au télégramme du général en chef, il faut ajouter une constatation : la conduite des généraux qui l’avaient motivé a été l’objet d’une enquête approfondie ; l’opportunité du repli reste discutable, mais tout soupçon de défaillance a été nettement écarté. L’heure est venue où toute vérité peut et doit être dite ; s’il y avait quelques ombres à ce magnifique tableau, elles ne sauraient lui nuire, mais il n’y en a pas. Certes, tous les traits ne s’y présentent point sur le même plan ni avec la même valeur, mais tous ont leur place dans l’ensemble.

Le général Pétain prend le commandement le 26 février. Aussitôt le front s’organise pour la défense pied à pied, accompagnée de vigoureuses contre-attaques ; il est divisé en secteurs, entre lesquels se répartit l’artillerie lourde qui arrive ; pour l’approvisionnement, les études antérieures encore un peu théoriques sont réalisées ; la route entre Bar-le-Duc et Verdun, qui craque sous le poids sans cesse croissant des camions automobiles, est réparée par des équipes de territoriaux et doublée par des pistes latérales. La situation reste très confuse, à tel point que, le 26, le général Pétain ignore la prise de Douaumont et craint pour les forts de Vaux et de Souville, peu rapprochés de Verdun, et qui ne sont pas encore menacés. Il engage ses renforts et la lutte est très vive sur le sommet de Douaumont. Notre ligne dépasse le fort à l’Est et à l’Ouest, et l’enserre ; sur ce point devenu capital, la bataille fait rage. C’est seulement le 4 mars que le front français se fixe pour quelques semaines à 200 mètres au Sud du fort. Sans doute les contre-attaques prescrites procurent rarement un gain de terrain appréciable, mais elles brisent l’offensive allemande, déconcertée par cette nouvelle figure de la résistance. Le général Joffre ne cesse de rappeler leur nécessité ; il écrit au général Pétain, le 27 février : « Au point où en est la bataille, vous sentez comme moi que la meilleure manière d’enrayer l’effort que prononcera l’ennemi est de l’attaquer à notre tour. » Et le 1er mars : « Vous disposez maintenant de forces plus nombreuses que celles qui vous sont opposées… Il faut surtout que vous preniez l’initiative d’actions offensives visant des buts définis. » Il faut le dire, cette volonté d’agression n’est pas comprise de tous. Le réflexe ne s’est pas encore créé de rendre le coup instinctivement, sitôt reçu, et de reprendre la tranchée, sitôt perdue, — quand tranchée il y a.

Les attaques antérieures ont donné naissance à des études fort utiles, qui ont servi de base à de véritables règlements, bien conçus ; mais un certain formalisme en est résulté, qui pèse sur la décision et surtout sur l’exécution ; on croit encore nécessaire l’établissement des divers plans qui règlent le rôle de chacun dans l’attaque, et surtout la réunion de moyens puissants, comme s’il s’agissait d’enlever une position organisée à loisir. Le vieux principe a été perdu de vue de songer à l’ennemi en se disant toujours : « Il pleut dans mon camp, mais il pleut dans le sien. » Cette comparaison naturelle amènerait souvent des réflexions consolantes : « Il vient de me bousculer, mais il ne sait plus où est sa ligne ; son artillerie tire au hasard et la mienne a ses objectifs précis. Il marche en terrain inconnu, dont je connais chaque motte de terre. Mon tir va couper ses ravitaillements, et mes hommes se sont rapprochés de tous leurs dépôts. » La méthode s’enseigne, mais seule la pratique développe le sens de l’improvisation quand il n’est pas inné, et, toutes choses étant égales d’ailleurs, il sera toujours plus facile d’attaquer que de contre-attaquer.

L’attaque allemande ne progressait plus sur la rive droite qu’avec une extrême lenteur. Le long de la Meuse elle était gênée par les feux de la défense qui la prenaient d’écharpe et même de revers. Le Kronprinz se décida enfin à élargir son front d’attaque sur la rive gauche de la Meuse, essayant trop tard de réparer le vice initial de son offensive. Le 4 mars, il demanda à son groupe d’armées le suprême effort pour prendre Verdun, « le cœur de la France. » Après deux jours de bombardement, il attaque avec deux divisions le 6 mars. Mais les Français l’attendaient là depuis quinze jours ; ils cédèrent avec une médiocre résistance le passage du ruisseau de Forges et la partie de leur ligne qui était dominée par les feux de la rive droite et qu’ils ne tenaient plus que par de gros avant-postes. Le lendemain les Allemands continuèrent à avancer, achetant leurs progrès de plus en plus cher, mais ils durent s’arrêter devant le Mort-Homme.

Du 8 au 11, la bataille s’étendit simultanément sur les deux rives. Il y eut quelques progrès insignifiants sur la rive gauche, mais le Mort-Homme tint bon, de même que la côte du Poivre sur la rive droite. Les Allemands s’avancèrent jusqu’aux abords du fort de Vaux, dont ils annoncèrent la prise dans un nouveau communiqué retentissant : « Le fort de Vaux, ainsi que les nombreuses fortifications voisines, ont été enlevés dans une brillante attaque de nuit par les régiments de réserve de Posen… » On peut supposer que des prisonniers allemands amenés dans le fort et traversant sa superstructure ont été pris pour une victorieuse troupe d’attaque. Il fallut démentir le surlendemain en déclarant que le fort cuirassé était devenu « un monceau de ruines sans valeur » et avait été évacué. Le premier communiqué semble bien le résultat d’une erreur, mais le second est un mensonge. — Tous les témoignages dans les deux camps, et notamment, la correspondance des soldats, témoignent de l’acharnement de la lutte dans ces journées et de la vaillance déployée par les deux adversaires. Les Français ont remarqué particulièrement parmi leurs ennemis les troupes bavaroises, dont le sang était répandu sans compter par le commandement prussien.

Le général Joffre avait senti qu’il avait gagné la première manche de cette terrible partie. Bien que sobre de paroles, il remercia les soldats de Verdun : « L’Allemagne espérait, leur dit-il, que la prise de Verdun raffermirait le courage de ses alliés et convaincrait les pays neutres de sa supériorité. Elle avait compté sans vous… La lutte n’est pas terminée, car les Allemands ont besoin d’une victoire. Vous saurez la leur arracher… Vous serez de ceux dont on dira : ils ont barré aux Allemands la route de Verdun. »

Le généralissime ose donc annoncer à ses soldats que la bataille va continuer ; il relève le défi de son ennemi, qui attache à la prise de Verdun une importance morale, à défaut d’une importance stratégique qu’elle n’a pas : l’Allemand n’a pas obtenu la percée rapide qu’il pouvait espérer, et son but se limite à la prise des forts sur la rive droite de la Meuse, rectification de front d’une importance toute locale ; il en est réduit à donner à cet objectif une importance factice : Verdun, « pierre angulaire de la principale forteresse de la France », etc… Le général Joffre tiendra donc, et sa victoire sera rehaussée des déclarations même de l’ennemi. Il vient fréquemment sur place, pour deux ou trois jours, il garde la 2e armée du général Pétain sous son commandement immédiat, s’allégeant ainsi de l’intermédiaire « groupe d’armées, » organe souvent inutile, parfois nuisible, toujours pesant et retardataire, quand il n’est pas tenu par une personnalité puissante ; tant que Verdun sera le seul théâtre d’opérations, le général Joffre y exercera une action directe. Il peut ainsi y calculer strictement l’emploi de ses forces, car il doit réserver les moyens d’action nécessaires à l’offensive franco-anglaise qui se prépare dans la Somme, selon le plan d’opérations arrêté en décembre 1915 dont il poursuit imperturbablement l’exécution. Sir Douglas Haig a bien voulu étendre son front et libérer ainsi la 10e armée française, dont les forces pourront être employées en renforts à Verdun ; le général anglais offre de contribuer directement à la bataille qui s’y est engagée : le général Joffre décline ses propositions, voulant laisser toutes les forces britanniques à l’offensive projetée.

Les 12 et 13 mars, le bombardement allemand reprit sur les deux rives de la Meuse avec une extrême violence ; le 14, une petite avance rapprocha du Mort-Homme la ligne assaillante, arrêtée par quelques contre-attaques heureuses. Le 16, le village et le fort de Vaux résistèrent avec succès à de violents assauts répétés jusqu’à cinq fois. Mais le 20 à la nuit, après une furieuse préparation d’artillerie, les Allemands s’emparaient du bois d’Avocourt, médiocrement défendu par une troupe qui parait s’être laissé impressionner par le jet de liquides enflammés en très grande quantité. Toutefois, les jours suivants, l’assaillant essaya vainement de déboucher du bois : une artillerie bien réglée arrêtait tout mouvement en avant. Montée à loisir, une contre-attaque française reprit le 29 ce bois qui faisait saillant dans les lignes et pouvait servir de base à une progression gênante pour l’ensemble. Une lutte violente continua pendant quatre jours pour la possession de ce terrain, qui finalement resta aux Français. Mais, en revanche, tout le saillant de Malancourt tomba aux mains des Allemands, les Français durent évacuer Béthincourt et se replier sur la rive Sud du ruisseau de Forges ; ils perdirent même le sommet du Mort-Homme.

Sur la rive droite, la fin de mars avait vu la lente progression des Allemands dépasser légèrement le village de Vaux. Le 2 avril, descendant les pentes de Douaumont, ils s’emparaient du bois de la Caillette, et franchissaient le ravin du Bazil ; aucune ligne de défense, aucune troupe de réserve ne les séparaient plus du fort de Souville. Même, ils avaient dépassé les feux de barrage de l’artillerie française. À ce moment entrait en ligne la 5e division, qui, devançant l’heure de la relève, lança d’initiative son premier régiment à la contre-attaque. L’incertitude sur le terrain cédé enlevait toute précision au tir de l’artillerie, qui ne pouvait soutenir efficacement la ligne de contre-attaque, mais cette incertitude était la même dans les deux camps.

Il fallait avant tout arrêter l’ennemi, où il serait, et ensuite le repousser. Les dispositions prises dans la nuit, le combat s’engagea le 3 au matin par un premier succès de bon augure. Les jours suivants, l’artillerie put ajuster ses feux, le bois de la Caillette fut repris en entier, tous les abords de Souville et le Nord de Vaux largement dégagés, malgré l’arrivée de renforts allemands. On remarqua que cette division avait dépensé moins de monde pour regagner le terrain que la division précédente pour le perdre.

L’idée prit corps de continuer avec la même troupe et de reprendre Douaumont. La 5e division fut mise au repos, et le plan d’attaque établi, qui escomptait une progression de la division placée à sa gauche. Or cette division perdit du terrain au lieu d’en gagner et l’objectif à atteindre se trouva tout à fait en flèche ; les divisions voisines jugées hors d’état de participer à l’opération, la base de départ devint trop étroite.

Néanmoins, l’attaque partit le 22 vers midi, après une assez bonne préparation d’artillerie et, d’un magnifique élan, elle atteignit le fort en 11 minutes et en occupait la superstructure, sauf l’angle Nord-Ouest. À droite et à gauche, les objectifs assignés étaient atteints presque complètement. Mais l’ennemi tenait dans l’intérieur du fort et l’extérieur fut bientôt balayé par les tirs de son artillerie ; aux mitrailleuses non démolies des tourelles s’en joignaient d’autres remises en batterie peu à peu. Les renforts allemands arrivèrent dès le 23, parce qu’ils étaient prêts pour une attaque projetée ; les renforts français étaient trop éloignés, et le commandant de l’attaque ne les avait pas sous ses ordres. La lutte dura deux jours, mais le fort fut reperdu le 25.

Puis la lutte se ranime autour de Vaux. Le bombardement augmente chaque jour d’intensité à la fin de mai ; Damloup est pris le 2 juin et le fort entouré de trois côtés. Les Allemands occupent enfin la superstructure, et le commandant Raynal continue la défense dans les locaux intérieurs, avec une ténacité héroïque. Le fort tomba le 7 juin. Sa chute découvrait le fort de Souville, déjà, menacé par la progression allemande qui descendait de Douaumont ; la ferme de Thiaumont tombe, le bois de la Caillette est repris ; il semble que l’héroïsme du soldat français soit impuissant devant cette avance en quelque sorte mécanique.

Le général Pétain a pris le commandement du groupe des armées françaises du Centre et le général Nivelle celui de l’armée de Verdun. Le général Pétain a déjà, en mai, attiré l’attention du général Joffre sur la gravité de la situation. Il y revient le 11 juin et insiste pour que l’offensive projetée sur la Somme ait lieu le plus tôt possible. Dès le lendemain, le général Joffre répond que toutes les dispositions sont prises à cet effet, mais qu’il faut à tout prix continuer la lutte sur la rive droite et risquer même la perte des batteries qui se replieraient bien difficilement.

Pourtant l’avance allemande continue sur la rive droite, malgré l’énergie du général Nivelle, qui ne cesse de prescrire la contre-attaque instinctive, immédiate. C’est sur ce terrain que se concentre tout l’effort de l’agresseur, qui monte une grande opération ayant pour premiers objectifs l’ouvrage de Froide-Terre, le village de Fleury et le fort de Souville. Cette ligne atteinte, les anciens forts de la côte Saint-Michel-Belleville seront facilement enlevés et les Français seront acculés à la Meuse, les ponts sous le tir de l’artillerie allemande. Dix-neuf régiments, appartenant à sept divisions différentes, vont s’engager, les renforts et les réserves très approchés de la première ligne pour profiter des premiers succès et assurer la puissance et la continuité de l’effort. C’était l’attaque la plus importante et la plus massive que Verdun eût jamais supportée.

L’artillerie a été très renforcée et commence sa préparation dès le 20 juin avec une intensité jusqu’alors inouïe. Le 23 au matin, les tranchées de première ligne sont littéralement retournées et l’infanterie allemande ne trouve presque aucun défenseur dans le commencement de son attaque. Elle atteint le ravin du Bazil, Fleury, l’ouvrage de Thiaumont, et pénètre même dans les fossés de l’ouvrage de Froide-Terre, où les éléments avancés sont faits prisonniers. Mais les contre-attaques françaises l’arrêtent. Le général Mangin, qui commande le secteur à cheval sur la Meuse, les lance sans répit. Elles se heurtent aux attaques allemandes, et leur progression est au début très lente. Mais celle de l’ennemi est arrêtée et sa volonté sera bientôt dominée. L’acharnement des deux adversaires s’équilibre et le cours de la bataille est à un point mort, mais on sent déjà que le mouvement est près de changer de sens.

Cependant, le soir du 23, la situation était grave, car la vague allemande était bien près de battre cette côte de Belleville, dernière digue qui la séparait de Verdun. Elle atteignait la tête des ravins descendant de Froide-Terre vers la Meuse, et la côte du Poivre était menacée d’être submergée avec ses défenseurs pris à revers.

Le général Nivelle, commandant l’armée, confère avec le général Mangin. Tous deux sont d’accord pour penser qu’il faut contre-attaquer à outrance ; le front menacé est dans une position d’équilibre instable et ne peut trouver son salut que dans le mouvement en avant ; le général Nivelle approuve les ordres donnés en conséquence. En rentrant à son Quartier général, il trouve le général Pétain qui s’assure que toutes les mesures sont prêtes pour l’évacuation de la rive droite, préparée dans le moindre détail quand il commandait l’armée de Verdun. Les positions de repli par échelon sont fixées à l’avance, de façon que cette savante retraite ne laisse aucun trophée à l’ennemi. Mais à cette disposition d’esprit qui lui fait envisager le pire, le général Pétain joint une admirable fermeté d’âme. Sauf le général Nivelle, aucun de ses subordonnés ne se doute qu’il ne pense pas que l’armée puisse conserver ses positions sur la rive droite. Quand il demande qu’on prépare l’opinion publique à la nouvelle de cette retraite, c’est à l’arrière qu’il pense ; à ses soldats et à leurs chefs, il montre un visage impassible et continue à dire : « On les aura ! »

Le général Nivelle ne l’a pas convaincu. Pour la troisième fois, le général Pétain expose au commandant en chef le danger de la situation. Le tiers de l’artillerie française est sur la rive droite et serait perdu en cas de revers, si elle n’est pas repliée avant que l’artillerie allemande batte les ponts de la Meuse, et trois jours sont nécessaires à l’exécution de ce repli ; il serait prudent de le commencer.

Mais le général Joffre est imperturbable. Il répond le 26 que la préparation de l’offensive franco-anglaise est commencée et répète que Verdun doit se défendre sur la rive droite ; s’il résulte de cette résolution une perte de matériel, le général en chef en prend toute la responsabilité. En lui présentant le télégramme qu’il a fait rédiger dans ce sens, l’aide-major général attire son attention sur cette décision, et sur la responsabilité qu’il assume ainsi : « J’en ai pris bien d’autres ! » répond placidement le général Joffre en signant. Au ministre de la guerre qui l’invitait à hâter l’attaque franco-anglaise, il exposa la situation générale ; le déclenchement de l’offensive projetée avait été subordonné au renforcement des armées anglaise et russe en hommes et en matériel ; l’heure était venue, et le canon de la Somme faisait entendre son grondement.

L’offensive admise par tous les alliés le 6 décembre 1915 dans les conférences de Chantilly avait été concertée entre le général Joffre et sir Douglas Haig au cours de l’hiver. Les Anglais avaient une tendance naturelle à prononcer leur principal effort vers la côte afin de menacer les bases navales qui servaient aux attaques des sous-marins allemands ; sir Douglas entra néanmoins dans les vues du général en chef français, et à la fin de février 1916, à la veille de l’offensive contre Verdun, les deux chefs s’étaient mis en complet accord pour exécuter jointivement une attaque décisive à cheval sur la Somme. Elle devait commencer vers le 1er juillet.

Le général Foch, commandant le groupe des armées du Nord, devait exécuter cette attaque avec 39 divisions, réparties entre 3 armées sur un front de 50 kilomètres, et disposerait d’une importante artillerie lourde. L’armée britannique prolongerait le front d’attaque de 20 kilomètres vers le Nord ; la bataille de Verdun eut comme seule conséquence de faire relever la 10e armée française par l’armée britannique, et le général Joffre, voulant la laisser tout entière à la préparation de son offensive, déclina l’offre de sir Douglas Haig de la faire coopérer à la défense de Verdun. Ces troupes toutes nouvelles, auxquelles la conscription votée en janvier 1916 venait de donner enfin une base de recrutement solide, avaient besoin d’un certain temps pour s’organiser et s’instruire. Les 4 divisions du combat de Mons, — 70 000 hommes, — qui composaient « la méprisable petite armée du maréchal French » s’étaient successivement augmentées, et les forces britanniques en France comprenaient 54 divisions, — plus d’un million de combattants. Leur artillerie et leurs munitions, par suite d’une fabrication activement poussée sous la direction de M. Lloyd George, donnaient enfin satisfaction à tous leurs besoins dans la bataille moderne, méconnus au début de la campagne. Sur tout le front anglo-français, la préparation du champ de bataille fut menée avec la plus grande activité.

Mais la bataille de Verdun usait les réserves françaises et le front d’attaque dut être réduit peu à peu. Pour son offensive, le général Foch ne dispose plus le 1er juillet que de 16 divisions, formant la 6e armée sous les ordres du général Fayolle. En revanche, l’artillerie est formidable : 900 pièces lourdes, 1 100 canons de tranchée, 6 millions et demi de projectiles pour un mois de bataille.

Sir Douglas Haig attaque sur 25 kilomètres de front, de Serre à Gomécourt, avec 15 divisions en première ligne, 4 en deuxième ligne, 2 en réserve (4e armée, général Rawlinson, 6e armée, général Gough).

L’entente entre les deux généraux en chef était parfaite. À la fin de mai, sir Douglas écrivait au général Joffre : « La question doit être considérée comme s’il n’y avait qu’une seule armée sur le front anglo-français. » Déjà le général Alexeieff avait télégraphié : « Je me range sous le commandement du général Joffre. » Et il l’avait prouvé par la magnifique offensive de Broussiloff. La confiance de ses pairs créait des devoirs nouveaux au général Joffre, avec des responsabilités nouvelles. Il était en son pouvoir de hâter l’attaque anglaise ; le gouvernement français le désirait beaucoup, afin de dégager Verdun le plus tôt possible ; mais la hâter, c’était la compromettre, et le général Joffre resta inébranlable.

Le 21 juin, sa directive pour les deux armées disait : « Il faut s’attendre à livrer une longue et dure bataille… Le but essentiel des opérations est de porter une masse de manœuvre sur le faisceau des lignes de communication de l’ennemi que jalonnent Cambrai-Le Cateau-Maubeuge. La route Bapaume-Cambrai devra donc être l’axe de la progression initiale. » Il demande que la situation soit envisagée d’un regard viril, et néanmoins il reste plein d’espoir, envisageant des objectifs éloignés.

Ce n’est pas d’un seul bond que le général Joffre comptait les atteindre. Après les expériences de 1915, la percée à travers les organisations fortifiées n’était plus envisagée que comme le résultat d’une lutte d’usure, méthodiquement poursuivie ; des

bataille de la somme



attaques successives à objectifs limités devaient rejeter peu à peu l’ennemi de la zone où il s’était fortifié, tout en lui infligeant des pertes supérieures à celles de l’assaillant ; enfin, il serait obligé de livrer bataille en rase campagne, après un nombre de semaines ou de mois qu’on ne pouvait calculer et, après l’avoir ainsi dominé, on en aurait raison. Son front sans cesse pressé et reculant sans cesse finirait par s’effondrer.

Cette méthode très sage visait à l’économie de l’infanterie : l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe. L’ennemi est forcé de tenir constamment la position avec des forces assez denses, puisqu’il ignore le moment de l’attaque ; l’assaillant, au contraire, ne fait entrer en ligne ses troupes d’attaque qu’au moment choisi par lui et jusque-là, il n’offre que le minimum de troupes aux coups du défenseur. Les longues et minutieuses préparations que nécessite l’attaque et surtout les tirs de destruction prolongés indiquent à peu près à coup sûr le front menacé, mais l’assaillant garde encore le bénéfice de la surprise tactique et l’instant choisi reste inconnu de l’ennemi. Le calcul s’est vérifié et les pertes allemandes ont été sur la Somme incomparablement plus fortes que les françaises. Mais les pertes françaises ont été très lourdes ; la progression en terrain bouleversé était coûteuse. Puis on ne peut compter que l’attaque réussira à tout coup ; quelles que soient les précautions prises, le hasard jouera toujours son rôle à la guerre et on ne peut l’écarter entièrement en affirmant qu’on emploie une méthode scientifique. Or, une attaque qui échoue est toujours très coûteuse, même si on n’a mis en ligne que le nombre d’hommes strictement nécessaire. Dans la lutte au milieu des positions fortifiées, le terrain s’achète au prix de beaucoup de vies humaines, d’autant plus que le temps laissé à l’ennemi pour se rétablir après chaque affaire et pour reconstituer son système d’artillerie augmente les pertes de l’attaque suivante ; il faut s’avancer méthodiquement, certes, mais avec toute la rapidité que permet la situation.

Il aurait donc fallu méditer, — et appliquer, — les recommandations du général Foch dans l’une de ses instructions : « Il reste entendu d’ailleurs que la poursuite méthodique d’objectifs déterminés n’exclut pas l’exploitation immédiate aussi étendue que possible, dans une direction quelconque, d’une défaite ou même d’un désarroi de l’ennemi se produisant au cours des opérations, éventualité à laquelle doit être préparée l’initiative de tous les commandants de grandes unités. »

Dès 1915, l’éventualité qu’envisageait le général Foch s’était produite, en Artois le 9 mai devant la division marocaine et le 25 septembre devant la 5e division, en Champagne le 25 septembre devant le 1er corps colonial ; l’éloignement des réserves avait empêché d’en profiter. Il en fut de même par deux fois en 1916 sur la Somme. La formule de l’attaque s’était faite trop rigide et c’est en vain que le général Foch s’efforçait de l’assouplir.

La préparation d’artillerie avait été fixée à cinq jours et commença le 24 juin. Mais les journées des 27 et 28 ayant été médiocres par suite du mauvais temps, le tir de destruction fut prolongé de deux jours et l’attaque partit le 1er juillet.

Les Allemands croyaient que l’armée française était hors de cause, épuisée par la bataille de Verdun, et incapable d’une attaque sérieuse. La préparation d’artillerie leur avait semblé une simple diversion, destinée à détourner leur attention du front britannique. Sur la rive gauche, les trois lignes de leur première position furent enlevées d’un seul élan par le 1er corps colonial, avec les villages solidement fortifiés qui la jalonnaient et que l’artillerie lourde avait consciencieusement démolis. Sur la rive droite, le 20e corps s’était avancé à la même allure, parti deux heures avant, et avait obtenu les mêmes résultats.

Plus à gauche, le 13e corps anglais avait débouché aussi brillamment, ainsi que le 15e, qui contournait la position de Fricourt, qu’on comptait faire tomber par débordement. Mais au Nord de Fricourt, la progression fut plus difficile, et ce redoutable point d’appui restait intact. La gauche anglaise était partie d’un élan impétueux ; elle avait rapidement progressé, mais le magnifique courage de ces jeunes troupes manquait d’expérience : de toutes parts, derrière la ligne d’attaque, des îlots de résistance s’étaient révélés, dont les mitrailleuses prenaient de flanc et de dos les assaillants ; les défenseurs sortaient des abris laissés intacts : il fallut reculer, après une lutte acharnée qui causa de lourdes pertes, et dans la nuit, sur la moitié du front, l’attaque anglaise avait dû regagner les tranchées de départ.

Sir Douglas Haig prit la décision de recommencer, sur le front confié au général Gough, la préparation d’artillerie, et de continuer l’attaque avec sa droite par l’armée Rawlinson liée avec l’armée Fayolle, qui poursuivait ses succès, particulièrement rapides sur la rive gauche de la Somme. Le 5, les Allemands ne se défendaient plus que sur la ligne Biaches-Barleux-Villers-Carbonnel ; il n’y avait plus rien entre le 1er corps colonial et Péronne. À sa gauche, le 20e corps rencontrant une plus grande résistance mettra de longs jours pour arriver à sa hauteur. Les exécutants, et particulièrement la 2e division coloniale Mazillier, sentaient parfaitement la portée du succès qu’ils venaient d’obtenir et qu’ils demandaient à exploiter.

La résistance allemande se concentrait sur Biaches et la Maisonnette qui, pris les 9 et 10, changèrent quatre fois de maîtres du 15 au 17 pour rester finalement aux Français.

Sur la rive droite, le 20e corps continuait son attaque méthodique et, dès le 2 au soir, enlevait la deuxième position allemande, bombardée pendant toute la journée. Le même jour, l’armée anglaise enlevait Fricourt, et dans la journée du 3, ses progrès très notables lui furent en partie enlevés par les contre-attaques allemandes. La lutte se poursuivait avec un acharnement terrible de part et d’autre ; chaque point d’appui, village ou lacis de tranchées, est le théâtre de bombardements violents, puis d’attaques et de contre-attaques.

Le 14 juillet, l’armée britannique attaqua sur un front de six kilomètres, enlevant les trois lignes de tranchées qui constituaient la deuxième position allemande, et elle continua le même jour de progresser sur Orvillers et Bazentin, faisant 2 000 prisonniers ; malgré les violentes contre-attaques allemandes, son avance continua jusqu’au 20, Après une courte accalmie, la lutte reprit pour la possession de Pozières, qui resta aux Australiens le 25, et de Longueval, définitivement aux Britanniques le 27.

Les troupes françaises appuyaient solidement ces attaques et en même temps s’avançaient sur la rive gauche vers Soyécourt et Estrées.

Mais les deux généraux en chef jugèrent ces opérations un peu trop dispersées et s’entendirent de nouveau pour une action en commun. Le 30 juillet, la 4e armée Rawlinson et la 6e armée Fayolle attaquèrent ensemble avec succès pendant les premiers jours d’août. En août, la ligne anglaise s’avançait autour de Guillemont et de Thiepval, la française vers Maurepas, que le 1er corps Guillaumat enleva brillamment le 24.

Dès la fin d’août, l’usure allemande était visible ; en deux mois, les Allemands avaient perdu sur la Somme autant d’hommes qu’en six mois à Verdun et fait passer sur les deux terrains à peu près le même nombre de divisions, 40 sur la Somme, 43 à Verdun. Les pertes des Alliés étaient loin d’être aussi grandes. L’armée française en particulier comptait 28 000 morts et 40 000 évacués. Il y avait donc un intérêt de plus en plus évident à augmenter ce front d’attaque, et à revenir dans la mesure du possible à la conception primitive en l’étendant vers le Sud.

La 10e armée a sa gauche liée à la 6e vers Barleux, et sa droite s’étend vers le Sud à mesure qu’arrivent les disponibilités du front français. Son front forme un angle obtus orienté à gauche Nord-Est Sud-Ouest puis à droite Nord-Sud. C’est surtout par sa gauche qu’agira son chef, le général Micheler, qui doit tout d’abord faire tomber le saillant allemand de Vermandovillers ; il compte atteindre la Somme vers Saint-Christ et doit couvrir ensuite vers le Sud la droite de la 6e armée opérant dans la direction Bapaume-Cambrai.

Chacune des deux armées a 13 divisions ; la 6e qui fait l’effort principal sur la rive droite de la Somme, en a 4 en première ligne sur son front de 8 kilomètres. La 10e en a 9 en première ligne sur un front de 18 kilomètres. Le 3 septembre, après une préparation d’artillerie qui dura cinq jours, la 6e armée enlève toute la première ligne allemande, dans un élan superbe ; vers dix-sept heures, les villages de Fleury et de Forest étaient atteints, ainsi que les tranchées à l’Est de Combles. L’armée anglaise dépassait Guillemont et atteignait la partie Sud de Guinchy. Le 4, l’avance de la 6e armée continua sur la rive droite ; les Britanniques, violemment contre-attaqués, ripostèrent. L’armée Micheler entra vigoureusement en action sur la rive gauche et s’empara de toute la première position allemande, faisant tomber Vermandovillers débordé. Les jours suivants, la progression s’y ralentit. Mais elle continue sur la rive droite, malgré les violentes contre-attaques allemandes. Le 14, Bouchavesnes fut pris par la 6e brigade de chasseurs Messimy, et la rapidité de ce succès surprit l’ennemi, mais ne fut pas exploité. La brèche fut d’ailleurs bouchée le lendemain, avant que les Français eussent eu le temps de l’élargir.

Du 15 au 26, les deux armées progressèrent le long du ravin de Combles, qui formait leur limite, et cette position, couverte par des tranchées à contre-pente que l’artillerie ne pouvait atteindre que difficilement, tomba. Alors sir Douglas Haig lança en avant sa 6e armée Gough, maintenue dans l’attente depuis son échec du 1er juillet ; elle emporta Thiepval le 26. Mais après ces deux beaux succès le mauvais temps ralentit de nouveau les opérations ; la pluie est un ennemi très redoutable dans un terrain crevé de trous d’obus qui se transforment en cuvettes et où toutes les voies de communication ont disparu. Pourtant les deux armées progressaient et dépassaient ensemble la route de Bapaume à Péronne au Nord de Bouchavesnes au milieu d’octobre ; les armées françaises resserraient le cercle autour de Péronne, pendant que les armées anglaises élargissaient leur terrain d’action vers le Nord dans la vallée de l’Ancre.

Le général Joffre proposait au général sir Douglas Haig de continuer l’action et de préparer par une pression continue une grande offensive pour le printemps de 1917. Mais le général en chef anglais estima que ses troupes avaient besoin d’un repos prolongé, afin de se reformer et de compléter l’instruction des renforts ; les troupes britanniques s’arrêtaient devant Bapaume et les troupes françaises devant Péronne.

Dans cette bataille, qu’ils appelaient the big push (la grande poussée), les Britanniques avaient fait le véritable apprentissage de la guerre. Le rapport officiel de sir Douglas Haig récapitule les résultats obtenus par la bataille de la Somme, qui sont : Verdun dégagé, l’offensive russe libérée par la fixation des divisions ennemies sur le front occidental, l’usure de 127 divisions allemandes, et il ajoute : « En ce qu’ils sont dus aux forces britanniques, ils furent atteints par des troupes dont la très grande majorité avait été levée et instruite pendant la guerre. Beaucoup d’entre elles, et surtout les relèves, comptaient par mois leur temps de service et eurent sur la Somme leur première leçon de la guerre. Nous étions contraints d’employer hâtivement des officiers et des soldats inexpérimentés, ou de retarder l’offensive jusqu’à leur complète instruction. Que de telles troupes aient tant fait, et contre une armée et une nation dont le principal souci était depuis tant d’années la préparation à la guerre, c’est un exploit sans précédent dans aucune histoire. »


Sur le champ de bataille de Verdun, la fin du mois de juin avait vu l’arrêt de la progression allemande par les contre-attaques françaises. Le terrain gagné d’un seul coup le 23 juin était repris pied à pied ; aux abords de l’ouvrage de Thiaumont la lutte restait toujours aussi rude ; les oscillations du front diminuaient d’amplitude, mais le sens du mouvement s’établissait vers le Nord, au détriment de l’assaillant. L’ouvrage, — ou plutôt la petite bosse qui marquait l’emplacement de l’ouvrage, — était pris et repris au point qu’il changea seize fois de maître au cours de l’été ; les légères avances que la ligne allemande avait poussées au delà des crêtes étaient réduites peu à peu et, de ce côté, l’initiative de l’attaque appartenait aux Français.

Vers Fleury-Souville au contraire, l’offensive allemande continuait à progresser légèrement. Les Français avaient été rejetés presque complètement du village, qu’ils avaient repris en partie le 27 juin. Le kronprinz remonta une forte attaque contre le fort de Souville ; le 11 juillet, après une violente préparation d’artillerie et une projection d’obus asphyxiants qui encageait le terrain d’attaque, il lança treize régiments appartenant à cinq divisions différentes depuis les pentes Est de Thiaumont jusqu’au bois de Vaux-Chapitre. L’attaque progressa un peu le 11 ; très peu le 12 ; pourtant un petit détachement fut capturé sur la superstructure du fort de Souville. Quelques contre-attaques montées à l’improviste avaient limité le gain de cette puissante offensive, très coûteuse en hommes, à une profondeur de 400 mètres au Sud de Fleury, sur une largeur de 800 m. À force de ténacité, une contre-attaque bien montée reprit tout le terrain perdu en faisant des prisonniers. À partir du 20 juillet, ce sont les Français qui attaquent, devant Souville comme autour de Thiaumont.

Depuis le 11, le commandement du général Mangin s’est étendu sur ce secteur, et cette unité d’action permet de puissantes concentrations de feux. Les attaques locales peuvent être précédées de préparation sur un grand front, qui laisse l’ennemi indécis sur le point précis où l’action va se dérouler. Souvent plusieurs attaques se produisent en même temps à plusieurs kilomètres de distance. Ces petites opérations sont organisées dans le détail, et les nombreux prisonniers faits sur tout le front renseignent sur l’effectif des troupes allemandes, sur leur état moral et physique, sur la marche des relèves et des ravitaillements, qui fournissent des objectifs aux tirs de harcèlement exécutés pendant la nuit. La tranchée à attaquer est encagée par des tirs de 75 qui se fixent derrière elle et empêchent les défenseurs de fuir ; en même temps, elle est pilonnée par l’artillerie lourde qui tue ou enterre ses défenseurs : avant l’attaque, il arrive souvent que des groupes entiers viennent se rendre en déclarant la position intenable. La progression des attaques est précédée à 70 ou 80 mètres d’un tir d’artillerie de campagne qui se déplace devant elle à son allure : c’est le barrage roulant qui fait son apparition dès la fin de juin. Les Français obtiennent ainsi un maximum de résultat avec un minimum de pertes. Pendant les mois de juillet et d’août ils font 3 500 prisonniers et leur avance est continue. Le village de Fleury, repris et reperdu au commencement d’août, reste aux Français à partir du 17 août, reconquis par le régiment colonial du Maroc. Toute la crête Fleury-Thiaumont est française et les abords de Souville sont bien dégagés vers le Nord-Est.

Mais l’ennemi attaque maintenant Souville par l’Est, en partant du fort de Vaux. Il gagne environ 1 200 mètres et sa pression est gênante. Alors l’unité de commandement se fait entre la Meuse et la Woëvre, et elle produit tous ses résultats : au début de septembre, l’ennemi est rejeté des positions qu’il venait de prendre et confiné aux abords du fort de Vaux, de l’autre côté d’une crête dont la contre-pente donne une bonne position à la défense de Souville.

Devant Souville et la ligne des forts, une barrière solide avait été reconstituée, comprenant plusieurs positions bien organisées, la bataille s’était assoupie sur la rive droite et les Français avaient repris l’offensive de la Meuse à la Woëvre, puis la supériorité sur leurs ennemis. Le 13 septembre, le Président de la République était venu apporter à la Ville martyre la croix de la Légion d’honneur et les décorations que les souverains des pays alliés lui avaient conférées ; dans les casemates de la citadelle, pendant une cérémonie d’une émouvante simplicité, il avait prononcé un éloquent discours qui consacrait la Victoire. Mais il fallait garder tout son prestige à ce mot qu’on osait enfin prononcer. Les événements avaient prouvé que toute attaque bien préparée commence toujours par réussir et qu’il est bien difficile de limiter une avance victorieuse : les Français n’avaient pu le faire qu’en attaquant eux-mêmes. Donc il fallait avant tout éloigner l’ennemi de la barrière enfin reconstituée. L’heure était passée des petites attaques visant à la reprise de quelques centaines de mètres ; elles avaient permis de faire disparaître successivement les petites ou grandes poches que la ligne allemande avait creusées dans la française, mais c’était seulement en portant d’un seul bond toute la ligne en avant qu’on pouvait gagner utilement du terrain. Une opération de grande envergure s’imposait.

Le général Nivelle en prescrivit l’étude au général Mangin qui envisagea la reprise de Douaumont comme conséquence possible du succès ; ce projet fut adopté après discussion, et le fort n’entra qu’ensuite parmi les objectifs de l’attaque. De même pour le fort de Vaux. Le but devint alors de reconstituer dans son intégrité la barrière des forts autour de Verdun.

Le général Mangin disposait de tous les moyens nécessaires pour mener à bien l’opération ; d’abord une artillerie très puissante : 289 pièces de campagne et de montagne (calibres 65 à 95 mm), 314 pièces lourdes (100 à 400 mm). Trois divisions attaquaient en première ligne, avec deux bataillons sénégalais et un bataillon somali ; trois divisions étaient sous ses ordres immédiats en seconde ligne ; en outre, les divisions voisines du front d’attaque mettaient chacune un régiment en ligne.

L’ennemi lui opposait sept divisions en première ligne, mais disposées très en profondeur ; seize bataillons en première ligne, six en soutien immédiat dans la zone à conquérir, onze en soutien à proximité qui seront tous engagés le soir de l’attaque, 25 en réserve, qui viendront ensuite boucher les trous. Les Français ont repéré 209 batteries allemandes (environ 800 pièces) susceptibles d’entrer en action lors de leur offensive. Après trois jours de tir de destruction, ils simulèrent une attaque générale : cette ruse eut plein succès et 130 batteries se révélèrent (soit environ 530 pièces) et furent contre-battues le surlendemain, jour de l’attaque, si bien que 90 batteries allemandes seulement ouvrirent le feu ce jour-là, et dans des conditions assez défavorables dont leur tir se ressentit. La supériorité initiale de l’artillerie allemande avait donc disparu par l’action de son ennemie, mieux organisée et mieux commandée. Cette action était escomptée dans la conception de l’attaque : le commandement français savait qu’il disposerait de moyens qui au début seraient inférieurs à ceux de la défense et qu’il prendrait la supériorité au cours de l’action.

Les effectifs d’infanterie étaient sensiblement égaux dans les deux camps. Le dispositif des divisions allemandes accolées sur de très petits fronts se prêtait moins bien à la manœuvre que celui des divisions françaises dont le front était sensiblement double ; mais surtout l’expérience des actions antérieures avait montré l’efficacité des procédés employés sur ce terrain : un barrage de projectiles de campagne tombant derrière les tranchées y clouait le défenseur, que l’artillerie lourde et les engins de tranchée mettaient hors d’état de combattre. En même temps, le tir d’autres pièces lourdes bouchait l’orifice des abris profonds du temps de paix qui servaient de places d’armes à la défense : quand la vague d’assaut se mettrait en route, précédée à 70 ou 80 mètres de son barrage d’accompagnement, elle ne trouverait plus que de rares résistances locales et s’avancerait jusqu’aux abris profonds dont les défenseurs seraient faits prisonniers. Le général Mangin put affirmer aux généraux Joffre et Nivelle, deux heures avant l’attaque, que 22 bataillons allemands allaient être anéantis. Quant aux forts, ils étaient éventrés ; on ne pouvait calculer leur prise avec la même certitude que la conquête du terrain, mais l’occupation de la superstructure était certaine et la prise totale paraissait une question d’heures, de deux ou trois jours au plus.

Si un pareil succès pouvait être escompté avec une telle certitude, ce n’était ni grâce à l’accumulation des moyens matériels, puisqu’au début de la lutte l’artillerie allemande était indiscutablement très supérieure en nombre, en portée, en rapidité de tir, et même en calibres (sauf pour quelques pièces françaises de 400 et 370 mm dont le tir est localisé contre les forts), ni grâce à l’action de masses d’infanterie qui submergeraient l’adversaire sous le nombre, puisque la densité de l’attaque sera faible afin de n’exposer aux pertes que le nombre d’hommes exactement suffisant pour obtenir le résultat ; c’est grâce à l’emploi de méthodes logiques, de procédés de tir bien conçus qui assurent la supériorité sur l’artillerie ennemie et qui permettent de compenser dans une large mesure l’infériorité en nombre et en matériel ; c’est grâce à l’élan des troupes, à leur confiance dans leurs chefs ; et ce sont là des facteurs de succès qui se retrouveront dans l’avenir.

Mais c’est grâce aussi à une parfaite union dans le commandement, le commandant de l’armée fournissant à son subordonné qui attaque tous les moyens en son pouvoir et les demandant à l’arrière quand ils ne sont pas à sa disposition ; c’est grâce aussi à une connaissance parfaite d’un terrain spécial, à l’expérience d’une très âpre lutte de plusieurs mois sur

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ce terrain où les mêmes chefs et les mêmes États-majors ont été maintenus ; c’est grâce encore aux fautes de l’ennemi, qui n’a presque partout qu’une seule ligne de défense devant laquelle il n’a pu établir que des obstacles rudimentaires. Ces conditions se retrouveront sur le même terrain deux mois plus tard ; mais elles étaient exceptionnelles et pesaient d’un poids très lourd en faveur des Français. C’était aller trop loin que de tirer de ces deux expériences des déductions d’ordre absolument général et d’en extraire une formule rigide, la recette de la victoire. Mais la tendance à généraliser est bien dans le caractère national, et d’ailleurs elle donne souvent d’excellents résultats ; le système et la formule satisfont à ce besoin ; ils épargnent la discussion, et même la réflexion.

Commencée le 20 et poursuivie jusqu’au 24 avec une intensité croissante, la préparation d’artillerie a produit ses effets habituels. Les Allemands sont venus se rendre isolément ou par petits groupes : un pigeon voyageur égaré a apporté le message de détresse d’un commandant de bataillon qui déclare ses troupes hors d’état de combattre. Enfin, à 11 h. 40, l’artillerie allonge son tir et l’infanterie française sort des parallèles de départ. Un brouillard intense a caché son mouvement à l’ennemi, qui n’ouvrira le feu que 12 minutes après l’instant de l’assaut, alors que les deux premières vagues ont franchi ses tranchées. Elle atteint en une heure son premier objectif. Elle s’y organise très rapidement. Dans l’ordre initial, cette pause devait être d’une demi-heure ; le commandant du groupe d’armées, jugeant prudent de s’asseoir fortement sur la position dont la conquête était à peu près certaine, avait insisté pour qu’elle fût beaucoup plus longue et l’avait fait, après discussion, fixer à deux heures. Mais le bombardement du fort avait été très efficace ; un projectile de 420 avait déterminé une explosion suivie d’incendie ; on pouvait penser qu’il y avait grand avantage à se hâter pour profiter du désarroi : aussi le général Mangin avait-il fixé à une heure le temps d’arrêt et en rendit compte.

La 38e division Guyot de Salins forme la gauche. Son régiment colonial du Maroc pénètre dans le fort de Douaumont, évacué la veille sous la menace d’explosion, et où les Allemands commençaient à revenir et à installer leurs mitrailleuses ; mais la marée montante des assaillants les submergea. Au centre, l’élan de la 133e division Passaga, — la Gauloise, — avait enlevé tous les obstacles et elle s’était établie entre l’angle Nord-Est de Douaumont et l’étang de Vaux. À droite, devant le front de la 74e division Lardemelle, la préparation d’artillerie avait été insuffisante sur certains centres de résistance et la progression était plus difficile. Une artillerie plus puissante, devenue disponible, écrasa la calotte du fort ; des pièces longues enfilèrent les casemates, dont la face tournée vers Verdun était simplement maçonnée au lieu d’être bétonnée ; enfin l’avance dans la direction de Douaumont permit de mettre des pièces de campagne en batterie au seul emplacement d’où elles pouvaient battre les pentes très raides à l’Est du fort, dont elles coupaient ainsi les communications. La pression de l’infanterie continuait après la relève de la division Lardemelle par la 9e division Andlauer ; l’ennemi évacua le fort où le général Andlauer s’installa le 3. Il occupa les villages de Vaux et de Damloup, donnant de l’air autour de l’ouvrage.

La reprise des forts de Douaumont et de Vaux était un événement considérable, qui consacrait aux yeux du monde entier la victoire de Verdun. 6 000 prisonniers la soulignaient. Mais ce grand succès réclamait un complément.

Dès le 21 octobre, le général Mangin avait signalé au général Nivelle la nécessité qui s’imposerait, après l’enlèvement des objectifs assignés à l’opération du 24, de s’emparer de la crête Douaumont-Hardaumont et de la côte du Poivre, qui toutes deux avaient des vues dans l’intérieur des positions à conquérir, et de donner de l’air autour du fort de Douaumont. Le général Nivelle donc envisageait une opération d’ensemble, mais il était très limité par les moyens mis à sa disposition : « Le front d’attaque ne devra pas dépasser celui de trois divisions, dût-il y avoir une solution de continuité au centre. Les munitions seront celles que nous économiserons sur nos allocations journalières. » Mais le général Mangin insista sur les avantages d’une attaque s’étendant de la Meuse à la Woëvre, même s’il fallait attendre d’avoir des troupes et des munitions disponibles. C’est à cette idée que s’arrêta le commandement. Devant le groupement Mangin, le front allemand était tenu par cinq divisions en première ligne et quatre en deuxième ligne pouvant intervenir en une nuit, et 247 batteries étaient signalées en action (960 pièces environ). L’attaque française disposa de quatre divisions en première ligne, 4 en seconde ligne, et de 740 canons. Elle était donc en infériorité vis-à-vis de la défense. Mais elle pouvait tabler sur les résultats obtenus le 24 octobre. Son artillerie prit en effet rapidement la supériorité sur l’artillerie allemande ; grâce à la progression plus profonde, il y eut parmi les prisonniers treize officiers d’artillerie dont le témoignage confirme en détail cette incontestable supériorité. Quant à l’infanterie, l’effondrement des premières lignes amenant à coup sûr la destruction complète des 13 bataillons qui les défendaient et partiellement celle des 13 bataillons en soutien sur le terrain à conquérir, l’attaque pourrait donc affronter la légère disproportion numérique du départ.

Instruit par l’expérience du 24 octobre, l’ennemi avait organisé trois lignes de résistance, munies de réseaux de fil de fer ; en outre, l’éloignement de l’objectif final introduisait une part plus grande de hasard ; il fallait donc mettre plus de souplesse dans le mécanisme du barrage roulant et en varier la nature. L’ordre d’attaque du groupement Mangin spécifiait : « Chaque objectif devra être atteint d’emblée et d’un seul élan à l’allure de 100 mètres en quatre minutes. L’infanterie sera précédée à 70 ou 80 mètres par des obus percutants et à 150 mètres par des obus explosifs fusants et percutants.

« Toutefois, quand les circonstances l’exigeront et que ce sera possible, grâce aux observations à vue étendue, les tirs d’artillerie seront conduits à la demande de la marche de l’infanterie ; les généraux commandant les divisions organiseront à cet effet une liaison aussi intime que possible entre l’infanterie et l’artillerie. »

Le grand obstacle dans l’organisation de l’attaque était l’état du terrain, affreusement bouleversé par dix mois de luttes incessantes ; dans l’argile détrempée où l’eau sourd à toutes les altitudes, les trous d’obus, presque jointifs, étaient en cette saison pleins d’eau glacée. Sans un aménagement complet du terrain, toute attaque faisait naufrage dans la boue. Il fallut construire 25 kilomètres de route, dont plusieurs en madriers, 10 kilomètres de voie Decauville et de nombreux réseaux téléphoniques, créer partout des dépôts de vivres et de munitions, des emplacements de batteries camouflés, aménager des sources et des conduites d’eau, etc.. La rigueur de la saison, particulièrement âpre sur les Hauts de Meuse, rendait ces travaux très pénibles. Mais les soldats les sentaient nécessaires : ils furent exécutés en cinq semaines avec une abnégation complète et un entrain merveilleux par les divisions qui se succédèrent sur ce terrain jusqu’à l’entrée en ligne des divisions d’attaque.

Le 15 décembre, vers 10 heures, après une préparation d’artillerie aussi complète que possible, les régiments français sortent des tranchées, attaquant de la Meuse à la Woëvre. À gauche, la 126e division Muteau enlève Vacherauville et la côte du Poivre, où elle s’établit ; la 38e Guyot de Salins, revenue sur le terrain de ses exploits, s’empare de Louvemont ; la 37e Garnier-Duplessis s’avance jusqu’au bois des Caurières où elle lutte pied à pied ; la 133e Passaga prend l’ouvrage d’Hardaumont et le village de Bezonvaux. La progression, ralentie sur certains points, amène l’attaque sur son deuxième objectif le 18. En même temps, dès le 15, des reconnaissances offensives sont allées bien au delà de leurs objectifs et, protégées par leur barrage roulant, ont détruit des canons et ramené 11 387 prisonniers, dont 284 officiers. En y ajoutant le chiffre des tués et des blessés graves, on ne peut évaluer les pertes de l’ennemi à moins de 25 000 hommes, sur un front de 10 kilomètres. 115 canons ont été pris et détruits, et la défense de Verdun est établie sur la partie la plus étroite des côtes de Meuse, dans une excellente position.

L’effet moral produit par cette victoire fut considérable dans les deux camps. Les Allemands en tirèrent fort prudemment beaucoup d’enseignements utiles, et reconnurent notamment l’impossibilité de réduire la défense à des lignes de tranchées régulières, objectifs trop visibles pour l’artillerie ennemie. Les Français y virent une éclatante confirmation des méthodes employées le 24 octobre : sans diminuer ce succès, il eût fallu remarquer que les objectifs les plus éloignés (3 km.) qui, d’après l’horaire fixé, devaient être atteints en quelques heures, n’avaient été conquis que le quatrième jour. Assurément, ce n’eût pas été la condamnation des procédés employés, et en particulier de l’horaire fixé à l’avance : mais c’eût été établir la nécessité de prévoir que cet horaire pourrait ne pas être suivi, et qu’il faudrait manœuvrer ; car l’avance ne se produit pas toujours avec une exactitude mécanique.

Le 12 décembre, l’Allemagne avait fait pour la première fois des ouvertures de paix qui paraissaient destinées à détendre les énergies dans les gouvernements, les armées et les peuples de l’Entente. En remerciant ses troupes victorieuses, le général Mangin constatait les résultats obtenus, les espérances qu’ils faisaient concevoir pour l’avenir, et il ajoutait :

« Mes amis !

S’avouant incapables de nous vaincre sur les champs de bataille, nos sauvages agresseurs osent nous tendre le piège grossier d’une paix prématurée. Tout en ramassant de nouvelles armes, ils crient « Kamarad. » Vous connaissez ce geste.

« Nos pères de la Révolution refusaient de traiter avec l’ennemi tant qu’il souillait le sol sacré de la Patrie, tant qu’il n’était pas repoussé hors des frontières naturelles, tant que le triomphe du droit et de la liberté n’était pas assuré contre les tyrans. Nous, nous ne traiterons jamais avec les gouvernements parjures pour qui les traités ne sont que des chiffons de papier, et avec les assassins et les bourreaux de femmes et d’enfants. Après la victoire finale qui les mettra hors d’état de nuire, nous leur dicterons nos volontés.

« À leurs hypocrites ouvertures, la France a répondu par la gueule de vos canons et la pointe de vos baïonnettes. Vous avez été les bons ambassadeurs de la République ; elle vous remercie. »


Un coup d’œil d’ensemble sur l’année 1916 permet de se rendre compte de la répercussion réciproque des événements militaires qui se sont déroulés sur les divers théâtres d’opérations.

La scène s’ouvre le 21 février par l’offensive allemande contre Verdun. À la fois terrible et mesquine, elle se prononce sur un front trop étroit, qui s’élargit un peu, mais pour se rétrécir de nouveau ; malgré la formidable artillerie dont elle dispose et l’emploi sans compter de l’infanterie en formations profondes, elle n’avance que péniblement et ne sait pas profiter du vide qui se trouve devant elle certains jours. Quand elle se décide à s’étendre sur la rive gauche de la Meuse, il est trop tard : la défense s’est ressaisie et organisée. Sa progression se réduit donc à une avance très lente, précédée d’une sorte de broiement mécanique des organisations françaises avec leurs défenseurs sous des tirs d’une intensité croissante ; mais l’avance est continue et les alliés peuvent craindre la chute de la citadelle française.

L’attaque préventive sur le front français s’accompagne bientôt d’une opération analogue sur le front italien. Le 15 mai, l’armée austro-hongroise attaque dans le Trentin sous les ordres de l’archiduc Eugène avec 38 divisions appuyées d’une très forte artillerie. Son avance de 12 à 20 kilomètres rejette les Italiens sur les dernières pentes des montagnes qui dominent la plaine de l’Adige, menaçant tous les arrières de la défense sur la rive gauche de l’Adige. Les Italiens se ressaisissent et contre-attaquent sur certains points. En même temps, l’offensive russe de Galicie ramène vers le Nord toutes les forces autrichiennes disponibles.

Devançant l’heure fixée, afin de secourir l’Italie menacée, le général Broussiloff attaque le 4 juin du Pripet à la frontière roumaine sur un front de 350 kilomètres ; à la fin de juin, il atteint le Stockod en Volhynie et les Carpathes au Sud de la Galicie, et s’est avancé à plus de 100 kilomètres de sa base de départ, ayant capturé plus de 200 000 prisonniers. L’offensive austro-allemande en Italie est arrêtée, 4 divisions allemandes sont appelées du front de France au commencement de juin, 4 autres à la fin du mois. Coupée d’arrêts forcés par la nécessité de rétablir les voies ferrées et d’organiser son ravitaillement, l’offensive de Broussiloff ne s’arrête qu’en septembre, ayant capturé 420 000 prisonniers, 2500 mitrailleuses et lance-bombes et 600 canons.

Dans le Trentin, le commandement autrichien se voit forcé à battre en retraite à la fin de juin pour raccourcir son front, ne disposant plus des forces nécessaires à sa défense contre l’attitude agressive qu’a prise son ennemi. La pression des Italiens s’exerce sur les nouvelles positions, puis en août et septembre ils attaquent sur l’Isonzo. Gorizia tombe entre leurs mains et ils prennent pied sur le plateau du Carso.

Cependant l’offensive de la Somme se préparait à partir à la date prévue le 6 décembre 1915 ; la sentant venir, le haut commandement allemand déclenche contre Verdun la plus forte attaque qu’il ait jamais montée. Elle obtient des succès notables, mais les contre-attaques françaises commencent enfin à regagner du terrain. L’offensive anglo-française se déclenche le 1er juillet, les Allemands ripostent sur Verdun le 11 par une attaque contre Souville presque aussi importante que celle du 23 juin. Le gain de terrain qu’elle obtient est très faible, et il est perdu les jours suivants, malgré l’arrivée de troupes fraîches le 21 juillet. Dès ce moment, l’attaque a changé de sens et les Français en ont pris l’initiative. Ils reprennent la crête de Fleury et les abords de Thiaumont au commencement d’août, le village de Fleury le 17 août.

Mais la bataille de la Somme se fait de plus en plus rude et nécessite des renforts continuels. L’attaque progresse méthodiquement, sans que les Allemands puissent l’arrêter par les contre-attaques où pourtant ils s’acharnent. À Verdun, ils renoncent à attaquer entre la Meuse et Souville, mais essayent encore, k la fin d’août et dans les premiers jours de septembre, de tourner Souville en partant de Vaux ; ils échouent de nouveau. C’est alors que Hindenburg et Ludendorff, qui ont pris le commandement le 29 août, constatent l’impossibilité de mener activement la lutte sur les deux théâtres d’opérations et renoncent à celui de Verdun. Comme une première barrière a été reconstituée en avant de la citadelle française et que le commandement français prépare une offensive d’ensemble et cesse les actions de détail, une accalmie se produit à Verdun.

Elle coïncide avec un redoublement d’activité sur la Somme par l’entrée en action de la 10e armée Micheler, qui étend le front français vers la droite et augmente l’usure allemande. La 6e armée Gough joue le même rôle à la gauche anglaise.

La Roumanie est entrée en ligne le 28 août et envahit la Transylvanie où l’appellent ses fils soumis au joug de l’Autriche, dont les troupes sont promptement refoulées. En même temps elle avance en Dobroudja, qu’elle libère des Bulgares. Mais cette intervention était bien tardive, particulièrement au point de vue militaire ; car l’offensive de Broussiloff touchait à sa fin ; en outre, c’était contre la Bulgarie qu’il eût fallu marcher, afin de donner la main aux armées de l’Entente débarquées à Salonique. Mais le Président du Conseil des Ministres russe Stürmer insistait pour qu’on ménageât la Bulgarie, et promettait un important concours militaire, qui ne vint pas. Les Empires centraux virent la nécessité de mettre hors de cause ce nouvel adversaire et de s’assurer les ressources roumaines en blé et en pétrole. Avec le concours effectif des troupes allemandes et de leurs états-majors, les armées roumaines furent refoulées de Transylvanie en septembre ; en novembre, Falkenhayn passait les Carpathes, puis Mackensen le Danube. Le 7 décembre, Bucarest était pris après une grande bataille et l’armée roumaine retraitait sur le Sereth, où elle se reforma.

L’armée alliée d’Orient, sous les ordres du général Sarrail, avait recueilli l’armée serbe ; elle ne put entrer en action qu’au milieu de septembre pour une avance qui l’amena à Monastir. Les troupes turques étaient attirées en Asie par l’avance du grand-duc Nicolas en Arménie et par la marche des Anglais vers Bagdad, et leur action en Europe se trouvait diminuée de beaucoup. Pour la scène finale, le rideau se relève sur le décor de Verdun, où les victoires du 24 octobre et du 15 décembre consacrent la ruine des espérances allemandes de l’année 1916, qui s’était annoncée si belle pour les Empires centraux.


Si nous cherchons à établir le bilan de cette année 1916, nous constatons d’abord que pour prévenir l’offensive générale de l’Entente, l’armée allemande attaquait Verdun en février et l’armée austro-hongroise le Trentin en mai. Pour prévenir la même offensive en 1917, le commandement allemand ne trouve d’autre précaution qu’un vaste repli abandonnant aux armées anglo-françaises un terrain étendu préalablement dévasté.

L’échec des attaques contre Verdun et l’usure qui résulte de l’offensive sur la Somme détermine à la fin d’août le changement dans le commandement allemand : au général de Falkenhayn succèdent le maréchal Hindenburg et le général Ludendorff. Leur premier soin est d’arrêter l’offensive contre Verdun au commencement de septembre ; ils décident en même temps de soutenir l’armée austro-hongroise qui cède devant l’avance des Roumains en Transylvanie. Mais cette résolution a été prise au pied levé, sous la pression immédiate des événements. Ludendorff, qui est le cerveau des deux Dioscures, le directeur de la raison sociale Hindenburg-Ludendorff, nous dit qu’il n’eût jamais osé pareille entreprise, s’il eût connu la situation réelle du front occidental. Et pourtant, le fait qu’on l’appelait au commandement effectif aurait pu lui ouvrir les yeux : « La situation sur le front Ouest était tendue à un point que je n’aurais pas imaginé, dit-il, mais je ne vis pas du premier coup d’œil toute sa gravité. La résolution importante de retirer du front Ouest, engagé dans de si rudes combats, plus de divisions encore et de les envoyer à l’Est, pour y rétablir la situation par une offensive et porter à la Roumanie un coup décisif, eût été trop difficile à prendre. » C’est seulement à Cambrai, pendant une conférence qui s’ouvre le 7 septembre, qu’il commence à comprendre la situation et l’abîme qui sépare le front français du front russe où il vient de diriger les opérations pendant deux ans : il faut s’arrêter sur ce passage de ses Souvenirs de guerre et constater une fois de plus la difficulté extrême pour le commandement de reconstituer, à travers le papier, la réalité des faits. « L’image que je m’étais faite de ce qui se passait à Verdun et sur la Somme prit à mes yeux des couleurs plus sombres après ce que j’eus à entendre. » Et il comprend la puissance matérielle de l’attaque. Il ne faut pas lui demander s’il comprend sa puissance morale, qui est hors de portée de ses facultés : « La puissance défensive de notre infanterie s’usa à tel point que l’attaque en masses de l’ennemi put réussir. Nous ne perdions pas seulement notre ressort moral, mais nous perdions aussi sans compter le sang répandu en abondance, un nombre important de prisonniers et beaucoup de matériel de guerre. » Il enregistre les demandes de renforts de toute sorte en hommes et en matériel : « Il nous était plus facile de satisfaire aux demandes par suite de l’arrêt de l’attaque sur Verdun ; il fallait cependant que nous continuions d’escompter là-bas une forte consommation de forces, ne fût-ce que par suite des conditions locales. Il était possible que les Français attaquassent eux-mêmes en partant de la forteresse. Verdun devenait comme un ulcère toujours ouvert qui dévorait nos forces. Il eût été plus raisonnable de ramener nos positions vers l’arrière, en deçà du champ d’entonnoirs. Je n’avais pas, à cette époque, une idée exacte des difficultés locales que présentait la lutte devant Verdun. » Il tient sur la Somme, parce qu’aucune position n’a été aménagée à l’arrière, et fait flèche de tout bois : économies sur les autres armées, formation de divisions nouvelles. Mais il reste très préoccupé de la question des munitions et de tout le matériel de guerre, qui s’affirme très inférieur à celui de l’Entente.

Le mois de septembre, calme à Verdun, lui apparaît comme effroyable : « L’ennemi prit Guinchy et Bouchavesnes. Le 17 vit un grand combat sur la rive Sud ; nous perdîmes Berny et Derniécourt. Au Sud de la Somme, la bataille diminua d’intensité, mais le feu roulant d’artillerie continua. Au Nord de la Somme, les combats se poursuivirent ; le 25 commença la lutte la plus terrible de cette bataille de la Somme, si fertile en rudes combats. Grandes furent nos pertes, l’ennemi prit Raucourt, Morval, Gueudecourt et Combles qu’on se disputa chaudement. Le 26, le coin de Thiepval tomba. De nouvelles attaques ennemies, le 28, échouèrent. Les demandes qu’on nous adressait, tant en officiers qu’en troupes, étaient extraordinairement élevées. Les relèves qu’on avait prévues à Cambrai et tout le plan de relèves projeté pour le front occidental ne suffiraient bientôt plus. Des divisions et d’autres troupes durent être jetées en toute hâte sur le front de la Somme et y tenir très longtemps. Le temps consacré au repos ou à l’instruction sur un front calme se réduisait de plus en plus. Les troupes s’usaient. Nous étions toujours à la veille d’une catastrophe. » On ne saurait assez insister sur cet aveu, criant de sincérité.

Les indiscutables succès remportés sur la Roumanie, malgré la vaillance des soldats roumains, ont délivré les Empires centraux d’un grand péril et leur ont procuré des ressources importantes ; mais Ludendorff, qui a décidé et poursuivi cette offensive, en résume les résultats : « En dépit de la victoire sur l’armée roumaine, nous étions plus faibles en ce qui concerne la conduite générale de la guerre. »

Il est très facile aujourd’hui de constater cette situation, et elle apparaîtra encore plus clairement quand l’ensemble des témoignages en aura précisé le contour et les dimensions. Les renseignements du 2e bureau de l’état-major général permettaient au général Joffre de s’en faire une idée suffisamment exacte pour qu’il pût demander à sir Douglas Haig de continuer la pression sur le front anglo-français jusqu’à la bataille du printemps 1917. Personne n’en peut douter, si l’unité de commandement avait existé sur le front anglo-français, le général Joffre aurait poursuivi son dessein. Nous le savons aujourd’hui, l’état de l’armée allemande ne lui permettait pas de continuer la même résistance, et la situation au printemps 1917 eût été la même qu’en juillet 1918 au moment où la première offensive menée à fond, par un commandement unique, commençait contre une avance arrivée à la limite de son effort.

Sans doute, en 1916, il eût été souhaitable qu’à Verdun la formule entre « camp retranché » et « région fortifiée » eût été trouvée, mais il s’agit là d’un point de détail ; que sur la Somme, entre le commandement suprême, qui concevait juste, et les exécutants qui comprenaient bien, l’intermédiaire eût compris aussi bien qu’à Verdun, mais c’était là question accessoire de personnes, qui se fût réglée sur le terrain au cours de l’action.

Aujourd’hui, il est permis de l’affirmer, la victoire finale pouvait être obtenue dès le printemps 1917 par les procédés employés en 1916, quelle que fût par ailleurs la rigidité dans l’emploi d’une formule nouvelle de l’offensive, que le général Foch eût assouplie, que les exécutants eussent élargie, et que les intermédiaires appliquaient aveuglément. Les Français sont frondeurs, en même temps que très suffisamment disciplinés et on se répétait un propos attribué à une personnalité militaire : « En 1915 nous avons marché comme des enfants, en 1916 comme des vieillards ; il faut enfin marcher comme des hommes. » Ces propos et d’autres plus légers, qui n’étaient point négligeables et qui se répétaient un peu partout, s’aggravaient du chiffre des pertes, qu’on exagérait d’ailleurs, et qui paraissait démontrer que l’action menée par les procédés qualifiés de scientifiques était encore plus coûteuse que les attaques de l’année précédente, jugées inconsidérées. En fait, l’offensive de la Somme coûtait en cinq mois sensiblement moins que celle de Champagne en deux semaines, et le commandement français avait grandement profité de l’expérience. On lui reprochait de ne pas assez tenir compte des leçons de la guerre nouvelle, et bien au contraire, le défaut que les événements paraissaient faire constater chez lui, c’est de tomber dans l’empirisme et de varier trop vite ses méthodes en attribuant trop de valeur aux résultats immédiats.


L’échec de Verdun avait fait disgracier le général von Falkenhayn qui, le 29 août 1916, avait été remplacé par le maréchal Hindenburg dans son poste de chef d’État-Major général des armées allemandes avec le général Ludendorff comme premier Quartier Maître général.

La bataille de la Somme avait été parfaitement appréciée en Angleterre ; l’armée anglaise avait subi de lourdes pertes et sa progression était plus lente dans l’ensemble que celle de l’armée française, mais ce n’est pas la topographie qui permet de déterminer la valeur respective en pareil cas et les comparaisons étaient oiseuses ; sir Douglas Haig avait compris, utilise et développé les magnifiques qualités de ténacité que possédaient ses troupes. Il fut très justement élevé à la dignité de Field Marshall, la plus haute du Royaume Uni.

En France, l’opinion publique, souveraine maîtresse, se réduisait, par suite des nécessités de la censure, au milieu parlementaire, dont le Gouvernement dépendait immédiatement. Or le Parlement ne disposait que de renseignements fragmentaires, qui ne lui permettaient pas de se rendre compte du rôle du commandement dans les opérations. On exagérait les pertes françaises sur la Somme et celles de l’ennemi étaient inconnues ; la lutte essentiellement ingrate qui s’y poursuivait n’avait pas amené les résultats immédiats qu’on avait escomptés. Il fut donc admis que la responsabilité du général Foch était engagée et qu’il convenait de le sacrifier ; enlevé à son commandement, il fut placé dans une demi-disgrâce. Par répercussion, l’autorité du généralissime se trouvait atteinte. Résolument optimiste, ayant foi en une prompte victoire, le général Joffre avait tardé à réclamer du Gouvernement l’effort matériel nécessité par la forme, imprévue pour tous, que la guerre avait prise ; notamment une augmentation considérable de l’artillerie lourde demandait au préalable la construction d’usines et par conséquent un laps de temps devant lequel il avait reculé. On était surpris de son calme imperturbable dans les circonstances extrêmes et cette qualité maîtresse se retournait contre lui : il apparaissait comme « installé dans la guerre, » état pour lui normal et qui par conséquent ne devait jamais prendre fin. Il avait poursuivi ses desseins avec une fermeté inébranlable et il s’était soustrait résolument à toute influence extérieure, confiné strictement dans sa lourde tâche militaire. On songea donc qu’un autre chef ayant le commandement sur le front occidental trouverait le procédé nouveau qui permettrait d’arriver à une solution plus rapide. Le général Joffre prendrait le commandement de toutes les armées françaises et aurait sous ses ordres ce nouvel organe. Une discussion pénible s’ensuivit. Finalement, le maréchal Joffre fut élevé à la dignité de maréchal de France, sans rôle bien défini.

Le général Nivelle qui avait commandé avec éclat l’armée de Verdun, lui succéda. Mais il n’aura pas la même indépendance que son prédécesseur : il devra tenir compte des influences qui ont provoqué la crise d’où est sortie son élévation, et apporter dans la guerre une formule nouvelle.