Comment finit la guerre/03

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Comment finit la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 241-285).
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III. — 1917



Le plan de campagne des Alliés pour 1917 fut arrêté, comme le précédent, dans une conférence qui réunit à Chantilly, le 16 novembre 1916, autour des généraux en chef Joffre et sir Douglas Haig, tous les chefs de mission de la Grande-Bretagne, de l’Italie, de la Russie, de la Belgique, de la Serbie, de la Roumanie.

La formation de nouvelles divisions allemandes faisait penser à la répétition d’une attaque dans les premiers jours du printemps, vraisemblablement sur le front occidental. Il fut donc décidé que les opérations offensives seraient poursuivies dans toute la mesure compatible avec les conditions climatériques de chaque front. « Pour interdire à l’ennemi l’initiative de la reprise des opérations, les armées de la coalition seront prêtes à entreprendre des offensives d’ensemble dès la première quinzaine de février 1917, avec tous les moyens d’action dont elles disposeront. » La date sera fixée suivant les circonstances et d’un commun accord entre les commandants en chef, qui conserveront entre eux un « contact étroit. »

Le haut commandement russe affirmait sa volonté de poursuivre la mise hors de cause de la Bulgarie, à laquelle devait contribuer l’armée alliée de Salonique, portée à 23 divisions. L’appui mutuel que les Alliés s’étaient prêté au cours de l’année précédente devait continuer, et à cet effet des études de transport et d’emploi des forces combinées devaient être entreprises entre les États-Majors franco-anglais et l’Italie.

En conséquence, le général Joffre rédigeait dès le 27 novembre un plan général d’offensive. À partir du 1er février, les armées françaises devaient être prêtes à attaquer entre la Somme et l’Oise, en même temps que les armées anglaises entre Bapaume et Vimy ; à partir du 20 février, le groupe des armées du centre attaquerait à son tour en Champagne entre Pontavert et Reims.

La forme de ces attaques est définie dans une instruction du 16 décembre, fondée sur les expériences de Verdun et de la Somme. Elles devront s’effectuer sur un front aussi large que possible, viser l’enlèvement de la ligne d’artillerie ennemie, afin de désorganiser la défense par la prise de ses canons, se succéder dans le plus court délai, afin de profiter entièrement des résultats obtenus. Le combat de rupture est suivi d’une exploitation énergique et audacieuse ; c’est la puissance et la vitesse qui assurent le succès. L’idée de manœuvre, qui doit être indiquée dans le plan d’opérations, est réalisée par la répartition des moyens selon le terrain, les plus puissants étant réservés aux zones où la progression peut être la plus rapide. La préparation des attaques ainsi que l’accompagnement par l’artillerie est d’ailleurs étudiée à fond dans cette instruction ; mais elle indique nettement un changement de méthode et envisage la possibilité de parvenir à la rupture du front ennemi par l’action brutale, rapide, soigneusement étudiée et préparée dans les moindres détails. L’exploitation du succès est prévue, et sa rapidité doit déconcerter l’ennemi et devancer l’arrivée de ses réserves ; les attaques ont un objectif déterminé, mais elles ne sont plus contraintes de s’y limiter.

Le gouvernement de M. Briand était énergiquement partisan d’une offensive décisive pour le printemps de 1917 ; les milieux parlementaires s’y ralliaient. On y exagérait l’effet produit sur l’esprit public par la prolongation des hostilités, par la guerre d’usure ; on craignait que les sous-marins allemands n’empêchassent le ravitaillement de la France en vivres et en matières premières ; enfin l’entretien des effectifs de combat devenait, disait-on, difficile. À la Chambre des Députés, la Commission de l’Armée transmettait en décembre au gouvernement un rapport de M. Violette dont elle appuyait les conclusions : « Si nous sommes prudents, c’est dès la fin de février que nous reprendrons les opérations actives… L’initiative de la grande bataille est une question de vie ou de mort pour la France. »

C’est dans ces conditions que le général Nivelle prit le commandement des armées françaises, pour exécuter les opérations décidées par les gouvernements alliés, concertées par les États-Majors de l’Entente, et dont la forme avait été déterminée par une instruction générale de son prédécesseur. Il jugea que le front d’attaque pouvait être légèrement étendu, et qu’il y aurait grand avantage, pour la progression de l’offensive en Champagne, à s’emparer du Chemin des Dames, position formidable qui avait des vues sur toute la plaine et lui assurait une tête de pont sur la rive droite de l’Aisne. En outre, l’attaque de la Somme et celle de l’Aisne devaient être simultanées et non successives comme dans le plan précédent.

L’offensive anglo-française dans le Nord devait commencer par une large rectification du front anglais. Sir Douglas Haig devait attaquer sur Vimy avec sa première armée, en même temps que les 3e et 5e réduiraient la poche laissée entre Arras et Bapaume par les succès de 1916. Puis une action d’ensemble serait prononcée en liaison avec le groupe des armées françaises du Nord, qui devait opérer entre la Somme et l’Oise ; le général d’Espérey avait remplacé le général Foch dans ce commandement.

Sur l’Aisne, l’offensive française devait s’étendre de Vailly à Reims ; consulté par le nouveau général en chef au sujet de l’offensive projetée, le général Pétain avait formulé très franchement des critiques qui rendaient difficile son emploi dans la réalisation du projet ; le général Nivelle en confia la préparation au général Micheler, qui se montrait à ce moment très partisan d’une offensive rapide et brutale. La 5e armée Mazel, qui occupait le front d’attaque depuis 1914, se resserra sur sa droite pour faire place à la 6e armée, dont le général Mangin venait de prendre le commandement ; la 10e armée Duchesne était maintenue en réserve pour l’exploitation du succès après la rupture du front.


Les plans d’opérations furent établis aux divers échelons du commandement selon la méthode normale ; le général en chef Nivelle donnait des directions et indiquait la forme de l’attaque ; le commandant du groupe d’armées, Micheler, fixait des objectifs, les commandants des armées, Mazel et Mangin, répartissaient la tâche entre leurs corps d’armée, et les indications qui leur étaient données étaient strictement limitées au rôle de leurs armées dans la bataille. Il ne saurait en être autrement, et seul le général en chef est en mesure de concevoir et de rédiger le plan d’une offensive à grande envergure qui suppose une connaissance complète de la situation générale, de la coopération possible des armées alliées, des forces et des ressources des armées nationales et des armées ennemies, des instructions données par les divers comités de guerre, enfin des intentions du gouvernement.

Le général Nivelle avait décidé une attaque violente, visant du premier coup la conquête des positions ennemies et de toute la zone occupée par son artillerie, et cette conception était conforme à l’instruction du 16 décembre signée par son prédécesseur ; exécutée par deux fois sous ses ordres à Verdun, une pareille opération apparaissait comme parfaitement réalisable et aucune objection ne lui fut opposée par personne. Il voyait ensuite une exploitation rapide, succédant immédiatement à la rupture : la brèche ouverte est aussitôt élargie aux deux ailes et l’armée de manœuvre entre en ligne : « Le développement ultérieur des opérations ayant pour but de porter aussi rapidement que possible le gros des forces vers le Nord : axe général Craonne-Guise. »

En transmettant ces directives, le général Micheler ajoutait que l’ensemble des opérations pouvait, à son avis, être réalisé soit le jour de l’attaque, soit « au plus tard » dans la matinée du lendemain, et indiquait comme objectif à atteindre une ligne passant au delà des collines qui dominent la rive nord de l’Ailette, atteignant la plaine de Laon au Nord et poussant vers l’Est au delà du fort de Brimont.

Les premiers projets d’opérations donnèrent lieu à des observations et à des échanges de vues, ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas. Les seules réserves furent faites par le général Mangin, qui demandait des préparations d’attaque suivies d’exécution sur plusieurs autres points du front, afin d’obtenir la surprise, tout au moins relative ; il réclamait une artillerie exceptionnellement puissante, afin de pouvoir raccourcir la durée de la préparation sans compromettre l’exécution des destructions ; et il ajoutait : « Le choix de la saison a une grande importance ; la rapidité dans la marche demande un bon terrain praticable en dehors des routes ; le développement de l’opération serait favorisé par les journées longues et les nuits claires. Il est à espérer que des opérations antérieures à la principale auront enlevé à l’ennemi la liberté de ses mouvements et l’initiative des attaques, et que nous pourrons attendre les belles journées qui nous permettront de faire entrer en ligne nos contingents indigènes coloniaux. » Il exposa directement au général en chef que, sur un terrain d’attaque aussi difficile, dépourvu d’observatoires terrestres, il fallait presque nécessairement attendre les beaux jours, où l’observation aérienne est facile, et le sol ferme. Ces demandes et ces remarques étaient soumises au commandement comme éléments d’appréciation pour être mises en balance avec tous les autres et entrer en facteur dans la décision à prendre, dont le chef est seul responsable.

Le général Nivelle ne cessa de répéter qu’il fallait aller « le plus loin possible » dès le jour de l’attaque ; le général Micheler fixa une première ligne à atteindre en trois heures et une seconde ligne trois heures après. Il entra dans des détails trop minutieux qui ne laissaient aucune initiative à ses subordonnés et il s’ensuivit quelques dissentiments que le général Nivelle eut à apaiser. Mais c’étaient là des détails.

Aller le plus loin possible, c’est progresser jusqu’à ce que l’attaque rencontre un obstacle qu’elle ne puisse vaincre sans le secours d’une nouvelle préparation méthodique ; ce n’est pas par les ordres qu’elle sera arrêtée, c’est par le fait de l’ennemi ; le commandement se met en mesure de profiter du désarroi constaté si souvent sur certains points du champ de bataille devant l’attaque et, à cet effet, il monte tous ses subordonnés en indiquant des objectifs très éloignés. Le principe est mieux qu’irréprochable, et son application en 1918 a donné la victoire aux Français, après avoir valu aux Allemands leurs succès de mars et de mai.

La nécessité de prévoir l’exploitation du succès après la rupture est évidente : elle s’imposait particulièrement en 1917. Il fallait obliger les états-majors et les cadres, à tous les échelons, à réfléchir sur les nécessités de la guerre de mouvement, perdues de vue depuis longtemps, à prévoir l’équipement du fantassin et l’allégement des équipages, la formation des colonnes, leur marche, leur ravitaillement, à déterminer les groupements d’artillerie lourde qui rejoindraient successivement chaque corps d’armée et l’armée, à étudier les obstacles naturels et les réseaux routiers, etc. Évidemment, le général Micheler allait un peu loin en envisageant une menace sur les communications ennemies « qui seraient alors resserrées entre les Ardennes et la pointe méridionale de la Hollande, » mais cette anticipation, qui s’est d’ailleurs réalisée l’année suivante, s’arrêtait aux états-majors d’armée.


L’offensive était en pleine préparation sur tout le front, quand le général Franchet d’Espérey, commandant le groupe des armées du Nord, signala le 4 mars qu’à n’en pas douter l’ennemi préparait un repli sur une position à une vingtaine de kilomètres en arrière ; il en concluait la nécessité, soit d’attaquer le plus tôt possible, soit de modifier la forme de l’offensive, qui prévoyait une préparation de cinq jours au cours de laquelle l’ennemi aurait eu le loisir de se retirer. Sceptique, le général Nivelle décida d’abord de ne rien changer à son plan d’opérations. Mais le général d’Espérey, de plus en plus convaincu, donna l’ordre de garder le contact de l’ennemi en le suivant dans sa retraite et le général Nivelle prescrivit alors de fréquents coups de main pour s’assurer de sa présence, et, en cas de repli, une poursuite devait être menée avec le minimum de forces. Le général d’Espérey prévoit une attaque pour le 17 mars, mais dès le 14 la poursuite commence et le général en chef ne pense plus qu’à la pousser. Le général d’Espérey s’y emploie avec toute l’activité de son tempérament, il doit réagir contre les habitudes de prudente lenteur qu’a invétérées la guerre de tranchées, et contre l’appréhension d’une savante manœuvre pour attirer ses corps d’armée en plaine, à la merci d’une contre-attaque.

Au début, la progression de l’infanterie fut un peu hésitante, sauf au premier corps colonial, qui partit à belle allure. Mais tous comprirent bientôt la situation ; pour la première fois depuis la bataille de la Marne, les soldats français voyaient l’ennemi céder devant eux ; leur entrain activait leur marche, malgré les difficultés du ravitaillement. En revanche, l’artillerie, obligée de traverser la double zone des tranchées bouleversées par plusieurs mois de travaux et par le tir incessant des deux artilleries, mit quelque lenteur à se déplacer. La résistance de l’ennemi fut au début insignifiante ; elle ne consista d’ailleurs qu’en un mince rideau d’infanterie à très faible effectif.

Le 19 mars, le repli allemand s’étendait au front entre l’Oise et l’Aisne. Mais cette fois, les Français s’y attendaient et la poursuite commença aussitôt et très vigoureusement. Sur une ligne préparée pour limiter le recul et permettre d’organiser à loisir la position Hindenburg, les Allemands furent bousculés et l’achèvement de leurs travaux, gêné par des tirs d’artillerie, leur coûta des pertes sensibles.

Le repli allemand avait été longuement médité et préparé. Il ne laissait au groupe d’armées d’Espérey qu’un butin insignifiant. La zone évacuée avait été systématiquement dévastée. Que toutes les voies de communication fussent détruites, on ne peut s’en étonner, c’était de bonne guerre ; la destruction des lieux habités pouvant servir d’abri aux troupes peut s’admettre à proximité de la ligne de feu, quoique cette pratique pousse bien loin les rigueurs de la guerre. Mais consacrer une grande quantité d’explosifs à faire sauter des ruines imposantes, et une main-d’œuvre considérable à raser tous les arbres fruitiers, c’est le fait d’une sauvagerie perfectionnée. Il est essentiel de remarquer que d’importants moyens de destruction étaient ainsi détournés du but militaire : en faisant sauter des parties de routes plus étendues et en abattant un plus grand nombre des arbres plantés sur leur parcours, les Allemands eussent gêné davantage la progression des troupes françaises et leur ravitaillement. Mais ce n’était pas seulement aux armées alliées que les Allemands faisaient la guerre, c’était au peuple de France, atteint dans son passé comme dans son avenir, dans toutes ses richesses artistiques, industrielles et agricoles.

Le nouveau front allemand passait en avant et près de Lens, Saint-Quentin, La Fère, Vailly. La nouvelle ligne, dite « Hindenburg, » appuyée à droite à la falaise de Vimy, à gauche au Chemin des Dames, s’étendait en ligne presque droite sur de bonnes positions qui résultaient d’une étude du terrain et non du hasard du combat ; des abris bétonnés étaient établis pour les mitrailleuses, les hommes et les postes de commandement ; les communications téléphoniques étaient enterrées ; seuls étaient visibles quelques éléments de tranchées, quelques boyaux de communication. Tant par le raccourcissement du front que par les dispositions moins visibles et moins vulnérables, elle permettait une économie de forces. En outre, tous les préparatifs de l’attaque française étaient désorganisés dans la zone Nord, ainsi qu’une partie des préparatifs anglais ; les deux armées alliées ne pouvaient combattre coude à coude sans des changements tels qu’on ne songea même pas à les entreprendre, et c’était là une faiblesse. La retraite allemande présentait donc des avantages évidents, sans qu’il fût besoin de l’attribuer à de profonds calculs, comme de préparer une future offensive sur le même terrain dévasté à l’avance et où les difficultés de communication étaient égales pour les deux partis. Il est fâcheux que cette retraite ait pu s’exécuter à loisir, sans être inquiétée, et qu’ait été écartée la suggestion du général d’Espérey, qui voulait attaquer dès les premiers jours de mars, en plein repli de la grosse artillerie et des immenses approvisionnements.

Dans ses Souvenirs de guerre, Ludendorff explique très nettement tous ses motifs ; il comptait retarder l’offensive des Alliés prévue pour le printemps, afin de laisser à la guerre sous-marine, commencée le 30 janvier 1917, le temps de produire ses effets ; en même temps, les stocks de munitions, presque épuisés par la bataille de la Somme, pourraient se reconstituer. Ludendorff dit que le haut commandement allemand envisagea la possibilité d’une contre-attaque sur tout le front de la nouvelle position, « afin, dit-il, de compenser par un gros succès tactique l’aveu de faiblesse que constituait notre repli. Nos effectifs et l’état des troupes rendaient impossible, sur un terrain impraticable, l’entrée en action de forces suffisantes pour nous assurer un réel succès. Pendant le repli, les troupes de l’Entente suivirent de très près. Pour elles, ce mouvement représentait un gros succès ; mais nous avions travaillé la presse avec tant d’adresse que cette opinion ne put se répandre. » Cette « retraite stratégique, » ce « repli élastique » contenait en germe, disaient les journaux allemands, une « manœuvre géniale » d’Hindenburg ; l’armée allemande s’était créé des disponibilités, et il semblait que son recul était destiné à lui faire prendre du champ pour bondir en avant. L’opinion était donc complètement rassurée, mais restait dans l’attente.

En fait, les disponibilités n’existaient pas encore, et l’attitude agressive des armées alliées forçait les Allemands à garder devant eux six divisions sur le nouveau front comme sur l’ancien. L’aveu de faiblesse ne fut compris ni en Allemagne ni en France, où l’on fermait les yeux sur les résultats obtenus en 1916, particulièrement sur la Somme, où l’usure allemande avait été terrible.

Mais ce repli avait une bien autre conséquence, que Ludendorff a certainement vue sans l’avouer, et l’on conçoit qu’aux premiers renseignements du général d’Espérey du 4 mars, le général Nivelle ait répondu le 7 : « Il paraît peu vraisemblable que l’ennemi abandonne sans combat ou même sans résister à outrance l’un des principaux gages qu’il tient sur notre sol, c’est-à-dire la ligne la plus rapprochée de Paris, jalonnée par Roye-Noyon-Soissons. » Si l’attaque allemande de mars 1918 était partie de la ligne de mars 1917, il n’y a aucune raison de supposer qu’elle n’eût pas obtenu des résultats analogues, donc une progression de 40 kilomètres environ. C’était Amiens et Compiègne dépassés de beaucoup, l’armée anglaise coupée de la française et rejetée sur la côte, l’ennemi devant les forts de Paris.


Cependant le Comité de guerre français approuvait le plan d’offensive exposé par le général Nivelle et le pressait d’agir, afin de devancer une attaque allemande qui eût renouvelé pour les Alliés la crise dangereuse du commencement de 1916. En janvier, le War Committee avait entendu à Londres le général Nivelle et approuvé son projet. Une conférence interalliée s’était tenue à Calais les 26 et 27 février et l’attaque avait été prévue pour le commencement d’avril ; le gouvernement britannique admit la nécessité du commandement unique pour l’offensive et subordonna sir Douglas Haig au général Nivelle pendant les opérations qui allaient commencer. C’était là un point capital ; pour la première fois, les troupes britanniques allaient combattre sous un chef étranger ; cette décision fait le plus grand honneur à M. Lloyd George, qui a compris et admis toutes les nécessités de la lutte engagée, au gouvernement de M. Briand, et enfin au général Nivelle, dont les talents et le caractère ont inspiré confiance à nos alliés.

Mais deux faits nouveaux changeaient l’équilibre général des forces en présence : l’entrée en ligne des États-Unis d’Amérique et la révolution russe.

La guerre sous-marine à outrance avait été décidée par le haut commandement allemand, auquel le chancelier de l’Empire avait remis la responsabilité ; elle entraînait la guerre avec les États-Unis, qui ne pouvaient admettre que leurs navires fussent coulés sans autre motif que de se trouver dans les parages de la France et de l’Angleterre. Le calcul de cette force nouvelle avait été établi : étant donnés les premiers résultats obtenus par la guerre sous-marine, il était impossible, même en supposant que les renseignements fournis par l’amirauté allemande fussent trop optimistes, que l’Amérique pût transporter et approvisionner une armée considérable sur le continent européen. D’ailleurs cette armée eût été de bien médiocre valeur.

Ludendorff rappelle le discours prononcé au Reichstag par le chef des socialistes majoritaires Scheidemann, rejetant la responsabilité de la guerre sous-marine sur l’Entente qui avait repoussé les ouvertures de paix : « Lloyd George est le parrain des nouvelles décisions prises par les dirigeants de l’Empire en ce qui concerne la guerre sous-marine. La guerre sous-marine à outrance a été véritablement décidée par la conférence des alliés à Rome. Maintenant que cette décision est prise, maintenant que la chose est en route, nous ne pouvons plus que souhaiter de tout cœur que cette guerre nous apporte bientôt la paix. Nous nous fions à la force de notre peuple armé jusqu’aux dents… » La décision prise par Hindenburg-Ludendorff avec l’assentiment du chancelier était donc approuvée par tous les partis, en entière connaissance de cause. Elle fut notifiée le 30 janvier, et le 3 février, le président Wilson déclara solennellement au Congrès que les relations avec l’Allemagne étaient rompues. Les 5 et 6 avril, le Sénat et la Chambre des représentants reconnurent l’état de guerre avec l’Allemagne. Combien de temps serait nécessaire pour qu’une armée américaine d’effectif appréciable fût levée, équipée, transportée en Europe et mise en état d’entrer dans la grande bataille ? C’était le secret de l’avenir ; mais, dès cette heure, tout homme de sang-froid devait comprendre qu’un poids considérable venait de tomber dans la balance du destin du côté des Alliés, et il ne s’agissait plus que de savoir si le fléau aurait le temps d’indiquer le juste équilibre.

Presque en même temps éclatait la révolution russe. Le tsar Nicolas II, qui avait ouvert la conférence de La Haye, donné à son peuple un commencement de représentation élue, supprimé l’alcool, et qui, dans la guerre, s’était montré un allié fidèle et d’un secours souvent précieux, était tombé sous la domination de l’impératrice, allemande d’origine, elle-même dirigée par le moine Raspoutine et les influences germaniques. Il s’était de plus en plus séparé de son peuple. Du 7 au 12 mars, des troubles éclatèrent, croissant d’intensité ; le gouvernement provisoire qui s’était formé s’écroula avec le trône impérial, et la Russie tomba aux mains d’un pouvoir à la fois violent et faible qui s’incarnait dans Kerensky.

Il proclama la fidélité à l’alliance, mais sa force militaire paraissait décroître avec la discipline de l’armée et les Alliés ne pouvaient plus compter sur l’offensive russe prévue pour le printemps.


Sur ces entrefaites, le 20 mars, un incident de séance à la Chambre des Députés amena la démission du ministre de la guerre, le général Lyautey, et celle du cabinet Briand. Son successeur M. Ribot prit comme ministre de la guerre M. Painlevé qui, indiqué par une fraction importante du Parlement, avait refusé d’entrer dans la dernière combinaison Briand, parce qu’il réprouvait la nomination du général Nivelle comme commandant en chef, non pour des raisons personnelles, disait-il, mais parce qu’il n’était pas partisan du système de guerre que représentait à ses yeux le général Nivelle.

M. Painlevé interrogea ceux des chefs de l’armée qu’il supposait capables de lui apporter des arguments contre l’offensive projetée, et pas les autres. Il accrut leurs hésitations sans même s’en rendre compte. Ces conférences avaient lieu en dehors du général en chef, prévenu par ses subordonnés, et pas par le ministre ; le général Nivelle savait en outre qu’un officier supérieur était chargé au cabinet du ministre d’ouvrir un dossier contre le projet d’offensive, et s’en inquiétait. Toutefois, aucun des généraux interrogés n’était d’avis de renoncer à l’offensive : ils ne croyaient pas qu’elle pût amener toutes les conséquences prévues par leur chef, mais ils ne prenaient pas la responsabilité de conseiller son arrêt. Leur avis se bornait donc à une critique absolument stérile. Par ailleurs, M. Painlevé consultait le 24 mars sir Douglas Haig et de nombreux officiers anglais : sans s’embarrasser des détails d’exécution, leur avis unanime était de « frapper vite, à toute volée, un grand coup sur l’ennemi, » et il acquérait la certitude qu’au début d’avril, après la révolution russe et l’entrée des États-Unis dans la guerre, le gouvernement et le haut commande- dément anglais étaient résolument partisans de la grande offensive.

Il semble que le ministre de la guerre aurait pu en rester là. Mais le 3 avril une réunion eut lieu sur sa demande au ministère de la guerre entre M. Ribot, président du conseil, le ministre de la guerre, le ministre de la marine amiral Lacaze, le ministre des armements M. Albert Thomas, le ministre des colonies M. Maginot et le général Nivelle. Il s’agissait d’examiner si l’offensive, dont la date était fixée au 8 avril, devait avoir lieu dans la situation nouvelle que créaient le repli allemand, la révolution russe et l’entrée des États-Unis dans la guerre. Cette conférence, cinq jours avant la date fixée pour l’offensive, se comprend mal ; elle ne pouvait rien décider, sinon la réunion du Comité de guerre pour examiner la même question, c’est-à-dire de savoir s’il y avait lieu d’intervenir auprès de nos alliés britanniques pour modifier des projets arrêtés d’accord avec eux, et dont M. Painlevé venait d’acquérir la certitude qu’ils restaient résolument partisans. Harassé de questions sur la façon dont se déroulerait l’attaque, le général en chef affirma sa foi inébranlable dans une rupture rapide suivie immédiatement de l’exploitation prévue qui, en trois jours environ, menait le groupe d’armées Micheler sur la Serre à 30 kilomètres de sa ligne de départ. Au cours de la discussion, la nécessité de détruire les premières et deuxièmes lignes fut indiquée, ainsi que l’avantage d’attaquer par un temps favorable. Il fut décidé que « le général en chef attaquerait sur le front qu’il avait choisi, quand il jugerait ses préparatifs terminés, et au jour par lui désigné. » Il avait donc toute latitude.

Tout paraissait terminé et le général Nivelle laissé enfin à la préparation de l’offensive imminente, quand le général Messimy, député et ancien ministre de la Guerre, commandant une des brigades qui allaient s’engager, se présenta chez M. Ribot, président du conseil, avec une note qui traduisait fidèlement, disait-il, « l’opinion des chefs les plus réputés de l’armée française et notamment celle du général même qui devait diriger la prochaine offensive, le général Micheler. » Cette note demandait l’envoi immédiat de huit divisions françaises et anglaises dans le Trentin et affirmait que l’offensive ne pouvait obtenir que des résultats limités et seulement au prix de pertes importantes : il fallait donner immédiatement l’ordre d’attendre les beaux jours pour entamer les opérations offensives en France et, comme conclusion, entendre les commandants de groupes d’armées, soit ensemble, soit séparément, en commençant par le général Micheler.

Cette note ne révélait aucun fait nouveau, et il était fatal qu’à la longue les irrésolutions du gouvernement se transmissent aux États-majors subordonnés. Mais elle suffit à déterminer la réunion à Compiègne, le 6 avril, d’un conseil de guerre extraordinaire : le Président de la République, le président du Conseil et les trois ministres de la Défense nationale, le général en chef et les généraux commandants de groupes d’armées, Micheler, Pétain, d’Espérey, de Castelnau, étaient présents. Envoyé brusquement la veille en Italie, le général Foch, qui avait rang de commandant de groupe d’armées, n’y assistait pas. Le ministre de la guerre demanda si la situation nouvelle ne modifiait pas les conditions de l’offensive. Le général Nivelle exposa la nécessité d’une prompte offensive, menée à fond ; les commandants de groupes d’armées furent tous de son avis sur ce point ; le général Micheler, en contradiction formelle avec la note qui avait motivé le conseil de guerre, débuta en disant : « Il faut attaquer le plus vite possible dès que nous serons prêts et que le temps sera favorable. » Mais tous émettaient, à divers degrés, des doutes sur la rupture immédiate. Le général Pétain fut particulièrement formel : on avait des forces suffisantes pour la percée, non pour l’exploitation. Le général Nivelle déclara alors : « Puisque je ne suis d’accord ni avec le gouvernement, ni avec mes subordonnés, il ne me reste plus qu’à remettre ma démission entre les mains du Président de la République. » Tous alors se récrièrent sur l’impossibilité de changer le commandant en chef à la veille d’une attaque dont la nécessité était admise par tous, et le général Nivelle, après quelques hésitations, n’envoya pas sa lettre de démission. Somme toute, le conseil de guerre se sépara sans rien décider, sinon la nécessité de l’offensive.

Devant la commission d’enquête sur les opérations de l’Aisne qui fut convoquée en juillet 1917, le général Foch s’exprime ainsi : « Certes, Nivelle a agi inconsidérément en acceptant d’aller à la conférence de Compiègne ; mais j’en reviens au fait que le gouvernement, après avoir entendu les avis émis dans cette conférence, a invité le général Nivelle à poursuivre les opérations. » — Le général Pétain, après avoir rappelé qu’il avait donné au ministre de la Guerre, puis au président du conseil, un avis défavorable à l’offensive, conclut : « Le gouvernement, parfaitement éclairé, a passé outre. C’est donc à lui qu’incombe la principale responsabilité. »

Le rapport de la commission, qui se composait des généraux Brugère, Foch et Gouraud, est sévère pour la conférence : « Le doute entré dans l’esprit des principaux exécutants n’aura pas été dissipé par la réunion du 6 avril. Ils n’auront plus cette confiance réciproque et cette foi dans le succès qui donnent au chef l’énergie nécessaire pour dominer les événements. » Le rapport constate qu’aucune intervention ne vint contrarier l’action du général en chef ni atténuer ses instructions, que la majorité des personnages réunis à Compiègne considérait cependant comme irréalisables. Liberté était laissée au général Nivelle, mais sous réserve, exprimée du reste sans clarté, que si après vingt-quatre heures de combat, les résultats étaient indécis et les pertes trop lourdes, l’opération serait interrompue. Cependant, le général Nivelle, tout en affirmant sa foi en une percée rapide, avait déclaré qu’il ne voulait pas livrer une demi-bataille, et qu’il ignorait la forme que prendrait la lutte une fois engagée. Mais les deux officiers que le général Nivelle avait amenés avec lui pour rédiger le compte rendu avaient été congédiés et aucun procès-verbal n’a été rédigé.

Tout reste donc confus dans ce « conseil de guerre extraordinaire : » le motif de la réunion, les débats et la conclusion. La note du général Messimy demandait que les commandants de groupes d’armées fussent consultés « soit ensemble, soit séparément, » mais elle ne demandait pas qu’ils fussent confrontés avec leur chef devant les premiers personnages de l’État, et on doit constater une contradiction fâcheuse entre cette note établie principalement sur les déclarations du général Micheler, et son attitude à la conférence ; tous les commandants de groupes d’armées avaient été consultés par le ministre de la Guerre, à l’insu du général Messimy, qui avait reçu satisfaction sans le savoir. Le motif de la réunion s’évanouit donc.

Tous les commandants de groupes d’armées estiment l’offensive indispensable, et ils pensent que le général Nivelle en attend des résultats plus importants qu’il n’est raisonnable de l’espérer. Ils l’ont dit au ministre de la Guerre, ils le répètent à la conférence avec des variantes qui n’atteignent pas le fond de leurs déclarations. Dans quel dessein les leur faire recommencer ? Au gouvernement appartient la conduite générale de la guerre, mais le général en chef choisi par lui a le commandement et la responsabilité des opérations. Le gouvernement estime que l’offensive est nécessaire et l’a répété le 3 avril. S’il n’a plus confiance dans le général en chef, qu’il le change. Si cette confiance persiste ou s’il recule devant un changement de commandement à la veille d’une attaque, pourquoi enlever beaucoup de ses chances de succès à une entreprise qualifiée de hasardeuse ?

Réuni sans motif comme sans objet, ce conseil de guerre extraordinaire a tué la confiance entre le général en chef et ses subordonnés, déjà atteinte ; cette épreuve, qui n’avait jamais été infligée à un chef militaire, a jeté l’inquiétude dans l’esprit du général Nivelle, pourtant impassible devant l’ennemi dans les circonstances de guerre les plus graves. Il importe de signaler les conséquences d’une conférence à laquelle le général Nivelle n’aurait pas dû se rendre et qui restera vraisemblablement unique dans l’histoire.


Conformément aux ordres du général Nivelle, l’offensive anglaise partit le 9 avril sous le commandement de sir Douglas Haig, l’armée Horne au Nord d’Arras, l’armée Allenby au Sud. Elle se prononça sur un front de 24 kilomètres après une imposante préparation d’artillerie ; un barrage de projectiles progressait en avant de l’infanterie, réglé par un horaire établi à l’avance ; les objectifs étaient très éloignés, et une exploitation

La Retraite allemande



rapide était prévue aussitôt après la rupture. Les procédés de combat, qui avaient assuré à l’armée de Verdun les victoires du 24 octobre et du 15 décembre 1916, avaient été minutieusement étudiés par l’armée britannique qui, à la fin de décembre, avait envoyé onze généraux avec leurs chefs d’état-major prendre contact avec l’état-major du groupement Mangin. Les deux armées avaient tiré les mêmes enseignements des mêmes faits. Les 9 et 10 avril, les deux premières lignes allemandes furent enlevées ; le corps canadien emporta l’importante crête de Vimy. En un jour, l’armée britannique capturait 11 000 prisonniers, 100 canons et un matériel considérable, et conquérait quatre fois autant de terrain que l’année précédente sur la Somme, avec des pertes moindres de 50 à 75 pour 100.

Les 11 et 12, les troisièmes positions étaient entamées sur certains points, bien qu’elles ne fussent détruites que très imparfaitement. Le général Allenby perça le long de la Scarpe, déploya sa cavalerie en éventail sur les derrières de l’ennemi, afin d’investir le bastion de Monchy. Arrêtée par les mitrailleuses dans sa progression, cette cavalerie put néanmoins enlever le village. La lutte fut particulièrement vive autour de Bullecourt ; le 13 et le 14, Givenchy-en-Gohelle, le village au pied de la falaise de Vimy, Angles et Liévin étaient emportés, Lens encerclé.

Le butin était à cette date de 14 000 prisonniers et 104 canons, et la lutte continuait.

Il est intéressant de constater la vision du haut commandement allemand sur ces opérations.

Les armées allemandes étaient préparées uniquement à la bataille défensive, qui prévoyait une résistance élastique, avec peu de densité dans la première ligne ; sur de nombreux points en arrière du front, des divisions dites d’intervention étaient prêtes à contre-attaquer. « Le 9, dit Ludendorff dans ses Souvenirs de guerre, quelques-unes de nos divisions de première ligne furent culbutées. Les divisions voisines, en s’accrochant, subirent de fortes pertes. L’ennemi réussit, aux premières heures de la matinée, à pénétrer dans notre position d’artillerie, et à conquérir les hauteurs qui dominaient le terrain, bien loin vers l’Est… La situation était extrêmement critique et pouvait devenir dangereuse pour l’ensemble, au cas où l’ennemi poursuivrait son action. Mais les Anglais se contentèrent de leur grand succès et, tout au moins le 9 avril, ne continuèrent pas leur attaque…

« Ce 10 avril et les jours suivants furent des jours critiques. On ne réussit pas sans effort à boucher une brèche de 12 à 13 kilomètres de large sur 6 kilomètres et plus de profondeur. C’est une grosse dépense qui vient s’ajouter aux pertes considérables en hommes, canons et munitions qu’entraîne une

Les Lignes françaises



pareille pénétration de l’ennemi. C’est l’affaire du Grand Quartier Général sans doute de veiller aux réserves. Mais la situation militaire ne nous permettait pas d’avoir, derrière chaque division défaillante, une division prête à la remplacer… Une journée comme celle du 9 avril bouleversait tous les calculs…

« La bataille d’Arras battait son plein dans la seconde quinzaine d’avril, exigeant des réserves et du matériel en grande quantité, quand, le 16 avril, les Français commencèrent une offensive de grande envergure, sur l’Aisne et en Champagne… »

Cependant la préparation de l’offensive française était commencée sur le front de l’Aisne ; elle était très gênée par le temps pluvieux et par une mauvaise organisation de l’aviation de combat, concentrée au groupe d’armées : les avions de réglage, pendant leurs rares heures de vol, n’étaient pas protégés contre les attaques des appareils ennemis.

L’attaque, d’abord fixée au 14, fut reculée au 16.

Le 14, le groupe d’armées d’Espérey avait tâté la ligne Hindenburg aux abords de Saint-Quentin et avait reconnu toute sa force sans pouvoir l’entamer avec les faibles moyens d’action dont elle disposait… Devant le front de l’Aisne, les Allemands n’avaient cessé de se renforcer en infanterie et en artillerie ; il devenait évident qu’ils y résisteraient à outrance. Sans être excellente, la préparation de l’attaque, quoi qu’on en ait dit, était bonne. Toutefois, on n’avait pu donner à la 6e armée le nombre de canons lourds qu’elle avait demandé pour la destruction de la ligne Hindenburg devant sa gauche et les canons longs qu’elle jugeait nécessaires pour l’accompagnement de son attaque à droite. Le moral des troupes françaises était monté au plus haut point ; le recul Hindenburg était considéré avec raison comme un aveu de faiblesse ; la révolution russe débarrassait notre alliée d’une cour et d’un gouvernement liés à l’Allemagne ; elle apparaissait comme une explosion à la fois patriote et libérale, qui rappelait l’aurore de la Révolution française. Les hésitations du gouvernement et de certains états-majors n’avaient pas eu le temps de descendre dans la troupe, où la confiance dans le succès était complète.

Le 16 au matin, l’infanterie française sort de ses tranchées, et la première ligne allemande est enlevée sur tout le front. La droite et le centre de la 5e armée progressent de 2 à 3 kilomètres. Les chars d’assaut, employés pour la première fois, étaient destinés à l’enlèvement de la troisième position ennemie ; la lenteur imprévue de la progression laissait intacts les observatoires d’où les Allemands réglèrent sur eux le tir de leur artillerie ; le trop long parcours qui leur était imposé avait amené à les surcharger de bidons d’essence qu’enflammèrent les projectiles. L’infanterie n’était pas instruite à manœuvrer avec eux et profita peu de leur avance. Ils éprouvèrent de lourdes pertes ; dans cette première expérience, l’héroïsme de leurs équipages acheta très cher de maigres résultats.

La gauche de l’armée Mazel est promptement arrêtée sur le plateau de Craonne. À la 6e armée, la 10e division coloniale Marchand enlève d’un magnifique élan la position d’Hurtebise et quelques détachements parviennent jusqu’à l’Ailette ; mais sur le plateau de Craonne et de Vauclerc, les mitrailleuses ennemies sortent des creutes profondes où elles avaient été tenues à l’abri de l’artillerie ; la lutte se fait très dure ; les détachements qui se sont aventurés sont pris par derrière et doivent se replier. Au centre, la progression est meilleure, bien que très difficile ; l’attaque, arrêtée après un bond de 500 à 2 000 mètres, avance de nouveau ; à gauche, le débouché a été bon, mais l’avance est rapidement arrêtée, rejetée même sur certains points dans sa ligne de départ.

La bataille n’a pas pris la forme prévue, mais elle continue. Ce n’est pas le succès escompté, rapide, foudroyant même, mais c’est le succès. Comme tout le dispositif d’attaque se portait d’un bloc en avant, les réserves, enserrant sur les premières lignes arrêtées auraient pu s’y entasser sous le feu de l’artillerie ennemie et éprouver de fortes pertes : à la 6e armée, des dispositions prises à l’avance avaient permis de les arrêter sur la rive gauche de l’Aisne. D’ailleurs les contre-batteries ont été très efficaces et ont amorti beaucoup les effets de l’artillerie ennemie. C’étaient les mitrailleuses qui arrêtaient l’attaque : les procédés employés à Verdun en pareil cas furent immédiatement rappelés : on attaquera les centres de résistance ennemie, après avoir concentré sur eux le tir du nombre de batteries nécessaire, mais on continuera à attaquer, en s’usant beaucoup moins que le défenseur.

Mais le 16, dès dix heures du matin, le général Micheler prenait à la 6e armée Mangin toute l’artillerie d’un corps d’armée, puis trois groupes de 155, et dans la soirée il lui enlevait toutes ses réserves et il réduisait beaucoup son ravitaillement en munitions. Le 17 dans la matinée, le général Nivelle venait au quartier général du groupe d’armées, où il était insuffisamment renseigné sur la situation, et y prenait la décision d’arrêter les attaques de la 6e armée vers le Nord et de pousser au contraire celles de la 5e armée vers le Nord-Est. Cet ordre fut heureusement transmis avec quelque retard et, dans la journée du 17, l’attaque continuait activement au centre de l’armée Mangin, avec une progression très notable sur le front Braye-en-Laonnois-Ostel.

Comme la pression continuait sur le front Vauxaillon-Laffaux, les Allemands ne pouvaient plus tenir dans la mâchoire qui se resserrait et ils cédaient du terrain. Or, l’ordre du général Nivelle commençait ainsi : « 1° La bataille engagée hier a nettement montré l’intention qu’a l’ennemi de tenir ferme sur le front de la 6e armée et de rendre par suite difficiles et coûteux les progrès de votre groupe d’armées vers le Nord… » La situation ayant changé, le général Mangin donna des ordres pour une poursuite vigoureuse, qui bouscula l’ennemi en lui causant de fortes pertes, et le général en chef l’approuva le lendemain. Le fort de Condé fut occupé le soir même. En même temps, une progression très lente continuait sur le Chemin des Dames.

Dès le 17, la 4e armée Anthoine, du groupe d’armées Pétain, avait attaqué le massif de Moronvillers et enlevé des positions importantes. Les contre-attaques ennemies furent brisées le 19, et de très beaux observatoires d’artillerie restaient entre les mains des Français. C’était un succès limité, mais très appréciable.

Du 16 au 20, l’offensive française avait capturé 21 000 prisonniers et 183 canons ; elle avait peu progressé, mais l’avance de 6 à 7 kilomètres sur le front de l’Aisne de 12 kilomètres enlevait aux Allemands, avec le fort de Condé, une douzaine de villages et tous les observatoires qui donnaient des vues sur la vallée de l’Aisne. La voie ferrée de Soissons à Reims était dégagée. Enfin l’évacuation de Laon commençait. Le moral restait bon sur le front, excellent à la 6e armée, et les efforts de la propagande défaitiste, très nuisibles à l’intérieur n’avaient pas encore commencé à se faire sentir aux armées.

En même temps, l’usure allemande allait grand train. Sur 52 divisions en réserve le 1er avril, 16 seulement restaient disponibles. Les inquiétudes du commandement allemand s’étaient traduites dès le 16 avril par l’allure insolite de son communiqué, qui paraissait préparer l’opinion aux pires éventualités. Depuis lors, le moral baissait rapidement. Ces résultats n’étaient pas tels qu’ils avaient été escomptés, mais ils étaient supérieurs à ceux des offensives précédentes et avaient été achetés au prix de pertes moindres.

Mais le chiffre de ces pertes était exagéré par des rumeurs qui circulaient en France dans certains milieux et dans certaines régions avant même qu’aucun renseignement eût pu parvenir du front. Les agents de l’ennemi y opéraient librement, avec la connivence des plus hautes autorités, comme certains procès devant la Haute-Cour et le conseil de guerre l’ont démontré par la suite.

En outre, de nombreux parlementaires avaient le 16 avril suivi l’attaque, soit du poste de commandement du général Micheler, soit de l’observatoire de Roucy, et leurs récits avaient répandu dans leur milieu toute leur sincère émotion : il faut une grande habitude de la bataille pour ne pas se laisser impressionner par la nuée de blessés qui refluent sur les arrières de toute grande attaque à la fin de la première journée. Après avoir jeté l’alarme dans le Parlement, ces récits, déformés et grossis, se répandaient dans le public et y renforçaient les effets de la propagande ennemie, qui les exploitait habilement.

C’était une véritable contre-offensive austro-allemande parfaitement organisée, qui transformait les succès français en échec. Au cours d’une opération, les deux partis s’exagèrent toujours le chiffre de leurs pertes, que les renseignements ultérieurs diminuent à mesure que la situation se précise ; mais des causes diverses exceptionnelles viciaient cette fois tous les calculs. On donnait pour les pertes des chiffres précis, fort différents, mais tous énormes. La première évaluation officielle avait été obtenue par de faux calculs établis en fonction du chiffre des tués, qu’on majorait arbitrairement en l’additionnant avec celui des disparus ; pour la seconde, on comptait plusieurs fois le même blessé, à son passage dans les diverses formations sanitaires, et on ajoutait au total les blessés ennemis soignés dans les ambulances françaises ; quand les états de pertes des armées parvinrent enfin, on compta deux fois les blessés des troupes indigènes et de la brigade russe, et cette erreur (bien que rectifiée avec pièces à l’appui) fut longtemps maintenue devant les Commissions parlementaires par le ministre de la Guerre qui ne faisait rien pour calmer cette émotion.

Le bruit se répandit que les pertes effroyables étaient dues à l’insuffisance de la préparation d’artillerie, que des bataillons entiers avaient été jetés à l’assaut de fils de fer intacts, que le service de santé n’avait rien prévu pour les évacuations et que de nombreux blessés avaient succombé faute de soins. On cherchait des responsables et on réclamait des sanctions.


C’est donc dans une atmosphère de plus en plus hostile que le général en chef poursuivait ses opérations. Pourtant la prolongation de l’offensive n’avait soulevé d’objection ni le 19 à Compiègne, où le ministre de la guerre était venu se renseigner sur ses intentions, ni le 20 à Paris, où le général Nivelle avait été mandé pour conférer à l’Élysée. La 10e armée Duchesne était entrée en ligne entre la 6e et la 5e sur le plateau de Craonne.

Le général Micheler écrivit le 21 que l’offensive entreprise vers le Nord lui semblait réclamer des moyens d’action supérieurs à ceux dont il disposait, et émit l’avis qu’il conviendrait de se limiter à des attaques locales dont il exposait le détail. Le général Nivelle prescrivit alors de se borner à dégager Reims en enlevant Brimont et en donnant de l’air aux sommets déjà conquis de Moronvillers, et en même temps de compléter l’occupation du Chemin des Dames. La préparation de ces deux attaques commença, mais chacune d’elles donna lieu à des incidents caractéristiques.

L’opération sur le Chemin des Dames vers Craonne motiva, de la part d’un jeune député qui servait comme officier d’état-major de l’un des corps d’armée désignés pour l’attaque, une démarche auprès du Président de la République, pour lui signaler l’inquiétude qu’auraient éprouvée les généraux chargés de cette opération.

L’attaque projetée contre Brimont donna lieu à une intervention directe du ministre dans le détail des opérations. Le général Pétain, choisi pour exercer les fonctions nouvellement créées de chef d’État-major général de l’armée auprès du Ministre, reçut dans ses attributions l’étude de tous les plans d’opérations. M. Painlevé, en conférant avec le général Mazel, commandant la 5e armée, se fit exposer le détail de l’opération contre Brimont, et il semble bien qu’un malentendu se soit élevé entre les deux interlocuteurs sur le chiffre probable des pertes.

Le projet donna lieu à des pourparlers, qui durèrent du 22 au 29 avril, et le ministre prescrivit au général en chef de surseoir à l’attaque de Brimont que l’artillerie avait commencé à préparer. Les généraux Nivelle et Pétain furent invités à conférer le 30 à ce sujet, et le projet tronqué qui sortit de tous ces pourparlers aboutit à la petite attaque du 4 mai contre deux positions dominées : les Français s’en emparèrent, mais ils en furent chassés après des pertes qui, cette fois, étaient réellement inutiles. Les décisions prises pour la conduite des armées françaises étaient le résultat de compromis médiocres entre des volontés divergentes : elles n’étaient plus commandées.


Cependant le gouvernement britannique, inquiet des résultats de la guerre sous-marine, s’alarmait en même temps des dispositions où il sentait le gouvernement allié. Avant l’attaque du 16 avril, il avait appris que le cabinet de guerre français avait l’intention d’arrêter l’offensive au bout de quelques jours si les résultats escomptés n’étaient pas atteints ou du moins près de l’être. Aussi, dès le 18, M. Lloyd George faisait demander à sir Douglas Haig « quel serait, à son opinion, l’effet produit si le cabinet de guerre français donnait l’ordre au général Nivelle de cesser les opérations offensives à une date rapprochée. »

Il faut citer la remarquable réponse que sir Douglas fit à cette question le 19 avril :

« Dans mon opinion, la décision de cesser immédiatement les opérations offensives, jusqu’à ce que la Russie et l’Amérique soient en mesure de se joindre à nous (probablement pas avant le printemps prochain) serait très contraire à la sagesse.

« La lutte suit un cours normal. De grands résultats ne sont jamais obtenus en guerre, tant que la force de l’ennemi n’a pas été brisée ; et contre un ennemi puissant et déterminé, opérant avec de gros effectifs sur un large front, c’est une affaire de temps et de durs combats.

« Les résultats atteints jusqu’ici cette année, montrent que nous avons déjà réduit considérablement, par nos efforts antérieurs, la puissance de résistance de l’ennemi. Les résultats des derniers jours sont hautement encourageants. La bataille présente se développe de façon très satisfaisante ; et abandonner les bons espoirs de succès en ce moment serait très décourageant pour nos armées et encourageant pour l’ennemi, qui serait laissé libre de se ressaisir, de se réorganiser et de prendre l’initiative des opérations sur ce théâtre ou sur un autre.

« Tout délai pour obtenir de force la décision augmenterait le danger pour notre navigation de la part des sous-marins et pourrait avoir pour résultat de rendre les Alliés incapables d’exercer leur maximum de puissance l’année prochaine.

« Je considère que les chances de succès, cette année, sont remarquablement bonnes, si nous ne relâchons pas nos efforts ; et qu’il ne serait ni sage, ni sensé, — et à la longue plus coûteux en hommes et en argent, — de suspendre à bref délai les opérations offensives.

« Au contraire, tout effort devrait être fait pour inciter tous les Alliés à faire dès maintenant tout au monde pour coopérer à la grande offensive, afin d’occuper l’ennemi complètement et partout, comme il a été convenu l’an dernier à la conférence de Chantilly. »

Le 26, sir Douglas Haig fut appelé à Paris pour conférer avec MM. Ribot et Painlevé, qui lui exposèrent les pertes énormes des armées françaises, — 25 000 tués et 95 000 blessés, disaient-ils, alors que les chiffres réels, établis à cette date par les états de pertes des armées, étaient de 15 000 et 60 000 : ils envisagèrent la nécessité d’arrêter l’offensive. Devant les membres du gouvernement français, sir Douglas Haig maintint l’opinion qu’il avait exposée à son gouvernement : les résultats n’étaient pas ceux qu’on avait escomptés, mais tels quels il les trouvait satisfaisants. Les réserves allemandes étaient à ce moment très inférieures aux réserves franco-britanniques, il fallait donc « poursuivre la bataille à fond. » Sur une question précise de sir Douglas Haig, les membres du gouvernement français répondirent que « la bataille devait être continuée sans que les lignes générales du plan d’opérations arrêté en commun fussent modifiées. »

Le gouvernement anglais était de plus en plus inquiet de l’incertitude témoignée par le gouvernement français et provoqua deux conférences qui se tinrent à Paris. Dans la première se réunirent les généraux Pétain et Nivelle, le maréchal sir Douglas Haig et sir William Robertson, chef d’État-major de l’Empire britannique. L’examen de la situation générale leur fit admettre à l’unanimité la nécessité absolue de continuer les opérations d’offensive sur le front occidental. Une grande partie des réserves allemandes était épuisée, mais si on donnait à l’ennemi le temps de se ressaisir, il serait libre d’attaquer soit la Russie, soit l’Italie avec les plus grandes chances de succès et de pouvoir ainsi tenir jusqu’à ce que la guerre sous-marine eût atteint tous ses effets. Dans la situation nouvelle il ne s’agissait plus de rompre le front ennemi et d’atteindre du premier coup des objectifs éloignés, mais d’user et d’épuiser la résistance ennemie. Ce but atteint, « il faut en exploiter les conséquences jusqu’à la dernière limite possible. »

Les conférents étaient d’accord pour affirmer la nécessité de combattre avec toutes les forces disponibles, avec l’objectif de détruire les divisions ennemies. « Nous sommes unanimement d’opinion qu’il n’y a pas de demi-mesure entre cette méthode et une défensive qui, en ce moment, équivaudrait à reconnaître notre infériorité. Nous sommes unanimement d’avis que notre but ne saurait être atteint qu’en attaquant sans répit, avec un objectif limité. » Les généraux alliés devaient déterminer suivant quelles méthodes, sur quels points et à quelles dates seraient prononcées ces attaques.

Bien que ce protocole très ferme constitue un engagement formel d’attaquer sans répit pour arriver à l’épuisement de l’ennemi, il marque une régression sur la situation qui existait alors, l’unité de commandement. Mais il est à penser que, les résultats une fois atteints, la nécessité s’imposera de revenir à la seule organisation qui puisse permettre de les exploiter.

Dans l’après-midi du 4, les ministres des deux puissances se réunirent au quai d’Orsay avec les membres de la conférence militaire. M. Lloyd George exposa qu’il éprouvait le besoin de s’assurer que tous étaient bien d’accord sur le principe d’une offensive continue, dont les détails étaient réglés par les chefs responsables : « Nous préférons que les généraux gardent pour eux ce qui concerne leurs plans d’exécution. Quand on les met sur le papier pour les communiquer aux ministres, il est rare que les ministres soient seuls à les connaître… Ce que nous n’avons pas besoin de savoir, c’est le lieu précis de l’attaque, ni la date, ni le nombre des canons et des divisions engagées. Il est essentiel que ces détails restent secrets. En Angleterre, nous ne posons pas ces questions. » Il transformait le protocole de la conférence militaire en un engagement formel du gouvernement britannique, spécifiant toutefois que le terme d’ « offensive limitée » ne pouvait s’entendre de l’attaque de deux ou trois divisions, mais bien d’une opération analogue à celle que les armées britanniques venaient d’exécuter devant Arras. Et M. Lloyd George insistait sur la nécessité d’un effort sérieux et continu dans la situation où se trouvaient les deux partis. Il s’efforçait de montrer au gouvernement français tout le chemin parcouru pendant le mois d’avril : « Nous pourrions nous laisser aller à ne pas estimer à leur valeur les résultats de notre offensive. On avait sans doute formé de grandes espérances qui ne sont pas réalisées. Mais sans espérance au delà de ce qui est possible, peut-être ne trouverait-on pas l’élan indispensable en temps de guerre. »

Il énumérait les prises : 45 000 prisonniers, 450 canons, 800 mitrailleuses, 200 kilomètres carrés reconquis. « Supposez que ce soit l’ennemi qui ait obtenu ce résultat… et imaginez la vague de pessimisme qui gagnerait l’opinion publique. Cela suffit à montrer la réalité des succès que nous avons remportés… Les pertes que nous subissons sont très pénibles, mais il est impossible de les éviter, si nous faisons la guerre… S’il s’agit d’économiser les vies humaines, nous dirons que les attaques faibles et répétées coûtent autant et plus que les attaques à fond… J’espère que ces considérations vous amèneront l’un et l’autre, » disait-il en s’adressant personnellement à M. Ribot et à M. Painlevé, « à admettre que nous devons tous à la fois donner tous nos efforts. »

Le Premier d’Angleterre a fait entendre le langage viril d’un véritable homme d’État. Éclairé par la situation de son pays, il sent le prix du temps en hommes et en argent. Il a compris la guerre avec toutes ses nécessités, même les plus dures : il peut la diriger de haut parce qu’il sait commander aux spécialistes sans entrer dans le détail de leur technique.

M. Lloyd George emporta en Angleterre des promesses dont il prit acte, mais elles étaient entourées de telles réticences qu’il dut avoir peu d’illusions sur la durée de l’attaque « sans répit » dont le gouvernement français venait de prendre l’engagement.


L’offensive britannique battait son plein sur la Scarpe. Le 23 avril, elle s’était engagée sur un front de 25 kilomètres entre Lens et Croisilles avec les armées Horne et Allenby, remportant un beau succès. Le 3 mai, l’attaque reprenait sur 18 kilomètres de front et se poursuivait particulièrement vive vers Bullecourt.

En Champagne, la lutte continuait sur le massif de Moronvillers ; une violente contre-attaque allemande avait été repoussée le 23 avril et la 4e armée Anthoine avait enlevé le mont Cornillet. Le massif de Craonne fut enlevé le 4 mai, et le moulin de Laffaux le 5, avec tout un ensemble de positions que les contre-attaques allemandes ne parvinrent pas à reprendre ; c’était un beau succès, mais il eût fallu le compléter en allant jusqu’à l’Ailette, et la 10e armée restait péniblement accrochée sur la crête où elle subit pendant de longues semaines de fortes pertes dues à l’arrêt de l’offensive et non à l’offensive elle-même.

Quels étaient les résultats de cette offensive franco-britannique ? 52 000 prisonniers, 446 canons, 1 000 mitrailleuses ; les armées françaises avaient perdu du 16 au 25 avril 15 000 tués, 60 000 blessés, 20 500 disparus. Sur tout le front d’attaque, l’avance était suffisante pour obliger l’ennemi à reconstituer sa ligne de bataille sur 80 kilomètres de front ; des positions importantes étaient aux mains des Alliés : la crête de Vimy, le moulin de Laffaux, le fort de Condé, le Chemin des Dames, le massif de Moronvillers. Des voies ferrées d’un grand intérêt stratégique se trouvaient dégagées. Si on joint à ces avantages ceux de la retraite de mars, obtenus par la seule menace de l’attaque, on est obligé de constater que les premiers mois de l’année représentaient pour l’Entente un très précieux ensemble de succès.

Le chiffre des pertes allemandes n’est pas encore connu, mais on peut le calculer approximativement en se fondant sur le nombre des divisions qui ont combattu sur le front d’attaque et ont dû être relevées après usure complète. Le 1er avril, 43 divisions étaient en réserve en arrière ; 9 étaient en route pour le front français : 2 venant du front oriental, 7 de nouvelle formation. Les armées allemandes avaient donc 52 divisions disponibles. Le 22 avril, ce chiffre était réduit à 16 ; le 25 avril, à 12 ; le 4 mai, toutes les divisions avaient été engagées.

Il fallut puiser dans les secteurs tranquilles pour alimenter la bataille. Tout d’abord, les divisions retirées du front purent, avant de rentrer en secteur, prendre quelques jours de repos et se reconstituer. Ce fut bientôt impossible. L’usure s’accélérant dans des proportions incroyables, les débris des troupes retirées furent jetés, sans transition, sur le front de l’Argonne ou des Hauts de Meuse. C’est ainsi que la 2e division de la garde, écharpée du 5 au 10 mai sur le plateau de Californie, se retrouve le 18 mai en Argonne, et que la 28e division, relevée le 18, est identifiée le 25 devant Verdun. Ces divisions n’ont eu comme repos que le temps du déplacement.

Les mêmes constatations sont faites dans le détail sur le front anglais ; tout confirme l’extrême usure de l’armée allemande. Le 25 mai, 99 divisions avaient déjà figuré sur le front, dont 11 s’étaient présentées deux fois ; donc il y avait eu 110 passages de divisions. Or le chiffre des divisions allemandes qui ont pris part à la bataille de Verdun en 1916 est de 43 en dix mois ; en trois mois et demi, 137 avaient combattu sur la Somme. En 1917, l’usure était donc triple. Sans doute, le général Nivelle n’avait pas obtenu la percée qu’il avait espérée. Mais, grâce à l’étendue et à la vigueur de l’attaque, l’épuisement de l’adversaire était bien près d’être atteint. Les Alliés étaient en mesure d’en profiter, car, au moment où les réserves allemandes étaient entièrement consommées, 30 divisions restaient intactes du côté de l’Entente ; 16 françaises et 14 anglaises. Comme les Allemands avaient au total sur le front anglo-français 150 divisions contre 178 divisions franco-anglaises, le système des relèves se présentait bien plus favorablement pour les Alliés. On conçoit donc que le gouvernement et le commandement anglais aient insisté pour la continuation de l’attaque.

Mais les troupes françaises étaient-elles en état de réparer leurs pertes et de poursuivre l’offensive ?

Le 1er avril 1917, les armées françaises comptaient sur le front 2 965 000 hommes, effectif qu’elles n’avaient jamais atteint. Pour l’entretenir, elles disposaient de la classe 1918, et des ajournés des classes précédentes, soit un total qui dépasse 300 000 hommes au cours de l’année. En outre, pendant cette même année, après la remise en train de toutes les fabrications de guerre, plus de 700 000 hommes furent enlevés du front pour les travaux de l’intérieur, malgré les protestations du général Nivelle, puis de son successeur le général Pétain qui, pour arrêter cette course à la démobilisation, dut menacer de sa démission.

L’arrêt de l’offensive est donc sans aucune excuse.

Ludendorff avoue maintenant ses inquiétudes : « Notre consommation en troupes et en munitions avait été extraordinairement élevée, dit-il. Nous ne pouvions prévoir quelle suite auraient les combats et quels efforts nous aurions à fournir. » Il attribue son salut au printemps à l’inaction russe pendant l’attaque franco-britannique, et en été à l’inaction française : « À la réflexion, et si je transporte en avril-mai les succès remportés par les Russes en juillet, je ne vois pas comment le Haut Commandement aurait pu rester maître de la situation… L’offensive russe vint plus tard, en juillet, deux ou trois mois après le commencement de l’offensive franco-anglaise ; l’action des Alliés n’était pas concertée, comme à l’automne 1916 ; chacun marchait pour son compte, et nous pûmes, en agissant sur la ligne intérieure, repousser et battre séparément les adversaires isolés. » Et, en effet, six divisions allemandes furent enlevées au front français en juin 1917 et contribuèrent, dans une large mesure, à arrêter l’offensive de Broussiloff. Assurément, le gouvernement français n’était pas maître de faire agir l’armée russe en mai ; cependant la continuation de l’offensive française aurait produit le même effet d’usure que l’attaque moscovite, et de plus il est bien certain qu’il était possible d’attaquer de nouveau en juillet le front allemand, affaibli par ces prélèvements, et par conséquent, d’arriver au résultat final que prévoyait Ludendorff. En mai 1917, l’armée allemande était dans des conditions qui se retrouveront seulement en août 1918 ; mais l’Entente saura alors en profiter.

Le gouvernement français avait à sa disposition à Rechézy, près de Belfort, un organe de renseignements très perspicace, sous la direction du docteur Bucher, qui, aux confins de la Suisse et de l’Alsace-Lorraine, utilisait les sources les plus diverses. Toutes concordaient pour affirmer la dépression du moral en Allemagne. M. André Hallays, mobilisé dans ce poste, s’exprime ainsi : « Quand on lit les journaux allemands de la seconde quinzaine d’avril, il est impossible de s’y tromper : à l’arrière, tout le monde eut alors le pressentiment que, devant Arras et sur l’Aisne, les armées venaient de subir une série de lourds échecs. Tandis que, chez nous, passait Une rafale de pessimisme, que l’affolement de quelques politiciens gagnait le gouvernement, la presse et le public, que des porteurs de fausses nouvelles, exagérant l’importance de nos pertes et la gravité de certaines mutineries, s’efforçaient de donner à la France l’impression de la défaite, l’État-major allemand se voyait obligé de multiplier les notes et les commentaires pour rassurer les Allemands consternés.

« Ces attaques avaient été pour eux une terrible surprise : au moment du repli « stratégique, » n’avait-on pas promis que des « événements grandioses » seraient la suite de cette manœuvre « géniale ? » N’avait-on pas laissé entendre que les régions si soigneusement dévastées deviendraient le théâtre d’une nouvelle offensive ? Et ce sont les armées de l’Entente qui maintenant marchent à l’assaut des positions allemandes, ramassent des milliers de prisonniers et menacent les lignes nouvelles ! En vain les communiqués chantent victoire ; en vain les critiques militaires affirment que, grâce à un « repli élastique, » le Haut Commandement a épargné le sang des soldats, que la tentative de percée a échoué, que les communiqués de l’Entente sont un tissu de mensonges, que Hindenburg et Ludendorff ont su ménager leurs réserves stratégiques et conserver l’initiative des opérations. L’opinion, préoccupée des grèves, reste insensible à ces consolations : elle n’est frappée que de l’énormité des pertes.

« À partir du 1er mai, quand la menace de l’émeute est définitivement écartée, on se met à lire avec plus d’attention les nouvelles venues de France, les extraits des journaux parisiens télégraphiés par les agences, le compte rendu de certains débats au Parlement français ; l’ennemi lui-même proclame son échec. Les bureaux de presse se hâtent d’exploiter les innombrables témoignages que l’adversaire donne de son découragement. Ils finissent par convaincre l’Allemagne qu’elle vient de remporter « une grande victoire défensive. » Ils arrivent ainsi à effacer la première et désastreuse impression causée par les combats de l’Aisne et de Champagne ; mais une « victoire défensive » n’est pas ce que le peuple attend : des succès de ce genre ne rapprochent pas la date de la paix. »

Mais le gouvernement français fermait les yeux sur les renseignements qui contredisaient son opinion préconçue, qu’ils vinssent de l’État-major français ou anglais, du gouvernement britannique, de nos agents à l’étranger, ou des journaux allemands. L’opinion, laissée sans renseignements et sans direction, était de plus en plus travaillée par les agents de l’ennemi : « La trahison opéra en pleine liberté…, » dit M. Galli dans un rapport à la commission de l’armée de la Chambre. Des couloirs de la Chambre, des antichambres ministérielles s’échappèrent les plus tristes rumeurs de découragement. On réclamait des responsables, et, dès le 27, à cette même commission, le ministre de la Guerre était sommé de frapper le général Mangin ; autour de son nom s’était créée toute une légende mensongère dont le jugement de ses pairs, devançant les événements, devait faire justice quelques mois plus tard. Cédant à une pression qu’il croyait alors irrésistible, le général en chef demanda verbalement au ministre que le général Mangin fût remplacé dans son commandement. Le conseil des ministres, saisi sur-le-champ par le ministre de la Guerre avant tout rapport ou demande écrite, adopta cette proposition le 29, et c’est en vain que M. Painlevé acquit le soir même la certitude qu’aucun des reproches faits au général commandant la 6e armée ne pouvait se justifier. Une correspondance ultérieure entre le général en chef et le ministre de la Guerre établit la situation du général Mangin.

L’autorité du général en chef n’avait cessé de diminuer depuis l’arrivée de M. Painlevé au ministère de la Guerre. Entamée par les conférences des ministres avec les commandants de groupes d’armées, plus fortement atteinte le 6 avril par la conférence de Compiègne dont les échos se répercutaient, elle avait été frappée à mort par la façon dont étaient comprises les fonctions de chef d’État-major général confiées au général Pétain, pourtant choisi d’accord avec lui. Le général en chef ne pouvait plus ordonner une attaque si petite qu’elle fût, sans en avoir soumis tous les détails à un général qui avait blâmé ouvertement toutes ses opérations et qui paraissait son successeur désigné. La crise du commandement était ouverte depuis longtemps quand, le 9 mai, le président du Conseil en fit la déclaration à la commission sénatoriale de l’armée ; le lendemain, au comité de guerre, le ministre de la Guerre demanda au général Nivelle de solliciter lui-même d’être relevé de ses fonctions, sous un prétexte de son choix. Pensant qu’un changement dans le Haut Commandement français serait interprété par l’ennemi comme un aveu de défaite, le général Nivelle refusa de se démettre, et l’hésitation dura plusieurs jours au sein du gouvernement. Mais la menace de démission du ministre de la Guerre et l’attitude du président du Conseil déterminèrent le Conseil des ministres à le remplacer le 15 mai par le général Pétain, auquel le général Foch succédait dans ses fonctions de chef d’État-major général.


Le nouveau général en chef assumait une lourde tâche. Ses prédécesseurs avaient étendu leur constante sollicitude sur le moral de l’armée ; la bonne alimentation, les permissions régulières, les jeux, les sports, les foyers du soldat s’étaient multipliés et contrebalançaient les rigueurs monotones de la vie dans la tranchée. Ils avaient eu à lutter contre des organisations défaitistes, propagande parmi les permissionnaires dans les gares, agents actifs circulant dans les trains, réunions clandestines ou autorisées par une police qui fermait les yeux, journaux et tracts semant dans l’armée la démoralisation et que répandait sur le front tout un personnel salarié à cet effet. Dès le 28 février, dans une lettre fortement documentée, le général Nivelle avait signalé des faits précis au gouvernement, donné les noms des principaux organisateurs à la solde de l’ennemi, réclamé des sanctions et des mesures d’ordre. Le seul effet de ce cri d’alarme avait été de le priver des sources où il avait puisé ses principaux renseignements. Le commencement des opérations actives avait été le signal d’une recrudescence de propagande défaitiste. L’arrêt de l’offensive et les changements dans le Haut Commandement confirmaient toutes les rumeurs pessimistes qui agitaient l’opinion depuis un mois et provoquèrent dans l’armée des actes d’indiscipline collective ; certains corps refusent de se rendre aux tranchées, d’autres veulent partir pour Paris faire la révolution sociale et arrêtent à cet effet des trains ou des camions automobiles. En général, les mutins restent respectueux de leurs officiers tout en refusant de leur obéir ; ils élisent des représentants et constituent des soviets à l’exemple de l’armée russe dont la presse française les a longuement entretenus. Souvent, les délégués disent que la guerre a assez duré, qu’elle doit finir immédiatement et qu’ils vont aller le dire aux députés à Paris. Des généraux incapables ont fait massacrer leurs hommes. Pourquoi se battre, quand les ouvriers à l’arrière gagnent 15 et 20 francs par jour ? Puisqu’on ne veut pas attaquer et qu’on a disgracié les généraux à cause de la dernière offensive, pourquoi ne pas faire la paix immédiatement ?

Les premières mutineries ont éclaté après le 20 mai, dans des corps d’armée qui étaient au repos depuis plusieurs mois. Puis, c’est par leurs dépôts divisionnaires situés à l’arrière que les troupes du front sont contaminées ; la marche de la contagion de l’arrière vers l’avant est très nette, et elle s’exerce d’abord sur les troupes stationnées le plus près de Paris, qui doivent y venir proclamer la Révolution ; le mouvement est d’autant plus actif que la troupe est restée plus longtemps au repos, soumise aux impressions délétères de l’arrière. Il s’agit donc bien d’une action concertée longtemps à l’avance, et dont l’explosion est provoquée par l’arrêt de l’offensive et le changement de commandement, fatalement interprété comme un aveu de l’échec : les rapports aux diverses commissions parlementaires et à la commission d’enquête sur les opérations de l’Aisne (généraux Brugère, Foch, Gouraud) concordent pour l’établir avec les dépositions devant la Haute-Cour et plusieurs conseils de guerre.

Les mesures locales prises aussitôt suffirent à limiter le mal, dont il convient de ne pas exagérer l’importance et, malgré la multiplicité des foyers d’infection, il ne put se répandre. Le général en chef prit des mesures générales qui, dès le milieu de juin, empêchèrent le renouvellement de toute manifestation. Si le général Pétain n’obtint pas toutes les mesures qu’il réclamait après son prédécesseur, le gouvernement, à demi éclairé, lui accorda beaucoup plus qu’au général Nivelle et, au cours de la seconde quinzaine de juin, l’armée française était revenue à son état normal.

Une nouvelle offensive bien préparée eût aidé à la reconstitution de son état moral. Mais aux premiers jours de juin, elle s’était trouvée hors d’état de tenir l’engagement pris par le gouvernement français d’attaquer sans répit et tous ensemble. Le 7 juillet, le ministre de la Guerre avait annoncé à la Chambre des Députés qu’elle avait renoncé pour longtemps à toute action importante, funeste déclaration dont l’ennemi fit son profit. Elle s’était contentée de tenir contre les attaques allemandes sur le Chemin des Dames, où elle avait été malheureusement arrêtée dans une position précaire, et devant Verdun.

Les 7 et 8 juin, les armées britanniques avaient réduit au Nord de Lens l’important saillant de Messines-Wytschaete ; elles avaient fait 7 500 prisonniers et conquis une importante base de départ pour la bataille des Flandres, qui s’engagea le 31 juillet après une longue et minutieuse préparation.

L’attaque se prononçait du Sud de Dixmude au Sud d’Ypres, sur un front de 25 kilomètres ; une armée française commandée par le général Anthoine en formait la gauche, sous les ordres du maréchal sir Douglas Haig ; dès son débouché, les Alliés s’avancèrent de 2 à 4 kilomètres, infligeant à l’ennemi des pertes très sensibles. Mais une pluie vint contrarier les opérations ; en particulier, les déplacements d’artillerie nécessités par la progression étaient très difficiles dans un terrain où l’eau était à fleur de sol et où la moindre pluie formait une inondation. L’offensive reprit le 16, avec un nouveau succès, pendant qu’au Sud de Lens une action locale achevait l’investissement de la ville. Il y eut une accalmie dans les Flandres à partir du 25. Le 20 septembre, le troisième acte de la bataille s’ouvrit par un gain de terrain de 1 500 mètres sur un front de 12 kilomètres. Le 26 septembre, un quatrième combat se termina par un nouveau succès. Le 2 octobre, la lutte reprit avec une intensité encore plus grande ; les 26 et 30 octobre, puis les 6 et 10 novembre se font remarquer par des combats particulièrement rudes. À la fin de la bataille, la ligne anglaise dépassait Langemark, Saint-Julien, et atteignait les lisières de la forêt d’Houthulst et Passchendaele. Le maréchal sir Douglas Haig n’avait pas atteint son objectif, qui était la base sous-marine établie par les Allemands sur la mer du Nord ; mais il avait infligé aux armées allemandes des pertes telles qu’elles n’en avaient pas encore subi, dit Ludendorff. C’était la lutte d’usure, entreprise avec de très grands moyens, et menée par des actions successives avec des objectifs limités. Au début de

Bataille des Flandres

cette bataille, les Allemands avaient disposé derrière leurs lignes des divisions d’intervention prêtes à contre-attaquer sur les brèches que l’ennemi ferait dans leur front. Cette méthode s’était trouvée en défaut. Ayant arrêté sa progression sur un front étudié à l’avance et devant lequel s’arrêtait un imposant barrage d’artillerie, leur adversaire résistait presque toujours victorieusement à la contre-attaque improvisée par la division d’intervention. C’est par tâtonnements que Ludendorff en arriva à généraliser l’emploi d’une zone très faiblement défendue en avant de sa ligne principale de résistance, et à déployer derrière chaque division du front une division en soutien, tout en gardant des réserves ; mais il est certain que ce procédé nécessitait l’emploi de grandes forces et la connaissance préalable du front d’attaque. Encore lui fallut-il reconnaître bientôt que cette formule n’était pas infaillible.

Le 21 août, la 2e armée Guillaumat attaqua à Verdun, à cheval sur la Meuse, sur 24 kilomètres ; elle s’emparait de bonnes positions et d’observatoires importants, en atteignant tous ses objectifs ; cette victoire fut complétée le 26 août et le 8 septembre par des actions locales. Prévenu par les préparatifs de cette imposante attaque, l’ennemi essaya vainement d’y résister par des contre-attaques qui se prolongèrent jusqu’au 9 septembre. Il ne réussit qu’à augmenter le chiffre de ses pertes.

Sur le front de l’Aisne, la position de Laffaux continuait à former un angle au Sud de l’Ailette et la sûreté du Chemin des Dames eu dépendait. Cette situation anormale était le résultat des indécisions qui avaient suivi l’offensive du 16 avril et avaient coûté très cher aux Français jusqu’au mois de juillet, où la bataille s’était assoupie.

Le général Pétain vit qu’un succès local pouvait avoir sur ce point une importance assez grande, et il y fit préparer par la 6e armée Maistre une opération analogue à celle du 20 août à Verdun. Après une préparation d’artillerie dont l’intensité n’avait jamais été égalée, le général Maistre enleva la ligne Hindenburg au Nord et à l’Est du saillant de Laffaux sur 12 kilomètres. L’offensive se développa jusqu’au 27 et mena la 6e armée jusqu’à l’Ailette au Nord, et à l’Est jusqu’au canal de l’Aisne. L’ennemi avait été prévenu de cette attaque ; il avait renforcé son front de deux divisions et s’était préparé à une résistance acharnée. Il n’en laissa pas moins aux mains du général Maistre 11 000 prisonniers et 200 canons et le fort de la Malmaison qui donna son nom à la victoire. Le 2 novembre, il se replia au Nord de l’Ailette après avoir évacué le Chemin des Dames.

« Nos pertes avaient été fort douloureuses, » dit Ludendorff, « quelques divisions avaient été taillées en pièces… En soi, il était indifférent d’être au Nord ou au Sud de l’Ailette ; mais après nos combats de tout l’été pour le Chemin des Dames, j’eus beaucoup de peine à donner l’ordre de l’abandonner. Mais nous aurions eu des pertes continuelles à vouloir nous y maintenir. »

Les actions du 20 août et du 23 octobre avaient été menées avec des moyens formidables qui excluaient la possibilité de les entreprendre sur un front suffisamment étendu pour que le succès put avoir une réelle importance. Mais en dehors des résultats locaux qui avaient été obtenus et de l’usure appréciable qu’elles infligeaient à l’ennemi, elles avaient pour avantage de relever le moral à l’intérieur, et de donner aux armées françaises confiance dans leur nouveau chef.

Le 20 novembre, sans aucune préparation d’artillerie, une puissante attaque anglaise précédée par des tanks déboucha devant Cambrai ; la surprise était complète, et faisait dans la guerre une rentrée brillante. Sur un front de 18 kilomètres, derrière les chars d’assaut, les divisions anglaises s’avancèrent dans une brèche et bousculèrent les premières lignes ; mais elles s’arrêtèrent à 8 ou 9 kilomètres sans rien avoir devant elles, car rien n’avait été prévu pour exploiter ce succès : « Le chef de l’armée anglaise n’exploita pas son grand succès, » dit Ludendorff ; « autrement, nous n’aurions jamais pu limiter la brèche. » C’est seulement le 22 et le 23 qu’une faible ligne allemande put se reconstituer ; d’importantes forces arrivèrent ensuite et prononcèrent une contre-attaque qui enleva aux Anglais la plus grande partie du terrain si brillamment conquis et même, sur certains points, pénétra dans l’ancienne ligne anglaise.


La révolution avait profondément atteint la puissance offensive de l’armée russe. L’institution des conseils de soldats avait à peu près supprimé la discipline. L’appel de tous les paysans à profiter du partage des terres avait provoqué de très nombreuses désertions. Le chômage des usines et la désorganisation de l’arrière compromettaient tous les ravitaillements. La fraternisation sur le front, organisée par les Allemands, avait profondément atteint le moral de l’armée. Néanmoins, le personnel dirigeant gardait encore l’idéal patriote et révolutionnaire ; le congrès cadet, le congrès des paysans proclamaient la nécessité de l’offensive. Au début de juin, en réponse au radio du général en chef allemand demandant l’armistice, le Soviet lançait cet appel à l’armée : « Il oublie qu’on entend en Russie le bruit des combats sanglants qui se livrent sur le front franco-anglais. Il oublie que la Russie sait que la défaite de ses alliés serait aussi celle de la Russie et la fin de sa liberté politique. » Le gouvernement de Kerensky et le haut commandement russe avaient remercié leurs alliés occidentaux d’avoir attaqué vigoureusement en avril et de leur avoir permis de profiter de cette attitude pour conserver encore une certaine cohésion à l’armée.

Le haut commandement allemand était assez inquiet de cette situation pour enlever 5 divisions au front français en juin au profit du front russe. Le l" juillet, l’offensive russe se fit en Galicie avec beaucoup d’ardeur sur certains points. Elle progressa rapidement, après avoir rompu le front austro-hongrois et ébréché le front allemand, qui se rétablit pourtant assez rapidement. Les 6 et 7, les troupes austro-hongroises continuèrent à céder au Sud du Dniester ; une division allemande fraîchement débarquée qui essayait d’arrêter la retraite fut submergée. Ludendorff nous apprend qu’il fallût l’arrivée des divisions venant du front français pour arrêter l’invasion à partir du 15 juillet.

Le 19 juillet, la contre-offensive fut commencée et, à partir du 25, les armées austro-hongroises, fortement mêlées de troupes allemandes, entrèrent en action jusqu’en Bukovine. L’armée russe reculait en désordre ; « la révolution l’avait complètement dissociée, » dit Ludendorff. Une offensive de l’armée roumaine fut arrêtée à la fin de juillet grâce au corps alpin également venu de France. Ludendorff dut renoncer à compléter ses succès dans cette direction : « L’armée roumaine avec le concours de la France s’était à ce point consolidée, qu’il eût paru impossible d’obtenir un succès stratégique, tant que l’offensive en Bukovine n’aurait pas repris son cours. Provisoirement, ce n’était pas possible. »

Au Nord Riga tombait le 3 septembre, et les îles de son golfe au milieu d’octobre. Vainement le général Korniloff avait essayé, en marchant sur Pétrograd d’accord avec Kerensky, d’arrêter l’anarchie. Il échoua et fut mis en accusation. Kerensky se proclama généralissime, concentrant tous les pouvoirs dans ses faibles mains. Une nouvelle révolution éclate le 6 novembre avec la formule : distribution des terres et paix immédiate. L’anarchiste Lénine, venu de Suisse en Russie à travers l’Allemagne dans un train spécialement convoyé, prend le pouvoir. Il conclut un armistice, qui se termine par la paix de Brest-Litovsk.


Le général Nivelle n’avait pas obtenu, malgré tous ses efforts, une attaque de l’armée italienne en concordance avec les attaques franco-anglaises. Quelques coups de sonde donnés par les Autrichiens autour de Gorizia avaient fait penser au général Cadorna qu’il pourrait bien être attaqué ; différents symptômes lui paraissaient indiquer que des forces allemandes soutiendraient les Autrichiens. Mais l’usure des armées allemandes en avril sur le front franco-anglais ne permettait plus de considérer cette hypothèse comme vraisemblable. Cédant à de nouvelles demandes du général Nivelle, il se décida à l’offensive.

Le 14 mai, une première attaque heureuse lui donna le mont Cuccio qui dominait toute la région au Nord de Gorizia et, tandis que l’attention des ennemis était attirée vers le Trentin, le général Cadorna lance l’armée du duc d’Aoste sur le Carso méridional, où il obtient un beau succès. Des divisions autrichiennes, ramenées du front russe alors inerte, entamèrent des contre-attaques ; le duc d’Aoste dut reculer légèrement sa droite. Ce front garda en juin une activité moyenne, qui s’apaisa peu à peu. Cependant une savante propagande démoralisait l’armée et la nation. À Turin, la crise des vivres avait amené de sanglantes émeutes. Certains socialistes avancés prêchaient dans leurs organisations l’abandon des tranchées. Des traîtres vendus à l’ennemi et qui furent plus tard condamnés à mort agissaient en liberté, à Rome comme à Paris. Des tracts étaient répandus par tous les moyens. Leur présence jusque dans les paquets de cartouches et les pains de munition indiquait des complicités nombreuses. Des exemplaires falsifiés de journaux italiens apprenaient la nouvelle de massacres et de troubles révolutionnaires. La note du pape qui avait parlé de « massacres inutiles » était largement exploitée. — Sur le front, les soldats autrichiens étaient dressés à fraterniser avec les Italiens, et on convenait sur certains point d’une sorte de trêve.

Le front italien s’étendait sur un large demi-cercle dont les extrémités étaient appuyées au Trentin et à la mer ; c’était à ces deux extrémités que le général Cadorna avait disposé le gros de ses forces, car, si l’une d’entre elles avait cédé, tout le reste du front était compromis. Au contraire, l’offensive austro-allemande se prononça d’abord sur le centre du dispositif italien, pour se rabattre ensuite sur les ailes. Les brigades attaquées sur les pentes qui dominaient le haut Isonzo avaient été particulièrement travaillées par la propagande ennemie. Le 24 octobre, elles lâchèrent pied devant une progression commencée en pleine nuit au milieu du brouillard, et l’armée allemande von Below progressa rapidement, prenant à revers les troupes qui tenaient encore dans la montagne. La trouée s’élargit de proche en proche et le désordre s’accroît ; dès le 25, il faut évacuer le plateau de Bainsizza. L’armée du duc d’Aoste, menacée d’être tournée, doit évacuer Gorizia et le Carso. Elle se replie en bon ordre, tandis que von Below, toujours en pointe, arrive le 28 à Udine et que les Autrichiens descendent les hautes vallées du Tagliamento et de la Piave. L’armée italienne ne put se ressaisir sur le Tagliamento. Seule, celle du duc d’Aoste avait gardé sa cohésion. Dans les premiers jours de novembre, on pouvait se demander si elle pourrait s’arrêter sur la Piave et sauver Venise.

Mais la conférence du 16 novembre 1916, dans laquelle les Alliés s’étaient engagés à se prêter un appui réciproque, avait motivé l’envoi du général Foch en Italie au commencement de l’année 1917 pour y régler les conditions du transport éventuel de divisions françaises et anglaises sur le front menacé. L’étude de cette question avait été poussée dans ses détails par l’État-major du général Nivelle.

Six divisions françaises et six divisions anglaises furent dirigées sur l’Italie et s’embarquèrent à partir du 28 octobre. Le général Foch, à Rome le 4 novembre, à Rapallo les 6 et 7, suggère les décisions viriles et la méthode pour les réaliser. C’est sur la Piave que s’arrête la retraite ; la lutte se poursuit dans la montagne avec des accalmies, puis des soubresauts qui s’arrêteront au milieu de décembre. La position se stabilise avant l’arrivée des troupes anglo-françaises.

Du 24 octobre au 31 décembre, les pertes italiennes s’élevèrent à 37 000 tués, 91 000 blessés et 335 000 prisonniers. À cette grande victoire l’Allemagne avait contribué par une offensive intérieure, merveilleusement organisée, et par la 14e armée von Below qui avait mené l’attaque principale et fait tomber devant les Autrichiens tout le front tourné par sa marche hardie : cette armée se composait de 7 divisions allemandes renforcées ensuite de deux autres, et d’une puissante artillerie qui, comme tous les services d’armée, venait d’Allemagne.


Cette dernière victoire assurait aux Empires centraux une sécurité complète sur le front italien. Elle complétait la paix de Brest-Litovsk avec la Russie et le traité de Focsani avec la Roumanie, qui stabilisait définitivement leur front Est. En Orient, une offensive des armées alliées du général Sarrail avait été facilement repoussée en mai, et ce front paraissait de plus en plus solide. Les divisions allemandes d’Italie pouvaient être ramenées en France, en même temps que beaucoup de divisions du front russe ; il ne restait plus dans l’Est que des troupes de police dont les hommes étaient tous âgés de plus de trente-cinq ans.

Le front Ouest où s’exécutait cette formidable concentration s’était assoupi après la bataille de Cambrai. Alors qu’à la fin de 1916 les armées allemandes s’instruisaient selon un règlement sur la défensive, un an après elles manœuvraient et s’entraînaient à une guerre de mouvement selon la nouvelle instruction sur La bataille offensive dans la guerre de position : « Toutes les pensées devaient être ramenées de la guerre de tranchées à l’attaque, » disait Ludendorff.

Au point de vue politique, il était devenu évident qu’une paix blanche sans vainqueur ni vaincu, conclue sur les positions du moment dont il serait tenu compte dans une certaine mesure, était impossible, et que seule la victoire par les armes pouvait mettre fin à la guerre. Mais cette certitude était acquise depuis longtemps par le Haut Commandement, sinon par le gouvernement allemand, et n’entrait guère en ligne dans sa décision, pas plus que la déclaration de guerre des États-Unis.

Mais d’impérieuses considérations militaires, à défaut d’autres motifs, imposaient l’offensive. Les moyens d’attaque, des deux côtés de la tranchée, étaient supérieurs aux moyens de défense et on était revenu, dans le duel fameux, au point où l’épée est plus forte que la cuirasse. En outre, le matériel dont disposaient les armées franco-britanniques se révélait plus redoutable encore que le matériel allemand, et, d’autre part, la valeur des troupes allemandes baissait parce que les pertes répétées, s’exerçant sur les plus braves, avaient produit une sélection à rebours. Ludendorff s’étend longuement sur cette situation dans ses Souvenirs de guerre, et il ajoute : « L’attaque relevait le moral des troupes ; la défensive le déprimait. L’offensive était donc de l’intérêt de l’armée. Dans la défensive, elle devrait succomber peu à peu à la supériorité toujours croissante de l’ennemi en hommes et en matériel. L’armée elle-même en avait le sentiment… L’offensive est la forme la plus puissante du combat, elle seule apporte la décision. L’histoire militaire le prouve à chacune de ses pages. L’offensive est le symbole de la supériorité sur l’ennemi. »

L’année 1916 s’était terminée pour les armées allemandes dans une défensive prudente qui motivait bientôt une retraite importante sur un large front ; au contraire, la fin de l’année 1917 les voyait se préparer à une offensive brutale, profonde, menée avec des effectifs formidablement accrus. D’où venait ce renversement de situation ?

Les résultats de la bataille de la Somme avaient été méconnus en France. Nous l’avons constaté, les armées allemandes étaient épuisées, et nous avons enregistré le cri d’alarme que poussait Ludendorff : « Les troupes s’usaient. Nous étions toujours à la veille d’une catastrophe. » Si l’offensive avait été poursuivie pendant l’hiver 1916-17, comme le voulait le général Joffre, la décision eut été obtenue au printemps.

Mais les versatilités de la politique s’étaient introduites dans la conduite de la guerre. L’opinion parlementaire, incomplètement renseignée, réclamait une solution plus rapide et moins coûteuse ; elle avait exigé un changement dans le haut commandement. Le général Foch avait été sacrifié et placé dans une demi-disgrâce, où il attendait en silence les réparations que l’avenir lui préparait.

M. Briand, alors président du Conseil, avait imaginé une combinaison qui eût donné le commandement de toutes les armées au général Joffre, le général Nivelle ayant le commandement du front de France ; puisqu’un changement s’imposait, c’était une solution très heureuse. Elle impliquait la suppression des groupes d’armées, et le général Nivelle eût mené lui-même sa bataille, de près, avec de bien meilleurs résultats, ses arrières protégés par la forte couverture que représentait le général Joffre. Cette solution fut écartée par la pression parlementaire, et le bâton de maréchal couvrit la retraite du vainqueur de la Marne.

Le général Nivelle, en prenant le commandement des armées françaises du Nord et du Nord-Est, apportait la formule nouvelle que réclamait l’opinion parlementaire. Il l’expliqua avec trop de complaisance peut-être, mais le grand reproche encouru par son prédécesseur avait été de s’isoler trop complètement ; la plupart de ses interlocuteurs revenaient à Paris avec une confiance égale à la sienne et cherchaient à la faire partager autour d’eux. Les espérances exagérées qu’on lui reproche d’avoir engendrées sont la conséquence de ces conversations.

Le général Nivelle avait-il raison de persévérer dans ses projets d’offensive après la révolution russe et l’entrée des Américains dans la guerre ? Évidemment oui. La révolution avait ébranlé la force des armées russes, elle ne les avait pas détruites. Elles étaient assez redoutables pour que le haut commandement allemand enlevât du front français 5 divisions pour la Galicie, où elles arrêtèrent l’offensive de Broussiloff, puis 2 divisions pour la Bukovine contre l’offensive russo-roumaine. Une activité plus grande du front français eût empêché ces prélèvements, permis sans doute à ce malheureux pays de garder une certaine cohésion dans son armée et de se préserver de l’anarchie complète.

Quant à l’aide américaine, son effet moral était produit, et il était considérable ; l’arrivée des troupes n’apparaissait que dans un avenir assez lointain. En fait, bien qu’aucun navire de transport n’ait été coulé par les sous-marins allemands, — et c’est là une chance heureuse sur laquelle il eût été imprudent de compter, — le transport des troupes américaines s’était limité à environ 25 000 hommes par mois en 1917, une trentaine de mille par mois en 1918. En mars, au moment de l’offensive allemande, il y avait en tout 300 000 hommes en France : six divisions d’infanterie à l’instruction. Il fallut l’imminence du danger pour réaliser le prodige d’activité et d’organisation qui éleva brusquement le chiffre des hommes transportés mensuellement à 69 000, 94 000, 200 000, 295 000… Mais il fallut aussi que la résistance des armées anglo-françaises donnât à ces nouveaux alliés le temps d’arriver et de s’armer pour la rude bataille, et c’est là un autre prodige. En somme, il était bien imprudent de compter sur les circonstances heureuses dont la concordance extraordinaire a permis aux troupes américaines de jouer un grand rôle dans la dernière phase de la guerre. Sans l’offensive allemande de mars 1918, il aurait fallu attendre fort longtemps le million d’Américains qu’on jugeait nécessaire pour commencer la grande offensive des Alliés, et il était bien certain qu’elle serait prévenue par l’offensive allemande. Le général Nivelle avait donc parfaitement raison d’attaquer au printemps de 1917 sans attendre l’arrivée des troupes américaines.

Il avait des forces suffisantes pour le faire, car sur le front occidental 2 600 000 Français, 1 800 000 Anglais, 100 000 Belges luttaient contre 2 700 000 Allemands. Il avait donc une supériorité de 1 800 000 hommes sur ses adversaires. Pour l’entretien de ses effectifs, nous avons établi qu’il disposait de 300 000 hommes du recrutement (classe 1917 et ajournés des classes précédentes). Il faut y ajouter les récupérés de toute nature. Les armées françaises ont pu renvoyer à l’intérieur 700 000 hommes (400 000 agriculteurs et 300 000 ouvriers de toutes professions) ; de larges économies pouvaient être faites de ce côté.

Le général Nivelle s’était mis en mesure de profiter d’une rupture rapide du front ennemi, et cette rupture ne se produisit pas. Mais sa méthode avait obtenu ce résultat d’infliger aux réserves allemandes une usure trois fois plus rapide que la bataille de la Somme, qui avait dépassé de beaucoup celle de Champagne et celle de Verdun ; beaucoup plus rapide, donc beaucoup plus difficile à réparer et beaucoup plus efficace. En mai 1917, les armées allemandes étaient dans le même état d’usure qu’en novembre 1916. Le service de renseignements de l’armée anglaise estimait à six semaines le temps nécessaire pour arriver à leur épuisement total ; ces renseignements concordaient avec ceux de l’État-major français. Il fallait donc continuer la bataille.

En résumé, en prolongeant l’offensive de 1917, on évitait vraisemblablement l’effondrement de la Russie et certainement le désastre de Caporetto ; menée par un commandement qui aurait profité des récentes expériences, la guerre se terminait au moins un an plus tôt, en épargnant à l’Entente les sanglants revers de mars et de mai 1918.