Comment fut déclarée la guerre de 1914/07

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CHAPITRE VII


L’ALLEMAGNE DÉCLARE LA GUERRE À LA RUSSIE. — INCURSIONS ALLEMANDES SUR NOTRE TERRITOIRE. — VIOLATION DE LA NEUTRALITÉ LUXEMBOURGEOISE. — RÉPONSE DU ROI D’ANGLETERRE. — REMANIEMENT MINISTÉRIEL. — LA NEUTRALITÉ ITALIENNE. — ULTIMATUM À LA BELGIQUE. — L’ALLEMAGNE DÉCLARE LA GUERRE À LA FRANCE. — DISCOURS DE SIR ED. GREY AUX COMMUNES. — LES SÉANCES DU 4 AOÛT 1914 AU SÉNAT ET À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.


Nuit du samedi 1er au dimanche 2 août. — Aucun télégramme de Pétersbourg. Mais, vers onze heures et demie du soir, M. Isvolsky se présente à l’Élysée et demande à me voir d’urgence. Je descends à mon cabinet du rez-de-chaussée et dis à l’officier de service d’introduire l’ambassadeur. M. Isvolsky entre l’air sombre et le visage décomposé. Il m’annonce que l’Allemagne vient de déclarer la guerre à la Russie et, d’une voix qui tremble d’émotion, ajoute : « À une heure aussi tragique, j’ai cru devoir, monsieur le Président, m’adresser au chef de l’État allié pour lui poser une question : « Que va faire la France ? » Et il reste là, devant moi, ne ressemblant en rien, je l’affirme, à l’image légendaire qu’on a souvent donnée de lui depuis sa mort. Loin de se féliciter ou de se réjouir de ce qu’on a appelé « sa guerre », il en est épouvanté. De mon côté, je ne m’attendais point à ce que l’Allemagne accomplît aussi brusquement l’acte irréparable. Dans la douleur qui m’étreint, ce n’est guère, je l’avoue, à la Russie que je pense ; c’est surtout à la France menacée. Je réponds à l’ambassadeur qu’il appartient au gouvernement seul de se prononcer sur la question qu’il m’adresse, que je vais faire convoquer immédiatement les ministres, qu’ils seront, je le suppose, d’avis de tenir les engagements de l’alliance, mais que je crois de l’intérêt de la France et même de l’intérêt de la Russie de retarder de quelques jours l’accomplissement de nos obligations, d’abord parce que mieux vaut pousser plus loin notre mobilisation avant l’entrée en guerre, ensuite et surtout parce que nous préférerions, à tous égards, n’avoir pas à déclarer nous-mêmes la guerre à l’Allemagne et lui laisser le triste honneur de l’initiative.

Je fais appeler les ministres. Ils arrivent très rapidement à l’Élysée, sauf M. Cuyba, qui n’a pas été touché par la convocation. Je mets le Conseil au courant de la démarche de M. Isvolsky. Il approuve unanimement la réponse que j’ai faite à l’ambassadeur et charge M. Viviani de la lui confirmer. M. Isvolsky est resté dans le salon des officiers. M. Viviani va l’y trouver. Il lui répète que la France tiendra ses engagements, mais que mieux vaut ne rien décider avant quelques jours. M. Isvolsky préférerait une déclaration immédiate et publique. Mais il finit par se contenter de notre réponse et s’en va, la mine lugubre.

Le Conseil continue sa séance et examine, avec un calme impressionnant, toutes les mesures de sécurité militaire, d’ordre public, de, précautions financières, qu’exigent les circonstances. Dans la nuit, arrivent, avec quelque désordre, des télégrammes de Saint-Pétersbourg.

N° 332, 1er août 1914, 20 h. 30, reçu à 23 heures. Le roi George V vient de télégraphier à l’empereur Nicolas pour adresser un suprême appel à ses sentiments pacifiques. Mon collègue d’Angleterre, qui est chargé de remettre ce télégramme, a demandé aussitôt une audience au Tsar. Il sera probablement reçu cette nuit à Peterhof. M. Sazonoff, sir G. Buchanan et moi, nous venons de conférer sur la réponse que comporte l’appel de S. M. Britannique. J’ai insisté pour que l’empereur Nicolas réitère, en les accentuant au besoin, les déclarations du télégramme personnel qu’il a envoyé hier à l’empereur Guillaume et pour qu’il prie le roi George de confirmer, sinon même de garantir, à l’empereur d’Allemagne la sincérité de ces assurances. J’ai notamment fait ressortir que la réponse du Tsar ne doit laisser aucun doute sur sa volonté de sauver encore la paix ; car cette réponse décidera peut-être si l’Angleterre prendra ou non parti contre l’Allemagne. Signé : Paléologue.

N° 334, 1er août 1914, 17 heures, reçu le 2 à 4 h. 38 matin. Malgré la déclaration de guerre, l’empereur Nicolas a mandé mon collègue d’Angleterre cette nuit à Peterhof. Je crois savoir qu’il répondra à l’appel du roi George dans le sens indiqué par mon télégramme 332.

Cette fois encore, le télégraphe a mis bien du temps à transmettre ce message, et, en outre, le n° 334 nous arrive avant le n° 333.

N° 333, Pétersbourg, 2 août 1914, 0 h. 19, reçu à 14 heures. L’ambassadeur d’Allemagne vient de remettre à M. Sazonoff une déclaration de guerre.

Pour le moment, nous ne connaissons que le fait brutal. C’est seulement beaucoup plus tard que nous saurons comment il s’est produit. Le chancelier Bethmann-Hollweg, le général de Falkenhayn, ministre de la Guerre, le général de Moltke, l’amiral de Tirpitz avaient assez âprement discuté entre eux cette question : Fallait-il déclarer immédiatement la guerre à la Russie, ou s’en tenir d’abord à la mobilisation générale, ou pénétrer en territoire russe, sans déclaration préalable ? On s’était finalement décidé pour la déclaration de guerre. M. de Pourtalès avait été chargé de la porter à M. Sazonoff. Elle avait été rédigée en deux textes différents, destinés à être remis l’un ou l’autre, à dix-sept heures (heure russe), suivant que la Russie aurait répondu négativement à l’ultimatum ou n’aurait fait aucune réponse. L’ambassadeur d’Allemagne, qui n’avait reçu qu’à 17 h. 45 (heure russe) l’ordre de son gouvernement et qui n’avait pu en avoir le déchiffrement qu’une heure après, s’était senti talonné par le temps et, dans son désarroi, avait laissé à M. Sazonoff un exemplaire où coexistaient les deux rédactions.

Un incident encore plus singulier avait, dans la nuit, suivi cette méprise. Quelques heures après la déclaration de guerre, le tsar Nicolas II avait reçu du Kaiser un télégramme inexplicable : J’ai signalé hier à Ton gouvernement le seul moyen qui permette d’éviter la guerre. Bien que j’aie demandé une réponse pour aujourd’hui midi, aucun télégramme de mon ambassadeur me transmettant la réponse de Ton gouvernement ne m’est encore parvenu. J’ai été, en conséquence, obligé de mobiliser mon armée. En fait, je dois Te prier d’ordonner immédiatement à Tes troupes de ne commettre, sous aucun prétexte, la plus légère violation de nos frontières.

Dans le Livre blanc, ce télégramme a été daté faussement du 1er août 10 h. 45 matin. En réalité, c’est à 22 h. 45 que Guillaume II, après avoir remanié le projet de télégramme que lui transmettait Bethmann-Hollweg, l’a signé et expédié. Il savait, à ce moment, que le comte de Pourtalès avait déjà dû remettre la déclaration de guerre. Pourquoi le Kaiser écrit-il cependant comme si tout n’était pas consommé ? Travaille-t-il pour le Livre blanc, comme le suppose M. Paléologue ? A-t-il, comme le croient Kautsky et Basili, un peu perdu la tête ? ou bien, comme l’a pensé le Tsar au reçu du télégramme, et comme M. Renouvin paraît disposé à l’admettre, a-t-il tendu un piège à Nicky et tâché de le pousser à quelque démarche « ridicule et déshonorante » ? Quelle que soit l’explication à laquelle on s’arrête, elle ne peut rien avoir de flatteur pour Guillaume II.

Dimanche 2 août 1914. — Si l’état de guerre existe depuis hier soir entre l’Allemagne et la Russie, il n’existe pas entre l’Allemagne et nous. Jour et nuit, cependant, nos frontières sont violées. M. René Viviani télégraphie à M. Jules Cambon : Les troupes allemandes ayant aujourd’hui violé la frontière de l’Est sur plusieurs points, je vous prie de protester sans retard, par écrit, auprès du gouvernement allemand. Vous voudrez bien vous inspirer de la note suivante, que, dans l’incertitude des communications entre Paris et Berlin, j’ai adressée directement à l’ambassadeur d’Allemagne :

Les autorités administratives et militaires françaises de la région de l’Est viennent de signaler plusieurs faits que j’ai chargé l’ambassadeur de la République à Berlin de porter à la connaissance du gouvernement impérial. L’un s’est produit à Delle dans la région de Belfort : à deux reprises, le poste de douaniers français stationné dans notre localité a été l’objet d’une fusillade de la part d’un détachement de soldats allemands.

Au nord de Delle, deux patrouilles allemandes du 5e chasseurs à cheval ont franchi la frontière dans la matinée d’aujourd’hui et pénétré jusqu’aux villages de Joncherey et Baron, à plus de dix kilomètres de la frontière. L’officier qui commandait la première a brûlé la cervelle à un soldat français. Les cavaliers allemands ont emmené des chevaux que le maire français de Suarce était en train de réunir et ont forcé les habitants de la commune à conduire lesdits chevaux.

L’ambassadeur de la République à Berlin a été chargé de protester formellement auprès du gouvernement impérial contre des faits qui constituent une violation caractérisée de la frontière par des troupes allemandes en armes et que rien ne justifie dans l’état actuel. Le gouvernement de la République ne peut que laisser au gouvernement impérial l’entière responsabilité de ces actes. Signé : René Viviani.

Sur plusieurs autres points, cependant, des patrouilles allemandes d’infanterie et de cavalerie prennent plaisir à fouler notre sol. De nouveau, M. Viviani proteste auprès de M. de Schœn, qui avertit loyalement Berlin, et remarque : « Par suite de ces nouvelles, les esprits sont ici très surexcités. »

Devant la répétition éhontée de ces faits, il était impossible au gouvernement français de ne pas croire à un mot d’ordre général. L’État-major allemand a prétendu qu’il n’en était rien et que c’était seulement le 3 août (avant la déclaration de guerre, on est bien forcé de le reconnaître), qu’il avait permis « de pousser le service d’exploration au delà de la frontière ». Mais la simultanéité de toutes ces incursions exclut l’hypothèse d’incidents sporadiques et, du reste, un des cavaliers allemands capturés à Joncherey a déclaré que le lieutenant major avait dit à ses hommes : « Ordre de franchir la frontière. » Les feuilles de mobilisation de la 29e brigade de cavalerie prévoyaient, en effet, l’exécution immédiate de reconnaissances sur territoire français.

En présence de faits qui se révèlent comme systématiques, le général Joffre demande instamment au ministre de la Guerre, dans la matinée du 2, de rapporter l’ordre d’arrêt sur la ligne des dix kilomètres. Le gouvernement préfère encore attendre, et ce n’est qu’après deux heures de l’après-midi que la consigne est levée et que la liberté absolue de mouvements est rendue au général en chef. Encore, le général Joffre, en transmettant cet avis, à 17 h. 30, aux commandants d’armée, prend-il soin d’ajouter, d’accord avec M. Viviani : Pour des raisons nationales d’ordre moral et pour des raisons impérieuses d’ordre diplomatique, il est indispensable de laisser aux Allemands l’entière responsabilité des hostilités. En conséquence, et jusqu’à nouvel ordre, la couverture se bornera à rejeter au delà de la frontière toute troupe assaillante sans la poursuivre plus loin et sans entrer sur le territoire adverse.

Nous apprenons, d’autre part, que, dès le matin, les troupes allemandes ont pénétré dans le grand-duché de Luxembourg, par les ponts de Wasserbillig et de Remich, et qu’elles se sont dirigées vers la ville capitale.

Nous nous empressons de signaler cette conduite à sir Ed. Grey. Mais le cabinet britannique continue d’évoluer avec une prudente lenteur. En revenant de Londres, M. William Martin m’a rapporté la réponse du Roi. Écrite tout entière en anglais et de la main de George V, sur du papier à en-tête de Buckingham Palace, elle ne contient encore aucune assurance positive. Paralysé par les règles constitutionnelles, le souverain a dû naturellement se maintenir dans les limites que lui ont tracées les ministres responsables. Il s’exprime ainsi :

Cher et grand ami, j’apprécie hautement les sentiments qui vous ont poussé à m’écrire dans un esprit si cordial et si amical ; et je vous suis reconnaissant d’avoir exprimé vos vues si complètement et si franchement. Vous pouvez être assuré que la présente situation européenne a été pour moi cause de beaucoup de préoccupations et d’inquiétudes, et je suis heureux de penser que nos deux gouvernements ont travaillé ensemble si amicalement, en s’appliquant à trouver comme issue une solution pacifique des questions posées. Ce serait pour moi une source de réelle satisfaction si nos efforts conjoints pouvaient être couronnés de succès et je n’ai pas perdu tout espoir que les terribles événements qui semblent si proches puissent être détournés. J’admire la contrainte que vous et votre gouvernement vous vous imposez en évitant à la frontière des mesures militaires injustifiées et en adoptant une attitude qui ne peut en aucune manière être interprétée dans un sens de provocation.

Je consacre personnellement mes meilleurs efforts auprès des empereurs de Russie et d’Allemagne à trouver les moyens de retarder tout au moins les opérations militaires actuelles et de gagner ainsi du temps pour apaiser la discussion entre les Puissances. J’ai l’intention de poursuivre ces efforts sans relâche aussi longtemps qu’il reste un peu d’espoir d’arriver à un arrangement amiable.

Quant à l’attitude de mon pays, les événements changent avec une telle rapidité qu’il est difficile d’en préjuger les développements futurs. Mais vous pouvez être assuré que mon gouvernement continuera à examiner librement et loyalement avec M. Cambon tous les points qui pourraient concerner les intérêts de nos deux nations.

Croyez-moi, monsieur le Président, votre ami sincère. George I. R.

Ainsi invité à continuer les conversations, M. Paul Cambon a donc rappelé à sir Ed. Grey qu’aux termes du traité de Londres de 1867 la Grande-Bretagne et la Prusse avaient garanti la neutralité du Luxembourg et il a ajouté que la violation de la neutralité luxembourgeoise indiquait certainement le dessein de violer aussi la neutralité belge. Sir Ed. Grey a répondu qu’il avait remis au prince Lichnowsky un mémorandum précisant que l’opinion anglaise ne supporterait pas une atteinte à l’indépendance belge (Londres, 2 août n° 173).

Un peu plus tard, M. Paul Cambon télégraphie de nouveau : Londres, 2 août 1914, 4 h. 40 s., reçu 18 h. 40. M. K. Hardie a organisé aujourd’hui un meeting socialiste de protestation contre une intervention de l’Angleterre dans le conflit actuel. C’est un homme sans crédit et ce meeting n’est pas sérieux ; mais il est à craindre qu’on n’en fasse état auprès du Labour party de la Chambre des communes pour l’empêcher de suivre demain le gouvernement, s’il fait une déclaration un peu nette. Un parlementaire des plus importants me dit qu’il faudrait faire adresser par les chefs du parti socialiste français à M. Ramsay Macdonald, chef du Labour party, un télégramme réclamant le concours de ce parti pour obtenir l’intervention britannique contre l’agression injustifiée des Allemands. Ce télégramme devrait être publié ce soir dans un journal de Paris et envoyé aux journaux de Londres, qui le publieraient demain matin. Il importe de le publier en même temps qu’on l’enverra à son destinataire, dont on a quelque raison de se méfier. Signé : Paul Cambon.

À la demande de M. Viviani, M. Malvy a fait venir M. Sembat et quelques autres députés socialistes, qui ont promis d’écrire immédiatement. Mais combien ces atermoiements du cabinet anglais n’aggravent-ils pas nos alarmes ! Que les pas sont lents et timides ! Coup sur coup, M. Paul Cambon nous télégraphie encore : Londres, 2 août, 5 h. 30. Reçu 20 h. 20, n° 178. Très confidentiel. Dans le Conseil de ce matin, on a discuté l’envoi éventuel d’une force anglaise sur le continent. La majorité des ministres a été d’avis qu’étant donnée la situation aux Indes et en Égypte l’Angleterre ne pouvait se démunir de ses forces militaires. En me rendant compte de cette décision, sir Ed. Grey m’a dit qu’elle n’impliquait pas un refus absolu d’intervenir à terre, mais que le gouvernement se réservait de revenir sur la question suivant les développements du conflit actuel. En ce qui concerne une intervention navale, sir Ed. Grey m’a remis la déclaration dont voici la traduction : « Je suis autorisé à donner l’assurance que, si la flotte allemande pénètre dans la Manche ou traverse la mer du Nord afin d’entreprendre des opérations de guerre contre les côtes françaises ou la marine marchande française, la flotte britannique fournira toute la protection en son pouvoir. Bien entendu, cette assurance est subordonnée à cette réserve que la politique du gouvernement de Sa Majesté sera approuvée par le Parlement britannique et elle ne doit pas être considérée comme obligeant le gouvernement de Sa Majesté à agir jusqu’à ce que l’éventualité ci-dessus mentionnée d’une action de la flotte allemande se soit produite. » Sir Ed. Grey m’a prié de tenir cette déclaration secrète jusqu’à ce qu’elle ait été soumise au Parlement. Signé : Paul Cambon.

Londres, le 2 août 1914, 5 h. 40 soir, reçu 21 h. 55, n° 179. Suite à mon télégramme 178. Quant à la violation du Luxembourg, le secrétaire d’État des Affaires étrangères m’a rappelé qu’au cours de la discussion du traité de 1867 lord Derby et lord Clarendon avaient déclaré que la convention différait de celle relative à la neutralité belge, en ce sens que l’Angleterre était tenue de faire respecter cette dernière convention sans le concours des autres Puissances garantes, tandis que, pour le Luxembourg, toutes les Puissances devaient agir de concert dès (un mot passé). La violation du Luxembourg est néanmoins un argument à faire valoir en prévision d’une violation de la Belgique. La neutralité belge est considérée en Angleterre comme si importante que, dans le Conseil convoqué pour ce soir, afin d’arrêter les termes des déclarations à faire demain à la Chambre des communes, sir Ed. Grey demandera à être autorisé à dire qu’une violation de cette neutralité serait considérée comme un casus belli… Signé : P. Cambon.

À Rome, en revanche, la décision est prise. Le Conseil des ministres a siégé la nuit passée et a définitivement confirmé la neutralité de l’Italie.

De son côté, M. Venizelos a spontanément déclaré à M. du Halgouët que, si les choses aboutissent à une conflagration générale, en aucun cas la Grèce ne se trouvera dans un camp opposé à celui de la Triple-Entente.

Dans la matinée et dans l’après-midi, le Conseil des ministres, réuni sous ma présidence, fait une fois de plus, sous la conduite de M. Viviani, le tour de toutes les capitales européennes. Il considère maintenant que les minutes sont comptées et que nous n’échapperons plus à la guerre. Il se félicite de l’excellente attitude de tous les partis, y compris les socialistes et la Confédération générale du Travail. Sur la proposition du ministre de l’Intérieur, le gouvernement décide, en principe, de n’arrêter aucun des individus portés au carnet B ou, en d’autres termes, considérés comme suspects. Il n’y aura d’exception que lorsque les préfets auront affaire à des anarchistes dangereux. Le Conseil soumet à ma signature un décret proclamant l’état de siège. Cette décision entraîne la convocation des Chambres dans un délai maximum de quarante-huit heures. Puisque nous n’avons pas encore de réponse précise de l’Angleterre, le gouvernement préfère ne réunir le Parlement que mardi.

Tous les ministres sont animés du plus sincère esprit de concorde. À la demande de M. Malvy, ils décident de suspendre l’application du décret qui a récemment ordonné la fermeture des établissements congréganistes. On accordera, d’autre part, aux révolutionnaires condamnés pour délits de presse le plus grand nombre de grâces qu’il sera possible.

Non ; il n’y a plus de partis. Le prince Roland Bonaparte m’écrit qu’il se met entièrement au service du gouvernement de la République. La loi de 1886 ne nous permet pas d’accueillir, de sa part, un engagement militaire. Mais je le remercie de son offre patriotique et il me répond que son hôtel reste, du moins, à notre disposition, pour l’établissement d’une ambulance.

Le croiseur de bataille Gœben et le croiseur rapide Breslau, qui étaient à Brindisi dans la nuit de vendredi à samedi, ont été signalés l’un à Tarente, l’autre à Messine. Ils descendent vers le sud, après avoir complété leur charbon, et semblent vouloir se lancer dans la Méditerranée occidentale, à la poursuite de nos bâtiments de transport militaire. Les mystérieux mouvements de ces vaisseaux de guerre s’ajoutent à tant d’autres indices pour nous donner à croire que l’Allemagne entend précipiter les choses.

Lundi 3 août 1914. — Depuis quelques jours, le ministre de la Marine, M. Gauthier, malade et surmené, nous a plusieurs fois inquiétés, ses collègues et moi, par sa nervosité. Nous lui avions recommandé hier, au Conseil de l’après-midi, de prendre de rapides mesures pour barrer le Pas-de-Calais par des torpilleurs et des sous-marins, puisque l’Angleterre n’a encore arrêté aucune disposition protectrice et que l’Allemagne peut demain profiter de ce retard. M. Gauthier a complètement oublié cette recommandation et, à onze heures du soir, il a fallu que je le fisse venir à l’Élysée, avec le chef d’État-major de la Marine, pour lui rappeler la décision du Conseil et le prier de l’exécuter. Le ministre, tombant d’un excès dans l’autre, m’a ensuite écrit pour me proposer de faire attaquer le Gœben et le Breslau par l’amiral Lapeyrère, avant toute déclaration de guerre. Je lui ai demandé de ne donner aucun ordre avant le Conseil de ce matin. Mais, dès la première heure, M. Messimy arrive à l’Élysée très irrité contre son collègue de la Marine et, lorsque M. Gauthier vient à son tour, le ministre de la Guerre l’accuse vivement d’incapacité. M. Gauthier répond par la menace d’un envoi de témoins. Sur mon intervention, la scène finit par des larmes et des embrassements. Après la fièvre de ces longues journées et de ces nuits sans sommeil, tout le monde a les nerfs à fleur de peau. M. Gauthier, brave homme et bon patriote, se résigne à donner sa démission pour raisons de santé. Il est remplacé à la rue Royale par M. Augagneur, à qui M. Albert Sarraut succède au ministère de l’Instruction publique. M. Viviani abandonne volontairement le Quai d’Orsay pour garder la présidence du Conseil sans portefeuille. M. Gaston Doumergue reprend la direction du ministère des Affaires étrangères.

J’aurais souhaité un remaniement plus large, qui permît au cabinet de représenter des opinions politiques diverses et de prendre un caractère d’union nationale. Mais M. Viviani, qui aurait désiré s’associer M. Briand et M. Delcassé, a rencontré une forte opposition à gauche et, dans l’intérêt même de la concorde, a dû renoncer provisoirement à son idée. Ses choix, du reste, n’ont fait que déplacer les mécontentements. Ils ont déçu quelques candidats ministres, qui se sont plaints dans les couloirs des Chambres et y ont jeté un peu d’amertume sur les dalles. Un souffle purifiant a bientôt balayé tous les miasmes. Le patriotisme a pris le dessus. Sénateurs et députés, tous revenus successivement à Paris, se sont groupés autour du cabinet reconstitué.

Ce matin, à neuf heures, le prince Ruspoli, chargé d’affaires de l’ambassade d’Italie, remplaçant M. Tittoni, en croisière sur les côtes de Norvège, a rendu visite à M. Viviani et lui a notifié officiellement la déclaration de neutralité. L’Italie reste neutre, parce que l’Allemagne et l’Autriche ont entrepris une guerre d’agression et que leur conduite la dégage de ses obligations envers elles. La Triple-Alliance est rompue. Comme pour mieux montrer encore que l’Italie ne se trompe pas dans sa manière d’apprécier la nature et la signification de cette guerre, l’empire d’Allemagne vient de faire à Bruxelles une démarche cynique qui ne laisse plus aucun doute sur ses desseins.

Le dimanche 2 août, à sept heures du soir, une auto s’arrête rue de la Loi, devant le portail du ministère des Affaires étrangères. C’est M. de Below-Saleske. Il entre dans le cabinet du ministre et lui dit, avec l’accent d’une réelle émotion : « J’ai une communication tout à fait confidentielle à vous faire de la part de mon gouvernement, » Et, tirant un pli de la poche de sa redingote, il remet à M. Davignon le fatal ultimatum. Le ministre le lit, devient pâle et murmure : « Non, n’est-ce pas ? ce n’est pas possible. — Si, répond M. de Below-Saleske. L’Allemagne est pacifique, mais il faut bien qu’elle se défende contre la prochaine offensive que vont faire les Français par la vallée de la Meuse. » M. Davignon répond que cette attaque des Français vers Namur est tout à fait invraisemblable ; il proteste de la loyauté de la Belgique et déclare à M. de Below que la note allemande va être examinée sans retard par le Conseil des ministres.

Le ministre d’Allemagne parti, M. Davignon met au courant le baron de Gaiffier, directeur politique, et le baron Van der Elst, secrétaire général, et il fait prévenir M. de Broqueville, chef du gouvernement et ministre de la Guerre. Pendant qu’on traduit mot à mot l’ultimatum, M. de Broqueville arrive, prend connaissance de la pièce, et aussitôt se rend chez le Roi, qui décide de convoquer, pour neuf heures, au Palais, le Conseil des ministres, d’y faire venir également tous les ministres d’État et d’y adjoindre les généraux de Selliers de Moranville et de Ryckel, chef et sous-chef de l’État-major. Le Conseil de la Couronne délibère longuement sous la présidence du roi Albert, qui a revêtu, pour cette circonstance solennelle, la tenue de campagne de lieutenant-général. M. Davignon lit, au milieu d’un profond silence, la traduction de l’ultimatum. À la demande de plusieurs assistants, il recommence même une seconde fois cette lecture : Le gouvernement allemand a reçu des nouvelles sûres d’après lesquelles les forces françaises auraient l’intention de marcher sur la Meuse par Givet et Namur. Ces nouvelles ne laissent aucun doute sur l’intention de la France de marcher sur l’Allemagne par le territoire belge. Le gouvernement impérial allemand ne peut s’empêcher de craindre que la Belgique, malgré sa bonne volonté, ne soit pas en mesure de repousser sans secours une marche française d’un si grand développement. Dans ce fait, on trouve une certitude suffisante d’une menace déjà dirigée contre l’Allemagne. Ce préambule mensonger ne peut tromper aucun membre du Conseil de la Couronne. Ils savent tous que l’accusation portée contre la France est fausse et que le gouvernement de la République s’est engagé à respecter la neutralité belge, alors que le gouvernement impérial a refusé de prendre cet engagement. Ils écoutent donc ce premier paragraphe avec stupéfaction.

C’est un devoir impérieux de conservation pour l’Allemagne de prévenir cette attaque de l’ennemi. Le gouvernement allemand regretterait très vivement que la Belgique regardât comme un acte d’hostilité contre elle le fait que les mesures des ennemis de l’Allemagne l’obligent à violer de son côté le territoire belge. L’hypocrisie de ces formules révolte les auditeurs. Mais que serait-ce s’ils savaient qu’elles ont été préparées dès le 26 juillet ? Et la suite du texte les indigne plus encore : L’Allemagne n’a en vue aucun acte d’hostilité contre la Belgique. Si la Belgique consent, dans la guerre qui va commencer, à prendre une attitude de neutralité amicale vis-à-vis de l’Allemagne, le gouvernement allemand, de son côté, s’engage au moment de la paix à garantir le royaume et ses possessions dans toute leur étendue… …Si la Belgique se comporte d’une façon hostile contre les troupes allemandes et particulièrement fait des difficultés à leur marche en avant par une opposition des fortifications de la Meuse ou par des destructions de routes, chemins de fer, tunnels ou autres ouvrages d’art, l’Allemagne sera obligée de considérer la Belgique en ennemie… La lecture terminée, M. de Broqueville prend la parole et, en quelques mots vigoureux, trace leur devoir à ses collègues : « Mourir pour mourir, dit-il, autant mourir avec honneur. Or nous n’avons que le choix entre ces deux morts. Notre soumission ne sauverait rien. La lutte que l’Allemagne a entreprise met en jeu la liberté de l’Europe. Ne nous le dissimulons pas ; si l’Allemagne est victorieuse, la Belgique, quelle que soit son attitude, sera annexée à l’Empire. »

Interrogés successivement par le roi Albert, les ministres en fonctions et les ministres d’État répondent à l’unanimité qu’il est impossible de céder à l’ultimatum. La rédaction de la réponse est confiée à M. Carton de Wiart, ministre de la Justice, et à MM. Van den Heuvel et Paul Hymans, ministres d’État. Ces trois commissaires se rendent au ministère des Affaires étrangères pour y faire leur travail à tête reposée et y trouvent un avant-projet élaboré par M. de Gaiffier. À l’aide de ce schéma, où sont déjà indiquées les idées essentielles, ils se mettent à l’œuvre, en présence de MM. de Broqueville et Davignon, et rédigent en collaboration la note d’une sobre et mâle éloquence qui doit exprimer la pensée de la Belgique. À peine ont-ils terminé que M. de Below-Saleske reparaît au ministère et, reçu par le baron Van der Elst, déclare être chargé par son gouvernement d’annoncer au gouvernement belge que la France vient encore de violer la frontière de l’Empire et de faire jeter des bombes en Allemagne par des dirigeables. Le baron Van der Elst n’est pas dupe de ces nouvelles calomnies et il éconduit froidement son visiteur nocturne. Il est deux heures du matin. De nouveau, le Conseil de la Couronne se réunit au Palais royal. M. Carton de Wiart donne lecture du texte qui vient d’être rédigé et qui, après avoir marqué le profond et douloureux étonnement causé au gouvernement du Roi par la note allemande, continue en ces termes : Les intentions qu’elle (la note allemande) attribue à la France sont en contradiction avec les déclarations formelles qui nous ont été faites le 1er août, au nom du gouvernement de la République. D’ailleurs, si, contrairement à notre attente, une violation de la neutralité belge venait à être commise par la France, la Belgique remplirait tous ses devoirs internationaux et son armée opposerait à l’envahisseur la plus vigoureuse résistance… La Belgique a toujours été fidèle à ses obligations internationales ; elle a accompli ses devoirs dans un esprit de loyale impartialité ; elle n’a négligé aucun effort pour maintenir ou faire respecter sa neutralité. L’atteinte à son indépendance dont la menace le gouvernement allemand constituerait une flagrante violation du droit des gens. Aucun intérêt stratégique ne justifie la violation du droit. Le gouvernement belge, en acceptant les propositions qui lui sont notifiées, sacrifierait l’honneur de la nation, en même temps qu’il trahirait ses devoirs vis-à-vis de l’Europe. Conscient du rôle que la Belgique joue depuis plus de quatre-vingts ans dans la civilisation du monde, il se refuse à croire que l’indépendance de la Belgique ne puisse être conservée qu’au prix de la violation de sa neutralité. Si cet espoir était déçu, le gouvernement belge est fermement décidé à repousser, par tous les moyens en son pouvoir, toute atteinte à son droit. Aucune observation n’est présentée. Le Roi, qui a, dès la première heure, donné l’exemple du sang-froid et de la fermeté, met aux voix l’approbation de la note. Il constate l’unanimité et remercie ses conseillers. C’est fini. La Belgique a préféré le martyre à la honte.

En présence de l’inqualifiable attentat commis contre elle, nous offrons au gouvernement royal de lui prêter l’appui de nos forces, non pas maintenant, mais plus tard, lorsqu’elles seront mobilisées et concentrées. Il répond dignement qu’il nous remercie, mais que, dans les circonstances actuelles, il ne fait pas encore appel a la garantie des Puissances. Ultérieurement, nous dit-il, il appréciera ce qu’il y a lieu de faire.

D’après ce qu’a dit sir Ed. Grey à M. Paul Cambon, l’opinion britannique va évidemment se soulever, dès qu’elle connaîtra le défi jeté à la Belgique. Dans un Conseil d’hier soir, et avant même de connaître l’ultimatum allemand, les ministres anglais ont décidé que sir Ed. Grey ferait demain, au sujet de la neutralité belge, une déclaration à la Chambre des communes.

Ce matin, 3 août, M. Paul Cambon nous télégraphie enfin ce que doit dire exactement le secrétaire d’État : Dans le cas où l’escadre allemande franchirait le détroit ou remonterait la mer du Nord pour doubler les Îles britanniques dans le dessein d’attaquer les côtes françaises ou la marine de guerre française, l’escadre anglaise interviendrait pour prêter à la marine française son entière protection (full protection), de sorte que, dès ce moment, l’Angleterre et l’Allemagne seraient en état de guerre. Sir Ed. Grey, ajoute M. Paul Cambon, m’a fait observer que parler d’une opération par la mer du Nord, c’est viser, par là même, une démonstration dans l’océan Atlantique.

Toutefois, sir Ed. Grey demande encore qu’avant de communiquer sa déclaration aux Chambres françaises M. Viviani attende qu’elle ait été faite aujourd’hui lundi, vers quatre heures, aux Communes.

L’Allemagne essaye aussitôt de parer le coup et, dans la journée, son ambassade à Londres adresse un communiqué à la presse pour annoncer que, si l’Angleterre reste neutre, le gouvernement impérial renoncera à toute opération navale et ne se servira pas des côtes belges comme point d’appui. Cette nouvelle nous fait encore regretter davantage que l’opposition de plusieurs membres du cabinet britannique ait empêché M. Asquith et sir Ed. Grey de se prononcer plus tôt. Il est visible que l’Allemagne a grand’peur de l’intervention anglaise et, si elle en avait eu plus vite la certitude, peut-être se serait-elle arrêtée sur la pente fatale.

Mais n’avons-nous plus à craindre aucun revirement ? Vers neuf heures du soir, M. R. Viviani arrive à l’Élysée, en compagnie de M. Doumergue. Un télégramme d’agence vient d’annoncer qu’après le Conseil de l’après-midi les ministres anglais se sont retirés très anxieux. La séance de la Chambre des communes aurait été renvoyée à demain 4 août. Sir Ed. Grey n’aurait pas fait la déclaration convenue. M. Viviani paraît subitement très découragé. Par bonheur, une heure plus tard, tout est changé. L’Havas reçoit un télégramme annonçant que la séance de Westminster a eu lieu et que le secrétaire d’État s’est exprimé comme il l’avait annoncé. Mais la journée du lundi s’achève sans que nous ayons de plus amples détails, et ce n’est que dans la nuit qu’arrivent au Quai d’Orsay des télégrammes précis de M. Paul Cambon : Londres, 4 août, 1914, 12 h. 17. Sir Ed. Grey m’a dit que nous devions considérer comment liant le gouvernement britannique la déclaration concernant l’intervention de la flotte anglaise visée par mon télégramme 178. La discussion se poursuit à la Chambre des communes, mais le succès du gouvernement est assuré. N° 193, 12 h. 17. Sir Ed. Grey, que j’ai vu après le Conseil de cabinet de ce soir et que j’ai interrogé sur ce que vous pouviez annoncer demain à la Chambre d’une manière officielle, m’a dit que vous (mot passé) donner connaissance de la déclaration qu’il m’a remise sur les opérations navales et dont je vous ai adressé le texte dans mon télégramme 186 bis. En ce qui touche la Belgique, vous pouvez déclarer que le gouvernement britannique ne se désintéresserait pas de la neutralité belge et qu’il maintiendrait le traité de garantie. Enfin, vous pouvez annoncer que la mobilisation de la flotte anglaise est achevée et que les ordres déjà sont donnés pour la mobilisation de l’armée de terre.

N° 194, 12 h. 17. Secret. Sir Ed. Grey m’a dit confidentiellement que, dans le Conseil de ce soir, il avait été décidé que des instructions seraient adressées demain matin à l’ambassade d’Angleterre à Berlin pour inviter le gouvernement allemand à retirer son ultimatum à la Belgique. S’il s’y refuse, a ajouté le secrétaire d’État, ce sera la guerre.

Entre temps, à Berlin, les services de propagande s’emploient, avec une déconcertante activité, à une savante falsification des faits. Le ministère de la Wilhelmstrasse a rédigé, la nuit dernière, un avis destiné à être publié en Angleterre et en Amérique. Il y est prétendu, contre toute vérité, que M. Viviani a dit à M. de Schœn : « La France se tiendra aux côtés de la Russie. » Le public, dit notre ambassadeur, est convaincu que des détachements français ont passé la frontière allemande et, depuis hier, deux journaux de Berlin ont annoncé que des aviateurs français ont jeté des bombes jusque sur Nuremberg.

On composait ainsi la fable qui allait fournir prétexte à la déclaration de guerre.

Le lundi 3 août, à six heures et quart de l’après-midi, notre cher et éminent ami, M. Myron T. Herrick, ambassadeur des États-Unis, téléphone au Quai d’Orsay et, la voix mouillée de larmes, fait savoir à M. Viviani que M. de Schœn, après avoir demandé aux États-Unis d’accepter la défense des intérêts allemands en France, a exprimé le désir que la bannière étoilée fût hissée sur l’ambassade d’Allemagne. M. Herrick a accepté provisoirement, sous réserve de l’approbation des États-Unis, la mission de défendre les intérêts allemands ; il a refusé de hisser le drapeau américain sur l’ambassade de la rue de Lille.

M. Viviani comprend que c’est la guerre ; il donne l’ordre de me prévenir et il attend la visite que, peu de minutes plus tard, lui fait annoncer M. de Schœn. Il reçoit l’ambassadeur, en présence de M. de Margerie. « Monsieur le président, lui dit M. de Schœn avec quelque animation, nous venons d’être insultés, mon Empereur et moi. Une dame m’a injurié près de ma voiture. — Vous veniez ici ? — Oui. — Vous ne veniez donc pas vous plaindre de cet incident ? — Non. — Je vous présente mes regrets et mes excuses. » M. de Schœn incline la tête et se tait. Puis il sort un document de sa poche et le lit. C’est une lettre signée de lui et ainsi conçue : Monsieur le président, les autorités administratives et militaires allemandes ont constaté un certain nombre d’actes d’hostilité caractérisée commis sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français. Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique, survolant le territoire de ce pays ; l’un a essayé de détruire des constructions près de Wesel, d’autres ont été aperçus sur la région de l’Eifel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de Karlsruhe et de Nuremberg. Je suis chargé et j’ai l’honneur de faire connaître à Votre Excellence qu’en présence de ces agressions l’Empire allemand se considère en état de guerre avec la France, du fait de cette dernière Puissance. La lettre se termine par la demande des passeports pour M. de Schœn et pour le personnel de l’ambassade.

M. Viviani écoute cette lecture en silence et prend la pièce que lui remet l’ambassadeur. Alors, il proteste contre l’injustice et l’insanité de la thèse impériale. Il rappelle que, très loin d’avoir permis des incursions sur le territoire allemand, la France a tenu ses troupes à dix kilomètres en deçà de la frontière et que ce sont, au contraire, des patrouilles allemandes qui sont venues, sur notre sol et à cette distance, tuer nos soldats.

M. de Schœn déclare ne rien savoir ; il n’a plus rien à dire ; M. Viviani non plus. Le président du Conseil accompagne l’ambassadeur jusque dans la cour du ministère et attend que M. de Schœn soit monté dans sa voiture. L’ambassadeur salue profondément et s’en va. Le lendemain, il rentrera paisiblement en Allemagne, traité par les autorités françaises avec tous les égards possibles, pendant que M. Jules Cambon, obligé par la déclaration de guerre de quitter Berlin, se verra refuser la route choisie par lui, devra payer en or, les chèques n’étant pas acceptés, le transport des agents de l’ambassade, et voyager enfermé dans un wagon, comme une sorte de prisonnier.

M. Viviani vient à l’Élysée me rapporter cette tragique conversation. Il est exaspéré contre la mauvaise foi du gouvernement allemand. Plus tard, lorsqu’il écrira sa Réponse au Kaiser, il s’exprimera encore avec la même force d’indignation.

Or, voici les faits, tels qu’ils sont maintenant établis et tels que les rappelle M. Viviani. Dans l’après-midi du 2 août, le ministre impérial à Munich, M. Treutler, télégraphiait à M. de Jagow : L’information répandue ici, d’après laquelle des aviateurs français auraient jeté des bombes dans les environs de Nuremberg, n’a reçu jusqu’ici aucune confirmation. On n’a vu que des avions inconnus, qui ne ressemblaient pas à des appareils militaires. Le lancement des bombes n’est pas établi, et encore moins la nationalité française des aviateurs. À ce témoignage péremptoire, on peut ajouter la dépêche publiée le 3 août, de très bonne heure, par la Gazette de Cologne : Le ministère bavarois de la Guerre doute de l’exactitude de la nouvelle annonçant que des aviateurs auraient été vus au-dessus des lignes de Nuremberg, jetant des bombes sur la voie. Munich, 2 août.

La principale accusation présentée à l’appui de la déclaration de guerre était donc reconnue fausse vingt-quatre heures avant la démarche prescrite à M. de Schœn. La nouvelle d’un raid d’avion sur Wesel n’était ni moins inexacte, ni moins absurde.

Comme le remarque encore avec raison M. Viviani, si nous nous étions rendus coupables de ces incursions, comment M. de Jagow, lorsque M. Jules Cambon lui a remis, le 3 août, à neuf heures du matin, la protestation du gouvernement français contre les violations allemandes, n’a-t-il pas même eu l’idée d’excuser ses fautes par les nôtres ? Il ne dit rien.

Puis, un peu plus tard, M. Jules Cambon reçoit la visite du même Jagow halluciné par les avions de Nuremberg, et cherchant à faire prendre pour une conviction sa crédulité occasionnelle : Lundi matin, 3 août, à onze heures, télégraphie M. Cambon, M. de Jagow vient me voir et se plaindre d’actes d’agression qu’il prétend avoir été commis en Allemagne, à Nuremberg et à Coblentz notamment par des aviateurs français qui, d’après lui, seraient venus de Belgique.

Quelques faussetés, d’ailleurs, que contînt la note remise par M. de Schœn à M. Viviani, elle ne reproduisait pas toutes celles que renfermait le texte envoyé de Berlin. Le gouvernement impérial avait signalé à son ambassadeur, non seulement de prétendus vols d’avions, mais des incursions terrestres, par Montreux-Vieux et par la route de montagne des Vosges et, le 3 août, à 13 h. 5, au moment où partait le télégramme adressé à M. de Schœn, M. de Jagow affirmait sérieusement que des troupes françaises se trouvaient encore sur territoire allemand.

Pourquoi l’ambassadeur n’a-t-il pas utilisé ces renseignements dans sa lettre ? En soupçonnait-il le caractère fantaisiste ? Il a expliqué dans ses mémoires que le télégramme était arrivé brouillé et n’avait pu être complètement déchiffré, et cette explication a donné lieu à des suppositions diverses. Elle a paru très contestable à M. Aulard, qui a fait une étude technique approfondie du « brouillement » dénoncé et qui en a démontré l’invraisemblance. J’ajoute qu’en tout cas, à cette date et depuis la fin de 1911, les services du Quai d’Orsay ne possédaient pas le chiffre allemand et qu’ils ne l’ont découvert que beaucoup plus tard pendant la guerre. C’est sous le ministère Clemenceau qu’ont été lus, pour la première fois, les télégrammes envoyés ou reçus par M. de Schœn en 1914. On n’aurait donc pu, au ministère, lire le télégramme avant d’y toucher.

Brouillé ou non, d’ailleurs, le texte de M. de Jagow ne contenait que des allégations fausses. Pas plus sur terre que dans les airs, nos troupes n’avaient dépassé la frontière française. Le 3 août, un communiqué de l’agence Wolff annonçait audacieusement que, depuis la veille, des compagnies françaises se trouvaient à Sainte-Marie-aux-Mines, à Metzeral, à Valdieu, c’est-à-dire aux points de commande des hautes vallées d’Alsace. Rien n’était vrai dans cette note et, après l’avoir reproduite dans un projet de télégramme, le chancelier avait cru plus prudent de n’en pas faire usage dans un document officiel. Il en était de même du reste.

Il serait, du reste, oiseux de prolonger cette discussion. Soit dans la note de M. de Schœn, soit dans les instructions qu’il avait reçues, aucun grief n’est fondé et on n’a même jamais essayé de justifier les plus graves : destruction à Wesel, survol dans la région de l’Eifel, bombes sur les voies à Karlsruhe, bombes sur les voies à Nuremberg. Aussi bien, la probité de M. de Schœn a-t-elle été profondément froissée par les misérables prétextes qu’avait imaginés son gouvernement, et il a écrit dans ses mémoires ces phrases, qui forment la plus sobre et la plus juste des condamnations : La responsabilité à endosser était si grave qu’elle nécessitait pour agir des arguments irréfutables. Même si ces attaques avaient eu lieu réellement, il ne fallait pas leur attribuer l’importance d’attaques de guerre. Mais le gouvernement impérial n’y regardait pas de si près. Il était pressé et cherchait des arguments à la hâte. M. de Jagow avait parlé à M. Jules Cambon d’un avion français qui aurait été vu à Coblentz. Il n’en a plus soufflé mot, quelques heures après, dans la note envoyée à Paris. Il aurait aussi bien parlé d’un avion aperçu à Berlin, si son imagination n’avait hésité à nous prêter un vol aussi lointain.

En relisant la déclaration de guerre, M. Viviani et tous les ministres appliquent, sous des formes diverses, à Guillaume II et à ses conseillers le quos vult perdere Jupiter dementat. Comment le gouvernement impérial peut-il ainsi, dès le début d’un aussi terrible conflit, sacrifier l’honnêteté des moyens au but que lui propose sa mégalomanie ? Devant cette stupéfiante inconscience, nous faisons, en Conseil, un retour sur nous-mêmes, et nous gardons tous le sentiment très net que nous n’avons rien à nous reprocher. Pour moi, qui, depuis janvier 1913, n’ai accompli, en dehors du gouvernement, aucun acte personnel, je ne songe pas cependant à invoquer mon irresponsabilité constitutionnelle pour décliner, aujourd’hui plus qu’hier, une responsabilité morale ; je n’entends pas commettre la lâcheté de m’abriter derrière un cabinet, qui n’est pas, en majorité, composé de mes anciens amis politiques. Je me solidarise volontiers avec lui et je dis que, lui et moi, nous avons tout fait pour éviter la guerre.

Non, non, aucun des hommes politiques français n’a rien à se reprocher. Ministres de juillet 1914 ou ministres antérieurs, tous ceux qui ont eu entre les mains le sort de la France peuvent se présenter la tête haute devant l’Histoire. À aucun moment, ils n’ont trahi la cause de la paix ; à aucun moment, ils n’ont péché contre l’humanité. Les coupables sont le gouvernement autrichien, qui a déclaré la guerre à la Serbie, et le gouvernement allemand, qui l’a déclarée successivement à la Russie et à la France, et qui viole maintenant la neutralité belge. Il n’a aucune excuse, puisque la rapidité de sa mobilisation lui laisse, en tout cas, l’avantage. Jusqu’à la déclaration de guerre, tout pouvait encore être sauvé. Après la déclaration de guerre, tout était perdu.

Mais, devant les épreuves qui nous attendent, il ne suffit pas d’être sans reproche pour être sans tristesse et, le soir de cette cruelle journée du 3 août, je songe, avec douleur, aux massacres qui se préparent et à tant de jeunes hommes qui vont bravement à la rencontre de la mort.


Mardi 4 août 1914. — Sir Ed. Grey a prononcé hier aux Communes un discours très remarquable, qui a obtenu un grand succès. Il a montré que l’Allemagne faisait à la France une guerre offensive. Il a expliqué que l’Angleterre n’avait envers nous aucune obligation diplomatique. Il a lu nos accords du 22 novembre 1912 ; il a parlé de nos conventions militaires ; il a conclu que l’Angleterre était libre de tout engagement juridique, mais qu’elle était liée à la France par une amitié sincère et que son intérêt national était, d’ailleurs, que nos côtes ne fussent pas insultées. Il a beaucoup plus insisté sur l’ultimatum signifié par l’Allemagne à la Belgique, sur la noble lettre adressée par le roi Albert ier au roi George V sur la garantie de neutralité donnée par les Puissances et notamment par l’Angleterre. La Chambre a acclamé le ministre. L’opinion britannique a achevé son évolution. Anglais et Français, les deux peuples sont maintenant à l’unisson.

L’Angleterre n’est malheureusement pas tout à fait prête à entrer en action. Elle est si loin d’avoir voulu la guerre qu’elle en est encore à la procédure diplomatique : « Télégramme de Londres, no 202, 4 août 6 h. 19. Sir Ed. Grey m’a prié de venir le voir à l’instant pour me dire que le premier ministre déclarerait aujourd’hui à la Chambre des communes que l’Allemagne avait été invitée à retirer son ultimatum à la Belgique et à donner sa réponse à l’Angleterre ce soir avant minuit. Signé : Paul Cambon. »— « No 203, 7 h. 28. Secret. J’ai demandé à sir Ed. Grey ce que son gouvernement ferait si la réponse de l’Allemagne était négative. « La guerre, a-t-il répondu. — Comment ferez-vous la guerre ? Embarquerez-vous immédiatement votre corps expéditionnaire ? — Non, nous bloquerons tous les ports allemands. Nous n’avons pas encore envisagé l’envoi d’une force militaire sur le continent. Je vous ai déjà expliqué que nous avions besoin de nos forces pour parer à notre défense sur certains points et que le sentiment public n’était pas favorable à une expédition. — Vos explications, ai-je répondu, ne m’ont pas paru satisfaisantes et il ne me semble pas que vous deviez vous arrêter à d’aussi fragiles considérations. Quant au sentiment public, il n’est pas aujourd’hui ce qu’il était il y a trois jours. Il veut la guerre avec tous ses moyens. La minute est décisive. Un homme d’État la saisirait. Vous serez obligé par la poussée de l’opinion à intervenir sur le continent, mais votre intervention, pour être efficace, doit être immédiate. » Je montrai alors sur la carte les dispositions de notre défense et la nécessité d’être protégés sur notre gauche en cas de violation de la neutralité belge. J’ajoutai que, dans les accords de nos États-majors, les embarquements du matériel et des approvisionnements devaient commencer le deuxième jour de la mobilisation et que chaque instant perdu amènerait des complications dans l’exécution de notre programme. J’ai prié le secrétaire d’État des Affaires étrangères de saisir le premier ministre et le cabinet de ces considérations. Il m’a promis de le faire. Signé : Paul Cambon. »

En Belgique cependant, les événements se précipitent : « Bruxelles, le 4 août 1914, 9 h. 40. Le ministre d’Allemagne informe ce matin le ministère des Affaires étrangères belge que, par suite du refus du gouvernement belge, le gouvernement impérial se voit obligé d’exécuter par la force des armes les mesures de sécurité indispensables vis-à-vis des menaces françaises. Signé : Klobukowski. »

« Bruxelles, no 103, 11 h. 46. Nous venons d’assister à une séance inoubliable. Le Parlement tout entier, sans distinction de partis, a acclamé le Roi, qui, dans un discours éloquent et très énergique, a déclaré que la patrie était en danger et saurait défendre son indépendance jusqu’au bout. Le président du Conseil a lu ensuite, au milieu d’un profond silence, l’ultimatum allemand, la réponse du gouvernement royal et la lettre, adressée ce matin au ministère des Affaires étrangères, par laquelle M. de Below déclare que le gouvernement impérial « assurera au besoin par la force des armes les mesures de nécessité exposées comme indispensables vis-à-vis des menaces françaises ». M. de Broqueville a lu ensuite une déclaration du gouvernement faisant appel à l’union de tous les partis en face du péril qui menace la Belgique et il a terminé par ces mots : « Un pays qui défend son indépendance peut être vaincu ; mais il ne sera jamais soumis. " Cette séance s’est achevée au milieu de l’enthousiasme. »

« Bruxelles, no 106. Président Conseil annonce à la Chambre territoire envahi. À l’unanimité, Chambre vote deux cents millions pour Défense nationale, loi sur espionnage, rappel des quatorzième et quinzième classes, maintien indéfini des classes 1914 et 1915 et amnistie des déserteurs. Chef parti socialiste Vandervelde nommé ministre d’État. Belgique donne spectacle admirable. »

« Bruxelles, no 118, 23 h. 49. Quatre corps d’armée dont le septième corps à Verviers ont envahi territoire belge d’Aix-la-Chapelle à Recht. Rencontre d’avant-garde devant Liège, notamment à Visé, qui est incendié. On signale Huy et Argenteau en feu et population civile décimée en représailles de coups de feu tirés sur détachements. Troupes allemandes progressent dans région de Liège. Signé : Klobukowski. »

Ainsi, quelques heures à peine après la déclaration de guerre, l’Allemagne est prête à se battre. C’est assez dire que sa véritable mobilisation a commencé longtemps avant d’être proclamée. Pendant que se tirent les premiers coups de feu et que des opérations militaires de vaste envergure se préparent plus lentement entre la Russie et l’Allemagne, l’Autriche, qui est la cause première du conflit européen, a poussé le paradoxe jusqu’à ne rompre, pour le moment, avec personne, sauf avec la Serbie. Le comte Szecsen ne semble pas songer à quitter son ambassade. M. Dumaine nous télégraphie qu’il ne croit pas devoir quitter la sienne, et il estime, avec raison, que, jusqu’à nouvel ordre, ce n’est pas à nous à prendre les devants.

Les autres nations commencent à définir le rôle qu’elles entendent jouer dans le terrible drame qui commence. Beaucoup veulent rester dans les coulisses. L’Italie confirme au monde son intention de garder la neutralité. Après de vives discussions au sein du gouvernement roumain, la même décision est prise à Bucarest. La Suède a décrété la mobilisation des classes 1905 à 1913 ; mais il est si vrai que la mobilisation, lorsqu’on le veut, n’est pas la guerre, que le ministre suédois des Affaires étrangères a promis la neutralité à la Russie, sous une réserve : si l’Angleterre prend part à la guerre, il se peut que la Suède soit mise en demeure par l’Allemagne de se déclarer et qu’alors, contrainte par le sentiment public, elle soit amenée à se ranger aux côtés des Empires du Centre. Le Danemark a proclamé sa neutralité dans les guerres entre l’Allemagne et la Russie, comme entre l’Allemagne et la France. En Hollande, M. Loudon a catégoriquement affirmé à M. Marcelin Pellet que la Hollande, non seulement gardera la neutralité, mais est résolue à la faire respecter. La Suisse demeure fidèle à ses traditions de fière indépendance. De Saint-Sébastien, où se trouvent la Cour et le gouvernement d’Espagne, M. Geoffray nous rapporte une conversation qu’il vient d’avoir avec le Roi. Alphonse xiii lui a dit que son pays ne peut s’engager dans la lutte et restera neutre, mais que lui-même, ayant du sang français dans les veines, il a suivi avec admiration les efforts que le gouvernement de la République a faits pour maintenir la paix et le beau mouvement patriotique qu’a provoqué la mobilisation. Il a exprimé les plus vives sympathies pour la France et a conclu qu’elle va défendre l’indépendance des nations latines et, par conséquent, celle de l’Espagne.

M. Geoffray ajoute : Le Roi m’a parlé ce matin d’un télégramme adressé par le duc de Guise au président de la République, en vue d’obtenir de servir comme soldat, même sous un nom supposé, dans l’armée française au cours de la présente guerre. Sa Majesté m’a dit qu’Elle attacherait un prix « énorme » à ce que cette faveur fût accordée à son cousin : « Je ne puis pas servir sous vos drapeaux, m’a-t-il dit, et je voudrais qu’un de mes cousins y servît. Vous savez que le duc de Guise n’a jamais fait de politique. Si on lui accordait cette faveur dans les conditions que le gouvernement de la République jugerait possibles, j’en serais personnellement très reconnaissant. »

Le duc de Guise m’a, en effet, demandé, avec une dignité parfaite, s’il ne pourrait lui être accordé de servir, ouvertement ou non, dans les armées françaises. J’aurais voulu pouvoir répondre affirmativement à cette généreuse proposition. Mais la loi, que j’ai déjà dû opposer au prince Roland Bonaparte, est formelle, et le cabinet craint qu’il ne soit pas possible de l’abroger sans débats dangereux pour l’union nationale.

Le duc de Vendôme, beau-frère du roi Albert, a écrit, lui aussi, à M. Messimy, pour demander l’autorisation de servir comme soldat à la frontière de l’Est, dans les troupes de première ligne. Le gouvernement est obligé de lui faire la même réponse qu’au duc de Guise et au prince Roland. Mais ces lettres me donnent la preuve que rien ne subsiste, entre les Français, de leurs dissentiments d’hier. C’est vraiment l’unanimité du peuple qui est debout, face à l’Allemagne, sous le drapeau tricolore. Et lorsque j’ai écrit mon passage, le mot m’est venu, tout naturellement, sous la plume : l’union sacrée, sacrée comme le bataillon thébain, dont les guerriers, liés d’une indissoluble amitié, juraient de mourir ensemble, sacrée, comme les guerres entreprises par les Grecs pour la défense du temple de Delphes, sacrée comme ce qui est grand, inviolable et presque surnaturel.

Les obsèques de Jean Jaurès ont eu lieu ce matin, au milieu d’une affluence considérable. Elles ont pris elles-mêmes le caractère auguste d’une manifestation de solidarité nationale. Tous les représentants du pays y assistaient autour des présidents des Chambres et du président du Conseil. M. Maurice Barrès était là, au nom de la Ligue des Patriotes. M. Viviani a prononcé, au milieu des acclamations, un discours très émouvant. M. Jouhaux, secrétaire de la Confédération générale du Travail, a parlé avec un accent de gravité et de sincérité qui a profondément remué le coeur de tous.

À trois heures de l’après-midi, ont commencé les séances des deux Chambres. Au Sénat, chaque phrase de mon message, lu par le garde des Sceaux, a été ponctuée d’applaudissements unanimes. À la fin, tous les sénateurs se sont levés, ont salué d’une triple salve et ont poussé les cris répétés de « Vive la France ! " M. Bienvenu-Martin, qui donne aujourd’hui un fils à la patrie, m’a dit : « Le spectacle était poignant. »

À la Chambre, lorsque, au son des tambours qui battaient aux champs, M. Deschanel est arrivé entre les zouaves qui faisaient la haie, la foule qui remplissait la salle des Pas-Perdus a crié aussi : « Vive la France ! Vive la République ! » Monté au fauteuil, M. Deschanel a prononcé, en quelques paroles émues, l’oraison funèbre de M. Jaurès, assassiné par un dément, à l’heure même où il venait de tenter un suprême effort en faveur de la paix et de l’union nationale. Le président de la Chambre a poursuivi : Ses adversaires sont atteints comme ses amis et s’inclinent avec respect devant notre tribune en deuil. Mais que dis-je ? Y a-t-il encore des adversaires ? Non il n’y a plus que des Français, des Français qui, depuis quarante-quatre ans, ont fait à la cause de la paix tous les sacrifices et qui, aujourd’hui, sont prêts à tous les sacrifices pour la plus sainte des causes : le salut de la civilisation, la liberté de la France et de l’Europe.

Puis, M. Viviani, très pâle, contenant avec peine cette sensibilité débordante dont il lui arrivait si fréquemment de souffrir, a gravi d’un pas lent les degrés de la tribune et a lu, d’une voix grave, le message présidentiel.

Tous ses collègues du ministère et lui avaient pensé, comme moi, que je devais adresser aujourd’hui une communication solennelle aux représentants du pays. Un message, ce n’est pas cependant, contrairement à une croyance très répandue, un acte personnel du président de la République. C’est un document qui doit être délibéré en Gonseil et contresigné par le gouvernement responsable. Seul, un message de démission est dispensé de ce contre-seing. J’avais donc lu mon projet au cabinet, qui l’avait soigneusement examiné. MM. Thomson et Augagneur avaient même suggéré de légères modifications de forme, que j’avais acceptées. L’unanimité s’était aisément faite sur le texte définitif que j’avais rédigé.

Dès les premiers mots, sur tous les gradins de l’amphithéâtre, la Chambre entière, de l’extrême droite à l’extrême gauche, s’est levée. Des hommes tels que le comte de Mun et Maurice Barrès ont immédiatement communié avec les Jules Guesde, les Vaillant, les Marcel Sembat, dans l’amour fervent de la patrie. Le message a reçu le même accueil que dans l’autre Assemblée et les spectateurs ont fait écho à l’enthousiasme des députés :

Messieurs, la France vient d’être l’objet d’une agression brutale et préméditée qui est un insolent défi au droit des gens. Avant qu’une déclaration de guerre nous eût encore été adressée, avant même que l’ambassadeur d’Allemagne eût demandé ses passeports, notre territoire a été violé. L’Empire d’Allemagne n’a fait hier soir que donner tardivement le nom véritable à un état de fait qu’il avait déjà créé.

Depuis plus de quarante ans, les Français, dans un sincère amour de la paix, ont refoulé au fond de leur cœur le désir des réparations légitimes.

Ils ont donné au monde l’exemple d’une grande nation qui, définitivement relevée de la défaite par la volonté, la patience et le travail, n’a usé de sa force renouvelée et rajeunie que dans l’intérêt du progrès et pour le bien de l’humanité.

Depuis que l’ultimatum de l’Autriche a ouvert une crise menaçante pour l’Europe entière, la France s’est attachée à suivre et à recommander partout une politique de prudence, de sagesse et de modération. On ne peut lui imputer aucun acte, aucun geste, aucun mot, qui n’ait été pacifique et conciliant. À l’heure des premiers combats, elle a le droit de se rendre solennellement cette justice qu’elle a fait, jusqu’au dernier moment, des efforts suprêmes pour conjurer la guerre qui vient d’éclater et dont l’Empire d’Allemagne supportera, devant l’Histoire, l’écrasante responsabilité.

Au lendemain même du jour où nos alliés et nous, nous exprimions publiquement l’espérance de voir se poursuivre pacifiquement les négociations engagées sous les auspices du cabinet de Londres, l’Allemagne a déclaré subitement la guerre à la Russie, elle a envahi le territoire du Luxembourg, elle a outrageusement insulté la noble nation belge, notre voisine et notre amie, et elle a essayé de nous surprendre traîtreusement en pleine conversation diplomatique.

Mais la France veillait. Aussi attentive que pacifique, elle s’était préparée ; et nos ennemis vont rencontrer sur leur chemin nos vaillantes troupes de couverture, qui sont à leur poste de bataille et à l’abri desquelles s’achèvera méthodiquement la mobilisation de toutes nos forces nationales. Notre belle et courageuse armée, que la France accompagne aujourd’hui de sa pensée maternelle, s’est levée toute frémissante pour défendre l’honneur du drapeau et le sol de la patrie.

Le président de la République, interprète de l’unanimité du pays, exprime à nos troupes de terre et de mer l’admiration et la confiance de tous les Français.

Étroitement unie en un même sentiment, la nation persévérera dans le sang-froid dont elle a donné, depuis l’ouverture de la crise, l’exemple quotidien. Elle saura, comme toujours, concilier les plus généreux élans et les ardeurs les plus enthousiastes avec cette maîtrise de soi qui est le signe des énergies durables et la meilleure garantie de la victoire.

Elle est fidèlement secondée par la Russie, son alliée ; elle est soutenue par la loyale amitié de l’Angleterre. Et déjà, de tous les points du monde civilisé, viennent à elle les sympathies et les vœux. Car elle représente aujourd’hui, une fois de plus devant l’univers, la liberté, la justice et la raison.

Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée et qui sont aujourd’hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l’agresseur et dans une même foi patriotique.

Haut les cœurs et vive la France !

Après le message, M. Viviani a lu, au nom du gouvernement, une déclaration plus longue et plus détaillée, où il rappelait, avec émotion et avec force, les événements qui s’étaient succédé depuis le double meurtre de Serajevo. Il insistait particulièrement sur les préparatifs militaires que l’Allemagne avait commencés depuis l’ultimatum autrichien, sur la mauvaise volonté qu’elle avait mise à retenir son alliée, sur les prétextes absurdes qu’elle avait invoqués pour déclarer la guerre. Nous avions consenti à la paix, disait-il, un sacrifice sans précédent en portant un demi-siècle, silencieux, à nos flancs, la blessure ouverte par l’Allemagne. Nous en avons consenti d’autres dans tous les débats que, depuis 1904, la diplomatie impériale a systématiquement provoqués, soit au Maroc, soit ailleurs, aussi bien en 1905 qu’en 1906, en 1908 qu’en 1911. La Russie, elle aussi, a fait preuve d’une grande modération, lors des événements de 1908 comme dans la crise actuelle. Elle a observé la même modération et la Triple-Entente avec elle, quand, dans la crise orientale de 1912, l’Autriche et l’Allemagne ont formulé, soit contre la Serbie, soit contre la Grèce, des exigences discutables pourtant, l’événement l’a prouvé. Inutiles sacrifices, stériles transactions, vains efforts !… Et M. Viviani concluait, au milieu d’applaudissements unanimes : Nous sommes sans reproche. Nous serons sans peur. La France a prouvé souvent, dans des conditions moins favorables, qu’elle est le plus redoutable adversaire, quand elle se bat, comme c’est le cas aujourd’hui, pour la liberté et pour le droit.

Tous les projets de loi déposés par le gouvernement sont ensuite votés dans les deux Chambres sans un mot de discussion, emprunt et crédits supplémentaires, régime de la presse en temps de guerre et diverses autres dispositions urgentes. Après quoi, M. Viviani fait, en quelques mots vibrants, un magnifique appel au pays, et les Chambres s’ajournent d’elles-mêmes sine die. Le gouvernement, qui a ouvert par décret cette session extraordinaire, ne veut pas, par déférence pour le Parlement, en prononcer d’autorité la clôture.

« Belle et bonne journée, écrit M. Maurice Barrès, de tous points parfaite, sommet de la perfection parlementaire. »

Après la séance, les ministres accourent à l’Élysée. Jamais, me disent-ils, ils n’ont vu un spectacle plus grandiose que celui auquel ils viennent d’assister. Tous me répètent à l’envi : « Que ne pouviez-vous être là ? De mémoire d’homme, il n’y a pas eu en France quelque chose de plus beau. »