Comment fut déclarée la guerre de 1914/06

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CHAPITRE VI


HÉSITATIONS DANS LE CABINET BRITANNIQUE. — UNE LETTRE AU ROI D’ANGLETERRE. PRÉPARATIFS MILITAIRES DE L’ALLEMAGNE. — NOUVELLES INDIRECTES DE SAINT-PÉTERSBOURG. PREMIÈRE VISITE DE M. DE SCHŒN À M. VIVIANI. — ULTIMATUM DE L’ALLEMAGNE À LA FRANCE ET À LA RUSSIE. — LA MOBILISATION FRANÇAISE. — DEUXIÈME VISITE DE M. DE SCHŒN. — TENTATIVES SUPRÊMES DE PAIX.


Vendredi 31 juillet. — Depuis mon retour, je demeure confiné à l’Élysée. Je préside des Conseils successifs. Je confère avec les ministres qui viennent à mon cabinet. Je lis les informations qu’ils reçoivent et qu’ils me communiquent. Tout ce que je sais, je ne le sais que par eux ; tout ce que je pense, il n’y a qu’à eux que je puisse le dire. Personne ne me télégraphie, personne ne m’écrit, je n’écris à personne. Je n’ai certes à me plaindre d’aucun des membres du gouvernement. Leur chef est pour moi un ami sûr et loyal. Même ceux d’entre les autres qui m’ont combattu dans les Chambres ou au moment de l’élection présidentielle sont aujourd’hui envers moi d’une correction irréprochable et me rendent justice. Il m’est cependant impossible d’être exactement renseigné sur tout. Je ne connais qu’un bref résumé des conversations diplomatiques. Je dois laisser aux ministres responsables toute liberté d’agir ; sinon, je trahirais l’esprit de la Constitution et j’exposerais le pays à l’anarchie gouvernementale. Cette demi-paralysie morale a pour effet inévitable d’augmenter, au fond de moi, la vivacité des émotions, et je me contracte pour les dissimuler, de peur d’ajouter à celles de mes interlocuteurs. Je n’ai d’autres témoins de mes silencieuses inquiétudes que les platanes et les ormes du jardin, les fleurs de la roseraie, les pigeons gris qui picorent dans les pelouses. Une fois ou deux par jour, je parcours les allées à grands pas, avec Mme Poincaré.

Cette nuit sont arrivés de nouveaux télégrammes. De Londres : Le prince Lichnowsky, ambassadeur d’Allemagne, n’a pas apporté de réponse à la demande que lui avait adressée hier sir Ed. Grey pour obtenir du gouvernement allemand une formule d’intervention des quatre Puissances dans l’intérêt de la paix. Mais mon collègue d’Allemagne a questionné le secrétaire d’État des Affaires étrangères sur les préparatifs militaires de l’Angleterre. Sir Ed. Grey lui a répondu qu’ils n’avaient aucun caractère offensif, mais que, dans l’état actuel des affaires sur le continent, il était naturel de prendre quelques précautions ; qu’en Angleterre comme en France on désirait le maintien de la paix et que si, en Angleterre comme en France, on envisageait des mesures défensives, ce n’était pas dans la pensée de préparer une agression. J’ai communiqué ce matin à sir Ed. Grey, qui était en conférence avec le Premier ministre, votre télégramme indiquant l’intention du gouvernement allemand de mobiliser si la Russie ne mettait pas fin à ses préparatifs militaires. Cette après-midi, j’ai vu le secrétaire d’État des Affaires étrangères. Il m’a répété ce qu’il m’avait dit hier sur l’indifférence de l’opinion anglaise pour les conflits austro-russes relatifs aux Slaves et a ajouté que le moment n’était pas encore venu d’envisager une intervention britannique. Il faut noter que, depuis quelques jours, de puissantes influences allemandes s’exercent dans la presse et le Parlement, par le monde de la Cité peuplée de financiers d’origine germanique. Plusieurs membres du cabinet subissent ces influences, et il est possible que M. Asquith n’ose pas prendre, dès à présent, une attitude résolue. Mais il est personnellement partisan de l’intervention. Signé : Cambon.

Ces hésitations anglaises peuvent devenir funestes et elles me paraissent plus redoutables encore, lorsque, l’après-midi, nous recevons ce télégramme de M. Jules Cambon :

Berlin, le 31 juillet, 1 h. 30. Très urgent. L’attitude de l’ambassadeur d’Angleterre à Berlin correspond aux hésitations que révèle le langage de sir Ed. Grey et à celles de l’ambassadeur d’Angleterre à Rome. Cette attitude est de nature à entraîner les plus terribles conséquences, car ici on envisage avec espoir de succès la lutte contre la France et la Russie, si elles sont seules. Il n’y a que l’éventualité de l’intervention de l’Angleterre qui émeuve l’Empereur.

Dès 12 h. 30, M. Viviani avait adressé à M. Paul Cambon le télégramme ci-après : Paris, 31 juillet. L’armée allemande a ses avant-postes sur nos bornes frontières. Hier, vendredi (sic, mais hier était jeudi), par deux fois, des patrouilles allemandes ont pénétré sur notre territoire. Nos avant-postes sont en retrait à dix kilomètres en arrière de la frontière. Les populations ainsi abandonnées à l’attaque de l’armée adverse protestent, mais le gouvernement tient à montrer à l’opinion et au gouvernement anglais que l’agresseur ne sera en aucun cas la France.

Mais le gouvernement anglais ne se décide pas. Il observe avec une sérénité insulaire ce qui se passe sur le continent. Dans son Conseil de ce matin, il a pensé que, pour le moment, il ne pouvait nous garantir sa coopération ; il a manifesté l’intention de s’entremettre pour obtenir, de l’Allemagne et de la France l’engagement de respecter la neutralité belge, mais il a conclu que, pour envisager une intervention, il devait « attendre que la situation se développât ». C’est ce dont nous prévient M. Paul Cambon.

Lorsqu’on relit tous ces documents, on se demande avec stupéfaction comment Mr. Harry Elmer Barnes a pu écrire sérieusement : « Avant juin 1914, il était pratiquement certain que la Grande-Bretagne entrerait en guerre aux côtés de la France et de la Russie contre l’Allemagne. » Il est vrai que Mr. Barnes est coutumier des affirmations téméraires.

À la vérité, jusqu’à la dernière heure, le gouvernement français n’a pas su le parti que prendrait l’Angleterre.

Sans doute, dès le 29, avait été expédié le Warning telegramm, par lequel M. Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté, avait averti les commandants d’escadre de se tenir prêts à la guerre ; le 30, la grande flotte avait été concentrée à Scapa Flow ; et, le même jour, M. Churchill avait écrit, en secret, au commandant en chef des forces navales en Méditerranée : « Notre premier souci doit être d’aider la France à transporter ses troupes d’Afrique. » À vrai dire aussi, dans l’après-midi du 29, Grey avait déclaré que, si l’Allemagne et la France en venaient aux armes, l’Angleterre ne pourrait pas rester longtemps à l’écart. Mais ni sir Ed. Grey, ni M. Winston Churchill ne s’étaient engagés officiellement et, du reste, plusieurs de leurs collègues avaient des tendances opposées ou, comme M. Lloyd George, n’étaient pas favorables à une décision trop rapide.

En présence de ces incertitudes, et devant l’insistance que mettaient MM. Paul et Jules Cambon à regarder l’assurance de l’intervention anglaise comme seule capable de retenir l’Allemagne et de prévenir encore une guerre générale, j’ai proposé au Conseil des ministres d’écrire moi-même une lettre personnelle au roi George V. Le gouvernement a approuvé mon idée. Voici en quels termes j’ai rédigé notre appel :

31 juillet 1914. Cher et grand ami, Dans les circonstances graves que traverse l’Europe, je crois devoir communiquer directement à Votre Majesté les renseignements que le gouvernement de la République a reçus d’Allemagne. Les préparatifs militaires auxquels se livre le gouvernement impérial, notamment dans le voisinage immédiat de la frontière française, prennent chaque jour une intensité et une accélération nouvelles. La France, résolue à faire jusqu’au bout tout ce qui dépendra d’être pour maintenir la paix, s’est bornée jusqu’ici aux mesures de précaution les plus indispensables. Mais il ne semble pas que sa prudence et sa modération ralentissent les dispositions de l’Allemagne, loin de là. Nous sommes donc peut-être, malgré la sagesse du gouvernement de la République et le calme de l’opinion, à la veille des événements les plus redoutables. De toutes les informations qui nous arrivent, il résulte que, si l’Allemagne avait la certitude que le gouvernement anglais n’interviendrait pas dans un conflit où la France serait engagée, la guerre serait inévitable et qu’en revanche, si l’Allemagne avait la certitude que l’Entente cordiale s’affirmerait, le cas échéant, jusque sur les champs de bataille, il y aurait les plus grandes chances pour que la paix ne fût pas troublée.

Sans doute, nos accords militaires et navals laissent entière la liberté du gouvernement de Voire Majesté et, dans les lettres écrites en 1912 entre sir Ed. Grey et M. Paul Cambon, l’Angleterre et la France se sont simplement engagées, l’une vis-à-vis de l’autre, à causer entre elles en cas de tension européenne et à examiner ensemble s’il y avait lieu à une action commune. Mais le caractère d’intimité que le sentiment public a donné, dans les deux pays, à l’entente de l’Angleterre et de la France, la confiance avec laquelle nos deux gouvernements n’ont cessé de travailler au maintien de la paix, les sympathies que Votre Majesté a toujours témoignées à la France, m’autorisent à Lui faire connaître, en toute franchise, mes impressions, qui sont celles du gouvernement de la République et de la France entière.

C’est, je crois, du langage et de la conduite du gouvernement anglais que dépendent désormais les dernières possibilités d’une solution pacifique.

Nous avons nous-mêmes, dès le début de la crise, recommandé à nos Alliés une modération dont ils ne se sont pas départis. D’accord avec le gouvernement royal et conformément à la suggestion de sir Ed. Grey, nous continuerons à agir dans le même sens. Mais si tous les efforts de conciliation portent du même côté et si l’Allemagne et l’Autriche peuvent spéculer sur l’abstention de l’Angleterre, les exigences de l’Autriche demeureront inflexibles et un accord deviendra impossible entre la Russie et elle. J’ai la conviction profonde qu’à l’heure actuelle plus l’Angleterre, la France et la Russie donneront une forte impression d’unité dans leur action diplomatique, plus il sera encore permis de compter sur la conservation de la paix.

Votre Majesté voudra bien excuser ma démarche, qui n’est inspirée que par le désir de voir l’équilibre européen définitivement raffermi. Je prie Votre Majesté de croire à mes sentiments les plus cordiaux. R. Poincaré.

À 3 h. 20 du soir, M. Viviani télégraphiait à M. Paul Cambon : M. William Martin arrivera ce soir, à 10 h. 45 ; il sera porteur d’une lettre de M. le président de la République pour le roi d’Angleterre. Veuillez faire en sorte que cette lettre puisse être remise ce soir même à son destinataire.

Mais, avant l’arrivée de M. William Martin, M. Paul Cambon envoyait encore à Paris une série de télégrammes qui n’étaient pas faits pour nous tirer entièrement de perplexité.

Londres, le 31 juillet, 13 h. 4. J’ai fait parvenir à sir Edward Grey au Conseil des ministres, qui siège en ce moment, le télégramme de ce matin de notre ambassadeur à Berlin signalant les dangers des tergiversations anglaises. Sir A. Nicolson, que j’ai vu ce matin ; m’a dit que l’opinion commençait à s’émouvoir. La remise du débat sur l’Irlande indique que le Parlement se rend compte de la gravité de la situation. Sir Ed. Grey m’a donné rendez-vous pour cette après-midi. Paul Cambon.

Londres, 31 juillet 1914, 21 h. 44. L’ambassadeur d’Allemagne ayant demandé ce matin à sir Ed. Grey si l’Angleterre observerait la neutralité dans le conflit qui semble imminent, sir Ed. Grey a répondu « que l’Angleterre ne pourrait pas rester neutre dans un conflit général et que, si la France y était impliquée, l’Angleterre y serait entraînée ». Ceci m’a été dit à titre d’information.

C’est après cet entretien que le Conseil des ministres a délibéré sur la situation. La majorité des ministres a pensé qu’à l’heure actuelle elle n’était pas telle que le gouvernement britannique pût obtenir du Parlement l’autorisation de nous garantir qu’il interviendrait et qu’il convenait d’attendre qu’elle prît de nouveaux développements.

J’ai demandé ce que le gouvernement britannique entendait par ces mots. Faut-il attendre que notre territoire soit envahi, alors qu’en fait toutes les dispositions prises par l’Allemagne indiquent une agression prochaine ? Le secrétaire d’État m’a parlé d’un ultimatum ou de telle communication analogue, comme de nature à créer une situation nouvelle. J’ai prié sir Ed. Grey de soumettre à une nouvelle délibération du cabinet les considérations que je lui avais exposées. Il m’a dit qu’il le ferait aussitôt qu’il pourrait s’autoriser d’une modification dans la situation.

Londres, 31 juillet 1914, 20 h. 42 (suite du précédent). Cette notification (modification ?) semble résulter des nouvelles dispositions prises sur notre frontière et de la mobilisation allemande qui s’annonce. J’ai demandé au secrétaire d’État des Affaires étrangères de me faire une déclaration identique à celle qu’il venait de faire au prince Lichnowsky. Il m’a répondu qu’il ne pouvait me donner une garantie sans l’autorisation du Parlement ; qu’avec l’ambassadeur d’Allemagne il ne s’agissait pas de garantie et qu’il fallait seulement dissiper les illusions qu’on se faisait à Berlin sur les dispositions de l’Angleterre.

Le prince Lichnowsky a reçu cet après-midi un télégramme de Berlin l’informant de la mobilisation russe, du décret de l’empereur Guillaume établissant l’état de guerre et d’une communication du gouvernement allemand au gouvernement russe l’avisant que si, dans un délai de douze heures, ses mesures militaires ne sont pas arrêtées, la mobilisation allemande sera décrétée.

Londres, 31 juillet 1914, 20 h. 40. Le cabinet se réunira de nouveau demain. Sir Ed. Grey, qui est partisan de l’intervention immédiate, ne manquera pas, je suppose, de renouveler ses propositions. Dans le Conseil de ce matin, il a été question de la neutralité belge et des télégrammes ont été adressés dans la journée aux ambassadeurs à Berlin et à Paris pour les prier de demander aux gouvernements près desquels ils sont accrédités des assurances à ce sujet. Paul Cambon.

Tandis que l’Angleterre, que des hommes politiques et des écrivains allemands, voire américains ou français, ont si passionnément accusée d’avoir voulu la guerre, tardait ainsi à prendre un parti définitif, tandis que M. Asquith et sir Ed. Grey s’épuisaient en efforts de conciliation et se refusaient à désespérer de la paix, la vague germanique déferlait déjà sur nos frontières dégarnies.

Bâle, 31 juillet 1914. Consul général à Affaires étrangères. Depuis hier soir, la frontière alsacienne et badoise est barrée. Les tramways de Bâle ne dépassent pas la douane suisse. Huningue est occupée par des forces qu’on évalue à trois compagnies d’infanterie et la gare de Saint-Louis est gardée militairement, ainsi que les lignes alsaciennes qui y aboutissent.

Luxembourg, 31 juillet 1914. Renseignements de source sûre. Toutes les routes gardées militairement côté lorrain. À Reutgen poste 133e Thionville. Entre Reutgen et Preisch (mots passés) factionnaires sur la grande route. Même chose à Uling, etc. Route barrée gros fils de fer d’un arbre à l’autre. Les factionnaires route Preisch ont dit à nos observateurs avoir consigne ne pas laisser passer automobiles ni voitures sans visite, craignant dynamitage des ponts. Chaque factionnaire 75 cartouches. 135e infanterie Thionville occupe frontière Luxembourg, etc. Signé : Mollard.

État-major de l’armée, 2e bureau, 31 juillet. Dans la région de Metz, la couverture entre la frontière de Luxembourg et la Seille, vers Cheminot, semble actuellement assurée par la 33e division et la brigade bavaroise, la 34e division restant disponible. L’armement de Metz et de Thionville continue… La tête de pont d’Huningue est occupée. Mouvements de troupes signalés à Sarrebruck. Le dispositif de couverture semble se compléter dans les Vosges. Le 30 juillet, des troupes de Colmar ont été dirigées dans la soirée sur Munster. La vallée de la Bruch est occupée. On signale de gros mouvements de troupes partant de Strasbourg par voie ferrée. Depuis 15 h. 30, on signale la rupture des relations téléphoniques internationales.

Dans l’après-midi, nous apprenons par des télégrammes de Berlin, puis par une démarche de M. de Schœn auprès de M. Viviani que la Russie aurait, de son côté, décrété la mobilisation générale. Nous n’avons, à ce sujet, aucune nouvelle directe de Saint-Pétersbourg. Dans les informations données hier, soit par M. Paléologue, soit par M. Isvolsky, il n’était question que de mesures préparatoires, nullement d’une décision définitive et officielle. Rien de nouveau ne nous est venu depuis lors, ni de notre ambassade de Russie, ni de l’ambassade russe à Paris, et par un hasard extraordinaire, ce ne sera qu’à 20 h. 30 du soir qu’arrivera à Paris le télégramme laconique de M. Paléologue : Pétersbourg, 31 juillet 1914, 10 h. 45. La (mot passé) mobilisation générale de l’armée russe est ordonnée.

Un télégramme analogue, envoyé par le comte de Pourtalès à la Wilhelmstrasse et parti de Saint-Pétersbourg à 10 h. 20, est arrivé à Berlin à 11 h. 40.

Le retard insolite qu’a subi le message de M. Paléologue, transmis via Bergen, est donc inexplicable et bien des commentateurs s’en sont naturellement étonnés. Mais le fait est là, confirmé par les archives du Quai d’Orsay et par le témoignage de M. Viviani.

Dans l’après-midi, nous avions reçu de M. Jules Cambon les informations suivantes :

Berlin, 31 juillet, 2 h. 17, reçu 15 h. 30 (n° 235). Très urgent. D’après ce qu’on me rapporte, l’ambassadeur d’Allemagne à Pétersbourg aurait télégraphié que la Russie venait de décider la mobilisation totale en réponse à la mobilisation totale autrichienne. Dans ces conditions, il faut s’attendre à la publication presque immédiate de l’ordre général de mobilisation allemande.

« En réponse à la mobilisation générale autrichienne », disait M. Jules Cambon, et il pensait que telle était aussi la version de l’ambassadeur d’Allemagne à Saint-Pétersbourg, et, à Paris, en recevant ces nouvelles décousues, nous avons eu fatalement la même impression. Elle n’était pas tout à fait exacte et, en réalité, on le verra dans un instant, les deux décisions avaient été à peu près concomitantes.

Berlin, le 31 juillet 1914, 15 h. 50, reçu à 16 h. 25 (n° 236). Le secrétaire d’État vient de me faire demander. Il m’a dit qu’il avait le grand regret de me faire connaître qu’en présence de la mobilisation totale de l’armée russe l’Allemagne, dans l’intérêt de la sécurité de l’Empire, se voyait obligée de prendre de graves mesures de précaution. On a décidé ce qu’on appelle « l’état de guerre menaçant », qui permet à l’autorité de proclamer, si elle le juge utile, l’état de siège, de suspendre certains services publics et de fermer la frontière. En même temps, on demande à Pétersbourg de démobiliser, sans quoi l’Allemagne serait obligée de mobiliser de son côté. M. de Jagow m’a fait connaître que M. de Schœn était chargé d’informer le gouvernement français des résolutions du cabinet de Berlin et de lui demander quelle attitude il croirait pouvoir adopter. M. de Jagow se fait peu d’illusions ; il m’a paru profondément ému ; il s’est plaint vivement de la précipitation de la Russie, qui rend inutile la médiation de l’empereur d’Allemagne, que, d’après lui, l’empereur de Russie avait demandée et que l’Autriche (mots passés) d’accepter. Pour ma part, j’ai regretté l’attitude de l’Autriche depuis le commencement de la crise. Signé : Jules Cambon.

Berlin, 31 juillet, 17 h. 49, reçu 20 h. 45 (n° 239). L’ambassadeur de Russie, à qui M. de Jagow a fait la même communication qu’à moi, m’a dit qu’il n’avait aucun avis de Pétersbourg lui permettant de croire à la mobilisation totale de la Russie. D’autre part, M. de Jagow lui ayant déclaré que la médiation de l’empereur Guillaume était en voie d’aboutissement, il a demandé si l’empereur de Russie en avait été avisé. Le secrétaire d’État ne lui a pas répondu nettement sur ce point. L’ambassadeur de Russie ne sait que penser des affirmations qui lui ont été données. Jules Cambon.

Devant tant d’obscurités et de contradictions, M. Viviani et moi, nous nous étonnons de n’avoir encore rien reçu de Saint-Pétersbourg au sujet de l’ukase qui aurait été pris ce matin, et nous nous demandons qui dit la vérité, de l’ambassadeur d’Allemagne en Russie ou de l’ambassadeur de Russie en Allemagne. Nous cherchons, en même temps, à démêler dans les paroles de M. de Jagow les véritables intentions de l’Allemagne. Le ministre a dit : « Si la Russie ne démobilise pas, nous mobiliserons nous-mêmes. » Il n’a pas dit : « Si la Russie ne démobilise pas, nous lui déclarerons la guerre. » Si M. de Jagow s’en était tenu à ce premier dessein, personne n’aurait eu à le blâmer. Il aurait exercé un droit incontestable, en répondant à une mobilisation générale par une mobilisation générale et, comme le demandait Nicolas II à Guillaume II, les négociations auraient pu continuer.

C’était malheureusement ce qu’on ne voulait pas à Berlin. Le 31, à sept heures du soir, le baron de Schœn se présentait au cabinet de M. Viviani. À ce moment, le président du Conseil n’avait encore reçu, ni de M. Paléologue, ni de M. Isvolsky, la nouvelle officielle de la mobilisation russe. Il ne connaissait que les télégrammes 235 et 236 de M. Jules Cambon. Comme il avait recommandé la veille au gouvernement russe de ne pas pousser jusqu’à la mobilisation générale les précautions militaires, il pouvait croire encore, malgré les informations contraires, que ses conseils avaient été suivis. D’après ce que m’a rapporté M. Viviani, M. de Schœn, s’acquittant de la mission dont il était chargé, lui a fait part de la décision russe et lui a dit qu’en retour l’Allemagne avait cru devoir proclamer le Kriegsgefahrzustand. Comme l’avait expliqué M. Jules Cambon, cette grave mesure donnait au gouvernement impérial tous les droits de l’état de siège. Elle lui permettait, en outre, de fermer la frontière, mais elle ne mettait pas forcément un terme aux pourparlers engagés. Pas plus que M. de Jagow, d’ailleurs, le baron de Schœn n’a annoncé l’intention de l’Allemagne de déclarer la guerre à la Russie, si elle ne démobilisait pas ; il a seulement envisagé cette guerre comme une possibilité ultérieure et il a demandé à M. Viviani ce que, dans cette hypothèse, ferait la France : garderait-elle la neutralité ? M. Viviani avait prévu la question. Il m’en avait parlé. Nous avions pensé tous deux qu’il serait prudent, si elle était posée, de ne pas répondre immédiatement que la France remplirait ses devoirs d’alliée. Toute minute qui n’accentuait pas les divisions internationales pouvait être gagnée pour la paix. M. Viviani a donc éludé la question et dit simplement à M. de Schœn : « Laissez-moi espérer encore que l’on évitera les décisions extrêmes et permettez-moi de prendre le temps de réfléchir. » M. de Schœn a déclaré qu’il viendrait chercher la réponse demain, au commencement de l’après-midi. C’était un ultimatum courtois et à peine déguisé. Tout à coup, l’ambassadeur s’est levé, s’est dirigé vers un meuble où il avait déposé son chapeau et a dit à M. Viviani : « Si je suis forcé de quitter Paris, je compte que vous voudrez bien me faciliter mon départ. — Sans doute, a répondu le président du Conseil, mais il n’est pas question de cela. Les Puissances causent encore et j’espère bien avoir le plaisir de vous voir souvent. » M. de Schœn a poliment murmuré un « moi aussi », qui ne semblait pas très encourageant et il a repris : « Monsieur le Président, vous voudrez bien présenter mes respectueux hommages à M. le Président de la République et me remettre mes passeports. — Non, monsieur l’ambassadeur, a insisté M. Viviani, non, je ne présenterai pas vos hommages. » Et, pour adoucir tout de suite ce qui pouvait paraître un peu vif dans cette réplique, il a répété : « Pourquoi nous quitter ? M. de Pourtalès est resté à son poste de Saint-Pétersbourg, l’ambassadeur d’Autriche est ici. Pourquoi donner le signal du départ et prendre sans ordre cette responsabilité ? » M. de Schœn ne disait rien et penchait la tête. M. de Margerie, qui assistait à l’entretien, a ajouté : « Vous qui avez donné des preuves de modération pendant toute votre carrière, vous ne pouvez pas la terminer dans le sang. » M. de Schœn s’est incliné et, avant de partir, a répété qu’il viendrait chercher le lendemain, 1er août, la réponse à la question qu’il avait posée.

À la vérité, le baron de Schœn n’avait pas tout dit à M. Viviani. Il avait trouvé si brutale la mission qu’il avait reçue de Berlin qu’il ne l’avait pas accomplie tout entière, et il n’avait pas reproduit devant le président du Conseil la phrase capitale des instructions qui lui avaient été adressées : La mobilisation signifie inévitablement la guerre. Ce télégramme de la Wilhelmstrasse, également déchiffré plus tard, était ainsi conçu : Office des Affaires étrangères Berlin à Ambassade allemande Paris. Berlin, 31 juillet 1914, 4 h. 10. La Russie a, malgré notre action médiatrice encore en cours, et bien que nous n’ayons nous-mêmes pris aucune espèce de mesures de mobilisation, décidé mobilisation de son armée et flotte entière, par conséquent aussi contre nous. Nous avons là-dessus déclaré état de danger de guerre, que mobilisation doit suivre au cas où la Russie ne suspendrait pas dans les douze heures toutes mesures de guerre contre nous et l’Autriche. La mobilisation signifie inévitablement la guerre. Veuillez demander au gouvernement français s’il veut, dans une guerre russo-allemande, rester neutre. Réponse doit être donnée dans les dix-huit heures. Télégraphier aussitôt heure de la question posée. La plus grande hâte s’impose.

La suite était chiffrée dans une cryptographie beaucoup plus compliquée et la traduction qu’en a faite ultérieurement notre service du chiffre est restée incomplète, mais, telle quelle, elle est indiscutable et aujourd’hui confirmée : Secret. Si… le gouvernement français déclare rester neutre, V. E. voudra bien (lui déclarer) que nous devons, comme (garantie) de la neutralité, exiger remise des forteresses et Toul et de Verdun que nous occuperons et restituerons après (achèvement) de la guerre avec la Russie. Réponse à cette dernière question (doit) être ici avant demain (après-midi) quatre heures. Signé : Bethmann-Hollweg.

Telle eût été la récompense ou la rançon de notre neutralité, si nous avions consenti à rompre avec nos alliés ! Et, sans doute, après ce commencement, nous aurions connu d’autres humiliations. Nous aurions dû laisser l’Allemagne occuper nos deux plus importantes forteresses de l’Est et, lorsqu’elle aurait eu raison de la Russie, elle nous aurait aisément tenus à sa merci. Mais, après la visite de M. de Schœn, M. Viviani ne pouvait deviner ce que l’ambassadeur n’avait pas osé lui dire.

Il se refusait, du reste, à croire qu’on avait décrété en Russie la mobilisation générale et sa surprise était, encore si grande, qu’aussitôt après le départ de M. de Schœn il faisait écrire par M. de Margerie, et s’empressait de signer le télégramme suivant, à l’adresse de M. Paléologue : Le gouvernement allemand, prétendant que le gouvernement russe a ordonné la mobilisation totale de ses forces de terre et de mer, a décidé à midi de prendre toutes les dispositions militaires que comporte l’état dit de menace de guerre. En me communiquant cette décision ce soir à sept heures, le baron de Schœn a ajouté que le gouvernement allemand exigerait, en même temps, que la Russie démobilisât. Si le gouvernement russe n’a pas donné une réponse satisfaisante dans un délai de douze heures, l’Allemagne mobilisera à son tour. J’ai répondu à l’ambassadeur d’Allemagne que je n’étais nullement renseigné sur une prétendue mobilisation totale de l’armée et de la flotte russes que le gouvernement allemand invoquait comme raison des nouvelles mesures militaires qu’il prend dès aujourd’hui. Le baron de Schœn m’a demandé en terminant, au nom de son gouvernement, quelle serait, en cas de conflit entre l’Allemagne et la Russie, l’attitude de la France ; je ne lui ai pas répondu. Il m’a dit qu’il viendrait prendre ma réponse demain samedi à une heure ; Je n’ai pas l’intention de lui faire une déclaration à ce sujet et je me bornerai à lui dire que la France s’inspirera de ses intérêts. Le gouvernement de la République ne doit, en effet, compte de ses intentions qu’à son alliée. Je vous prie de porter immédiatement ce qui précède à la connaissance de M. Sazonoff et de me renseigner d’urgence sur la réalité d’une prétendue mobilisation générale en Russie. Ainsi que je vous l’ai déjà fait connaître, je ne doute pas que le gouvernement impérial, dans l’intérêt supérieur de la paix, n’évite, pour sa part, tout ce qui pourrait ouvrir la crise. Signé : René Viviani.

Comme le texte l’indique, ce télégramme a été rédigé et signé, après le départ de M. de Schœn, et avant que M. Viviani eût pris connaissance du télégramme de M. Paléologue. Il a été envoyé dans les bureaux pour être chiffré, et il est parti du Quai d’Orsay en deux morceaux à 21 heures et 21 h. 30. Il y avait une demi-heure et une heure que le télégramme de M. Paléologue était arrivé, mais il avait fallu le déchiffrer et le porter à M. Viviani, qui était rentré chez lui, puis était venu, le soir, au Conseil des ministres et qui n’a pas eu le temps d’arrêter son propre envoi. Si inutiles que fussent désormais ses instructions, elles prouvaient, une fois de plus, non seulement que la France était restée étrangère à la mobilisation générale de la Russie, mais qu’elle continuait à regretter cette mesure et à la trouver précipitée.

Lorsque MM. Hans Delbrück, Max Graf Montgelas, Max Weber et Albrecht Mendelssohn-Bartholdy ont prétendu, en mai 1919, dans les Remarques de la délégation allemande à la Conférence de la paix, que le gouvernement français, ayant conscience de la gravité de la mesure prise à Saint-Pétersbourg, avait tenu secrète le plus longtemps possible la mobilisation russe, ils ont donc commis une lourde inexactitude.

À plus forte raison, M. Fabre-Luce a-t-il fait bon marché de la vérité, lorsqu’il a écrit : « En 1914, la décision capitale, relative à l’approbation de la mobilisation générale russe, fut prise, en dehors du Conseil des ministres, dans une réunion nocturne à laquelle participaient seulement avec lui (M. Poincaré), Viviani et Messimy. » On vient de voir, par des documents précis ; qu’il n’y a jamais eu à Paris « approbation de la mobilisation russe », que nous l’avons connue après coup et tardivement, et que peu de minutes avant de l’apprendre M. Viviani, en plein accord avec ses collègues et avec moi, venait encore de la déconseiller. D’ailleurs, le Conseil des ministres s’est réuni le soir même à l’Élysée.

Nous avions eu, dans la journée, des Conseils successifs. Lorsque le gouvernement avait connu la proclamation de l’état de danger de guerre en Allemagne, il s’était réuni de nouveau et avait été saisi par M. Messimy d’une note du général Joffre, qui considérait, disait-il, comme urgente la mobilisation complète des corps de l’Est. Il est absolument nécessaire, précisait le généralissime, que le gouvernement sache qu’à partir de ce soir tout retard de vingt-quatre heures apporté à la convocation des réservistes et à l’envoi du télégramme de couverture se traduira par un recul de notre dispositif de concentration, c’est-à-dire par l’abandon initial de notre territoire, soit de quinze ou vingt kilomètres par jour de retard. Le commandant en chef ne saurait accepter cette responsabilité. Le Conseil des ministres n’a pas cru pouvoir rester sourd à cet appel. Il a décidé, vers cinq heures de l’après-midi, qu’il serait pris dans les cinq corps de couverture les mesures les plus étendues.

Peu de temps après, nous avions appris que l’Autriche venait de procéder à la mobilisation générale : Vienne, le 31 juillet 1914, 5 heures soir, reçu 19 h. 30. L’attaché militaire à ministre de la Guerre. Comme le faisait prévoir mon télégramme 122, l’ordre de mobilisation générale vient d’être donné aux armées austro-hongroises. Tous les hommes de dix-neuf à quarante-deux ans sont appelés. J’ai eu connaissance de cet ordre au ministère de la Guerre. Je n’ai rien pu apprendre au sujet des intentions de l’Allemagne… Ce premier télégramme, arrivé une heure avant celui qui nous annonçait la mobilisation générale russe, a été suivi d’un second, qui est arrivé à la même heure exactement que celui de M. Paléologue : Vienne, 31 juillet, 6 heures soir, reçu 20 h. 30. La mobilisation générale atteignant tous les hommes de dix-neuf à quarante-deux ans est décrétée par le gouvernement austro-hongrois. Mon collègue russe estime encore que cette mesure n’est pas nettement en contradiction avec les déclarations du comte Berchtold. Il suppose qu’au moyen de cette interposition des troupes à ses frontières l’Autriche cherche à obtenir une localisation forcée du conflit, mais il reconnaît que, par cette contrainte, le cabinet de Vienne risque de provoquer la crise qu’il prétend vouloir éviter. L’opinion à Vienne est qu’une conflagration générale est imminente…

M. Dumaine ne nous parle pas, lui non plus, de la mobilisation russe, et, en effet, elle n’est pas annoncée à Vienne, au moment où se décide la mobilisation générale autrichienne. Le télégramme du comte Szapary n’est pas encore arrivé et l’on ne sait rien de Pétersbourg. Dès le 30 au soir, avant de connaître la mobilisation générale russe, le général de Moltke avait insisté, de Berlin, au nom de l’État-major général allemand, pour que l’Autriche mobilisât immédiatement contre la Russie. « L’Allemagne elle-même mobilisera, ajoutait-il. Contraindre l’Italie, par des compensations, à remplir son devoir d’alliée. » Le plan des généraux allemands était donc aussi politique que militaire et on l’opposait, en tant que de besoin, à la diplomatie du « civil » Bethmann-Hollweg. Dans la matinée du 31, Berchtold réunit un Conseil et dit à ses collègues : « Je vous avais convoqués, parce que j’avais eu hier l’impression que l’Allemagne flanchait, mais nous avons maintenant, de sa plus haute autorité militaire, une assurance formelle. » Et il propose la mobilisation générale. L’ordre part de la chancellerie impériale à onze heures et demie du matin ; il est publié à midi, sans que personne à Vienne sache rien de la mobilisation russe.

Malgré toutes ces prises d’armes, sir Ed. Grey et le gouvernement français ne se lassent point de rechercher des arrangements pacifiques. Sir Francis Bertie remet au Quai d’Orsay une note relatant que le secrétaire d’État britannique a félicité et remercié M. Sazonoff d’avoir repris des discussions avec l’Autriche. Grey a, d’autre part, déclaré au prince Lichnowsky que, si l’Autriche ne limitait pas son avance en territoire serbe, il ne voyait pas comment on pourrait demander à la Russie de suspendre ses préparatifs militaires.

Dans une autre note, apportée par sir Francis au ministère vers midi et demi, est signalée une démarche que le prince Lichnowsky a faite auprès de sir Edward Grey. Le gouvernement allemand se déclare prêt à intervenir enfin auprès du gouvernement austro-hongrois, mais seulement après la prise de Belgrade et l’occupation des régions voisines de la frontière. Il demandera alors à Vienne que l’armée autrichienne n’avance pas davantage. De leur côté, propose-t-il, les Puissances tâcheraient d’obtenir que la Serbie donnât des « satisfactions suffisantes » à l’Autriche. Le territoire occupé serait évacué ensuite, lorsque l’Autriche aurait reçu ces « satisfactions suffisantes ». Que signifie, au juste, ce pléonasme ? Et pourquoi laisser l’Autriche se remplir, d’abord, les mains et occuper une partie de la Serbie ? L’Allemagne ne l’explique pas. Mais sir Ed. Grey a raison de ne pas récriminer. Il prend les choses où elles sont. Il espère même, dit-il, que, si l’Autriche arrête son avance, M. Sazonoff consentira à remanier la formule que la Russie a proposée au sujet de la souveraineté serbe. Immédiatement, M. Viviani, d’accord avec moi, se rallie à la nouvelle idée de sir Ed. Grey et il prie M. Paléologue d’insister auprès de M. Sazonoff pour que le gouvernement russe donne sans retard son adhésion à la proposition britannique. Le télégramme, assez long à chiffrer, part de Paris à dix-sept heures, avec le contenu de la note anglaise. M. Viviani n’a pas encore, à ce moment, reçu de Pétersbourg avis de la mobilisation générale, mais c’est l’heure même où M. de Schœn vient l’interroger sur notre neutralité.

Comme pour justifier nos efforts et ceux de sir Ed. Grey, voici que, dans la soirée, une nouvelle lueur d’espoir brille dans la direction de Saint-Pétersbourg : Pétersbourg, 31 juillet 1914, 18 h. 43. Reçu 22 h. 50. L’ambassadeur d’Allemagne vient de demander audience à l’Empereur. Il a laissé entendre à M. Sazonoff que l’Autriche pourrait encore consentir à soumettre aux Puissances son différend avec la Serbie. Le Tsar a mandé immédiatement le comte de Pourtalés à Peterhof. Signé : Paléologue.

Pétersbourg, le 31 juillet 1914, 19 h. 31, reçu 1er août, 5 h. 15 matin. L’empereur Guillaume a télégraphié ce matin à l’empereur Nicolas pour lui garantir les dispositions conciliantes de l’Autriche, si la Russie cesse ses préparatifs militaires. C’est afin de confirmer ce télégramme que l’ambassadeur d’Allemagne a demandé audience au Tsar. Après avoir reçu le comte de Pourtalès, l’empereur Nicolas a télégraphié à l’empereur Guillaume pour le remercier de son intervention « qui ouvre la possibilité d’une solution pacifique ». Il a ajouté que des considérations d’ordre technique ne lui permettent pas d’arrêter la mobilisation de l’armée russe ; que, d’ailleurs, cette mobilisation a été uniquement motivée par la mobilisation préalable de l’armée austro-hongroise et n’implique, de la part de la Russie, aucune intention agressive ; il a conclu, en donnant sa parole, que l’armée russe n’attaquera pas l’Autriche, tant que les conversations entre Pétersbourg et Vienne ne seront pas rompues. Paléologue.

Pétersbourg, 31 juillet, 19 h. 30, reçu 1er août, 4 heures matin. Conformément au désir qui vient de lui être exprimé par mon collègue d’Angleterre, M. Sazonoff accepte de modifier ainsi sa formule : « Si l’Autriche consent à arrêter la marche de ses troupes sur le territoire serbe et si, reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d’une question d’intérêt européen, elle admet que les grandes Puissances examinent la satisfaction que la Serbie pourrait accorder au gouvernement austro-hongrois sans porter atteinte à ses droits d’État souverain et à son indépendance, la Russie s’engage à conserver son attitude expectante. » Signé : Paléologue.

Ainsi, une fois encore, et malgré la mobilisation générale, la Russie se montre prête à négocier. À 2 h. 55 de l’après-midi, le Tsar a télégraphié à Guillaume II : Aussi longtemps que les pourparlers continueront avec l’Autriche au sujet de la Serbie, mes troupes ne se livreront à aucune action provocatrice. Je T’en donne ma parole solennelle. Moins d’une heure après, M. de Bethmann-Hollweg, sans, du reste, avoir déjà connaissance de ces assurances de Nicolas II, télégraphie à Pourtalès : Si, dans le délai de douze heures, la Russie n’arrête pas toute mesure de guerre contre nous et contre l’Autriche-Hongrie et ne nous fait pas une déclaration précise en ce sens, la mobilisation allemande sera proclamée. Ce télégramme part à 15 h. 30. Il parvient à Pétersbourg après onze heures du soir. Le comte de Pourtalès s’empresse de porter cet ultimatum à M. Sazonoff, au moment où sonne minuit. La Russie est donc avertie que, le 1er août à midi, sera proclamée la mobilisation allemande, mais une mobilisation, même en Allemagne, ne s’opère pas en un jour, et la Russie peut croire encore que l’ère des négociations n’est pas close.

Un sujet qui, en cette affreuse journée du 31, aggravait encore les préoccupations du gouvernement français et de ses collaborateurs, c’était le contre-coup que pouvaient avoir en Belgique et en Luxembourg les mouvements militaires de l’Allemagne.

La Belgique ne savait pas encore, ce qu’elle devait apprendre beaucoup plus tard, que, dès le 26 juillet, l’ultimatum qu’elle allait recevoir avait été préparé par l’Allemagne, au moment où M. Viviani et moi, nous étions encore en pleine mer. Il avait été rédigé, à cette date, de la propre main de M. de Moltke, chef de l’État-major général ; il avait été légèrement retouché par MM. Stumm et Zimmermann, révisé par le chancelier lui-même et, après ces éminentes collaborations, envoyé sous pli cacheté par M. de Jagow au ministre d’Allemagne en Belgique, M. de Below-Saleske, avec recommandation de n’ouvrir l’enveloppe que sur ordre télégraphique. Cet ordre n’a été donné, en fait, à M. de Below-Saleske que le 2 août. Mais, dès le 26 juillet, l’accusation mensongère de pénétration sur le territoire belge avait été dressée dans l’ombre contre le gouvernement français, et c’est aussi dès le 26 juillet, c’est-à-dire bien avant la longue série des mobilisations, que le gouvernement impérial avait secrètement composé ce texte cynique : L’Allemagne n’a en vue aucun acte d’hostilité contre la Belgique. Si la Belgique consent, dans la guerre imminente, à prendre une attitude de neutralité bienveillante envers l’Allemagne, le gouvernement allemand, de son côté, non seulement s’engage, pour la conclusion de la paix, à garantir le royaume et ses possessions dans toute leur étendue, mais est même disposé à accueillir de la manière la plus bienveillante les réclamations éventuelles du royaume relatives à des compensations territoriales aux frais de la France. Lorsque, le 2 août, la Wilhelmstrasse a envoyé à M. de Below-Saleske l’ordre attendu de signifier cet ultimatum, elle a pris deux précautions. Elle a supprimé la dernière phrase, craignant, sans doute, de révolter davantage encore la conscience belge ; et elle a adressé à son ministre cette recommandation hypocrite : Le gouvernement de là-bas (la Belgique) doit demeurer sous l’impression que toutes ces instructions ne vous sont parvenues qu’aujourd’hui. Mais, malgré ces savantes dissimulations, l’ultimatum était là, depuis le 26, serré dans un meuble de la légation d’Allemagne. Le crime a donc été commis avec la circonstance aggravante de la préméditation.

Sans rien pouvoir encore pressentir de ces louches combinaisons, la Belgique, jalouse de son indépendance, était de plus en plus inquiète pour sa neutralité ; et le 31, notre ministre à Bruxelles, M. Klobukowski, écrivait à M. Viviani : « La nouvelle annonçant que l’Empereur allemand avait décrété l’état de menace de guerre a produit ici une émotion d’autant plus vive que les télégrammes du matin faisaient pressentir une légère détente. M. Davignon, que j’ai pu voir aussitôt à 2 h. 30, s’est montré fort impressionné. « Et sans doute, m’a-t-il demandé, le gouvernement français va prendre « des mesures correspondantes ? » L’instant m’a semblé opportun de lui dire que, sans avoir mission de lui faire une déclaration, je croyais cependant avoir toute autorité pour lui donner l’assurance éventuelle que le gouvernement de la République ne violerait pas le premier le territoire belge. Le ministre des Affaires étrangères m’a répondu que le gouvernement royal, confiant dans l’attitude amicale de la France à son égard, avait toujours pensé qu’il en serait ainsi et m’a remercié vivement. MM. les ministres de Russie et d’Angleterre m’ont témoigné leur satisfaction que j’aie donné cette assurance au ministre belge des Affaires étrangères. »

Le soir même, M. Klobukowski télégraphie que, par mesure de prudence, le gouvernement belge a, lui aussi, décidé la mobilisation.

Le Luxembourg n’est pas plus rassuré. On y est convaincu qu’en décrétant le Kriegsgefahrzustand l’Allemagne procède déjà à la mobilisation générale. Les trains sur Metz sont supprimés. M. Eyschen, ministre d’État, se rend à notre légation. Il vient prier M. Mollard de demander au gouvernement français une déclaration officielle, assurant qu’en cas de conflit la France respectera la neutralité du Luxembourg. « Avez-vous reçu une déclaration analogue du gouvernement allemand ? interroge M. Mollard. — Je vais la demander au ministre d’Allemagne. » M. Eyschen se rend, en effet, à la légation d’Allemagne et revient peu de temps après à la légation de France. Il s’est plaint à M. von Buch des mesures de suspicion prises par l’Allemagne contre un voisin neutre : ponts de Schengen et de Renich sur la Moselle, fermés avec des voitures ; pont de Vormeldange barré avec des cordes. Les Allemands ne laissent plus sortir de leur territoire ni blé, ni bétail, ni autos. Le ministre d’Allemagne a promis que la circulation serait rétablie le jour, mais interdite la nuit. Pour la neutralité, il a répondu : « Cela va de soi, mais il faudrait que le gouvernement français prît le même engagement. »

Nous nous empressons de promettre au Luxembourg ce que M. Klobukowski a déjà promis à la Belgique. Le gouvernement français ne songe guère à envahir des territoires voisins. Ses armées restent toujours, l’arme au pied, à dix kilomètres en deçà de nos frontières.

Comme je l’ai dit, le Conseil des ministres se réunit, une fois encore, dans la soirée. Il prend connaissance des plus importantes de toutes ces communications. Il apprend successivement la mobilisation autrichienne et la mobilisation russe. M. Viviani lui lit également, avec une visible satisfaction, des télégrammes de M. Barrère. Le marquis de San Giuliano a confié, sous le sceau du secret, à notre ambassadeur que le gouvernement italien serait porté à considérer l’attaque de l’Autriche et de la Serbie comme un acte d’agression de nature à libérer l’Italie des obligations de la Triple-Alliance, contractées en vue de la défensive et parfaitement conciliables avec nos accords de 1902. Le marquis de San Giuliano a toutefois ajouté, avec une finesse digne de M. Tittoni, que cette abstention de l’Italie était naturellement subordonnée à la sagesse dont feraient preuve la France et la Russie.

Pendant la séance du Conseil, le préfet de police, M. Hennion, nous informe que Jean Jaurès vient d’être assassiné dans un café. Par qui ? Par un fou ? ou par un adversaire politique aveuglé de fanatisme ? Nous ne le savons pas. Le grand orateur socialiste s’est, depuis une huitaine de jours, rapproché du gouvernement et il a chaleureusement soutenu l’action pacifique de M. Viviani. Nul doute que son patriotisme et sa générosité d’âme n’eussent fait de lui, en cas de guerre, comme de Guesde et de Sembat, le collaborateur précieux d’un cabinet de défense nationale. Quel crime abominable et sot ! Je fais porter un mot à Mme J. Jaurès pour lui exprimer mon indignation et ma tristesse. Je télégraphie également à l’amiral Jaurès, frère de la victime, pour lui témoigner mes sympathies. À la suite de ce meurtre, le préfet craint des troubles graves. Il demande instamment que deux régiments de cavalerie, qui sont sur le point de partir pour l’Est, ne s’éloignent pas immédiatement. Il faut bien nous résigner à lui donner satisfaction. L’identité de l’assassin est établie pendant la nuit. Il s’appelle Raoul Villain ; il est fils d’un greffier de Reims ; sa mère a été enfermée dans une maison de santé et il semble que, lui-même, il soit un détraqué. Les députés socialistes, douloureusement attristés de la perte qu’ils font, s’emploient tous cependant à maintenir le calme. Ils donnent au gouvernement l’assurance qu’il ne sera pas troublé. M. Maurice Barrès écrit publiquement une très belle lettre de condoléances à Mme Jaurès. C’est, hélas ! dans le sang, et peut-être demain pour et par le sang, que se scelle l’union nationale. Contrairement aux prévisions pessimistes de M. Hennion, il ne se produit pas le moindre trouble dans Paris. La ville est digne et silencieuse.


Samedi 1er août. — Le gouvernement britannique nous paraît toujours bien lent à se décider. S’il avait parlé plus tôt et plus haut, s’il avait proclamé, dès le début, qu’il ne laisserait pas attaquer la France, l’Allemagne ne se serait-elle pas plus vite et plus fermement interposée auprès de l’Autriche ? C’est une question que, ni M. Viviani, ni ses collègues, ni moi, nous n’avons la prétention de résoudre. Mais après ce que nous ont tant de fois écrit et télégraphié MM. Paul et Jules Cambon, nous ne saurions nous défendre de nous la poser tout bas. Sir Ed. Grey a cependant fait tout ce qu’il a pu tenter jusqu’ici sans rompre l’union de son cabinet et il a fini par tenir hier au prince Lichnowsky un langage beaucoup plus net. C’est ce que nous rapporte M. Paul Cambon dans une dépêche, qui, datée du 31 juillet, nous arrive le 1er août et nous confirme le télégramme d’hier : Au début de notre entretien d’aujourd’hui (vendredi 31), sir Ed. Grey m’a dit que le prince Lichnowsky lui avait demandé si l’Angleterre observerait la neutralité dans le conflit qui se prépare. Le secrétaire d’État aux Affaires étrangères lui a répondu que, si le conflit devenait général, l’Angleterre ne pourrait pas rester neutre et notamment que, si la France y était impliquée, l’Angleterre y serait entraînée. J’ai interrogé alors sir Ed. Grey sur la délibération du Conseil qui avait eu lieu ce matin (31 juillet). Il m’a répondu que le cabinet avait pensé que, pour le moment, le gouvernement britannique ne pouvait nous garantir son intervention ; qu’il avait l’intention de s’entremettre pour obtenir de l’Allemagne et de la France l’engagement de respecter la neutralité belge, mais que, pour envisager une intervention, il convenait d’attendre que la situation se développât. L’opinion publique en Angleterre et l’état d’esprit actuel du Parlement ne permettent pas au gouvernement de prendre, dès à présent, un engagement formel. On considère que le prochain conflit va jeter le trouble dans les finances européennes, que l’Angleterre est à la veille d’une crise commerciale et financière sans précédent et que la neutralité de l’Angleterre peut être le seul moyen d’empêcher la ruine complète du crédit européen. Le cabinet ne peut engager le Parlement sans l’avoir consulté. La question de la neutralité belge peut être un facteur important et c’est probablement sur ce point que le Parlement interrogera d’abord le cabinet. Enfin, on veut attendre quelque fait nouveau, le dissentiment entre la Russie, l’Autriche et l’Allemagne portant sur une question qui n’intéresse en rien la Grande-Bretagne. J’ai demandé à sir Ed. Grey si, pour intervenir, le gouvernement britannique attendrait l’envahissement du territoire français et j’ai fait observer qu’alors l’intervention serait trop tardive. Il m’a répondu en faisant allusion à la possibilité de la remise à la France d’un ultimatum ou de telle communication comminatoire. Ce serait là un de ces faits pouvant autoriser le gouvernement à proposer aux Chambres une intervention. J’ai repris que les mesures déjà adoptées sur notre frontière par l’Allemagne révélaient des intentions d’agression prochaine, que, si l’Angleterre restait indifférente, elle renouvellerait son erreur de 1870, quand elle n’avait pas envisagé les dangers de la constitution d’une formidable Allemagne au centre de l’Europe. J’ai ajouté qu’aujourd’hui l’erreur serait plus grave ; car l’Angleterre, restée seule en présence de l’Allemagne, si cette Puissance était victorieuse, se trouverait dans un état de dépendance. J’ai dit aussi qu’en France on comptait sur le concours de l’Angleterre et que, s’il nous faisait défaut, les partisans d’une entente avec l’Allemagne en dehors de l’Angleterre pourraient soutenir que leurs vues étaient justifiées. En terminant, j’ai prié sir Ed. Grey de saisir de nouveau le cabinet de ces considérations et d’insister pour que des garanties nous fussent données sans retard…

À onze heures, pendant le Conseil des ministres, M. Viviani est rappelé au Quai d’Orsay. C’est M. de Schœn qui, sans attendre l’heure qu’il a indiquée hier, vient demander la réponse à la question qu’il lui a posée : « Que ferait la France si la guerre éclatait entre l’Allemagne et la Russie ? » M. Viviani répond, comme, d’accord avec moi, il l’avait annoncé au Conseil : « La France s’inspirera de ses intérêts. » L’ambassadeur reste un instant silencieux et reprend : « J’avoue que ma question est un peu naïve. Vous avez un traité d’alliance ? — Parfaitement. » Sur quoi, malgré ce qu’il a dit hier, M. de Schœn ne demande plus ses passeports et paraît presque satisfait.

La conversation continue, très courtoise de part et d’autre. M. Viviani explique lui-même le caractère indécis de sa déclaration par le fait que, depuis hier, il trouve la situation améliorée. L’Autriche-Hongrie a déclaré qu’elle ne voulait pas porter atteinte à l’intégrité territoriale de la Serbie. Sir Ed. Grey renouvelle ses démarches pour l’ouverture de négociations à quatre et la suspension des préparatifs militaires. « À quoi tend l’ultimatum de l’Allemagne ? demande M. Viviani. Il peut tout briser. La Russie et l’Autriche vont peut-être s’accorder. Voilà huit jours que nous cherchons ce résultat. » M. de Schœn s’excuse de n’avoir pas de renseignements sur l’état des pourparlers engagés ; il assure qu’il aime beaucoup la France et fera tout ce qui dépendra de lui en faveur de la paix. M. Viviani le remercie et revient à l’Élysée, le front moins soucieux. Il annonce aux ministres assemblés que l’ambassadeur n’a plus parlé de son départ et que tout est peut-être sur le point de s’arranger. Je voudrais l’espérer, mais j’ai le sentiment que M. de Schœn n’est pas venu hier soir et ce matin, pour se contenter maintenant d’une réponse dilatoire.

M. Messimy, ministre de la Guerre, a reçu, dès huit heures du matin, une nouvelle note du général Joffre. D’après les renseignements que possède le généralissime, l’Allemagne, sous le couvert du Kriegsgefahrzustand, est maîtresse de procéder, en fait, à une mobilisation intégrale, et elle n’y manque point. Je vous répète ce que je vous ai dit hier, insiste le général Joffre : si le gouvernement tarde à donner l’ordre de mobilisation générale, il m’est impossible de continuer à assumer la responsabilité écrasante des hautes fonctions dont sa confiance m’a investi. Très frappé de cet appel réitéré, M. Messimy m’a amené le général à neuf heures et m’a demandé de l’autoriser à présenter au Conseil des observations techniques. Entendu par les ministres, Joffre leur apparaît sous la figure placide d’un homme calme et décidé, qui redoute seulement que la France, devancée par la mobilisation allemande, la plus rapide de toutes, ne se trouve bientôt dans un état irrémédiable d’infériorité. Le Conseil, qui a remis hier à ce matin l’examen de la question, ne croit plus pouvoir reculer l’ordre de mobilisation. Le ministre de la Guerre est autorisé à l’expédier, l’après-midi, à quatre heures.

À peine le Conseil est-il terminé qu’un télégramme de M. Maurice Paléologue, parti de Saint-Pétersbourg à 1 h. 25 du matin et arrivé à Paris à 12 h. 50, vient nous apporter une preuve surabondante de l’impossibilité d’ajourner la mobilisation : L’ambassadeur d’Allemagne vient de déclarer au gouvernement russe que la mobilisation générale allemande sera ordonnée demain matin 1er août. Cette décision était donc prise à Berlin dès hier, alors que nous-mêmes nous avions, au contraire, retardé la nôtre. Mais le télégramme de M. Paléologue est incomplet et l’Allemagne ne s’est pas contentée à Pétersbourg d’annoncer pour ce matin sa propre mobilisation. M. Isvolsky informe M. Viviani qu’en réalité le comte de Pourtalès est venu, à minuit, déclarer à M. Sazonoff, d’ordre de son gouvernement, que si, dans les douze heures, c’est-à-dire le samedi 1er août, à midi, la Russie ne commence pas sa démobilisation, non seulement du côté de l’Allemagne, mais du côté de l’Autriche, le gouvernement de Berlin se verra obligé de décréter lui-même sa mobilisation. En d’autres termes, la Russie est sommée de démobiliser. Devant cette injonction, M. Sazonoff a demandé à l’ambassadeur d’Allemagne : « Votre démarche signifie-t-elle la guerre ? — Non, a répondu M. de Pourtalès, mais on en est très près. »

Vers cinq heures et demie de l’après-midi, M. Viviani reçoit de nouveau la visite de M. de Schœn.

L’ambassadeur vient seulement de lire un télégramme (no 184) de M. Bethmann-Hollweg, parti de Berlin à 1 h. 5 et ainsi conçu : Votre Excellence est autorisée, le cas échéant, à accorder au gouvernement français, pour répondre à notre proposition éventuelle, un délai supplémentaire de deux heures, jusqu’à trois heures, heure française. La proposition éventuelle, c’était non seulement celle qui avait trait à la neutralité, mais aussi celle qui concernait l’occupation de Toul et de Verdun.

Trois heures sont passées. M. de Schœn court donc au Quai d’Orsay, et, après avoir vu M. Viviani, il rend compte en ces termes à la Wilhelmstrasse de cette nouvelle conversation : Paris, le 1er août 1914, 7 h, soir. Le télégramme 184 ne m’est parvenu qu’après trois heures. Dans un nouvel entretien avec le président du Conseil à 5 h. 30, celui-ci, en dépit de mon insistance, maintient la formule de cette après-midi au sujet de l’attitude de la France au cas d’une guerre russo-allemande. Le président du Conseil m’a déclaré que la mobilisation qu’on venait d’ordonner (premier jour dimanche) ne signifiait nullement des intentions agressives, ce qui serait également confirmé dans la proclamation. Il y avait toujours place pour la continuation des négociations sur la base de la proposition de sir Ed. Grey, à laquelle la France donne son assentiment et qu’elle soutient chaleureusement. On a pris soin, du côté français, d’éviter les incidents de frontière par l’évacuation d’une zone de dix kilomètres. Il ne pouvait pas renoncer à l’espoir de sauvegarder la paix. Schœn.

Quiconque a connu M. Viviani ne mettra pas un seul instant en doute la sincérité de ses déclarations. Comme nous tous, jusqu’à la dernière heure, il refusait de croire à une rupture définitive. C’était cet espoir obstiné d’un miracle sauveur qui avait déterminé le Conseil des ministres à maintenir le repli des troupes à dix kilomètres de la frontière, malgré l’annonce de la mobilisation pour le lendemain, et comme M. Messimy craignait que les militaires ne vissent quelque désaccord entre les deux prescriptions et que la cavalerie notamment ne se crût libre de dépasser la ligne fixée, il a encore envoyé, le soir du {1er août, à 22 h. 30, une instruction précise ; il m’a même demandé, et je lui ai donné, l’autorisation d’y invoquer mon nom ; c’est le télégramme de M. Messimy à l’État-major général : Le ministre de la Guerre insiste encore, de la part du Président de la République, et pour des raisons diplomatiques sérieuses, sur la nécessité de ne pas franchir la ligne de démarcation indiquée par le télégramme du 30 juillet et rappelée par un télégramme d’aujourd’hui. Cette interdiction s’applique aussi bien à la cavalerie qu’aux autres armes. Aucune patrouille, aucune reconnaissance, aucun poste, aucun élément, ne doit se trouver à l’est de ladite ligne. Quiconque l’aurait franchie serait passible du conseil de guerre et ce n’est qu’en cas d’attaque bien caractérisée qu’il sera permis de transgresser cet ordre, qui sera communiqué à toutes les troupes.

Le Conseil tenait donc essentiellement à ce qu’on ne pût, ni tirer des conséquences dangereuses des mesures militaires que la nécessité l’avait forcé à prendre, ni en dénaturer le caractère aux yeux du monde. Il a même jugé bon d’interpréter publiquement devant le pays l’acte grave qu’il venait d’accomplir. M. Viviani a préparé à la hâte, sur la table même du Conseil, un manifeste destiné à être affiché dans toutes les communes de France. Il nous a lu son texte et il m’a demandé si je consentirais à le signer moi-même avec tous les ministres. J’ai accepté, après avoir proposé au Conseil de légères modifications de pure forme, qui ont été admises sans la moindre objection.

J’ai soigneusement conservé, comme un émouvant souvenir de ces horribles journées, le manuscrit de M. René Viviani. Il a été jeté d’une écriture fébrile sur deux feuilles de papier à lettres, à en-tête de la Présidence de la République. Il contient toutes les phrases essentielles du manifeste qui a été placardé, et notamment celles-ci : Depuis quelques jours, l’état de l’Europe s’est considérablement aggravé et, en dépit des efforts de la diplomatie, l’horizon s’est assombri. M. Viviani avait, d’abord, écrit : de la diplomatie. Il a ensuite corrigé la par notre et il est revenu finalement à l’article la pour ne désobliger aucune nation. Le texte du manuscrit continue : À l’heure présente, la plupart des pays d’Europe ont mobilisé leurs forces, même les pays protégés par la déclaration de neutralité. Sur mon observation que la Suisse n’avait pas mobilisé, le Conseil a remanié ce passage comme il suit : À l’heure présente, la plupart des nations ont mobilisé leurs forces. Même des pays protégés par la neutralité ont cru devoir prendre cette mesure à titre de précaution. Vient ensuite ce passage qui, dans la pensée de M. Viviani concerne l’Allemagne : Des puissances dont la législation constitutionnelle ou militaire ne ressemble pas à la nôtre ont, sans avoir pris un décret de mobilisation, commencé et poursuivi des préparatifs qui équivalent, en réalité, à la mobilisation même et n’en sont que l’exécution anticipée. La France, qui a toujours affirmé ses volontés pacifiques, qui a, dans des jours tragiques, donné à l’Europe des conseils de modération et un vivant exemple de sagesse, qui a multiplié ses efforts pour maintenir la paix du monde, s’est elle-même préparée à toutes les éventualités, et a pris, dès maintenant, les premières dispositions indispensables à la sauvegarde de son territoire. Mais notre législation ne permet pas de rendre ces préparatifs complets s’il n’intervient pas un décret de mobilisation. Soucieux de sa responsabilité, sentant qu’il manquerait à un devoir sacré s’il laissait les choses en l’état, le gouvernement vient de prendre le décret qu’impose la situation. Toutes ces phrases, qui sont celles du manifeste définitif, sont, à quelques mots près, de la main de M. Viviani, et elles expriment, comme toutes les autres, du reste, la pensée unanime du cabinet.

Le manuscrit contient également la fameuse déclaration : La mobilisation n’est pas la guerre, qui a été si souvent raillée, en ces dernières années, par des exégètes maussades. M. Viviani avait écrit : La mobilisation n’est pas la guerre. Dans les circonstances présentes, elle apparaît comme le meilleur moyen d’assurer la paix dans la dignité et l’honneur. Le texte définitif est resté à peu près le même : La mobilisation n’est pas la guerre. Dans les circonstances présentes, elle apparaît, au contraire, comme le meilleur moyen d’assurer la paix dans l’honneur. Ce langage est évidemment le seul qui puisse sauvegarder les dernières chances de détente. Le gouvernement serait impardonnable de ne pas le tenir à la France et à l’Europe.

Nous terminons ainsi : Fort de son ardent désir d’aboutir à une solution pacifique de la crise, le gouvernement, à l’abri de ces précautions nécessaires, continuera ses efforts diplomatiques et il espère encore réussir.

Il compte sur le sang-froid de cette noble nation pour qu’elle ne se laisse pas aller à une émotion injustifiée. Il compte sur le patriotisme de tous les Français et sait qu’il n’en est pas un seul qui ne soit prêt à faire son devoir.

À cette heure, il n’y a plus de partis. Il y a la France éternelle, la France pacifique et résolue. Il y a la patrie du droit et de la justice, tout entière unie dans le calme, la vigilance et la dignité.

Le cabinet a donc lui-même, dans la préparation de ce manifeste, donné l’exemple de l’union qu’il recommande au pays. À la sortie du Conseil, lorsque M. Malvy lit ce texte aux nombreux journalistes accourus dans les salons de la place Beauvau, ils sont tous profondément émus et poussent ensemble un même cri de « Vive la France ! »

Pour que l’acte du gouvernement ne puisse être inexactement interprété en Angleterre, M. René Viviani prie immédiatement M. Paul Cambon de rappeler à sir Ed. Grey que le décret de mobilisation est une mesure essentielle de préservation nationale, que la France n’a cessé de donner à la Russie, d’accord avec le gouvernement britannique, des conseils de modération, que ces conseils ont été écoutés, que dès le début M. Sazonoff a exercé une pression sur la Serbie pour qu’elle fît toutes les concessions compatibles avec sa souveraineté, que le ministre russe, donnant un nouveau témoignage de son esprit de conciliation, a ensuite engagé avec l’Autriche une négociation directe ; qu’il a enfin consenti à laisser les puissances les moins intéressées rechercher les moyens d’apaiser le conflit ; qu’il a, conformément au désir exprimé par sir G. Buchanan, accepté de modifier la première formule présentée par la Russie ; qu’il semblait donc facile d’établir un accord entre les vues de l’Autriche, de l’Angleterre et de la Russie ; qu’au cours même des pourparlers la mobilisation est intervenue en Autriche et en Russie, que l’Allemagne, après avoir proclamé le Kriegsgefahrzustand, a annoncé à Pétersbourg sa propre mobilisation ; que nous nous sommes alors trouvés dans l’obligation de prendre la même précaution que les autres puissances, mais que nous demeurons décidés à tout faire encore pour tâcher d’éviter la guerre.

Les hésitations du cabinet anglais et les divisions qui les causent n’en continuent pas moins. M. Paul Cambon nous télégraphie à la fin de l’après-midi du 1er août : Londres, 1er août 1914, 6 h. 24. Reçu à Paris à 22 h. 5. Secret. Sir Ed. Grey m’a dit que, dans le Conseil de ce matin, le cabinet avait, de nouveau, envisagé la situation, mais s’était séparé sans prendre de décision. Je lui ai communiqué vos télégrammes relatifs aux démarches de M. de Schœn et aux actes d’agression des Allemands sur notre frontière. J’ai fait remarquer qu’il y avait là une situation nouvelle et que dès ce soir peut-être les relations diplomatiques seraient rompues entre Paris et Berlin, que nous étions exposés à une invasion par notre frontière de terre et à des démonstrations des escadres allemandes sur nos côtes d’autant plus dangereuses que, d’accord avec l’Angleterre, nous avions concentré le gros de nos forces navales dans la Méditerranée. Le secrétaire d’État m’a répondu que, l’Allemagne ayant réclamé de l’Angleterre une déclaration de neutralité et ne l’ayant pas obtenue, le gouvernement britannique était toujours maître de son action, que si le gouvernement ne se montrait pas favorable à un débarquement de troupes anglaises sur le continent, qui, pense-t-il, serait mal accueilli par l’opinion, il y avait d’autres points où l’intervention lui paraîtrait sans doute justifiée.

Ainsi, le 1er août, à la fin de la journée, le gouvernement anglais ne s’est pas encore décidé à intervenir et, s’il intervient, il paraît certain que ce ne sera pas sur terre. Si MM. Asquith et Churchill étaient seuls avec sir Ed. Grey, les choses iraient autrement, mais, de plus en plus, ils ont à compter avec les résistances de certains de leurs collègues.

Pendant ce temps, M. Dumaine nous télégraphie qu’il a l’impression que la chancellerie allemande a pris en main la direction de la politique austro-hongroise. En réalité, ce n’est pas la chancellerie, c’est l’État-major allemand qui a pris cette direction. On a vu que, le 30, un peu avant minuit, M. de Bethmann-Hollweg a télégraphié à Tschirschky de ne pas communiquer à Vienne les conseils de modération précédemment envoyés et que le champ a été laissé libre au général de Moltke. Le 31, le Conseil des ministres, réuni à Vienne, pour examiner les propositions anglaises, a refusé d’arrêter les troupes d’invasion à Belgrade. François-Joseph a télégraphié à Guillaume II : Un nouveau sauvetage de la Serbie par une intervention russe entraînerait pour mes États les conséquences les plus sérieuses et il m’est, en conséquence, impossible d’admettre une pareille intervention. J’ai conscience de la portée de mes résolutions. Le comte Berchtold a, à son tour, déclaré que la cessation des hostilités commencées contre la Serbie était impossible et qu’accepter la proposition anglaise, ce serait avoir travaillé pour rien. Il fallait en finir, une fois pour toutes, avec la Serbie. Derechef, la bonne volonté de sir Ed. Grey se brise contre la mauvaise volonté de l’Autriche.

De son côté, M. Jules Cambon nous avertit qu’on distribue dans les rues de Berlin des éditions spéciales des journaux, annonçant que la mobilisation générale de la flotte et de l’armée est ordonnée et que le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août.

Tous ces refus de Vienne, tous ces mouvements de troupes ne découragent cependant ni les tentatives de conciliation de l’Angleterre ni les nôtres. Sur la fin de l’après-dîner, sir Francis Bertie me demande audience et, d’ordre de son gouvernement, me communique cette note :

Vous demanderez immédiatement une audience au Président pour lui communiquer le télégramme suivant adressé par le roi George V à l’empereur de Russie :

Mon gouvernement a reçu la déclaration suivante du gouvernement allemand : « Le 29 juillet, l’empereur de Russie a demandé par télégramme à l’empereur d’Allemagne d’offrir sa médiation entre la Russie et l’Autriche. Le Kaiser déclara aussitôt qu’il y était prêt : il télégraphia au Tsar et fit la démarche demandée à Vienne. Sans attendre le résultat de cette intervention, la Russie mobilisa contre l’Autriche. Par télégramme, le Kaiser fit savoir à l’empereur d’Autriche[1] que par là son effort de médiation serait rendu presque illusoire. Le Kaiser demandait, en outre, au Tsar de suspendre ses opérations militaires contre l’Autriche[2]. Ceci ne fut pas fait. Néanmoins le gouvernement allemand poursuivit sa médiation à Vienne. Sur ce point, le gouvernement allemand est allé à l’extrême limite de ce qui peut être suggéré à un État souverain qui est l’allié de l’Allemagne. Les propositions faites à Vienne par le gouvernement allemand étaient entièrement conçues d’après les grandes lignes suggérées par l’Angleterre et le gouvernement allemand les appuya à Vienne ce matin[3]. Pendant les délibérations du cabinet et avant leur fin, l’ambassadeur d’Allemagne à Pétersbourg annonça la mobilisation générale de l’armée et de la flotte russes. Étant donnée cette action de la Russie, la réponse autrichienne aux propositions allemandes de médiation, qui étaient encore en discussion, ne fut pas donnée[4]. Cette action de la part de la Russie est aussi dirigée contre l’Allemagne, c’est-à-dire contre la Puissance dont la médiation a été invoquée par le Tsar. Nous avons été obligés de répondre par de sérieuses contre-mesures à cette action que nous devions considérer comme hostile, si nous ne voulions pas mettre en danger la sécurité de notre pays. Il ne nous est pas possible de rester inactifs en face de la mobilisation russe sur notre frontière. Nous avons donc informé la Russie qu’à moins qu’elle ne soit préparée à suspendre dans un délai de douze heures les mesures d’apparence guerrière contre l’Allemagne et l’Autriche nous serions obligés de mobiliser et que ceci signifierait la guerre[5]. Nous avons demandé à la France si elle observerait la neutralité pendant une guerre russo-allemande. » Je ne puis m’empêcher de penser que quelque malentendu a produit cet arrêt (point mort). Je suis particulièrement anxieux de ne laisser échapper aucune possibilité d’écarter la terrible calamité qui à présent menace le monde entier. En conséquence, je fais un appel personnel à Vous pour écarter le malentendu que je sens s’être produit et pour laisser encore ouvert un terrain pour la négociation et la paix possible. Si vous croyez que je puis, en quelque façon, contribuer à ce si important objet, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour aider à la réouverture des conversations interrompues entre les Puissances intéressées. J’ai la ferme confiance que Vous êtes aussi désireux que moi-même que tout ce qui est possible soit fait pour assurer la paix du monde. Signé : George I. et R.

Je communique cette note à M. Viviani et il est d’accord avec moi pour approuver cette nouvelle initiative et pour s’y associer, comme à toutes les précédentes. Le Tsar est, du reste, allé au-devant du roi d’Angleterre, puisque, dans l’après-midi, dès 14 h. 6, il a télégraphié au Kaiser : J’ai reçu ton télégramme. Je comprends que tu sois forcé de mobiliser, mais je voudrais obtenir de toi la même garantie que celle que je t’ai donnée, à savoir que ces mesures ne signifient pas la guerre et que nous continuerons à négocier pour le salut de nos deux pays et de la paix générale, qui est si chère à notre cœur. Notre amitié de longue date réussira, avec l’aide de Dieu, à empêcher l’effusion du sang. Plein de confiance, j’attends d’urgence ta réponse. Nicolas II.

Au même moment, M. Sazonoff reçoit la visite de l’ambassadeur d’Autriche, qui lui dit : « Mon gouvernement accepte de discuter avec les Puissances le fond de l’ultimatum que nous avons adressé à la Serbie. » Si tardive que soit cette proposition, M. Sazonoff l’accepte avec un joyeux empressement et il exprime le désir que le gouvernement anglais se charge de diriger les négociations. Il demande toutefois que l’Autriche arrête ses opérations en Serbie et c’est malheureusement ce à quoi ne consent pas l’Autriche. Le ministre russe des Affaires étrangères informe son ambassadeur à Berlin de cette démarche et de sa réponse.

M. Jules Cambon, renseigné par son collègue, nous télégraphie que ces conversations sont forcément inopérantes après l’ultimatum de l’Allemagne. On peut même, dit-il, se demander si, dans de telles conditions, l’acceptation de l’Autriche était sérieuse ou si, au contraire, elle n’avait pas pour objet de faire peser sur la Russie la responsabilité du conflit. L’ambassadeur de Grande-Bretagne à Berlin a fait, dans la nuit, un pressant appel aux sentiments d’humanité de M. de Jagow. Le secrétaire d’État allemand a répondu que la question était trop engagée et qu’il fallait maintenant attendre la réponse russe à l’ultimatum allemand. M. de Jagow a précisé, devant sir E. Goschen, que cet ultimatum exigeait le retrait de la mobilisation russe, non seulement du côté de l’Allemagne, mais encore du côté de l’Autriche. Sir E. Goschen s’en est vivement étonné et a déclaré que ce point semblait inacceptable pour la Russie. M. Jules Cambon estime que l’ultimatum de l’Allemagne, intervenant à l’heure précise où l’accord semble sur le point de s’établir entre Vienne et Saint-Pétersbourg, est la démonstration de sa politique belliqueuse.

Et voici qui n’est pas moins troublant. Pendant que M. Viviani confirme à sir Francis Bertie la promesse que nous avons spontanément faite à la Belgique de respecter sa neutralité, M. de Jagow, interrogé par sir E. Goschen, sur le même sujet, répond évasivement : « Je prendrai les ordres de l’Empereur et du chancelier, mais je doute que nous soyons en mesure de donner une réponse, car l’Allemagne ne peut ainsi découvrir ses projets militaires. »

Cette manière de biaiser ne satisfait naturellement pas l’Angleterre. Sir Ed. Grey saisit le cabinet britannique et demande à ses collègues l’autorisation de dire lundi à la Chambre des communes que le gouvernement de Sa Majesté ne permettra pas une violation de la neutralité belge.

Vers six heures du soir, la neutralité luxembourgeoise est elle-même violée, au village et à la gare de Trois-Vierges, par un détachement allemand du 69e régiment d’infanterie de Trèves.

La nuit arrive sans que nous connaissions la vérité sur ce qui se passe à Saint-Pétersbourg. Je me jette à peine quelques instants sur mon lit, l’angoisse au cœur.

  1. Lapsus évident, pour « empereur de Russie ».
  2. Il n’y avait eu, bien entendu, aucune opération contre l’Autriche.
  3. On a vu combien les démarches du chancelier avaient été tardives et comment M. de Moltke avait agi en sens opposé.
  4. L’Autriche ignorait au contraire la mobilisation russe, lorsqu’elle a repoussé les propositions anglaises, transmises par l’Allemagne.
  5. Ce dernier membre de phrase n’avait été communiqué par l’Allemagne ni à la Russie ni à la France.