Comment nous ferons la Révolution/14

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Chapitre XIV

LA FIN DU COMMERCE


Il nous faut revenir à Paris, que nous avons laissé en pleine crise de réorganisation. Ce fut une période chaotique et confuse, — mais aussi d’élan magnifique. Nul ne boudait à la peine. On se surmenait avec enchantement. On apportait au travail une ferveur et une ténacité incomparables. C’était pour soi qu’on besognait ! On se sentait maîtres de l’avenir !

Tous les problèmes se posaient à la fois et, à tous, il fallait apporter solution satisfaisante. Mais, entre tous, aucun n’était plus pressant que celui des subsistances.

Paris ne pouvait se passer de l’afflux continuel des produits alimentaires. Et il était d’autant plus urgent de rétablir régulièrement les arrivages que, durant la période de grève générale, les stocks s’étaient épuisés. D’autre part, il était à présumer qu’aux premiers moments, la confiance en le nouveau régime ne serait pas assez grande pour que maraîchers, éleveurs et fournisseurs divers consentissent à expédier sur Paris, sans la certitude de recevoir rémunération de leurs envois.

Il fut pallié à cette difficulté par des expédients. On puisa aux réserves en numéraire des banques et, en attendant l’accoutumance à d’autres procédés d’échange, on indemnisa les fournisseurs selon les anciens procédés commerciaux.

Les divers syndicats de l’alimentation, chacun dans sa sphère, avaient dressé inventaire des approvisionnements en magasin et élaboré une statistique approximative des quantités de produits nécessaires quotidiennement. Parallèlement à cette opération, des délégués avaient reçu mission de parcourir les centres d’expédition, donnant aux expéditeurs les garanties désirables, afin que fussent rétablis les envois. Pour remplir ce mandat, les bonnes volontés ne firent pas défaut. Outre les militants des grandes coopératives de consommation ou d’achat — telle, entre autres, le Magasin de gros, — qui, étant donné leurs relations établies, furent d’un aide précieux, d’autres concours s’offrirent avec empressement. Les syndicats purent mettre à profit l’expérience et le savoir de transfuges de la bourgeoisie, ayant, dans la société capitaliste, assumé fonctions ou rôles importants, et qui, venant en toute franchise à la révolution, désiraient se rendre utiles.

Ces délégués à l’approvisionnement n’eurent pas qu’une besogne d’ordre purement matériel et commercial, — ils eurent aussi mission de propagande. Dans les régions où syndicats agricoles et coopératives de production fonctionnaient depuis longtemps, leur mission se trouvait simplifiée ; les esprits y étaient préparés à des modes d’échange moins rudimentaires que celui du troc de leurs produits contre de l’or. Dans les parages où la vie sociale n’avait commencé qu’avec la révolution, — et plus encore dans les coins réfractaires, — ils durent déployer tous leurs moyens de persuasion. En aucune circonstance, il ne pouvait être question de recourir à la force. Celle-ci était légitime pour réduire à l’impuissance les gouvernants, anéantir l’exploitation capitaliste, — et non pour convaincre le peuple !

S’il était des paysans, des artisans, de maigres propriétaires, de petits bourgeois, auxquels les missionnaires de la révolution ne pouvaient faire partager leurs convictions, le temps et l’exemple y remédieraient.


Sans désemparer, les syndicats de boulangers, de bouchers, de laitiers, d’épiciers et autres s’étaient mis en mesure d’assurer la répartition et d’en perfectionner le mécanisme. C’était eux qui, dorénavant, chacun dans sa spécialité, avaient charge de pourvoir aux besoins, — la répartition devenant fonction sociale. Le système des boutiques disséminées ou dressées face à face, se faisant concurrence, était trop absurde pour être maintenu.

En attendant mieux, un hâtif recensement des magasins utiles fut dressé et ceux considérés comme faisant double emploi furent fermés. Dans la plupart des cas, on prit ces mesures avec le consentement des anciens titulaires de ces petits commerces. Les petits patrons, boulangers, bouchers, épiciers, furent invités à s’affilier au syndicat de leur corporation et, de commerçants ils devinrent répartiteurs, — dans leur boutique, quand celle-ci fut conservée. Ceux d’entre eux qui refusèrent ces propositions furent simplement boycottés : ils ne trouvèrent pas d’ouvriers pour travailler à leur compte. En outre, comme chez eux il fallait acheter, selon l’ancien système, ils eurent mince clientèle. La leçon fut profitable à la plupart, qui vinrent vite à composition, — et qui n’eurent pas à le déplorer.

La trustification de certains commerces de l’alimentation facilita le ravitaillement et la répartition ; ainsi fut-il, entre autres, pour la laiterie. Les services des trusts furent remis en activité et il n’y eut qu’à modifier le régime de ces maisons d’accaparement pour en faire des organismes sociaux.

Les coopératives de consommation qui, dans la société bourgeoise, avaient été utiles pour concurrencer le commerce, libérer la consommation de l’emprise capitaliste, allaient s’étioler, maintenant que les fonctions de distribution, dont elles s’étaient jusque-là acquittées, faisaient retour aux syndicats. Pourtant, durant toute la période de tâtonnement et de réorganisation, elles rendirent de bons services et furent de précieux auxiliaires.


Dans les diverses branches de l’ancien commerce, l’organisation des services de répartition s’opéra sur le même plan que pour l’alimentation : les syndicats d’employés de chaque catégorie visèrent à servir d’intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs, en simplifiant à l’extrême les opérations. Comme il ne s’agissait plus de faire du trafic, de tirer bénéfice du service que rendaient ces intermédiaires, le fonctionnement des magasins rappela le système des coopératives de consommation.

À la multiplicité des boutiques qui, autrefois, se concurrençaient âprement, fut substitué un réseau de magasins généraux, avec dépôts de quartier. Cette simplification eut pour premier résultat d’alléger considérablement le mécanisme de répartition, et quantité d’employés, devenus inutiles, se rejetèrent sur la production. L’organisation méthodique de ces magasins généraux et de ces dépôts ne s’effectua pas sans résistance. Bien des petits commerçants s’apeurèrent et persistèrent à vivre leur vie d’antan. À ceux-là, il ne fut pas fait violence. On les laissa végéter dans leur coin. D’autres s’amadouèrent et, avec eux, il y eut transaction, comme dans le commerce alimentaire : certaines de leurs boutiques se muèrent en dépôts de quartier et les appréhensions qui, dès les premiers jours, avaient hanté ces ex-commerçants, disparurent. Ils constatèrent vite qu’ils n’avaient pas perdu au change : leur existence, fréquemment pleine de soucis, d’inquiétudes, de tracas, avait fait place à une vie aisée, plus large, sans craintes du lendemain.


La distribution des produits de première nécessité s’effectua sur un mode communiste. Il était seulement exigé, aux magasins de répartition, présentation d’une carte de consommation, délivrée par le syndicat auquel chacun était affilié. Provisoirement, sauf pour le pain et pour le sucre, — le blé étant en abondance et les stocks de sucre considérables, — il fallut se résoudre à un léger rationnement, — qui ne constituait pas une privation, — mais que justifiait pour l’instant la crainte d’insuffisance ou d’irrégularité dans les arrivages.

Il ne fut pris aucune mesure d’exception envers les « ci-devant ». On ne se crut pas en droit de les affamer. On eut à leur égard plus de générosité qu’ils n’en avaient eu à l’égard des malheureux, des sans-travail, des victimes de la société capitaliste. Il leur fut loisible de s’approvisionner, soit moyennant finances, soit sur présentation de cartes spéciales de consommation qui leur étaient délivrées à la Bourse du travail. Cela n’était que provisoire, en attendant que leur situation soit réglée. En effet, la question du parasitisme allait se poser, car dans la ruche sociale il ne pouvait y avoir place pour les frelons.


En même temps que se résolvait le problème alimentaire, on songeait aussi à vêtir et à loger convenablement les déshérités de l’ancien régime. Un peu partout, par quartiers, par rues, par blocs de maisons, des groupes d’affinités se constituaient, — groupes d’enquête et d’initiative qui faisaient pour les malheureux ce que ceux-ci n’eussent osé : ils leur procuraient vêtements, linge, meubles ; ils recensaient les locaux inhabités et les y emménageaient. De même faisaient-ils à l’égard des familles qui croupissaient dans les taudis.

Cette préoccupation constante d’apporter une amélioration immédiate au sort de la masse fut la caractéristique dominante de la révolution. Les plus inconscients sentirent qu’il y avait quelque chose de changé, que l’air était plus respirable, la vie moins âpre, moins douloureuse.

Et parce que les éléments révolutionnaires furent dominés par cette préoccupation — accroître immédiatement le bien-être général — la révolution fut rendue invincible, put triompher de toutes les résistances, surmonter toutes les difficultés.