Comment nous ferons la Révolution/13

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Chapitre XIII

LE BRANLE DES PAYSANS


À leur tour, les paysans entrèrent en branle. Et leur intervention fit la révolution irrévocable, mit le sceau décisif à son triomphe.

L’abstention des paysans eut été une alternative redoutable. Outre que les capitalistes auraient trouvé un point d’appui dans les campagnes, ils y auraient puisé des hommes pour combattre les ouvriers des villes, et peut-être les écraser !

L’histoire était là qui le proclamait : il n’y avait pas à espérer de révolution profonde et efficace, sans le concours des paysans. L’exemple de 1789-1793 était concluant : la Jacquerie implanta la révolution au cœur de la nation, la réalisa dans les villages, y déracina l’ancien régime.

La bourgeoisie savait cela, aussi n’avait-elle rien négligé pour dresser, en frère ennemi, le paysan contre l’ouvrier. Longtemps, elle avait bénéficié de la méfiance et de la haine des paysans à l’égard des ouvriers de la ville. Longtemps, elle n’avait pas eu de meilleurs soldats, à lancer contre ceux-ci, que les jeunes recrues de la campagne. Et c’était pour entretenir, toujours chaude et vivace, l’âpre rancune des terriens, qu’elle avait popularisé dans les villages la légende des « partageux », des prolétaires, toujours disposés à se révolter et à fondre sur les paysans pour leur prendre la terre.


Bien des circonstances avaient fini, cependant, par aplanir ce cruel malentendu. D’abord, la pénétration de l’industrie dans les régions agricoles, — sous prétexte de main-d’œuvre à bon marché, — avait commencé à modifier la mentalité des paysans. Puis, des relations plus étroites s’étaient établies entre la ville et le village, facilitées par le développement des communications, par les journaux, par la montée de l’instruction. D’autre part, le gars parti à la caserne en revenait souvent dégrossi, transformé, imprégné d’idées socialistes, qu’il vulgarisait au retour au pays.

Si l’on ajoute que le peuple des campagnes pâtissait du malaise général, se plaignait de la mévente, des impôts, des hypothèques, on comprendra qu’un jour vint où il élagua de son esprit l’ivraie des préventions et des haines, contre le peuple des villes, qu’y entretenaient les privilégiés.

Considérable fut l’influence des coopératives agricoles. Elles réveillèrent chez les paysans les pratiques d’association et d’entente commune que la bourgeoisie s’était évertuée à étouffer. Comme nombre de ces coopératives écoulaient leurs produits par le canal des coopératives de consommation des centres industriels, cela contribua au rapprochement.

Plus féconde encore fut l’action des syndicats paysans qui s’affilièrent à la Confédération, ou qui se constituèrent et se développèrent sous son influence. Ces syndicats firent leurs les tactiques de lutte de la C.G.T., ils épousèrent son idéal et le propagèrent. Quand on eut vu des paysans participer aux congrès confédéraux, nul ne put se leurrer sur la portée sociale de cet événement. C’était la démonstration que, désormais, l’accord était fait, l’alliance réalisée, entre paysans et ouvriers.

Les viticulteurs du Midi et les bûcherons du Centre furent les premiers paysans confédérés. Les autres suivirent ! Les paysans du Nord, les résiniers des Landes, les maraîchers de la région parisienne. D’autres vinrent après et, bientôt, sur la France terrienne, s’épandit et grandit un réseau syndical, vivace et vibrant. Les parias de la terre n’étaient plus de la poussière humaine ; le groupement, la solidarité leur avaient donné vigueur et force ; ils avaient cessé d’être apathiques, lourds d’esprit, et ils ne redoutaient pas l’avenir, car ils se familiarisaient avec l’œuvre d’émancipation et de prise de possession de la terre dont ils caressaient l’espoir.


Aussi, en bien des régions, les paysans répondirent à l’appel de grève générale. Ils s’associèrent au mouvement avec une chaleur et une impétuosité d’autant plus grande qu’ils ne l’interprétaient pas dans le sens restreint et étroit d’une simple protestation contre les agissements du pouvoir. Limiter la grève uniquement à une suspension du travail leur paraissait insuffisant et, au lieu de se borner à se croiser les bras, ils songeaient à des gestes plus catégoriques. À leur avis, l’occasion était propice, pour effectuer l’acte essentiel qui leur tenait au cœur, — la libération de la terre. Ils se tinrent donc aux aguets, — car ils voulaient bien agir, mais n’être pas les seuls. Aux premiers symptômes d’effervescence nettement révolutionnaire, l’audace leur vint, leurs dernières hésitations s’évanouirent : ils se levèrent pour prendre la terre. La terre ! qui, pour le paysan, est la vie assurée, la liberté conquise.

La secousse révolutionnaire se répercuta donc dans les villages, — et ce fut une nouvelle Jacquerie !

Aux plaines du Nord, de la Brie, de la Beauce, et dans tous les parages où la grande culture ne laissait pas un lopin de terre au paysan, la révolte éclata et on s’empara des grands domaines. Dans les forêts du Centre, les bûcherons, vétérans de l’organisation syndicale et depuis longtemps familiarisés avec le travail en commun, firent la chasse aux marchands de bois, occupèrent les terres, les forêts. Dans le Midi, les vignerons marchèrent ; mais ce n’était plus à l’appel des propriétaires, comme en 1907, — au contraire, c’était pour leur courir sus.

Cette Jacquerie fut accélérée par une de ces paniques dont on retrouve des exemples dans l’Histoire. De village en hameau, le bruit se propagea que des « brigands » envahissaient les campagnes, venaient se partager les terres. Ce fut la réédition de la grande peur de 1789.

À quelles causes doit-on attribuer des faits de cet ordre ? Faut-il en rejeter la responsabilité sur les réacteurs qui, escomptant profit du pire, crurent, grâce à ces faux bruits, exaspérer les paysans contre les révolutionnaires ? .. Ou bien, les révolutionnaires, par calcul machiavélique, usèrent-ils de cet expédient pour secouer l’apathie paysanne ?

Les deux thèses sont également plausibles, si l’on s’en rapporte aux antérieures données historiques : en 1789, aristocrates et révolutionnaires contribuèrent, — les uns et les autres, — à susciter la panique dans les campagnes… Mais, la révolution seule en bénéficia !

Quoi qu’il en soit, d’où que vint l’impulsion, — pour le cas qui nous occupe, — le résultat fut que, comme en 1789, les paysans se levèrent et s’armèrent… Ils s’assemblent, se coalisent !

Une fois debout, ils ne virent pas surgir à l’horizon les brigands annoncés, mais, ayant secoué leur passivité, ils subirent à leur tour l’effet de l’ambiance révolutionnaire. Ils firent ce que, dans tant d’autres villages, on avait fait déjà : ils découvrirent le vrai brigand, — le riche, le grand propriétaire, l’État et ses sangsues !

Et alors, tout comme leurs aïeux de 1789, ils furent empoignés par l’appétit de la terre. En peu de temps, la prise de possession se généralisa. Là où, précédemment, existaient des syndicats, l’initiative vint d’eux ; ailleurs, les révoltés se groupèrent et, sans délai, ils constituèrent des syndicats destinés à devenir le noyau de la communauté nouvelle.

Que pouvaient les autorités locales contre ce flot débordant ? Le maire, les quelques fonctionnaires de l’État et les quelques privilégiés que comptait la commune étaient impuissants. Au surplus, la plupart n’étaient pas doués d’un tempérament combatif et, autant ils eussent aimé être défendus, autant.. ils étaient peu disposés à se défendre eux-mêmes. Or, nulle force de compression n’existait plus. Les quelques gendarmes du canton, dont l’ardeur mercenaire était tombée, voyaient la révolte sans défaveur. Quant à l’armée, elle fondait et se dispersait à vue d’œil. Nombre de soldats revenaient au village, heureux de leur libération anticipée ; certains qui, en fuyant la caserne, avaient emporté fusils et munitions, prirent rang parmi les révolutionnaires et se distinguèrent par leur esprit d’initiative et leur fougue.

Certes, souvent les révoltés n’étaient dans le village qu’une poignée d’audacieux ; mais, ils étaient sûrs de la tacite approbation de la majorité et, si peu nombreux qu’ils fussent, moins encore l’étaient les privilégiés. Ceux-ci, isolés et éparpillés, se trouvaient enlisés dans un milieu hostile. Quelques-uns, pourtant, se refusant à accepter les événements, et se refusant aussi à émigrer, s’essayèrent à la résistance. Ils étaient fiers de leur éducation sportive, se savaient forts et robustes. Mais, ils vivaient trop dans le souvenir du passé : ils escomptaient le prestige de leur splendeur déclinante, tablaient sur le respect dont ils avaient coutume d’être entourés.

Quand ils se virent abandonnés, seuls, livrés à leurs propres forces ; quand ils constatèrent que leur domesticité se refusait à combattre pour eux ; quand ils se virent boycottés, traités en lépreux, ils durent reconnaître combien pesait peu leur force physique, maintenant que sombraient leurs privilèges. Les révolutionnaires n’avaient d’ailleurs pas l’âme sanguinaire. Ils s’attaquaient moins aux individus qu’aux richesses, sachant que, privés du moyen de corruption qu’étaient celles-ci, les capitalistes les plus redoutés seraient incapables de nuire. Il y eut pourtant, en maintes circonstances, des exécutions brutales ; des vengeances s’exercèrent. Mais, ces drames furent des incidents, et non un système.


Entre tous les possédants, les plus effarés, les plus écrasés sous le poids des événements furent ceux ayant fui Paris ou les centres industriels pour se réfugier dans leurs villas ou châteaux. Ils étaient venus chercher le calme dans leurs terres, espérant y attendre sans encombre la fin de la tourmente.

Et voici qu’elle se déchaînait sur leurs têtes, — au moins aussi tumultueuse et implacable qu’à la ville ! Et voici que les paysans, — libérés de tout respect, leur parlant en égaux, — venaient leur faire sommation d’abandonner ces grands domaines dont ils tiraient orgueil et profit !

Abdiquer la terre en faveur de ceux qui la cultivent… C’était la fin de tout ! C’était plus horrifique que la Terreur de 1793 !…

Cette terre, qu’on leur réclamait hautainement, se fût entr’ouverte sous leurs pieds que leur épouvante n’eût pas été pire !