Comment nous ferons la Révolution/27

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Chapitre XXVII

LA DERNIÈRE GUERRE


Trois corps d’armée pénétrèrent simultanément sur le territoire français : l’un déborda sur les plaines de Flandre, l’autre s’avança sur Nancy, le troisième sur Vesoul.

Ces corps d’armée étaient formés de soldats allemands, autrichiens, anglais, de hordes cosaques et de quelques bataillons fournis par les royaumes balkaniques et ceux du nord.

Les gouvernements alliés avaient une telle certitude d’écraser sans efforts la révolution qu’ils ne s’étaient pas hâtés d’agir contre elle. Ils entendaient donner de la solennité à la répression. Ils la voulaient exemplaire. Ils voulaient que le châtiment infligé à la classe ouvrière de France fût tel qu’il glaçât tous les peuples d’épouvante et étouffât en eux, et à jamais, tout désir de révolte. Et c’était pour apporter au ravage de la France révolutionnaire davantage de lugubre apparat que les coalisés avaient tenu à ce qu’il fût l’œuvre collective des armées d’Europe.


La concentration des troupes avait été longue. Les militaires qui avaient la direction des opérations ne s’en étaient pas émus ; ils ne considéraient pas le temps comme précieux, — tellement ils étaient convaincus du succès. Ils s’étaient lourdement moqués des délibérations du Congrès confédéral et les travaux du quarteron de savants qui prétendaient arrêter la marche des plus réputés guerriers d’Europe leur étaient occasion de continuelles plaisanteries. Ils n’ignoraient pas les découvertes qui faisaient la confiance des confédérés ; mais, orgueilleux de leur métier, ils considéraient que rien n’était supérieur à une forte armée.

Quand ils jugeraient l’heure propice, annonçaient-ils avec hauteur, ils donneraient le signal de l’invasion : en quelques chevauchées, ils entreraient à Paris et, après avoir purgé la capitale des révolutionnaires, ils rétabliraient l’ancien régime.


L’invasion commencée, les états-majors de l’armée coalisée se moquèrent d’abord. Ils l’avaient franchie la frontière ! Ils campaient sur la fameuse zone dangereuse ! Et ils ne s’en portaient pas plus mal… La mort ne les avait pas frappés !

Ces bravades firent bientôt place à de l’étonnement, — nuancé d’une pointe d’inquiétude, qui allait considérablement grandir. Malgré qu’ils fussent avertis, les généraux avaient tellement chevillé en eux les méthodes usuelles de la guerre qu’ils s’attendaient à rencontrer une résistance, — si faible fût-elle… Or, rien ! rien ! ne se dressa devant eux. Nulle troupe ne leur barra le passage. Les forts qui, autrefois, gardaient la frontière, restèrent silencieux, — la plupart avaient été démantelés par les révolutionnaires eux-mêmes !

Par contre, la marche en avant était contrariée et rendue difficile par des obstacles variés. Il ne fallait pas songer à utiliser les voies ferrées ; outre que les ponts étaient coupés, les tunnels obstrués, il avait été profité de chaque accident de terrain, — tranchée ou remblai, — pour les rendre plus impraticables encore. Les routes n’avaient pas moins souffert : de place en place, des explosions les avaient défoncés ou encombrés, soit de rochers, soit de troncs d’arbres amoncelés.

L’eau manquait. Les puits et les sources étaient infectés ; les ruisseaux et les rivières roulaient des eaux chargées de produits chimiques nauséeux et nocifs.

La population entière s’était repliée, — non sans avoir emmené son bétail et détruit les provisions et les récoltes qu’elle ne pouvait emporter.

C’était pis que le désert ! Devant eux, les envahisseurs ne rencontraient que ruines et dévastation. Il leur était impossible de s’enfoncer profondément dans le pays ; avant d’aller loin et vite, il leur fallait assurer leurs communications et le ravitaillement.

Cette guerre s’annonçait étrange !

Tellement étrange qu’au bout de quelques jours, sans avoir vu un ennemi, ni tiré un coup de fusil, — simplement sous le poids de l’incertitude et de l’anxiété — les soldats se trouvèrent plus démoralisés que s’ils eussent supporté le choc d’une bataille, entendu siffler les balles et éclater obus et shrapnels.

D’ailleurs, l’état sanitaire des camps commençait à décliner. Les chevaux avaient été les premiers atteints par des maladies épidémiques, qui les terrassaient rapidement. Quant à la santé des hommes, elle laissait de plus en plus à désirer ; malgré les sévères mesures d’hygiène prescrites, de nombreux cas d’empoisonnement avaient été constatés.


Un matin, dans le gris de l’aube, planèrent, au-dessus de camps, des aéronefs, — dorés par les premiers rayons du soleil levant. L’alarme fut vite donnée ; les canons se pointèrent sur eux et les dirigeables coalisés se préparèrent à leur donner la chasse. Sans se préoccuper de ces dangers, les équipages des aéros éparpillèrent des milliers de manifestes, rédigés en diverses langues. C’était l’ultimatum confédéral : un délai de vingt-quatre heures était accordé aux armées alliées pour lever leurs camps et battre en retraite ; puis, il était intimé aux états-majors, au cas d’acceptation des conditions confédérales, de hisser le drapeau blanc à l’aube prochaine… Au cas contraire, l’œuvre de destruction commencerait, — par les moyens qu’indiquait l’ultimatum.


Durant toute la journée, les appareils de télégraphie sans fil fonctionnèrent, entre les armées d’invasion et les gouvernements coalisés. Ceux-ci s’indignèrent qu’on pût songer à désarmer et à battre en retraite devant la révolution et ils ordonnèrent que la pénétration fût poussée plus activement.

Quand les troupes surent que l’invasion allait continuer, à l’inquiétude qui les poignait succéda une prostration de terreur ; elles se sentirent vouées à la mort ! Il y eut, chez beaucoup de soldats, de l’indignation et de la colère. Mais, comme dans leur pays la propagande antimilitariste avait été très anodine, ces sentiments s’exhalèrent en malédictions et ne se condensèrent pas en révolte. La discipline l’emporta, et les malheureux, apeurés, stupéfiés, attendirent les événements, qui ne tardèrent pas à se produire.


Au matin, les ballons captifs qui guettaient au-dessus des camps, signalèrent la présence, à quelques kilomètres, d’installations insolites, rappelant celles de la télégraphie sans fil. Il en fut référé aux officiers supérieurs ; mais, avant qu’il eût été possible de prendre des mesures de reconnaissance ou de protection, l’action destructive commençait.

Sans qu’aucun trouble atmosphérique ait donné l’éveil, de formidables explosions ravagèrent le sol. Le terre trembla, fut secouée, éventrée ! On eût dit un volcan vomissant fer et flammes. C’étaient les parcs d’artillerie et les dépôts de munitions qui éclataient spontanément, — presque simultanément. Aux détonations des obus, se mêlaient les pétarades des shrapnels et les crépitements des cartouches. En même temps, on vit, souples et sveltes, s’avancer dans les airs les aéroplanes télé-mécaniques ; ils arrivaient graciles, avec une aisance parfaite. Lorsqu’il furent parvenus au-dessus des troupes, et à l’instant jugé propice par les opérateurs installés au loin, le déclenchement radio-automotique déversait sur la plaine des bombes asphyxiantes, emplies d’acide prussique et de subtils poisons, ainsi que des bombe et des obus explosifs d’une puissance brisante formidable.

Un ouragan de fer et de feu s’épandit sur le camp, portant partout l’épouvante et la mort. Les victimes furent innombrables. Les tués et les blessé jonchaient la terre, d’où s’élevaient râles et cris de douleurs. Les soldats indemnes, fous de peur, n’en tendant et n’écoutant rien, — ni les appels à la pitié des blessés, ni les ordres de ralliement de quelques officiers ayant conservé leur calme, — couraient, piquaient droit devant eux, une seule pensé surnageant dans leur cerveau détraqué : fuir ! fuir s’éloigner vite de cette scène de désolation.

Ce fut la retraite ! La débandade, la déroute… En un pêle-mêle désordonné, ce qui restait de armées roulait vers la frontière. L’instinct de conservation avait aboli, dans ces cohues, tous autre sentiments. Ce n’était que cris sauvages, ruées de colère. Malheur à qui eût tenté d’enrayer ou d’endiguer cette débâcle. La panique s’accentua encore, atteignit au paroxysme de la terreur quand les fuyards entrevirent planant au-dessus d’eux, les aéronefs des confédérés. Des clameurs folles, des hurlements de détresse s’élevèrent, — dans l’angoisse que ces navires aériens ne fussent là pour semer les épidémies effroyables annoncées…

C’eût été cruauté et barbarie inutile. La leçon était suffisante !


Tandis que, sur terre, ces dramatiques catastrophes mettaient fin à la guerre, sur mer, la destruction des flottes coalisées s’opérait par d’identiques procédés.

Ces flottes avaient mis à se concentrer autant de lenteur que les armées de terre. Aussi, quand elles arrivèrent en vue des ports français, ceux-ci étaient sur la défensive, — munis des postes de radio-explosion.

Les escadres alliées furent, comme les armées de terre, sommées de se retirer. Leurs amiraux refusèrent d’obtempérer à l’ultimatum confédéral, avec d’autant plus de dédain qu’ils se savaient formidablement outillés : ils avaient à leur disposition des torpilles radio-automatiques et les énormes canons de leurs cuirassés portaient loin !

Encore fallait-il qu’ils eussent un ennemi à attaquer. Or, ni cuirassé, ni torpilleur, ni sous-marin ne vint barrer la route aux assaillants…

Les flottes coalisées resserrèrent le blocus. C’est alors qu’impitoyablement fut accomplie leur destruction.

Les uns après les autres, — sans qu’aucune ride de l’air ait dénoté le passage des ondes exterminatrices, — les cuirassés colossaux, les croiseurs et les torpilleurs furent frappés par l’invisible force. Les redoutables décharges radio-électriques, concentrées sur leurs soutes, firent déflagrer les explosifs qui y étaient accumulés. Avec un fracas de tonnerre, craquèrent et s’entre ouvrirent les flancs des navires, d’où jaillirent de colossales gerbes de feu.

Puis, après la fulgurance lumineuse de l’explosion, tout retomba au silence et les débris des vaisseaux, ainsi que leurs malheureux équipages, coulèrent à pic.


À l’annonce de cette gigantesque destruction, qui les frappait sur terre et sur mer, les gouvernements furent atterrés. Ils sentirent passer sur eux le frisson glacial de la mort, tandis que sur les peuples, réconfortés et encouragés, soufflait un vent chaud de révolte.

Mieux qu’au soir de Valmy furent alors de circonstance les paroles prophétiques de Gœthe : « Ici commence pour l’histoire une ère nouvelle… »