Comment nous ferons la Révolution/28

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Chapitre XXVIII

LES PRODUCTIONS DE LUXE


Le souci de résister, au dedans, aux assauts des réacteurs, de même que celui de faire face aux dangers venant de l’extérieur, n’avait pas déprimé les individus, — ne leur avait pas fait ignorer ou dédaigner les préoccupations d’ordre intellectuel.

Malgré l’âpreté des luttes et malgré les obstacles, la révolution s’affirmait attrayante, nullement rébarbative.

Quand fut acquise la certitude que le nécessaire abonderait, que chacun mangerait à sa faim, on se reprit à songer à l’agrément de la vie qu’est le luxe. Il avait été négligé aux premières heures. Les ouvriers d’art avaient délaissé leurs professions pour s’adonner à des besognes plus immédiatement utiles. La crise passée, ils revenaient à leurs occupations, — au fur et à mesure que se produisaient les demandes.

Il y eut naturellement dans ces métiers, — ciseleurs, orfèvres, bijoutiers, décorateurs, — une fluctuation dans le niveau de la production plus grande que dans ceux qui avaient à répondre à des besoins primordiaux. Dans ceux-ci, les statistiques évaluaient, avec une approximation suffisante quelle serait la quantité des demandes, tandis que, dans les industries de luxe, il y avait une marge d’imprévu, conséquence de l’engouement possible pour certains objets. Les organisations syndicales de ces diverses branches firent face à ces conditions particulières, soit en recourant à l’envoi de spécimens, dans les magasins de répartition, soit en dressant des catalogues. Ensuite, les demandes étaient exécutées, au fur et à mesure de leur affluence.

Parmi ces productions de nécessité secondaire, il était des objets, — montres, horloges, lampes, etc., — entrant dans la catégorie de la consommation gratuite et qui, cependant, pouvaient être incorporés dans la catégorie de la production rationnée, soit qu’ils fussent de métal rare, soit qu’ils aient exigé une durée de travail telle qu’il n’y avait pas possibilité de les produire en abondance. En ce cas, ces objets acquéraient une valeur qu’on établissait d’après la quantité du métal rare et le temps de travail qu’ils incorporaient. On n’arrivait qu’à une approximation, mais elle était tenue pour satisfaisante, car on n’avait plus le souci d’obtenir une exacte fixation de la valeur. C’était là un problème de l’ancien temps, qui avait rejoint la recherche de la pierre philosophale.

Outre ces industries, qui conservaient encore un fonds d’utilité, les ouvriers d’art s’adonnaient, suivant les demandes, à des travaux de luxe, œuvrant pour la joie des yeux, pour satisfaire aux goûts variés d’une population de plus en plus affinée.

Les objets de production rationnée étaient délivrés, à ceux qui en faisaient acquisition, en échange de bons de consommation de luxe auxquels, nous l’avons indiqué, par simple commodité, on avait conservé la division numérique en francs, — quoi-qu’elle ne répondit plus à rien.

Cette fabrication d’objets de luxe et rationnés n’impliquait pas, pour les ouvriers qui y collaboraient, une rémunération différente de celle dévolue à tous : ils recevaient, comme les autres travailleurs, leur carte de gratuité et leur carnet de bons pour la consommation rationnée.

Les rapports de producteur à consommateur étaient donc, — ici comme en tout, — des rapports d’égalité et de solidarité : il y avait, entre les uns et les autres, simple échange de services. Le « chèque social » n’intervenait que pour fixer l’importance de l’échange effectué, — en noter le point d’équilibre ; mais il n’établissait pas, comme autrefois la monnaie, un bénéfice au profit de l’un des contractants, — bénéfice qui avait pour contre-partie un déficit supporté par l’autre des contractants.


Ce mécanisme d’organisation, qui dosait l’usage suivant les possibilités du moment et, grâce au rationnement, établissait une balance dans la jouissance de luxe, fut appliqué à divers services, — entre autres, au fonctionnement des théâtres.

Artistes et personnel de tout ordre, qui collaboraient à un degré quelconque à la vie du théâtre, s’étaient syndiqués et fédérés et, — de même que dans toute branche sociale, — l’organisme corporatif assurait le fonctionnement des salles de spectacle.

Là, pas plus qu’en aucune profession, il n’y eut de prérogatives attribuées au talent : la rémunération était, pour tous, égale à ce qu’elle était dans les autres corporations. Cette égalité de traitement, ce nivellement social qui élevait les déshérités à l’aisance, offusqua certains professionnels de la scène, qui se fussent accommodés de n’importe quel régime, à condition que les comédiens y fussent en vedette et privilégiés ; ils s’indignèrent, clamèrent que l’ère de barbarie s’ouvrait et, liant partie avec les « ci-devant », ils émigrèrent. Ces cabotins et cabotines, confits en vanité, étaient plus férus de gain que de passion artistique. Quant aux vrais artistes, — ceux qui voyaient dans le théâtre, non pas l’exhibition plus ou moins cotée, mais l’art simple et vrai, — ils restèrent avec le peuple : ils sacrifièrent l’or et s’assimilèrent au milieu nouveau.

L’ancienne organisation des théâtres fut, naturellement, complètement modifiée. Directeurs, commanditaires, actionnaires, étaient des produits du régime capitaliste ; ils s’effondrèrent avec lui. Avec le commercialisme disparut un genre de spectacles qui ravalait le mot d’art et n’avait d’autre visée que d’atteindre au succès financier par des procédés qui n’étaient guère moins que grossiers. Dès qu’on ne joua plus pour la recette et dès que le public ne fut plus attiré aux salles de spectacles par des manœuvres réclamistes, son goût, jusque-là artificiellement dévoyé, se clarifia.

Des compagnies d’artistes se formèrent, suivant. les genres et les spectacles, — musiciens, dramaturges, chanteurs, — se recrutant par affinités et formant des équipes qui vivaient d’une vie commune et faisaient campagne sur une scène donnée. Les théâtres, devenus propriété sociale, étaient mis gratuitement à leur disposition, de même que tout ce qui était accessoires, décors et costumes. Quand il s’agissait de renouveler un matériel, de monter un spectacle nouveau, le groupe du théâtre, — soit directement, soit par l’entremise de son syndicat, — s’abouchait avec les groupements des professions compétentes et obtenait ce qu’il désirait. Du moins, il en fut ainsi lorsque toute sécurité pour l’avenir fut acquise. Précédemment, dans la période d’incertitude et de transition, quand on redoutait de manquer du nécessaire, on négligea le superflu, et les théâtres durent se suffire avec les stocks en magasins.

Les représentations étaient soumises à une taxation, versée en « bons » de luxe. Cette « recette » n’était pas pour rémunérer la troupe ; ces « bons » étant unilatéraux, ils n’étaient jamais qu’un moyen de consommation et non d’échange ; en la circonstance, ils faisaient l’office de billets de théâtre, et non de monnaie. Cependant, cette « recette » avait une utilité : elle marquait le degré de plaisir que 1e public trouvait à tel ou tel spectacle et elle était considérée comme compensant la rémunération reçue par le personnel du théâtre. Il eût été anormal, en effet, que ce personnel travaillât à vide et s’adonnât à une besogne dont l’indifférence du peuple eût marqué l’inutilité.

À côté de ces compagnies théâtrales, qui organisaient régulièrement des spectacles et en faisaient profession, se développa ce qu’autrefois on appelait le théâtre d’amateurs. Peu à peu, il se généralisait et, peut-être, arriverait-il à annihiler le théâtre professionnel.

C’était la conséquence de la réduction de la durée du travail, dû à la société. Avec sa durée, déjà réduite, — et qui avait tendance à l’être plus encore, — chacun avait des loisirs et les employait selon ses goûts, ses aspirations, ses aptitudes.

Le manque de moyens, le manque de salles et de décors qui avaient autrefois infériorisé ces groupes d’amateurs n’existaient plus ; ils avaient les mêmes facilités de monter un spectacle que les compagnies de professionnels. Il ne s’élevait d’ailleurs pas de rivalités mesquines entre ces divers groupements ; le germe des conflits, le mercantilisme, étant radicalement extirpé, leurs relations étaient aussi cordiales que les vanités artistiques qui perçaient encore le permettaient ; les professionnels ne redoutaient pas la concurrence des amateurs et, s’entr’aidant les uns les autres, ils vivaient en camaraderie.


Les productions littéraires étaient assurées par des procédés de même ordre : des syndicats de littérateurs, de journalistes s’étaient constitués qui, eux aussi, participaient sur pied d’égalité à la vie nouvelle.

Durant la période de bataille, les journaux avaient constitué un excellent outil de vulgarisation, — dont les révolutionnaires avaient usé largement. En leurs mains, les quotidiens avaient été assainis et ils avaient rempli franchement la fonction à laquelle ils étaient destinés : colporter les nouvelles, véhiculer les informations et les événements.

Cette fonction, dans la société capitaliste, les journaux s’en étaient acquittés d’une manière presque toujours néfaste, — certains avaient même atteint le summum de la malfaisance ; créés par le capital, ils vivaient par lui et pour lui ; les rois de la finance s’en servaient pour leurs spéculations et leur moindre mal était d’induire le peuple en erreur.

La période transitoire révolue, les quotidiens n’avaient plus de raison d’être dans leur forme ancienne. Leur multiplicité était une anomalie, puisqu’il n’y avait plus d’affaires à soutenir, plus de publicité à diffuser, — puisqu’il ne s’agissait que d’informer loyalement la population, de soumettre à son appréciation et à son jugement les événements qui se déroulaient au jour le jour. Le mécanisme des quotidiens fut donc révolutionné de fond en comble : le journal ne fit qu’un avec les agences d’information télégraphique et téléphonique, qui s’unifièrent et s’amalgamèrent à lui.

Grâce à des installations de télégraphie et de téléphonie, combinées avec des procédés d’impression et de photographie à distance, le service des informations transmettait dans toutes les directions les nouvelles qui lui parvenaient.

Dans les salles d’attente des gares, dans les restaurants, dans les lieux de réunions, dans les clubs, aux carrefours, — partout où on le jugeait utile, — des appareils de réception étaient installés et, au fur et à mesure, les événements s’imprimaient, se photographiaient, s’inscrivaient lumineusement, se criaient par la voix des téléphones. C’était le journal à publication ininterrompue.

En plus de cette gazette permanente, qui, à toute heure, à toute minute, mettait les événements sous les yeux de tous, des éditions imprimées paraissaient, dont le service gratuit était fait à tous les organismes sociaux, aux bibliothèques, aux club, aux salles publiques.

Les particuliers pouvaient, par une dépense en « bons » de luxe, s’abonner, soit aux éditions imprimées, soit à la gazette permanente. En ce dernier cas, des appareils récepteurs étaient installés chez eux et la transmission imprimée et photographique se continuait sans arrêt, tandis que la transmission orale était enrayée ou établie, au gré de l’abonné, par la manœuvre de commutateurs.

Outre cette publication, de nombreux journaux et revues paraissaient, littéraires, philosophiques, scientifiques, sociologiques ou autres, édités par des personnalités ou des groupes. La question de la liberté de la presse ne se posait pas, — le champ de la critique était illimité. Le mécanisme de ces publications était simple : les initiateurs recrutaient des abonnés, qui souscrivaient en bons de luxe, — ou bien, avec leur part personnelle de « bons », ils faisaient les premiers frais. S’il affluait assez d’abonnés pour que soient équilibrés les frais de la publication, celle-ci continuait. Il advenait même que le ou les éditeurs de ce journal ou de cette revue s’adonnent entièrement à l’administration de leur œuvre, si le nombre des abonnés croissait suffisamment. Ils sortaient alors de leur syndicat professionnel et s’incorporaient dans les syndicats de journalistes ou de littérateurs. Leur rémunération sociale ne variait pas avec ce changement, — ni même avec le succès de leur publication ; tout au plus pouvaient-ils obtenir le remboursement des bons de luxe qu’ils avaient personnellement avancés pour garantir les premiers numéros. La seule chose qui leur était possible, si le nombre des abonnés grandissait au point de dépasser la marge des « frais », c’était d’améliorer la publication. Mais, si les initiateurs de ces publications particulières ne recevaient pas de rémunération plus élevée que quiconque, ils avaient le plaisir de répandre leurs idées, de divertir, d’intéresser, de passionner leurs contemporains.


La publication des ouvrages divers, romans, poésies, œuvres de science, d’histoire et autres s’effectuait à peu près de même manière : les syndicats du livre se chargeaient de l’édition et ces ouvrages, outre une large diffusion gratuite dans les groupements et les bibliothèques, étaient mis en vente, dans les magasins et dépôts sociaux, comme produits de luxe. Souvent l’auteur devait, de ses personnels « bons », couvrir les frais d’impression de l’œuvre, — quitte à en recevoir remboursement en cas de succès. D’autre part, il advenait aussi qu’il pût, pendant un temps proportionné à l’importance de ce succès, s’abstenir de sa fonction initiale, ce qui lui permettait de s’adonner complètement à l’élaboration d’une œuvre nouvelle.

Grâce à cette organisation de la production littéraire, d’art et de luxe, les œuvres nouvelles se faisaient jour sans que leurs auteurs aient à lutter contre l’hostilité ambiante ; ; sans qu’ils aient à surmonter routine et préjugés, sans calvaire à gravir. C’est que, nulle barrière ne se dressait entre elles le public. Il y avait chez les individus et dans les groupements une souplesse et une largeur de vues qui les ouvrait aux idées originales, aux souffles nouveaux ; à la zizanie succédait la camaraderie et, de partout émanait une bienveillance sereine.


On eût eu tort d’en conclure à une considérable amélioration de l’être humain. Cette modification était une question de milieu. Les hommes n’étaient ni meilleurs, ni pires ; ils étaient, tout comme avant, ni bons, ni mauvais. Tant qu’ils avaient évolué dans le société où l’intérêt personnel incitait aux gestes mauvais, ou le bien de l’un était tissé du mal du voisin, la vie avait été une âpre lutte, et tout le mauvais de la bête humaine avait crevé à fleur de peau. Désormais, il y avait transposition : le milieu social était tel que l’intérêt de chacun trouvait satisfaction dans la satisfaction de celui de ses semblables ; plus tous étaient heureux, plus chacun l’était. Il était donc naturel que les gestes bons dominassent, puisqu’ils étaient seuls créateurs de bien-être, de joies, de plaisirs.

Aussi, de plus en plus, chacun se dépensait sans compter, — sans se préoccuper du rendement qu’il obtiendrait en compensation de son effort.

Cette évolution se marqua par le développement que prirent les groupes d’affinité qui, — comme nous l’avons indiqué à propos du théâtre, — se formèrent à côté des groupements professionnels et en dehors des besognes corporatives dont ils ne dispensaient pas. Il en naissait des quantités, qui se créaient dans les buts les plus divers. Les uns s’attachaient à une besogne artistique ou littéraire ; d’autres se consacraient aux recherches les plus variées, — scientifiques, linguistiques, historiques, archéologiques…

Ces agrégats pullulaient tant qu’on pouvait prévoir le moment où, grâce à l’initiative, l’activité, l’effort de leurs affiliés, la majeure partie des fonctions d’art et de science perdraient le caractère professionnel et seraient assurées, une fois le travail social accompli, par des associations de volontaires qui y trouveraient agrément, délassement et satisfactions intellectuelles.

Cette tendance était d’autant plus logique que la limite d’âge de travail, aux environs de la cinquantaine, libérait l’être humain à une période où ses facultés, loin d’être éteintes, conservaient encore, fraîcheur, lucidité et vigueur.

Une vie nouvelle s’ouvrait pour les retraités. Quoique dispensés de leurs fonctions corporatives, ils ne pouvaient se résoudre à l’inactivité ; leurs muscles, leurs cellules cérébrales avaient besoin, pour éviter l’ankylose et conserver à l’organisme son parfait équilibre, de se livrer à des exercices, tant physiques qu’intellectuels. Il leur était loisible de satisfaire à cette nécessité, soit en participant aux besognes des groupes d’affinité qui répondaient le mieux leurs tempéraments et à leurs penchants, soit en se mêlant davantage à la gestion syndicale.

Celle-ci, en effet, s’effectuait par libre consentement, par délégations acceptées aux assemblées générales, aux divers comités syndicaux, fédéraux, confédéral, sans que ces délégations impliquassent dispense de travail. On avait évité avec soin toute reconstitution bureaucratique, qui aurait eu l’inconvénient d’immobiliser un certain nombre de personnes en les isolant de l’activité productrice et aurait risqué de cristalliser l’organisme social, au lieu de le maintenir en permanent travail d’évolution et de progrès. Les fonctions syndicales n’impliquaient par conséquent pas une rémunération particulière. S’y adonnait qui en avait la passion.

Chacun pouvait d’autant mieux faire face aux besognes de statistique, de coordination des données de la production, de la circulation et de la consommation, que le travail corporatif laissait des loisirs. Il avait donc été possible, sans créer une catégorie spéciale de fonctionnaires, de faire face aux besognes de gestion sociale, et ceux qui, bénévolement, en acceptaient la charge s’en acquittaient facilement, avec la continuité et la régularité indispensables.