Comment nous ferons la Révolution/30

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Chapitre XXX

LA LIBÉRATION DE LA FEMME


Certes, si on eût sondé les cœurs et les reins, très probablement, on eût trouvé pas mal d’anciens bénéficiaires de la société capitaliste qui, en leur for intérieur, maudissaient la révolution, — et qui la subissaient, parce qu’ils ne pouvaient faire autrement : emportés par le courant, trop faibles pour surmonter les fatalités sociales,et n’étant pas d’humeur à se révolter contre elles, ils s’abandonnaient, n’essayaient pas de résister.

C’est ce qui avait eu lieu, lors de toutes les révolutions antérieures. Ainsi était-il encore ! Il y a, de par le monde, quantité d’êtres passifs qui s’adaptent sans regimber, qui suivent les pionniers, à condition que ceux-ci soient les vainqueurs !

Cette plasticité de la multitude, qui, aux époques d’exploitation et d’oppression, avait assuré le triomphe des classes dirigeantes, se trouvait maintenant mise au service de la révolution. Grâce à elle, les efforts des révolutionnaires eurent un plus heureux et plus facile aboutissement. Avec le minimum de heurts, les habitudes, les coutumes, les manières d’être se transformèrent profondément.


L’une des manifestations caractéristiques de cette transformation fut le mouvement d’évacuation des grandes villes. Rapidement, les énormes agglomérations humaines furent décongestionnées, et les populations s’essaimèrent vers leurs périphéries.

Cette tendance à la décentralisation était déjà sensible avant la révolution ; les banlieues des villes tentaculaires, — de Paris principalement, — s’étaient couvertes d’habitations et de chalets dont s’engouaient les populations ouvrières, heureuses de jouir un peu du grand air et d’acquérir un « chez soi » qui ne fût pas à la merci des propriétaires d’immeubles. Les nécessités du travail, la cherté des communications, — et aussi les impossibilités financières, — avaient entravé cette décentralisation, enrayé son essor. Maintenant que ces obstacles n’existaient plus ; maintenant que, par la suppression du commerce, de l’agio et de toutes les complications de la société capitaliste, la vie se trouvait simplifiée et allégée, la raison d’être de la centralisation urbaine disparaissait en grande partie. Aussi l’exode vers la campagne s’accentua.

Parallèlement à cet essor vers une existence semi— champêtre, plus individualisée, plus isolée, se développaient des coutumes de vivre davantage en commun, avec une industrialisation de plus en plus accentuée des soins ménagers.

L’apparente contradiction que, de prime abord, on pouvait découvrir entre ces deux tendances, était superficielle ; dans les deux cas, il y avait manifestation de l’ardent désir d’indépendance dont tous ressentaient le besoin. Seulement, cette indépendance, chacun la cherchait et la trouvait dans les conditions d’existence qui lui agréaient le mieux.

Dans les centres urbains, sous l’impulsion de la femme, désireuse de se libérer des corvées ménagères, beaucoup d’industries se développèrent qui, autrefois, étaient restées embryonnaires, faute de conditions favorables, — soit que ces industries n’aient pu rémunérer suffisamment le capital engagé, soit que le public ait trouvé leurs services trop onéreux.

Ces inconvénients n’existaient plus : l’utilité seule entrait en ligne de compte. Aussi effectuait-on des travaux et appliquait-on des découvertes qui eussent été irréalisables en régime capitaliste, — parce qu’on les eût tenus pour trop dispendieux, en comparaison du rendement obtenu.

Dans l’ordre ménager, on s’efforçait d’industrialiser les besognes fastidieuses qui, autrefois, étaient mises à charge de la domesticité par les classes riches et qui, chez les prolétaires, étaient accomplies par la femme.

Ainsi, le nettoyage des chaussures était effectué mécaniquement, par des machines inventées depuis longtemps d’ailleurs, et qui, maintenant, abondaient dans les lieux publics et les grands immeubles. On pouvait également se décharger sur des machines, — connues elles aussi depuis longtemps, — de la corvée de nettoyer les appartements. De même, le soin de laver la vaisselle, de nettoyer les vêtements n’incombait plus au travail humain. Ces besognes étaient industrialisées, tout comme le blanchissage du linge ; dans chaque rue, ou chaque bloc de maisons, était installé un service de nettoyage mécanique et des employés se chargeaient de prendre et de rapporter à domicile tout ce qui était à nettoyer. En outre, dans les magasins d’alimentation, toute une série de machines, — dont l’usage n’avait pu se répandre en régime capitaliste — étaient devenues d’application courante.

La préparation des repas n’obligeait plus aux insipides graillonnages d’antan : on pouvait se faire apporter, chez soi, des cuisines publiques, les plats qu’on avait commandés ; ou mieux, aller manger de compagnie, ou isolément, dans les restaurants publics qui, très confortablement installés, se trouvaient à portée.

Dans cet ordre de faits, bien des commodités et des aménagements, qu’il est superflu d’énumérer, avaient été mis en pratique, et d’autres étaient en passe de réalisation.


La femme n’était donc plus astreinte à être, selon le mot brutal de Proudhon, « ménagère ou courtisane » ; elle n’avait pas, non plus, à poursuivre l’enfantin dada des suffragettes qui n’avaient vu de libération pour elle que dans la conquête du bulletin de vote. La femme pouvait rester femme, — dans le sens le plus féminin et le plus humain du mot, — sans avoir à singer l’homme, sans chercher à le supplanter dans les besognes dont il avait charge.

Bien des métiers restaient de la compétence de la femme, — et le resteraient encore longtemps. Seulement, de plus en plus, elle était libérée de toutes les besognes auxquelles elle avait été soumise, dans la société bourgeoise, non pas en raison de ses aptitudes, mais parce que son travail se payait avec un salaire moindre que celui des hommes.

Dans l’organisation nouvelle, il avait été jugé inutile de fixer pour la femme, — comme on l’avait fait pour l’homme, — l’obligation morale de fournir un temps de travail déterminé. On avait considéré que sa haute fonction de maternité possible la libérait de tous les autres devoirs sociaux. La femme était, donc entièrement libre de disposer d’elle, de travailler ou non, — qu’elle consentit ou non à la maternité. Elle ne mésusa pas plus de cette liberté que n’en abusaient les hommes. Elle se réserva les fonctions en rapport avec ses aptitudes. En outre, elle s’occupa à des besognes diverses, telles que l’éducation des jeunes enfants et les soins à donner aux malades. Naturellement, elle travaillait moins longtemps et prenait plus de repos que l’homme et, en règle générale, elle quittait le travail dès les premiers symptômes de la maternité.

La femme n’avait pas, sous prétexte de simplicité, renoncé aux belles étoffes, aux attifements et aux fanfreluches. Il ne lui déplaisait pas, après s’être orné l’esprit, de parer son corps. Mais, elle n’était plus l’esclave de la mode. La disparition du commerce avait entraîné sa ruine, — au profit du goût. Désormais, elle s’habillait avec recherche, raisonnait ses parures, savait se les harmoniser. En cela consistait sa supériorité élégante, — et non plus en l’exhibition de dispendieuses toilettes qui extériorisaient la richesse, et non le goût.

La femme, groupée comme l’homme, dans des syndicats professionnels, était sur pied d’égalité avec lui et, comme lui, elle participait à l’administration sociale. Cette indépendance matérielle et morale de la femme avait eu pour primordiale répercussion d’épurer et d’ennoblir les rapports sexuels. Désormais, les attirances mutuelles étaient le résultat de sympathie et d’amour, — et non de combinaisons plus ou moins écœurantes. Les odieux marchés, si communs autrefois, devenaient inconnus. L’homme ne faisait plus la chasse à la dot ! La jeune fille ne recherchait plus un entreteneur, — légal ou non ! Tous les mensonges, toutes les bassesses, toutes les promiscuités et les vilenies que l’appétit de la richesse et la peur de la pauvreté engendraient, — fleurs pestilentielles de l’inégalité, — avaient disparu, maintenant que l’aisance était le lot commun.

La maternité n’était plus redoutée. La femme, éduquée, consciente, l’acceptait à l’heure de son choix… L’enfant pouvait naître ! Libre serait la mère de l’élever elle-même, ou de le confier aux soins quasi-maternels de ses compagnes. Ce dont elle était certaine, c’est que l’enfantelet serait le bienvenu, — il y avait belle place pour lui au banquet social.