Comment nous ferons la Révolution/4

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Chapitre IV

QUE LES TÉNÈBRES SOIENT !


Qu’allaient faire les ouvriers des usines à gaz ? Et ceux des usines d’électricité ?

En ce qui concernait ces derniers, le point d’interrogation ne se posait pas. Ils avaient fait leurs preuves. On pouvait compter qu’ils participeraient au mouvement.

Le gouvernement en avait la certitude. Mais il ne s’en émouvait guère, sûr qu’il était d’y remédier. Les brusques grèves de 1907 et 1908 l’avaient mis sur ses gardes. Il savait combien les arrêts instantanés de lumière, qui se produisirent alors, avaient émotionné la population ; il savait combien ces extinctions d’électricité, survenant sans qu’aucun symptôme les eût annoncées déconcertaient l’opinion publique, l’influençaient désagréablement, — donnaient à la multitude la sensation d’un effritement du pouvoir.

Aussi, les autorités avaient pris de sérieuses précautions pour en éviter le retour. Après l’arrêt de lumière de 1908, elles avaient décidé de doubler les équipes d’ouvriers électriciens par des équipes militaires qui seraient toujours prêtes à se porter sur une usine et à y supplanter les grévistes. Des détachements du génie avaient donc été mobilisés et on leur avait imposé un stage d’apprentissage dans les différentes usines, — notamment au secteur des Halles.

Le gouvernement avait ainsi, sous la main, un personnel militaire qui n’était pas complètement inexpérimenté. Il connaissait déjà le maniement des appareils et serait apte, on l’espérait du moins, — encadré par les ingénieurs, les chefs de service et les contremaîtres, à suppléer passablement au personnel habituel, au cas où celui-ci viendrait à faire défaut.

Au surplus, le rôle de ces soldats-électriciens ne devait pas se borner à prendre la place des grévistes ; ils devaient encore, dès la première velléité de cessation du travail, expulser, — même par l’emploi des armes, — les ouvriers des usines.

Sans retard, ces précautions préventives furent mises à exécution. Dès le mardi matin, les diverses usines de production d’énergie électrique furent occupées par les troupes du génie. De ce côté donc, confiant dans les mesures prises, le pouvoir était absolument tranquille.

Du reste, aucun présage de grève, aucune effervescence ne se manifestait. Les ordres des chefs étaient promptement exécutés, — et avec la bonne volonté coutumière. On aurait pu supposer que les ouvriers électriciens ignoraient totalement les graves événements qui venaient de secouer si fortement la torpeur prolétarienne.


Le gouvernement était rassuré davantage en ce qui concernait les ouvriers des usines à gaz. Etant donné leur passé syndical, ils n’étaient pas redoutés ; on les considérait comme incapables d’un geste d’énergie. Depuis des années et des années, toute leur action syndicale avait consisté en démarches déférentes et en sollicitations, auprès des autorités ; le respect de la légalité semblait les avoir momifiés en des attitudes de soumission. Aussi, la confiance du gouvernement était si profonde que, sans cependant négliger de prendre à leur égard quelques mesures de précaution, — du moins celles qu’on prit n’avaient-elles rien d’excessif.

La journée s’écoula sans incidents.


À la tombée de la nuit, Paris s’illumina comme tous les soirs. L’allumage des appareils électriques publics s’effectua sans encombre. De même celui des appareils à gaz.

La lumière s’épandait, éclatante. Pas le moindre papillotement, ni soubresaut. Rien ne clochait !

Sur les grands boulevards, les lunes électriques éclairaient de leurs lueurs blanchâtres les sourires déjà narquois des bourgeois, empressés à blaguer ces terribles ouvriers électriciens qui restaient sages… Déjà, aussi, dans les salles de rédaction des quotidiens « bien pensants », les plumes s’envenimaient, bâclant les articles qui, demain, annonceraient à la population que les ouvriers électriciens n’avaient pas bronché, grâce aux si habiles et si intelligentes mesures ministérielles.

Brusquement, vers dix heures, alors que la confiance était en pleine hausse, sur tous les points de Paris à la fois, l’électricité fit défaut. Extinction complète et instantanée !…

La désillusion fut cuisante. Elle le fut d’autant plus qu’on s’était bercé d’espoirs que la réalité venait chavirer. Les sourires se figèrent en grimaces et les mines s’allongèrent.

Les commerçants et les industriels, habitués à cet inconvénient par les précédentes grèves, avaient eu la prudence de se munir d’un éclairage mixte, soit en recourant au gaz, soit à l’acétylène, soit à de simples lampes à pétrole. Ils eurent donc recours à leur éclairage de fortune.

Pourtant, en ce qui concernait le gaz, ce moyen ne donna pas les résultats espérés. Les manchons d’incandescence noircissaient, les grandes couronnes des lampadaires n’avaient plus leur splendeur éclairante. La pression baissait avec une rapidité inquiétante.

Aux premières minutes, cette baisse fut attribuée au grand nombre d’appareils mis en service en même temps. Il n’y avait rien d’étonnant, pensait-on, qu’à la hausse imprévue de la consommation correspondit une diminution de la puissance éclairante du gaz. C’était d’autant plus compréhensible qu’il n’y avait jamais de réserve dans les gazomètres et qu’il aurait suffi, pour les mettre à fond, de quelques heures de consommation, — sans renouvellement de la production de gaz.

Mais, quand on vit la lumière continuer à baisser progressivement, — bientôt n’éclairer plus qu’en veilleuse… Puis, plus rien !… Le noir !… Les ténèbres !… Il fallut bien chercher une autre explication.

Le gouvernement avait pourtant bien pris toutes ses précautions.

Que s’était-il donc passé ? Tant aux usines électriques qu’aux usines à gaz ?


Dans les secteurs électriques, les ouvriers des équipes de jour, leur temps de présence effectué, s’étaient retirés sans vouloir attendre la venue de leurs remplaçants. Or, ceux-ci, si ponctuels d’habitude, n’arrivaient pas.

Les menaces, les promesses, les objurgations des directeurs furent sans effet sur les ouvriers des équipes sortantes. Tout fut vain. Rien ne les fit revenir sur leur détermination.

Les ouvriers partis, on songea à utiliser les soldats du génie. Il y eut du gâchis, des contre-ordres, des chassés-croisés. Avant que les soldats se fussent rendus aux postes qu’il fallait d’abord leur désigner, les feux des chaudières s’éteignirent presque, et plusieurs machines, manquant de vapeur, s’arrêtèrent.

Le désarroi s’accentua, devint général. Les ordres contradictoires, les fausses manœuvres ajoutèrent encore au trouble et, en peu de temps, plusieurs dynamos furent mises accidentellement hors de service.

La confusion augmenta plus encore lorsqu’on eut constaté que la malveillance avait fait son œuvre : de la poudre d’émeri avait été jetée dans les paliers et dans les coussinets ; certains enduits avaient été arrosés d’acide sulfurique, — ce qui provoquait leur incendie, au bout de peu de temps ; des appareils, des tableaux de distribution avaient été mis en court-circuit…

Bien d’autres opérations de sabotage se constataient un peu partout ! On avait voulu que les machines s’arrêtassent de fonctionner, — et on y était parvenu !…

Les responsables ? Naturellement, il n’était pas douteux que ces dégâts si précis, qui avaient pour conséquence de suspendre la vie des usines, étaient l’œuvre des ouvriers électriciens. Pourtant, ceux qui avaient l’habitude de lire sur les physionomies croyaient découvrir, dans l’attitude et sur le visage de certains soldats, les reflets d’une satisfaction intérieure… Y aurait-il des saboteurs, parmi ces soldats du génie, si choyés, et en qui le gouvernement avait mis son espoir ? Y en avait-il qui s’étaient laissés contaminer par la propagande antimilitariste ? .. C’était peut-être possible !

Toujours était-il que le fonctionnement des usines était devenu impossible. On ne pouvait pas continuer il marcher dans les conditions présentes et il fut décidé de faire stopper les machines.

Malgré cela, tout ne semblait pas perdu. Depuis longtemps déjà, afin de parer à une cessation de travail dans l’une des usines parisiennes, toutes celles-ci avaient été reliées à une usine principale, située en banlieue. Dans celle-ci, le personnel, soigneusement recruté, offrait toutes les garanties de sécurité, et il était mené militairement. Il n’y avait pas de syndiqués, — ou si peu qu’ils étaient quantité négligeable…

Par ses propres moyens, cette usine d’électricité était capable de fournir la presque totalité du courant nécessaire à la consommation parisienne. Il suffirait, pour cela, de manœuvre quelques disjoncteurs, — et la force électrique affluerait à nouveau dans les canalisations.

C’est à cette manœuvre que les usines de la périphérie et du centre, désemparées, se décidèrent à avoir recours, — après avoir constaté qu’elles ne pouvaient rien par elles-mêmes… Cette opération fut aussi vaine que les précédentes. Le courant ne circula pas…

On eut bientôt l’explication de cette anomalie : Un accident, — comparable à la rupture d’un anévrisme dans le corps humain, — avait soudainement immobilisé l’énorme et vaste usine. Un sourd coup de tonnerre avait ébranlé le sol… et on avait constaté la destruction dans une galerie souterraine, de toute la canalisation. Les câbles, pour gros et solides qu’ils fussent, avaient été tordus, rompus, déchiquetés, et la chaleur de déflagration avait atteint un si haut degré que certains portaient des traces de fusion. Il n’y avait pas de doute à avoir : cette destruction avait été provoquée par un explosif violent… C’est pourquoi les torrents d’électricité qu’elle aurait pu produire ne pouvaient passer !


Dans les usines à gaz, — et contrairement à toutes les prévisions, — le personnel ouvrier s’associa à la grève. Le mouvement y fut facilité par la faible surveillance exercée sur ce personnel, — qu’on croyait de tout repos.

Ce furent les chauffeurs qui engrenèrent la grève. Comme dans les secteurs électriques, ils formaient un groupement à part. Il y avait chez eux des hommes de tempérament qui s’indignèrent de la veulerie de leurs camarades et qui, en quelques heures, convenablement utilisées, parvinrent, d’abord à convaincre les indécis, ensuite à préparer la grève du matériel.

À l’heure convenue, les chauffeurs mirent bas les feux et, parcourant les ateliers, ils donnèrent le signal de la suspension du travail. Leur entraînante audace fut contagieuse.

Non contents de cesser de produire, les ouvriers gaziers prirent leurs précautions pour que, — même en substituant des jaunes ou des soldats aux grévistes, — on ne pût faire du gaz. Connaissant les points vulnérables des canalisations, ils les ouvrirent ou les blessèrent… Et des usines s’éleva la pestilence de l’hydrogène fusant par les plaies béantes !

Le personnel des directeurs et contremaîtres essaya en vain de pallier au désastre. Les ouvriers gaziers, qui avaient été si longtemps dévoyés, venaient de se ressaisir et, dans leur colère d’avoir été jusque-là trop somnolents, ils avaient eu la main lourde…

Rien ne pouvait plus fonctionner sans d’importantes et longues réparations.

L’obscurité s’épandit sur Paris, — complète, compacte !

Lors des précédentes grèves, seule la lumière électrique avait manqué. Cependant, l’émotion avait été excessive, malgré qu’il n’y eût eu que diminution d’éclairage, — et non extinction totale. En effet, les rues et les boulevards continuaient à être éclairés par le gaz, — que beaucoup de commerçants avaient aussi. En réalité, on s’était trouvé ramené à l’éclairage accoutumé un quart de siècle auparavant, mais non plongé dans d’impénétrables ténèbres.

Cette fois, électricité et gaz faisaient simultanément défaut. Aussi, ce ne furent pas des demi-ténèbres ! La brusque extinction des lumières les fit paraître plus épaisses encore aux yeux inaccoutumés… L’affolement fut indicible, et la nervosité de la population, déjà mise à rude épreuve, atteignit le paroxysme. Effarés, ahuris, les gens couraient de droite, de gauche, tourbillonnaient, quasi-fous.

Dans le noir intense qui enveloppait la ville, de ci, de là, pointaient quelques lueurs éclatantes. C’était la rutilance des établissements qui, faisant leur lumière eux-mêmes, — électricité ou acétylène, — n’avaient pas été atteints par la grève.

Maintenant, les pulsations de la grande cité allaient se ralentissant ; on eût dit que les ténèbres qui l’envahissaient étaient présage de mort. Les théâtres et tous les établissements se vidèrent dans un bruissement de conversations et au milieu d’exclamations qui disaient la panique, l’angoisse.

La grève qui venait d’éclater allait avoir d’autres répercussions : la privation de lumière se doublait de la privation de force ! Quantité de moteurs, mus par l’électricité ou le gaz entraient en sommeil, obligeant nombre d’ateliers à l’arrêt du travail.

De plus, l’obscurité allait faciliter l’action ultérieure des grève-généralistes. Ils seraient plus libres d’opérer, moins à la merci des forces gouvernementales. Leur puissance s’accroîtrait du discrédit dont la grève de la lumière éclaboussait le pouvoir.

Cette phase de la lutte, par la répercussion qu’elle eut dans les autres corporations, constitua un grave échec pour le gouvernement. Elle fut, avec la grève des cheminots et des postiers, le pivot de la grève générale dont, dès ce moment, on pouvait entrevoir le triomphe.