Comment nous ferons la Révolution/6

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Chapitre VI

LA SITUATION DU GOUVERNEMENT


Le gouvernement ne restait pas inactif. Il avait à cœur d’énerver la grève, de pallier à la suspension du travail, et, surtout de rassurer la bourgeoisie que terrassait la panique des grands jours. Une préoccupation le hantait : donner l’impression que la vie économique n’était pas enrayée, que le circulus social n’était que ralenti et non suspendu.

Il pensait que c’était le moyen meilleur pour guérir les hautes classes de la peur qui les tenaillait. C’est pourquoi, malgré que ses alarmes fussent éveillées par les vives clameurs de la capitale, il s’efforçait de masquer la grève en remplaçant les grévistes par des soldats, dans les industries ou fonctions de première nécessité.

Dès que, sur un point, avait été signalé l’arrêt du travail, une équipe de troupiers y était dirigée.

Ainsi des escouades de soldats allèrent, dans les fournils, pétrir en place des mitrons. Seulement, en bien des cas, ils furent empêchés de besogner pour des raisons diverses, conséquences des précautions prises par les grévistes avant leur abandon du travail : ou le matériel n’était pas en état, ou bien les fours ne fonctionnaient pas ou fonctionnaient mal. À ces inconvénients il fut obvié, plus mal que bien, en utilisant les fours militaires.

Aux usines d’électricité, les troupes du génie, quoique depuis bien longtemps familiarisées avec les besognes qu’on attendait d’elles, n’avaient pu remettre les dynamos en service. Les grévistes avaient si adroitement pris leurs mesures préventives que rien n’allait plus.

Pour faire face à la grève du personnel des postes et des télégraphes, ainsi que des chemins de fer, le gouvernement songea à la mobilisation. Par un décret circonstanciel, tous ceux qui étaient inscrits sur les rôles de l’armée seraient convoqués et leur refus de répondre à l’appel les rendrait passibles d’un conseil de guerre.

Mais, après examen, il dut se rendre à l’évidence et reconnaître qu’au point où en étaient les événements, cette convocation serait sans effet. Renonçant à cette opération qui eût été simplement ridicule, il tenta de rétablir les communications en utilisant les moyens militaires.

Des soldats furent mobilisés afin d’assurer la marche des trains. Mais, là comme ailleurs, des dispositions spéciales avaient été prises : les parties essentielles des locomotives avaient été démontées et cachées ; d’autre part, pour rendre difficultueuse la sortie des hangars où elles étaient remisées, du plâtre ou du ciment avait été coulé dans les aiguilles, empêchant leur fonctionnement. Même procédé retenait en panne les wagons sur leurs voies de garage.

D’ailleurs, avant de quitter le travail, les cheminots avaient ramené leurs trains aux gares et ils les avaient laissés sur les voies, après avoir eu le soin de les immobiliser sérieusement.

Cet amoncellement, sur les points de grande circulation, de la multitude de wagons qui, habituellement, sont en route, produisait une inextricable accumulation. Les trains de voyageurs, et surtout les trains de marchandises, étaient en quantité telle que les gares en étaient bloquées. L’encombrement était si grand et si complet que les manœuvres, ainsi que la continuation du trafic, étaient rendues impossibles.

En outre, sur les lignes, tous les disques avaient été mis au signal d’arrêt ; ce blocage systématique, tout en paralysant la circulation, avait l’avantage de rendre tout accident impossible. En effet, les trains qu’on pouvait se risquer à lancer ne devaient avancer qu’avec une extrême lenteur, la plus simple prudence obligeant les mécaniciens à n’aller qu’à faible vitesse, car ils ignoraient si la ligne était libre ou non. De plus, en bien des points, des pétards d’arrêt avaient été ingénieusement déposés afin qu’au cas de continuation de trafic, leur éclatement augmentât la confusion.

Cette immobilisation du service des chemins de fer avait été grandement facilitée par l’adhésion des aiguilleurs à la grève. C’était un concours précieux, car, à eux seuls, les aiguilleurs sont maîtres de la circulation.

Par ces mesures, et d’autres qui tendaient aux mêmes résultats, la mise en marche des trains était devenue quasi impossible, — et d’ailleurs inutile… au moins pour les voyageurs. En effet, au cas où les trains. eussent fonctionné, ils auraient roulé à vide, la peur des accidents refroidissant les plus osés.

L’arrêt des chemins de fer impliquait l’arrêt du service postal, — en supposant même que les postiers ambulants eussent continué à travailler ; à plus forte raison, la grève de ceux-ci l’entravait complètement. Pour y suppléer, on eut recours aux soldats : on para à la grève des postiers en organisant un service par automobiles.

Le gouvernement cherchait surtout, en ces circonstances, à sauver la face, essayant de masquer son impuissance. Car ce service ne donna pas, — et il ne pouvait pas donner, — les résultats qu’on en attendait.

Cette organisation était trop imparfaite et aussi trop lente, car, dans leur parcours, un des moindres ennuis pour les postiers automobilistes, fut la rencontre, sur la route, de signaux de ralentissement pour automobiles, alors qu’aucun accident de terrain n’en justifiait la présence. Les conducteurs, qui étaient des soldats connaissant peu les routes, n’avançaient donc qu’avec hésitation et à allure modérée. D’autre part, à la traversée de régions en grève, plus d’une fois ils furent invités à ne pas continuer leur chemin et leurs machines furent confisquées.

Le désarroi fut encore plus complet pour le service télégraphique. Aux bureaux de Paris, sa suspension fut absolue. Afin de rendre impossible tout travail, les fils avaient été brouillés ou coupés avec d’autant plus de minutie que les grèves antérieures avaient donné de l’expérience au personnel des P.T.T.

Tout d’abord, on n’avait pas été, en haut lieu, trop affecté par l’isolement télégraphique et téléphonique. On pensait y remédier grâce aux services militaires de télégraphie et de téléphonie sans fil.

Sur ce point, encore, la déception fut grande. Parmi les grévistes, il y avait des hommes de sérieuse compétence scientifique pour qui ce fut un jeu de rendre les communications aériennes impossibles. Ils s’installèrent dans une usine située sur une hauteur et à l’abri des indiscrétions ; disposant d’une quarantaine de chevaux de force et d’une excellente dynamo, ils dressèrent des antennes, — ayant soin de ne pas éveiller l’attention, — et lancèrent dans l’atmosphère des ondes contrariantes qui troublèrent et brouillèrent les signaux émis par les postes du gouvernement.


Ainsi, la grève des bras et des cerveaux se doublait de la grève des machines, du matériel.

Et ce phénomène n’était pas restreint aux corporations énumérées ci-dessus : dans la plupart, l’outillage avait été volontairement immobilisé, et ce, de manière à ce qu’il reste inutilisable tant que les grévistes n’auraient pas repris le travail.

En prenant ces mesures préservatrices, les ouvriers n’avaient pas obéi à un mobile mesquin, bas, stupide : ils n’avaient pas eu le désir de la destruction, — pour le plaisir. Non ! Leur but avait été d’aviser aux précautions qu’ils jugeaient inéluctables ; très probablement même, les plus affinés avaient éprouvé une certaine tristesse à recourir à de telles extrémités. Mais, ils s’y étaient résolus parce qu’ils avaient la conviction qu’en immobilisant le matériel industriel, ils épargneraient des vies humaines.

Voulant âprement la fin, — le triomphe de la grève, — ils avaient l’audace de ne répudier aucun des moyens pouvant les rapprocher du but. Ils se savaient une minorité, — assez nombreuse pour mettre en échec la minorité possédante et gouvernementale, — à condition qu’une partie du peuple ne prêtât pas son appui à cette dernière minorité. Pour qu’ils soient les plus forts, une condition était nécessaire : que la masse, dont le poids d’inertie a toujours penché du côté des triomphants, fût mise dans la simple impossibilité de donner à l’ennemi l’appui de sa force inconsciente.

Ce résultat, ils l’obtenaient en doublant la grève des bras et des cerveaux de celle des machines et du matériel. En enlevant à la partie du peuple, encore trop soumise aux puissances capitalistes, l’outil des mains ; en paralysant la machine qu’elle fécondait de son effort ; en empêchant cette masse moutonnière de pactiser avec l’ennemi commun et de trahir ses amis en reprenant le travail mal à propos, les révolutionnaires faisaient preuve de clairvoyance.

C’est pourquoi ils eurent les audaces qui étaient de circonstance et de nécessité.


Contre cette tactique, — qui n’était que la mise en œuvre logique de la grève générale, — l’armée était impuissante. Eût-elle même été apte à tout, apte à remédier à la grève des machines et de l’outillage, apte à accomplir tous les travaux indispensables, qu’elle n’aurait pu être mise à tout et partout. Il y avait à son impuissance une raison péremptoire : elle était trop peu nombreuse.

Malgré le bon vouloir interventionniste du gouvernement, il y avait empêchement à ce qu’il déversât toute son armée dans les travaux industriels et les fonctions publiques. Elle n’était pas inépuisable ! Il lui fallait en conserver une fraction pour la défense capitaliste !

On avait transformé les soldats en boulangers, électriciens, gaziers, cheminots, wattmen, télégraphistes, postiers, balayeurs de rues, etc. .. c’était encore insuffisant ! Par douzaines, d’autres métiers étaient en chômage auxquels la troupe ne pouvait faire face.

En quantité considérable, les troupes étaient éparpillées à garder chantiers, usines, magasins, canalisations, voies ferrées, monuments publics… C’étaient encore des milliers et des milliers d’hommes, retranchés de la production réelle, et retranchés de leur fonction guerrière ! L’armée comprenait environ, en temps normal, 600,000 soldats éparpillés dans les casernes de France… Or, à l’heure présente, rien qu’à Paris, il y avait plus de 600,000 grévistes !

L’impuissance numérique de l’armée, pour faire front à la grève générale, était d’autant plus topique que le soulèvement révolutionnaire ne se limitait pas à Paris. Par conséquent, le gouvernement ne disposait guère que des troupes casernées dans la capitale, ou dans son rayon, pour y assurer la répression. Il y avait à cela double motif : il ne pouvait dégarnir la province, « l’ordre » y étant aussi en grand péril, et, d’autre part, il ne pouvait déplacer à son gré les régiments de leurs centres de garnison.

Il avait tenté d’amener les troupes de l’Est sur Paris, — et l’opération avait donné de piteux résultats !

On organisa des trains militaires que, malgré la grève, on essaya de mettre en route. Ils n’allèrent pas loin ! Ces convois furent bloqués en rase campagne, arrêtés par le déboulonnement des rails ou par la destruction des ponts ou des tunnels.


Des troupes de tout repos, que les ministres regrettaient de n’avoir pas sous la main, — et qui eussent réprimé le populaire avec une furie impitoyable, — c’étaient les troupes algériennes, formées par le recrutement des arabes, désormais soumis, comme les fils de la métropole, à l’impôt du sang. C’eût été de belles brutes à déchaîner sur Paris ! Ces soldats ne se fussent pas embarrassés de scrupules et auraient savouré la joie de venger leur race sur les parias de France… Mais, il ne fallait pas compter sur eux ! Ils étaient casernés en Algérie. Eût-on réussi à les embarquer, il eût été difficile de les débarquer à Marseille ou dans un autre port, — et plus difficile de les faire arriver jusqu’à Paris.

Ainsi, à peine la guerre sociale était-elle engagée que l’armée, unique rempart du capitalisme, se trouvait débordée. Les dirigeants étaient obligés de se rendre à l’évidence : elle était trop peu nombreuse pour remplir efficacement les multiples besognes auxquelles elle était destinée.

Cette insuffisance numérique de l’armée se doublait d’une impuissance morale plus dangereuse encore pour le pouvoir : elle doutait de la justice de sa fonction et elle glissait sur une pente au bout de laquelle ne s’apercevait rien autre que la désagrégation.

La propagande antimilitariste était la cause initiale de cette dépression. Avec une ardeur inlassable, acharnée, les antimilitaristes travaillaient à briser la force compressive de l’armée, évoquant tout l’odieux de l’œuvre exigée d’elle.

Ces symptômes, qui étaient présages mauvais pour la société capitaliste, étaient superficiellement perçus par le gouvernement. Hypnotisé par le prestige d’une centralisation qui ramenait tout à lui, il se croyait solide et inébranlable, autant qu’un roc. Aussi, il ne songeait qu’à réprimer la grève. À aucun moment, il ne s’était préoccupé d’examiner les réclamations formulées par les organisations syndicales, — de rechercher les responsabilités encourues, au cours des incidents tragiques de dimanche.

Prêter attention à l’ultimatum des grévistes, en tenir compte, c’eût été, prétendait-il, faire abandon de sa dignité, pactiser avec l’émeute. Il couvrait donc ses subordonnés et, loin d’enquêter sur leurs actes, il combinait des opérations policières et judiciaires qu’il estimait efficaces pour décapiter le mouvement, le désemparer.

Il ne fut pas innové. On opéra selon la tradition des gouvernements à poigne. Le parquet fut mis en mouvement et, au nom de la raison d’État, il eut ordre de procéder à une grande rafle des militants en vedette, secrétaires d’organisations et membres des comités.

L’exécution de ce vaste coup de filet avait été combinée pour le jeudi. Ce jour avait été choisi parce qu’on avait escompté qu’à ce moment, il y aurait une détente et aussi parce qu’on n’avait pas osé faire ces arrestations avant les obsèques, crainte d’accroître la surexcitation.

L’opération n’eut pas la réussite escomptée. Le secret n’en fut pas gardé et, par des voies inconnues, il parvint à la connaissance des intéressés. Nombre de ceux qui étaient menacés d’arrestation prirent leurs précautions ; ils se mirent à l’abri et la police fit buisson creux chez la plupart d’entre eux, quand elle s’y présenta.

Ce fut un échec pour le gouvernement. Le coup était raté et il n’eut pas sur le peuple l’effet démoralisant attendu. Mais les mesures répressives redoublèrent. D’ailleurs, la détente espérée par les stratèges ministériels ne s’était pas produite ; il y avait au contraire, extension et accélération de la grève.


Il faut ajouter que le pouvoir était privé d’un moyen d’action qui, jusqu’alors, lui avait été d’un grand secours : la presse quotidienne.

Certes, c’était un ennui d’être sevré de nouvelles, — mais le peuple y gagnait de redevenir lui-même, de penser par lui-même : privé de journaux, il suivait ses impulsions, réfléchissait et décidait d’après son raisonnement propre, sans être influencé par les racontars des grandes feuilles capitalistes.

Et cela était mauvais pour le gouvernement : n’ayant plus à sa disposition ce levier formidable qu’était la presse, il ne pouvait plus propager ses menaces et ses mensonges. De ce fait, un équilibre s’établissait entre lui et les groupements populaires, — à l’avantage de ceux-ci. Jusqu’alors, les organisations syndicales n’avaient eu que des moyens de publicité plutôt rudimentaires, consistant en feuilles volantes, manifestes, affiches, petits journaux. Or, il leur était loisible, malgré la grève, de recourir à ces moyens qui leur permettaient, — avec le journal de la C.G.T. qui paraissait ponctuellement, — de neutraliser dans l’opinion publique les rumeurs alarmistes.


Ainsi, par la logique même de la grève, le gouvernement se trouvait amoindri, moralement et matériellement.

Pour rehausser son prestige, il se lança plus outrancièrement dans la voie de la répression et il redoubla de violences. Il ne réussit qu’à se rendre plus impopulaire, à se faire mépriser et exécrer plus encore, — et à entraîner dans la réprobation et la haine qui l’enveloppait le régime capitaliste dont il était l’expression combative.