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Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la littérature à Paris/VIII

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VIII

LES PETITES ANNONCES : EMPRUNTS,
BEAUX MARIAGES,
MAÎTRESSES DÉSINTÉRESSÉES


En lisant le journal, un samedi, tu découvriras que la vie est riche et qu’elle s’offre à toi dans son infinie variété.

Petites annonces du journal, vous êtes le paradis des espérances ! Après t’être émerveillé de l’extraordinaire prospérité du commerce des vieux dentiers, tu liras avec allégresse l’offre d’un monsieur qui offre à n’importe qui de prêter n’importe quelle somme d’argent.

Paris est plein de philanthropes qui ne demandent pas mieux que de favoriser de jeunes écrivains comme moi, te diras-tu. Le tout est d’être en relation avec eux ; le journal est pour cela un commode intermédiaire.

Ce philanthrope habite très loin, dans un faubourg. Sa maison est une misérable maison ouvrière. C’est sa femme qui vient ouvrir la porte et elle regarde anxieusement celui qui arrive comme si on venait l’arrêter. Le philanthrope est derrière un petit bureau ; il est mal vêtu et mal rasé ; il demande sévèrement au visiteur ce qu’il veut.

Tu crains de t’être trompé, tu balbuties, tu parles confusément d’un emprunt possible. Alors l’homme sourit ; il a vu d’un coup d’œil que tu es honorable, il comprend que tu as de l’avenir ; il demande de quelle somme tu as besoin. Tu dis un chiffre ; cinq cents francs par exemple. Il rit aussitôt parce que c’est une toute petite somme très facile à prêter.

Tu le suis des yeux ; l’argent est là dans un tiroir, il va te le donner tout de suite. Quel philanthrope !

Il te promet en effet de te le donner, mais dans trois jours seulement. Il a une absolue confiance en toi mais les affaires sont les affaires. Il faut qu’il ait d’ici là une fiche de renseignements ; c’est une simple formalité, l’usage de la maison. Les frais de cette fiche que donne une agence sont à la charge de l’emprunteur, bien entendu. Tu trouves cela trop légitime et tu lui donnes avec joie une somme qui varie entre trois et quinze francs. Vous vous quittez les meilleurs amis du monde et il doit t’écrire le surlendemain.

Tu n’en entends plus jamais parler. Si tu en conçois quelque regret, console-toi en songeant que le philanthrope prêteur d’argent n’aurait peut-être pas dîné ce soir-là, ainsi que sa femme et ses enfants, sans l’argent de ta fiche. Et il ne t’a trompé en somme qu’à demi. Il a des renseignements sur toi ; il sait désormais que tu es un jeune homme honorable. Celui qui vous offre à dîner n’est-il pas toujours honorable ?

Il y a aussi dans les petites annonces, de beaux mariages et des maîtresses désintéressées. Tu pourras te dire, qu’en effet, une foule d’admirables jeunes filles sans relations, d’étrangères aux yeux langoureux, de femmes désireuses de nouveauté mettent des annonces dans le journal.

Cette distraction est inoffensive. Elle ne coûte qu’une boîte de papier à lettre élégant, des timbres, des démarches à la poste restante. Tu iras dans des kiosques d’omnibus, tenant à la main soit un bouquet de fleurs, soit un numéro du journal, comme signe de reconnaissance. Il t’arrivera d’y trouver une femme ayant passé la cinquantaine qui te fera fuir aussitôt. Il t’arrivera de te tromper, d’aller parler à des dames qui attendent simplement l’omnibus et d’être fort mal accueilli. Il t’arrivera d’être en butte à la moquerie de plusieurs jeunes gens, auteurs des lettres que tu auras reçues et qui seront venus guetter ta déconvenue.

Peut-être un jour, sur l’offre d’une dot de plusieurs millions, iras-tu dans une agence matrimoniale. Mais quand une personne âgée, en te regardant bien en face, te demandera combien tu gagnes par an, tu te troubleras, tu diras qu’il ne s’agit pas de toi, que tu viens de la part d’un de tes amis fort riche et tu t’en iras en maudissant les petites annonces, ce marché trompeur de l’espoir, à un franc soixante-quinze la ligne.