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Conseils aux dirigés/La nationalisation du sol

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La Nationalisation du sol
Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Conseils aux dirigésCharpentier (p. 109-115).


LA NATIONALISATION DU SOL

LE SYSTÈME DE HENRY GEORGE


Lettre à un Allemand.


C’est avec un réel plaisir que je m’empresse de répondre à votre lettre.

Je connais le système de Henry George depuis l’apparition de ses « Problèmes sociaux ». Quand je lus cet ouvrage, je fus frappé par la justesse de son idée fondamentale, par sa clarté exceptionnelle, dont je ne connais d’exemple dans aucun ouvrage d’économie politique, ainsi que par la force et la netteté de l’exposition.

Mais ce qui m’a surtout arrêté, c’est l’esprit chrétien dont sont pénétrés tous ses livres, faisant ainsi exception aux ouvrages de science.

Après avoir lu ce premier livre, je voulus aussi connaître son ouvrage précédent : Progrès et Pauvreté, et j’ai apprécié encore davantage l’importance de l’activité d’Henry George.

Vous me demandez mon opinion sur ce remarquable écrivain et sur son système d’impôt unique. La voici :


L’humanité avance sans cesse dans la voie de la conscience de ses actes et de l’établissement de l’organisation sociale en accord avec les progrès de cette conscience.

C’est pourquoi, durant chaque période de la vie de l’humanité, nous voyons s’effectuer d’une part le processus de la conscience des actes et de l’autre la réalisation dans la vie de ce qui a été éclairci par elle.

À la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre[1], le progrès de la conscience se manifesta en ce qui touche la situation de la classe ouvrière qui se trouvait dans l’esclavage sous diverses formes ; c’est lui qui a été la cause de l’établissement d’une nouvelle organisation sociale correspondant à la marche de la conscience : l’abolition de l’esclavage qui fut remplacé par le travail libre et salarié. Aujourd’hui nous assistons au développement de la conscience quant au droit exclusif sur la terre, et bientôt doit arriver, à ce qu’il me semble, le processus de la réalisation de cette conscience dans la vie.

Quant à ce dernier mouvement, relatif au droit sur la terre, qui est un des problèmes principaux de notre époque, c’est Henry George qui fut et en est encore le principal artisan. Par ses beaux travaux, il a fait entrer dans la conscience des hommes l’obligation de s’occuper de ce problème et de lui donner une solution pratique.

Aussi bien, ce qui s’était passé du temps de l’abolition de l’esclavage a lieu aujourd’hui en ce qui concerne l’abolition du droit inique sur la terre.

Les gouvernements et les classes dirigeantes, sachant que la propriété de la terre leur donne une situation prédominante dans la société, font semblant de se soucier du bonheur du peuple : ils instituent des caisses ouvrières, le contrôle du travail, l’impôt sur le revenu, ils décrètent même la journée de huit heures, mais ils évitent avec soin de soulever la question de la propriété foncière et avec l’appui de cette science, qui démontre si facilement tout ce qu’ils désirent, les gouvernants affirment que l’expropriation foncière serait inutile, nuisible, impossible.

C’est absolument ce qui s’était passé lors de l’abolition de l’esclavage. Les hommes de la fin du xviiie siècle et du commencement du xixe sentaient depuis longtemps cet anachronisme monstrueux qui révoltait l’âme. Mais les prétendues religions et sciences prouvaient que l’esclavage n’était pas un mal, qu’il était nécessaire, ou du moins qu’il était prématuré de procéder à son abolition.

C’est ce qui se passe aujourd’hui lorsqu’on touche à la question de la propriété foncière. De même, les prétendues religions et sciences prouvent que la propriété foncière n’est pas un mal et qu’il n’y a aucune nécessité de la supprimer.

Il semblerait que tout homme instruit de notre époque devrait considérer comme abominable le droit exclusif sur la terre de ceux qui ne la cultivent pas, et qui empêchent des centaines, des milliers de familles miséreuses d’en tirer parti. Peut-il y avoir une institution aussi cruelle et aussi vile que la possession exclusive de la terre !

Cependant nous voyons des propriétaires fonciers de toutes les nations : anglais, autrichiens, prussiens, russes, raffinés, instruits, qui jouissent de ce droit cruel et vil, et loin d’en rougir ils en sont fiers. La religion bénit ce droit et la science économique démontre que cela doit être ainsi pour le plus grand bonheur des hommes.

Le mérite d’Henry George n’est pas seulement d’avoir réduit les sophismes à l’aide desquels la religion et la science justifient le droit exclusif sur la terre, d’avoir rendu la question extrêmement nette au point qu’il faut se boucher les oreilles pour ne pas reconnaître l’illégitimité de la propriété foncière, mais encore d’avoir indiqué le premier la possibilité de résoudre cette question.

Il a été le premier à juger à sa réelle valeur le prétexte des ennemis de tout progrès, affirmant que la libre disposition du sol est un rêve inapplicable dans la vie pratique.

Le projet d’Henry George fait disparaître ce prétexte en posant la question si nettement que dès demain on pourrait réunir des commissions pour examiner son projet et le transformer en loi générale.

En Russie, par exemple, la question de l’expropriation foncière, avec ou sans indemnité, pour nationaliser la terre ensuite, pourrait être soulevée et résolue dans les mêmes conditions que celle de l’affranchissement des serfs l’a été en 1861.

La nécessité et la possibilité de réformer l’institution de la propriété du sol est démontrée. On peut introduire dans le système du single-tax (impôt unique) des changements, des modifications, des amendements, mais l’idée en elle-même est réalisable. Aussi, ne peut-on se refuser à faire ce qu’exige la raison. Il faut seulement que cette idée devienne opinion publique, et, pour le devenir, il faut propager et expliquer l’idée.

C’est ce que vous faites et ce en quoi je sympathise avec vous de tout mon cœur en vous souhaitant de réussir.


1894



  1. Écrit en 1894.