Considérations sur … la Révolution Française/Première partie/XX

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CHAPITRE XX.

De la séance royale du 23 juin 1789.

LE conseil secret du roi différoit entièrement de son ministère ostensible ; il y avoit bien quelques ministres de l’avis du conseil secret, mais le chef reconnu de l’administration, M. Necker, étoit précisément celui contre lequel les privilégiés dirigeoient leurs efforts.

En Angleterre la responsabilité des ministres met obstacle à ce double gouvernement des affidés du roi et de ses agens officiels. Aucun acte du pouvoir royal n’étant exécuté sans la signature d’un ministre, et cette signature pouvant coûter la vie à celui qui la donne à tort, quand le roi seroit entouré de chambellans qui prêcheroient le pouvoir absolu, aucun de ces chambellans même ne se risqueroit à faire, comme ministre, ce qu’il soutiendroit comme courtisan. Il n’en étoit pas ainsi de la France on faisoit venir, a l’insu du ministre principal, des régimens allemands, parce qu’on n’étoit pas assez sûr des régimens françois, et l’on se persuadoit qu’avec cette troupe étrangère on viendroit à bout de l’opinion, dans un pays tel qu’étoit alors l’illustre France.

Le baron de Breteuil, qui aspiroit à remplacer M. Necker, étoit incapable de comprendre autre chose que l’ancien régime ; et encore, dans l’ancien régime, ses idées ne s’étoient jamais étendues au delà des cours, soit en France, soit dans les pays étrangers où il avoit été envoyé comme ambassadeur. Il avoit revêtu son ambition des formes de la bonhomie ; il serroit la main à la manière anglaise à tous ceux qu’il rencontrait, comme s’il eût dit à chacun : « Je voudrais être ministre ; « quel mal cela vous fait-il ? » À force de répéter qu’il vouloit être ministre, on y avoit consenti, et il avoit aussi bien gouverné qu’un autre, quand il ne s’agissoit que de signer le travail ordinaire que les commis apportoient tout fait à leurs chefs. Mais dans la grande circonstance dont je vais parler, il fit, par ses conseils, un mal affreux à la cause du roi. Son gros son de voix ressembloit à de l’énergie ; il marchoit à grand bruit en frappant du pied, comme s’il avoit voulu faire sortir de terre une armée, et toutes ses manières décidées faisoient illusion à ceux qui avoient foi à leurs propres désirs.

Quand M. Necker disoit au roi et à la reine : Êtes-vous assurés de l’armée ? on croyoit voir dans ce doute un sentiment factieux ; car l’un des traits qui caractérisent le parti des aristocrates en France, c’est d’avoir pour suspecte la connaissance des faits. Ces faits, qui sont opiniâtres, se sont en vain soulevés dix fois contre les espérances des privilégiés : toujours ils les ont attribués à ceux qui les ont prévus, mais jamais à la nature des choses. Quinze jours après l’ouverture des états généraux, avant que le tiers état se fût constitué assemblée nationale, lorsque les deux partis ignoroient encore leur force réciproque, et qu’ils s’adressoient tous les deux au gouvernement, pour requérir son appui, M. Necker présenta au roi un tableau de la situation de la monarchie. « Sire, lui dit-il, je crains qu’on ne vous trompe sur l’esprit de votre armée : la correspondance des provinces nous fait croire qu’elle ne marchera pas contre les états généraux. Ne la faites donc point approcher de Versailles, comme si vous aviez l’intention de l’employer hostilement contre les députés. Le parti populaire ne sait point encore positivement quelle est la disposition de cette armée. Servez-vous de cette incertitude même pour maintenir votre autorité dans l’opinion ; car si le fatal secret de l’insubordination des troupes étoit connu, comment seroit-il possible de contenir les esprits factieux ? Ce dont il s’agit maintenant, sire, c’est d’accéder aux vœux raisonnables de la France : daignez vous résigner à la constitution anglaise ; vous n’éprouverez personnellement aucune contrainte par le règne des lois ; car jamais elles ne vous imposeront autant de barrières que vos propres scrupules ; et, en allant au-devant des désirs de votre nation, vous accorderez encore aujourd’hui ce que peut-être elle exigera demain. »

À la suite de ces observations, M. Necker remit le projet d’une déclaration qui devoit être donnée par le roi un mois plus tôt que le 23 juin, c’est-à-dire, longtemps avant que le tiers état se fût déclaré assemblée nationale, avant le serment du Jeu de paume, enfin avant que les députés eussent pris aucune mesure hostile. Les concessions du roi avoient alors plus de dignité. La déclaration, telle que l’avoit rédigée M. Necker, était, presque mot pour mot, semblable à celle qui fut donnée par Louis XVIII, à Saint-Ouen, le 2 mai 1814[1], vingt-cinq années après l’ouverture des états généraux. N’est-il pas permis de croire que le cercle sanglant de ces vingt-cinq années n’auroit pas été parcouru, si l’on avoit consenti, dès le premier jour, à ce que la nation vouloit alors, et ne cessera point de vouloir ?

Un moyen ingénieux assuroit le succès de la proposition de M. Necker. Le roi devoit ordonner le vote par tête en matière d’impôts, et ce n’étoit que sur les intérêts, sur les affaires et les priviléges de chaque ordre, qu’ils étoient appelés à délibérer séparément, avant que la constitution fût établie. Le tiers état, ne s’étant point encore assuré du vote par tête, eût été reconnaissant de l’obtenir en matière d’impôts, ce qui étoit de toute justice : car se figure-t-on des états généraux dans lesquels la majorité, c’est-à-dire, les deux ordres privilégiés, qui comparativement ne payoient presque rien, auroient décidé des taxes que la minorité, le tiers état, devoit acquitter en entier ? Le roi déclaroit aussi dans le projet de M. Necker, que relativement à l’organisation future des états généraux, il ne sanctionneroit qu’un corps législatif en deux chambres. Venoient ensuite différentes propositions populaires en finances et en législation, qui auroient achevé de concilier l’opinion en faveur de la déclaration royale. Le roi l’adopta tout entière, et dans le premier moment il est sûr qu’il l’approuvait. M. Necker fut cette fois au comble de l’espérance ; car il se flattoit de faire accepter ce plan sagement combiné à la majorité des députés du tiers, quoique les plus exagérés fussent disposés à repousser tout ce qui viendroit de la cour.

Tandis que M. Necker exposoit volontiers sa popularité, en se déclarant le défenseur d’une chambre haute, les aristocrates se croyoient au contraire dépouillés par cette institution. Chaque parti, depuis vingt-cinq ans, a repoussé et regretté tour à tour la constitution anglaise, suivant qu’il étoit vainqueur ou vaincu. La reine dit, en 1792, au chevalier de Coigny : « Je voudrais qu’il m’en eût coûté un bras, et que la constitution anglaise fût établie en France. » Les nobles n’ont cessé de l’invoquer, quand on les a dépouillés de toute leur existence ; et le parti populaire, sous Bonaparte, se seroit sûrement trouvé très-heureux de l’obtenir. On diroit que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en France, est comme la belle Angélique dans la comédie du Joueur : il l’invoque dans sa détresse, et la néglige quand il est heureux.

M. Necker attachoit la plus grande importance à ce que le roi ne perdît pas un instant pour interposer sa médiation au milieu des débats des trois ordres. Mais le roi se tranquillisoit sur la popularité de son ministre, croyant qu’il seroit toujours temps d’y avoir recours, s’il le fallait. C’étoit une grande erreur : M. Necker pouvoit aller jusqu’à tel point, il pouvoit mettre telles bornes aux prétentions des députés du tiers, en leur accordant telle chose qu’ils ne se croyoient pas encore sûrs d’obtenir ; mais, s’il avoit abjuré ce qui faisoit sa force, la nature même de ses opinions, il auroit eu moins d’influence que tout autre homme.

Un parti dans les députes du tiers, celui dont Mounier et Malouet étoient les chefs, se concertoit avec M. Necker ; mais l’autre vouloit une révolution, et ne se contentoit pas de recevoir ce qu’il aimoit mieux conquérir. Pendant que M. Necker luttoit avec la cour en faveur de la liberté nationale, il défendoit l’autorité royale et les nobles eux-mêmes contre le tiers état ; toutes ses heures et toutes ses facultés étoient consacrées à prémunir le roi contre les courtisans, et les députés contre les factieux.

N’importe, dira-t-on, puisque M. Necker n’a pas réussi, c’est qu’il n’a pas été assez habile. Depuis treize années, cinq de ministère et huit de retraite, M. Necker s’étoit soutenu au plus haut point de la faveur populaire ; il en jouissoit encore à un tel degré, que la France entière fut soulevée à la nouvelle de son exil. En quoi donc a-t-il jamais rien perdu par sa faute ? et comment, je ne saurais assez le répéter, peut-on rendre un homme responsable des malheurs qui sont arrivés pour n’avoir pas suivi ses conseils ? Si la monarchie a été renversée, parce que le système contraire au sien a été adopté, n’est-il pas probable qu’elle eût été sauvée, si le roi ne s’étoit pas écarté de la route dans laquelle il avoit marché depuis le retour de M. Necker au ministère ?

Un jour très-prochain étoit choisi pour la séance royale, lorsque les ennemis secrets de M. Necker déterminèrent le roi à faire un voyage à Marly, séjour où l’opinion publique se faisoit encore moins entendre qu’à Versailles. Les courtisans se placent d’ordinaire entre le prince et la nation, comme un écho trompeur qui altère ce qu’il répète. M. Necker raconte que le soir du conseil d’état dans lequel la séance royale devoit être fixée pour le lendemain, un billet de la reine engagea le roi à sortir du conseil ; et la délibération fut renvoyée au jour suivant. Alors deux magistrats de plus furent admis à la discussion, ainsi que les deux princes frères du roi. Ces magistrats ne connaissoient que les anciennes formes, et les princes, jeunes alors, se confioient trop dans l’armée.

Le parti qui se donnoit pour défenseur du trône, parloit avec beaucoup de dédain de l’autorité du roi d’Angleterre ; il vouloit faire considérer comme un attentat la pensée de réduire un roi de France au misérable sort du monarque britannique. Non-seulement cette manière de voir étoit erronée, mais peut-être même n’étoit-elle inspirée que par des calculs égoïstes ; car, dans le fait, ce n’est pas le roi, mais les nobles, et surtout les nobles de seconde classe, qui, selon leur manière de voir, devoient perdre à n’être que les citoyens d’un pays libre.

Les institutions anglaises n’auroient diminué ni les jouissances du roi, ni l’autorité dont il vouloit et pouvoit user. Ces institutions ne portoient pas atteinte non plus à la dignité des premières familles historiques de France ; au contraire, en les plaçant dans la chambre des pairs, on leur donnoit des prérogatives plus assurées, et qui les séparoient plus distinctement du reste de leur ordre. Ce n’étoient donc que les privilégiés de la seconde classe de la noblesse, et la puissance politique du haut clergé, qu’il falloit sacrifier. Les parlemens aussi craignoient de perdre les pouvoirs contestés auxquels ils avoient eux-mêmes renoncé, mais qu’ils regrettoient toujours ; peut-être même prévoyoient-ils d’avance l’institution des jurés, cette sauvegarde de l’humanité dans l’exercice de la justice. Mais encore une fois, les intérêts des corps n’étoient point unis à ceux de la prérogative royale, et, en voulant les rendre inséparables, les privilégiés ont entraîné le trône dans leur propre chute. Leur intention n’étoit sûrement pas de renverser la monarchie, mais ils ont voulu que la monarchie triomphât par eux et avec eux ; tandis que les choses en étoient venues au point qu’il falloit sacrifier sincèrement et clairement ce qui étoit impossible à défendre, pour sauver ce qui pouvoit être maintenu.

Telle étoit l’opinion de M. Necker ; mais elle n’étoit point partagée par les nouveaux membres du conseil du roi. Ils proposèrent divers changements, tous conformes aux passions de la majorité des privilégiés. M. Necker lutta plusieurs jours contre les nouveaux adversaires qu’on lui opposait, avec une énergie étonnante dans un ministre qui désiroit certainement de plaire au roi et à sa famille. Mais il étoit si convaincu de la vérité de ce qu’il affirmait, qu’il montra dans cette circonstance une décision imperturbable. Il prédit la défection de l’armée, si l’on avoit besoin d’y avoir recours contre le parti populaire ; il annonça que le roi perdroit tout son ascendant sur le tiers état, par l’esprit dans lequel on vouloit rédiger la déclaration ; enfin il indiqua respectueusement qu’il ne pouvoit prêter son appui à un projet qui n’étoit pas le sien, et dont les suites, selon lui, seroient funestes.

On ne vouloit pas condescendre aux conseils de M. Necker ; mais on auroit souhaité que sa présence à la séance royale fît croire aux députés du peuple qu’il approuvoit la démarche adoptée par le conseil du roi. M. Necker s’y refusa en envoyant sa démission. Cependant, disoient les aristocrates, une partie du plan de M. Necker étoit conservée ; sans doute, il restait, dans la déclaration du 23 juin, quelques-unes des concessions que la nation désiroit : la suppression de la taille, l’abolition des priviléges en matière d’impôts, l’admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires, etc. ; mais en un mois les choses avoient bien changé : on avoit laissé le tiers état grandir assez pour qu’il ne fût plus reconnaissant des concessions qu’il étoit certain d’obtenir. M. Necker vouloit que le roi commençât par accorder la délibération par tête en matière d’impôts, dès les premiers mots de son discours ; alors le tiers état auroit cru que la séance royale avoit pour but de soutenir ses intérêts, et cela auroit suffi pour le captiver. Mais dans la rédaction nouvelle qu’on avoit fait accepter au roi, le premier article cassoit tous les arrêtés que le tiers état avoit pris comme assemblée nationale, et qu’il avoit consacrés par le serment du Jeu de paume. Avant tous ces engagements contractés par le tiers état envers l’opinion, M. Necker avoit proposé la séance royale : étoit-il sage d’accorder beaucoup moins au parti populaire, quand il étoit devenu plus puissant encore, dans l’espace de temps que la cour avoit perdu en incertitudes ?

L’à-propos est la nymphe Égérie des hommes d’État, des généraux, de tous ceux qui ont affaire à la mobile nature de l’espèce humaine. Un coup d’autorité contre le tiers état n’étoit pas possible le 23 juin 1789, et c’étoit plutôt aux nobles que le roi devoit commander : car le point d’honneur des nobles peut consister dans l’obéissance ; c’est un des statuts de l’ancienne chevalerie que de se soumettre aux rois comme à des chefs militaires ; mais l’obéissance implicite du peuple n’est que de la sujétion ; et l’esprit du siècle n’y portoit plus. Le trône ne peut être solidement appuyé, de nos jours, que sur le pouvoir de la loi.

Le roi ne devoit pas sacrifier la popularité qu’il avoit acquise en accordant le doublement du tiers : elle valoit mieux pour lui que toutes les promesses de ses courtisans. Mais il la perdit par sa déclaration du 23 juin ; et, quoique cette déclaration contînt de très-bonnes choses, elle manqua totalement son effet. Les premières paroles révoltèrent le tiers état, et dès ce moment il n’écouta plus tout ce qu’il auroit bien accueilli s’il avoit pu croire que le monarque vouloit défendre la nation contre les prétentions des privilégiés, et non les privilégiés contre les intérêts de la nation.

  1. C’est dans ce même lieu, Saint-Ouen, que mon père a passé sa vie. Je ne puis m’empêchcr, tout puéril qu’est ce rapprochement, d’en être frappée.