Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/VII

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 308-314).
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CHAPITRE VII.

Des fautes de l’assemblée constituante en fait
d’administration.

TOUTE la puissance du gouvernement étoit tombée entre les mains de l’assemblée, qui pourtant ne devoit avoir que des fonctions législatives ; mais la division des partis amena malheureusement la confusion des pouvoirs. La défiance qu’excitoient les intentions du roi, ou plutôt celles de sa cour, empêcha qu’on ne lui donnât les moyens nécessaires pour rétablir l’ordre ; et les chefs de l’assemblée ne combattirent point cette défiance, afin de s’en faire un prétexte pour exercer une inspection immédiate sur les ministres. M. Necker étoit naturellement l’intermédiaire entre l’autorité royale et l’assemblée nationale. L’on savoit bien qu’il ne vouloit trahir ni les droits de l’une, ni ceux de l’autre ; mais les députés qui lui restoient attachés malgré sa modération politique, croyoient que les aristocrates le trompoient, et ils le plaignoient d’être leur dupe. Il n’en étoit rien cependant : M. Necker avoit autant de finesse dans l’esprit que de droiture dans la conduite, et il savoit parfaitement que les privilégiés se réconcilieroient avec tous les partis, plutôt qu’avec celui des premiers amis de la liberté. Mais il accomplissoit son devoir, en cherchant à redonner de la force au gouvernement ; car une constitution libre ne peut jamais résulter du relâchement universel de tous les liens ; le despotisme en est plutôt la conséquence.

L’action du pouvoir exécutif étant arrêtée par divers décrets de l’assemblée, les ministres ne pouvoient rien faire sans y être autorisés par elle. Les impôts n’étoient plus acquittés, parce que le peuple croyoit que la révolution dont on lui faisoit tant de fête devoit lui valoir la jouissance de ne rien payer. Le crédit, plus sage encore que l’opinion, bien qu’il ait l’air d’en dépendre, s’effrayoit des fautes que commettoit l’assemblée. Elle avoit beaucoup plus de moyens qu’il n’en falloit pour arranger les finances, et pour faciliter les achats de grains que rendoit nécessaires la disette dont la France étoit une seconde fois menacée. Mais elle répondoit avec négligence aux sollicitations réitérées de M. Necker sur ce sujet, parce qu’elle ne vouloit point être considérée comme les anciens états généraux, rassemblés seulement pour s’occuper des finances ; c’étoit aux discussions constitutionnelles qu’elle mettoit le plus grand intérêt. À cet égard elle avoit raison ; mais, en négligeant les objets d’administration, elle provoquoit le désordre dans le royaume, et par le désordre tous les malheurs dont elle-même a porté le poids.

Pendant que la France avoit à craindre la famine et la banqueroute, les députés prononçoient des discours dans lesquels ils disoient que chaque homme tient de la nature le droit et le désir d’être heureux, que la société a commencé par le père et le fils, et d’autres vérités philosophiques faites pour être discutées dans les livres, et non au milieu des assemblées. Mais si le peuple avoit besoin de pain, les orateurs avoient besoin de succès ; et la disette, à cet égard, leur auroit paru très-difficile à supporter.

L’assemblée mit, par un arrêté solennel, la dette publique sous la sauvegarde de l’honneur et de la loyauté française, et néanmoins aucune mesure ne fut prise pour donner à ces belles paroles un résultat positif. M. Necker proposa un emprunt à cinq pour cent ; l’assemblée trouva, comme de raison, que quatre et demi étoit moins que cinq ; elle réduisit l’intérêt à ce taux, et l’emprunt manqua, parce qu’une assemblée ne peut pas avoir, comme un ministre, le tact qui fait connoître jusqu’où peut aller la confiance des capitalistes. Le crédit, en affaires d’argent, est presque aussi délicat que le style dans les productions littéraires ; un seul mot peut dénaturer ce qu’on écrit, comme une légère circonstance les spéculations qu’on entreprend. C’est toujours la même chose, prétendra-t-on ; mais de telle manière vous captivez l’imagination des hommes, et de telle autre elle vous échappe.

M. Necker proposa un don volontaire, et il versa le premier, pour y exciter, cent mille francs de sa propre fortune au trésor royal, lui qui avoit déjà été obligé de placer un million en rentes viagères, pour subvenir, par l’accroissement de son revenu, à sa dépense comme ministre ; car, durant son second ministère comme pendant le premier, il refusa tous les appointemens de sa place. L’assemblée constituante loua M. Necker de son désintéressement, mais elle ne s’occupa pas pour cela plus sérieusement des affaires de finances. Le secret de cette conduite du parti populaire étoit peut-être l’envie de se laisser forcer, par la pénurie d’argent, à ce qu’il désirait, c’est-à-dire, à s’emparer des biens du clergé. M. Necker, au contraire, vouloit rendre l’État indépendant de cette ressource, afin qu’elle fût employée d’après la justice, et non d’après les besoins du trésor. Mirabeau, qui aspiroit à remplacer M. Necker, se servoit de la jalousie que toute assemblée a sur sa puissance, pour lui faire ombrage de l’attachement que la nation témoignoit encore au ministre des finances. Il avoit une manière perfide de louer M. Necker ; Je n’approuve pas ses plans, disait-il ; mais, puisque l’opinion lui décerne la dictature, il faut les accepter de confiance. Les amis de M. Necker sentoient avec quel art Mirabeau cherchoit à lui ravir la faveur publique, en représentant cette faveur sous des couleurs exagérées ; car les nations sont comme les individus, elles aiment moins dès qu’on leur a trop répété qu’elles aiment.

Le jour où Mirabeau fut le plus éloquent, fut celui où, défendant astucieusement un décret de finance proposé par M. Necker, il peignit les horreurs de la banqueroute. Trois fois il reparut à la tribune pour effrayer sur ce malheur ; les députés des provinces n’y étoient pas très-sensibles ; mais, comme on ne savoit pas alors ce qu’on a trop appris depuis, à quel point une nation peut supporter la banqueroute, la famine, les massacres, les échafauds, la guerre civile, la guerre étrangère et la tyrannie, l’on reculoit à l’idée des souffrances dont l’orateur présentoit le tableau. J’étais à peu de distance de Mirabeau, quand il se fit entendre avec tant d’éclat dans l’assemblée ; et, quoique je ne crusse pas à ses bonnes intentions, il captiva pendant deux heures toute mon admiration. Rien n’étoit plus impressif que sa voix, si l’on peut s’exprimer ainsi ; les gestes et les paroles mordantes dont il savoit se servir ne venoient peut-être pas purement de l’âme, c’est-à-dire, de l’émotion intérieure ; mais on sentoit une puissance de vie dans ses discours, dont l’effet étoit prodigieux. Que serait-ce, si vous aviez vu le monstre ! dit Garat, dans son spirituel Journal de Paris. Le mot d’Eschine sur Démosthène ne pouvoit mieux être appliqué, et l’incertitude sur le sens de l’expression qui veut dire prodige, en bien comme en mal, ne laissoit pas d’avoir son prix.

Toutefois il ne seroit pas juste de ne voir dans Mirabeau que des vices ; avec tant de véritable esprit, il y a toujours quelque mélange de bons sentiments. Mais il n’avoit pas de conscience en politique, et c’est le grand défaut qu’on peut souvent reprocher en France aux individus comme aux assemblées. Les uns pensent aux succès, les autres aux honneurs, plusieurs à l’argent, quelques-uns, et ce sont les meilleurs, au triomphe de leur opinion. Mais où sont ceux qui se demandent avec recueillement quel est leur devoir, sans s’informer du sacrifice quelconque que ce devoir peut exiger d’eux ?