Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/XII

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 347-352).
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CHAPITRE XII.

L’assemblée constituante Paris.

L’ASSEMBLÉE constituante, transportés à Paris par la force armée, se trouva à quelques égards dans la situation du roi lui-même elle ne jouit plus entièrement de sa liberté. Le 5 et le 6 octobre furent pour ainsi dire les premiers jours de l’avènement des jacobins la révolution changea d’objet et de sphère ce n’étoit plus la liberté, mais l’égalité qui en devenoit le but, et la classe inférieure de la société commença, dès ce jour, à prendre de l’ascendant sur celle qui est appelée par ses lumières à gouverner. Meunier et Lally quittèrent l’assemblée et la France. Une juste indignation leur fit commettre cette cireur ; il en résulta que te parti modéré fut sans force. Le vertueux Malouet, et un orateur tout à la fois brillant et sérieux, M. de Clermont-Tonnerre, essayèrent de le soutenir mais on ne vit plus guère de débats qu’entre les opinions extrêmes.

L’assemblée constituante avoit été maîtresse du sort de la France depuis le 14 juillet jusqu’au 5 octobre 1789 ; mais, à dater de cette dernière époque, c’est la force populaire qui l’a dominée. On ne sauroit trop le répéter, il n’y a pour les individus, comme pour les corps politiques, qu’un moment de bonheur et de puissance ; il faut le saisir, car l’épreuve de la prospérité ne se renouvelle guère deux fois dans le cours d’une même destinée, et qui n’en a pas profité ne reçoit, par la suite, que la triste leçon des revers. La révolution devoit des» cendre toujours plus bas, chaque fois que les classes plus élevées laissoient échapper les rênes, soit par leur manque de sagesse, soit par leur manque d’habileté.

Le bruit se répandit que Mirabeau et quelques autres députés seroient nommés ministres. Ceux de la montagne, qui étoient bien certains que le choix ne pouvoit les regarder, proposèrent de déclarer que les fonctions de député et celles de ministre étoient incompatibles ; décret absurde qui transformoit l’équilibre des pouvoirs en hostilités réciproques. Mirabeau, dans cette occasion, proposa très-spirituellement de s’en tenir à l’exclure lui seul, nominativement, de tout emploi dans le ministère, afin que l’injustice personnelle dont il étoit l’objet, disait-il, ne fît pas prendre une mesure contraire à l’intérêt public. Il demanda du moins que les ministres assistassent toujours aux délibérations de l’assemblée, si, contre son opinion, on leur interdisoit d’en être membres. Les jacobins s’écrièrent qu’il suffisoit de leur présence pour influer sur l’opinion des représentans du peuple, et de telles phrases ne manquoient jamais d’être applaudies avec transport par les galeries ; on eût dit que personne en France ne pouvoit voir un homme puissant, qu’aucun membre du tiers état ne pouvoit approcher d’un homme de la cour, sans être subjugué. Triste effet du gouvernement arbitraire et des distinctions de rang trop exclusives ! L’animadversion des classes inférieures contre la classe aristocratique ne détruit pas son ascendant sur ceux même dont elle est haïe ; les subalternes, dans la suite, tuèrent leurs anciens maîtres, comme l’unique moyen de cesser de leur obéir.

La minorité de la noblesse, c’est-à-dire, les gentilshommes du parti populaire, étoient infiniment supérieurs, par la pureté de leurs sentiments, aux hommes exagérés du tiers état. Ces nobles étoient désintéressés dans la cause qu’ils soutenaient, et, ce qui est plus honorable encore, ils préféroient les principes généreux de la liberté aux avantages dont ils jouissoient personnellement. Dans tous les pays où l’aristocratie est dominante, ce qui abaisse la nation place d’autant plus haut quelques individus, qui réunissent les habitudes d’un rang élevé aux lumières acquises par le travail et la réflexion. Mais il est trop cher de comprimer l’essor de tant d’hommes, pour qu’une minorité de la noblesse, telle que MM. de Clermont-Tonnerre, de Grillon, de Castellane, de la Rochefoucauld, de Toulongeou, de la Fayette, de Montmorency, etc., puisse être considérée comme l’élite de la France ; car, malgré leurs vertus et leurs talents, ils se sont trouvés sans force à cause de leur petit nombre. Depuis que l’assemblée délibéroit à Paris, le peuple exerçoit de toutes parts sa puissance tumultueuse ; déjà les clubs s’établissaient, les dénonciations des journaux, les vociférations des tribunes égaroient tous les esprits ; la peur étoit la funeste muse de la plupart des orateurs ; et, chaque jour, on inventoit de nouveaux genres de raisonnemens et de nouvelles formes oratoires pour obtenir les applaudissemens de la multitude. Le duc d’Orléans fut accusé d’avoir trempé dans la conspiration du 6 octobre ; le tribunal chargé d’examiner les pièces de ce procès ne trouva point de preuves contre lui ; mais M. de la Fayette ne supportoit pas l’idée que l’on attribuât même les violences populaires à ce qu’on pouvoit appeler une conspiration. Il exigea du duc d’aller en Angleterre ; et ce prince, dont on ne sauroit qualifier la déplorable faiblesse, accepta sans résistance une mission qui n’étoit qu’un prétexte pour l’éloigner. Depuis cette singulière condescendance, je ne crois pas que les jacobins mêmes aient jamais eu l’idée qu’un tel homme pût influer en rien sur le sort de la France : les vertus de sa famille nous commandent de ne plus parler de lui.

Les provinces partageoient l’agitation de la capitale, et l’amour de l’égalité mettoit en mouvement la France, comme la haine du papisme excitoit les passions des Anglais dans le dix-septième siècle. L’assemblée constituante étoit battue par les flots au milieu desquels elle sembloit diriger sa course. L’homme le plus marquant entre les députés, Mirabeau, inspiroit pour la première fois quelque estime ; et l’on ne pouvoit même s’empêcher d’avoir pitié de la contrainte imposée à sa supériorité naturelle. Sans cesse, dans le même discours, il faisoit la part de la popularité et celle de la raison ; il essayoit d’obtenir de l’assemblée un décret monarchique avec des phrases démagogiques, et souvent il exerçoit son amertume contre le parti des royalistes, alors même qu’il vouloit faire passer quelques-unes de leurs opinions ; enfin, on voyoit manifestement qu’il se débattoit toujours entre son jugement et son besoin de succès. Il étoit payé secrètement par le ministère pour défendre les intérêts du trône ; néanmoins, quand il montoit à la tribune, il lui arrivoit souvent d’oublier les engagemens qu’il avoit pris, et de céder à ce bruit des applaudissemens dont le prestige est presque irrésistible. S’il eût été consciencieux, peut-être avait-il assez de talent pour faire noître dans l’assemblée un parti indépendant du peuple et de la cour ; mais trop d’intérêts personnels entravoient son génie pour qu’il pût s’en servir librement. Ses passions l’enveloppoient de toutes parts, comme les serpens du Laocoon, et l’on voyoit sa force dans la lutte, sans pouvoir espérer son triomphe.