Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/XI

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 332-346).
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CHAPITRE XI.

Des événemens du 5 et du 6 octobre.

AVANT de retracer des jours trop funestes il faut se rappeler qu’à l’époque de la révolution depuis près d’un siècle, en France et dans le reste de l’Europe on jouissoit d’une sorte de tranquillité qui tendoit, il est vrai, au relâchement et la corruption, mais qui étoit en même temps la cause et l’effet de mœurs fort douces. Personne n’imaginoit, en 1789, qu’il existât des passions véhémentes sous ce repos apparent. Ainsi l’assemblée constituante s’est livrée sans crainte au généreux désir d’améliorer le sort du peuple. On ne l’avoit vu qu’asservi et l’on ne soupçonuoit pas ce qui n’a été que trop prouvé depuis, c’est que, la violence de la révolte étant toujours en proportion de l’injustice de l’esclavage, il falloit opérer en France les changemens avec d’autant plus de prudence que l’ancien régime avoit été plus oppresseur.

Les aristocrates diront qu’ils ont prévu tous nos malheurs ; mais les prédictions, provoquées par l’intérêt personnel ne font effet sur qui que ce soit. Revenons au tableau de la situation de la France, à l’approche des premiers forfaits dont tous les autres sont dérivés.

La direction générale des affaires à la cour étoit la même qu’avant la révolution du 14 juillet ; mais, les moyens de l’autorité royale se trouvant singulièrement diminués, le danger de provoquer une insurrection nouvelle devoit être encore plus grand. M. Necker savoit bien qu’il n’avoit pas la confiance entière du roi, ce qui l’affaiblissoit aux yeux des représentans du peuple ; mais il n’hésita point à sacrifier par degrés toute sa popularité à la défense du trône. Il n’y a point sur cette terre de plus grandes épreuves pour la morale que les emplois politiques ; car les argumens dont on peut se servir à ce sujet, pour concilier sa conscience avec son intérêt, sont sans nombre. Cependant le principe dont on ne doit guère s’écarter, c’est de porter ses secours aux faibles ; il est rare qu’on se trompe en se dirigeant sur cette boussole.

M, Necker pensoit que la plus parfaite sincérité envers les représentans du peuple étoit le meilleur calcul pour le roi ; il lui conseilloit de se servir de son veto pour refuser ce qui lui paroissoit devoir être rejeté ; de n’accepter que ce qu’il approuvait, et de motiver ses résolutions par des considérans qui pussent graduellement influer sur l’opinion publique. Déjà ce système avoit produit quelque bien, et peut-être, s’il eût été constamment suivi, aurait-il encore évité beaucoup de malheurs. Mais il étoit si naturel que le roi fut irrité de sa situation, qu’il prétoit l’oreille avec trop de complaisance à tous les projets qui satisfaisoient ses désirs, en lui offrant de prétendus moyens pour une contre-révolution. Il est bien difficile à un roi, héritier d’un pouvoir qui, depuis Henri IV, n’avoit pas été contesté, de se croire sans force au milieu de son royaume ; et le dévouement de ceux qui l’entourent doit exciter aisément ses espérances et ses illusions. La reine étoit encore plus susceptible de cette confiance ; et l’enthousiasme de ses gardes du corps et des autres personnes de sa cour lui parut suflisant pour faire reculer le flot populaire, qui s’avançoit toujours plus à mesure qu’on lui opposoit d’impuissantes digues.

Marie-Antoinette se présenta donc, comme Marie-Thérèse, aux gardes du corps à Versailles, pour leur recommander son auguste époux et ses enfants. Ils répondirent par des acclamations à cette prière, qui devoit en effet les émouvoir jusqu’au fond de l’âme ; mais il n’en falloit pas davantage pour exciter les soupçons de cette foule d’hommes exaltés par les nouvelles perspectives que leur offroit la situation des affaires. L’on répétoit à Paris, dans toutes les classes, que le roi vouloit partir, qu’il vouloit essayer une seconde fois de dissoudre l’assemblée ; et le monarque se trouva dans la plus périlleuse des situations. Il avoit excité l’inquiétude comme s’il eût été fort, et néanmoins tous les moyens de se défendre lui manquaient.

Le bruit se répandit que deux cent mille hommes se préparoient à marcher sur Versailles, pour amener à Paris le roi et l’assemblée nationale. Ils sont entourés, disait-on, des ennemis de la chose publique ; il faut les conduire au milieu des bons patriotes. Dès qu’on a trouvé, dans des temps de troubles, une phrase un peu spécieuse, les hommes de parti, et surtout les Français, trouvent un plaisir singulier à la répéter ; les argumens qu’on pourroit y opposer sont sans pouvoir sur leur esprit ; car ce qu’il leur faut, c’est de penser et de parler comme les autres, afin d’être certains d’en être applaudis. J’appris, le matin du 5 octobre, que le peuple marchoit sur Versailles ; mon père et ma mère y étoient établis. Je partis à l’instant pour aller les rejoindre, et je passai par une route peu fréquentée, sur laquelle je ne rencontrai personne. Seulement, en approchant de Versailles, je vis les piqueurs qui avoient accompagné le roi à la chasse, et je sus, en arrivant, qu’on lui avoit envoyé un exprès pour le supplier de revenir. Singulier pouvoir des habitudes dans la vie des cours ! le roi faisoit les mêmes choses, de la même manière et à la même heure que dans les temps les plus calmes ; la tranquillité d’âme que cela suppose lui a mérité l’admiration, quand les circonstances ne lui ont plus permis que les vertus des victimes. M. Necker monta très-vite au château, pour se rendre au conseil ; et ma mère, toujours plus effrayée par les nouvelles menaçantes qu’on apportoit de Paris, se rendit dans la salle qui précédoit celle où se tenoit le roi, afin de partager le sort de mon père, quoi qu’il arrivât. Je la suivis, et je trouvai cette salle remplie d’un grand nombre de personnes, attirées là par des sentimens bien divers.

Nous vîmes passer Mounier, qui venait, fort à contre-cœur, exiger, comme président de l’assemblée constituante, la sanction royale pure et simple à la déclaration des droits. Le roi en avoit, pour ainsi dire, littéralement admis les maximes ; mais il attendoit, avoit il dit, leur application pour y apposer son consentement. L’assemblée s’étoit révoltée contre ce léger obstacle à ses volontés ; car il n’y a rien de si violent en France que la colère qu’on a contre ceux qui s’avisent de résister sans être les plus forts.

Chacun se demandoit dans la salle où nous étions réunis, si le roi partiroit ou non. On apprit d’abord qu’il avoit commandé ses voitures, et que le peuple de Versailles les avoit dételées ensuite qu’il avoit ordonné au régiment de Flandre, alors en garnison à Versailles de prendre les armes, et que ce régiment s’y étoit refusé. Nous avons su depuis qu’on avoit délibéré dans le conseil, si le roi se retireroit dans une province ; mais, comme le trésor royal manquoit d’argent, que la disette de blés étoit telle qu’on ne pouvoit faire aucun rassemblement de troupes, et que l’on n’avoit rien préparé pour s’assurer des régimens dont on croyoit encore pouvoir disposer, le roi craignoit de s’exposer à tout en s’éloignant ; il étoit d’ailleurs convaincu que, s’il partoit l’assemblée donneroit la couronne au duc d’Orléans. Mais l’assemblée n’y songeoit pas, même à cette époque ; et, lorsque le roi consentit, dix-huit mois après, au voyage de Varennes, il dut voir qu’il n’avoit eu aucune raison de crainte à cet égard. M. Necker n’étoit pas d’avis que la cour s’en allât ainsi sans aucun secours qui pût assurer le succès de cette démarche décisive ; mais il offrit pourtant au roi de le suivre, s’il s’y décidait, prêt à lui dévouer sa fortune et sa vie, quoiqu’il sût bien quelle seroit sa situation, en conservant ses principes au milieu de courtisans qui n’en connaissent qu’un en politique comme en religion, l’intolérance.

Le roi ayant succombé à Paris sous le glaive des factieux, il est naturel que ceux qui ont été d’avis de son départ, le 5 octobre, s’en glorifient ; car on peut toujours dire ce qu’on veut des bons effets d’un conseil qui n’a pas été suivi. Mais, outre qu’il étoit peut-être déjà impossible au roi de sortir de Versailles, il ne faut point oublier que M. Necker, en admettant la nécessité de venir à Paris, proposoit en même temps que le roi marchât désormais sincèrement avec la constitution, et ne s’appuyât que sur elle ; sans cela l’on s’exposoit, quoi qu’on fit, aux plus grands malheurs. Le roi, tout en se déterminant à rester, pouvoit encore prendre le parti de se mettre à la tête des gardes du corps, et de repousser la force par la force. Mais Louis XVI se faisoit un scrupule religieux d’exposer la vie des François pour sa défense personnelle ; et son courage, dont on ne sauroit douter quand on l’a vu périr, ne le portoit jamais à aucune résolution spontanée. D’ailleurs, à cette époque, un succès même ne l’auroit pas sauvé ; l’esprit public étoit dans le sens de la révolution, et c’est en étudiant le cours des choses qu’on parvient à prévoir, autant que cela est donné à l’esprit humain, les événemens que les esprits vulgaires voudroient faire passer pour le résultat du hasard ou de l’action inconsidérée de quelques hommes.

Le roi se résolut donc à attendre l’armée, ou plutôt la foule parisienne, qui déjà s’étoit mise en marche ; et tous les regards se tournoient vers le chemin qui étoit en face des croisées. Nous pensions que les canons pourroient d’abord se diriger contre nous, et cela nous faisoit assez de peur ; mais cependant aucune femme, dans une aussi grande circonstance, n’eut l’idée de s’éloigner.

Tandis que cette masse s’avançoit sur nous, on annonçoit l’arrivée de M. de la Fayette, à la tête de la garde nationale, et c’étoit sans doute un motif pour se tranquilliser. Mais il avoit résisté long-temps au désir de la garde nationale, et ce n’étoit que par un ordre exprès de la commune de Paris qu’il avoit marché, pour prévenir par sa présence les malheurs dont on étoit menacé. La nuit approchait, et la frayeur s’accroissoit avec l’obscurité, lorsque nous vîmes entrer dans le palais M. de Chinon, qui, depuis, sous le nom de duc de Richelieu, a si justement acquis une grande considération. Il étoit paie, défait, vêtu presque comme un homme du peuple ; c’étoit la première fois qu’un tel costume entroit dans la demeure des rois, et qu’un aussi grand seigneur que M. de Chinon se trouvoit réduit à le porter. Il avoit marché quelque temps de Paris à Versailles, confondu dans la foule, pour entendre les propos qui s’y tenaient, et il s’en étoit séparé à moitié chemin, afin d’arriver à temps pour prévenir la famille royale de ce qui se passait. Quel récit que le sien ! Des femmes et des enfans armés de piques et de faux se pressoient de toutes parts. Les dernières classes du peuple étoient encore plus abruties par l’ivresse que par la fureur. Au milieu de cette bande infernale, des hommes se vantoient d’avoir reçu le nom de coupe-têtes, et promettoient de le mériter. La garde nationale marchoit avec ordre, obéissoit à son chef, et n’exprimoit que le désir de ramener à Paris le roi et l’assemblée. Enfin M. de la Fayette entra dans le château, et traversa la salle où nous étions, pour se rendre chez le roi. Chacun l’entouroit avec ardeur, comme s’il eût été le maître des événements, et déjà le parti populaire étoit plus fort que son chef ; les principes cédoient aux factions, ou plutôt ne leur servoient plus que de prétexte.

M. de la Fayette avoit l’air très-calme ; personne ne l’a jamais vu autrement ; mais sa délicatesse souffroit de l’importance de son rôle ; il demanda les postes intérieurs du château, pour en garantir la sûreté. On se contenta de lui accorder ceux du dehors. Ce refus étoit simple, puisque les gardes du corps ne devoient point être déplacés ; mais le plus grand des malheurs faillit en résulter. M. de la Fayette sortit de chez le roi en nous rassurant tous ; chacun se retira chez soi après minuit ; il sembloit que c’étoit bien assez de la crise de la journée, et l’on se crut en parfaite sécurité, comme il arrive presque toujours quand on a long-temps éprouvé une grande crainte, et qu’elle ne s’est pas réalisée. M. de la Fayette, à cinq heures du matin, pensa que tous les dangers étoient passés, et s’en fia aux gardes du corps, qui avoient répondu de l’intérieur du château. Une issue qu’ils avoient oublié de fermer permit aux assassins de pénétrer. On a vu le même hasard favoriser deux conspira-lions en Russie, dans les momens où la surveillance étoit la plus exacte et les circonstances extérieures les plus calmes ; il est donc absurde de reprocher à M. de la Fayette un événement si difficile à supposer. À peine en fut-il instruit, qu’il se précipita au secours de ceux qui étoient menacés, avec une chaleur qui fut reconnue dans le moment même, avant que la calomnie eût combiné ses poisons.

Le 6 octobre, de grand matin, une femme très-âgée, la mère du comte de Choiseul-Gouffier, auteur du charmant Voyage en Grèce, entra dans ma chambre ; elle venait, dans son effroi, se réfugier chez nous, quoique nous n’eussions jamais eu l’honneur de la voir. Elle m’apprit que des assassins avoient pénétré jusqu’à l’antichambre de la reine, qu’ils avoient massacré quelques-uns de ses gardes à sa porte, et que, réveillée par leurs cris, elle n’avoit pu sauver sa propre vie qu’en fuyant dans l’appartement du roi par une issue dérobée. Je sus en même temps que mon père étoit déjà parti pour le château, et que ma mère se disposoit à le suivre ; je me hâtai de l’accompagner. Un long corridor conduisoit du contrôle général où nous demeurions, jusqu’au château ; en approchant, nous entendîmes des coups de fusil dans les cours ; et, comme nous traversions la galerie, nous vîmes sur le plancher des traces récentes de sang. Dans la salle suivante, les gardes du corps embrassoient les gardes nationaux avec cette effusion qu’inspire toujours le trouble des grandes circonstances ; ils échangeoient leurs marques distinctives ; les gardes nationaux portoient la bandoulière des gardes du corps, et les gardes du corps la cocarde tricolore ; tous crioient alors avec transport : Vive la Fayette ! parce qu’il avoit sauvé la vie des gardes du corps, menacés par la populace. Nous passâmes au milieu de ces braves gens, qui venoient de voir périr leurs camarades, et s’attendoient au même sort. Leur émotion contenue, mais visible, arrachoit des larmes aux assistants. Mais, plus loin, quelle scène !

Le peuple exigeait, avec de grandes clameurs, que le roi et sa famille se transportassent à Paris ; on annonça de leur part qu’ils y consentaient, et les cris et les coups de fusil que nous entendions étoient des signes de réjouissance de la troupe parisienne. La reine parut alors dans le salon ; ses cheveux étoient en désordre, sa figure étoit pâle, mais digne, et tout, dans sa personne, frappoit l’imagination ; le peuple demanda qu’elle se montrât sur le balcon ; et comme toute la cour appelée la Cour de marbre étoit remplie d’hommes qui tenoient en main des armes à feu, on put apercevoir dans la physionomie de la reine ce qu’elle redoutait. Néanmoins elle s’avança, sans hésiter, avec ses deux enfans qui lui servoient de sauvegarde.

La multitude parut attendrie en voyant la reine comme mère, et les fureurs politiques s’apaisèrent à cet aspect ; ceux qui, la nuit même, avoient peut-être voulu l’assassiner, portèrent son nom jusqu’aux nues.

Le peuple en insurrection est inaccessible d’ordinaire au raisonnement, et l’on n’agit sur lui que par des sensations aussi rapides que les coups de l’électricité, et qui se communiquent de même. Les masses sont, suivant les circonstances, meilleures ou plus mauvaises que les individus qui les composent ; mais dans quelque disposition qu’elles soient, on ne peut les porter au crime comme à la vertu, qu’en faisant usage d’une impulsion naturelle.

La reine, en sortant du balcon, s’approcha de ma mère, et lui dit, avec des sanglots étouffés ; Ils vont nous forcer, le roi et moi, à nous rendre à Paris, avec les têtes de nos gardes du corps portées devant nous au bout de leurs piques. Sa prédiction faillit s’accomplir. Ainsi la reine et le roi furent amenés dans leur capitale. Nous revînmes à Paris par une autre route, qui nous éloignoit de cet affreux spectacle ; c’étoit à travers le bois de Boulogne que nous passâmes, et le temps étoit d’une rare beauté ; l’air agitoit à peine les arbres, et le soleil avoit assez d’éclat pour ne laisser rien de sombre dans la campagne ; aucun objet extérieur ne répondoit à notre tristesse. Combien de fois ce contraste, entre la beauté de la nature et les souffrances imposées par les hommes, ne se renouvelle-t-il pas dans le cours de la vie !

Le roi se rendit à l’Hôtel de ville, et la reine y montra la présence d’esprit la plus remarquable. Le roi dit au maire : Je viens avec plaisir au milieu de ma bonne ville de Paris ; la reine ajouta : Et avec confiance. Ce mot étoit heureux, bien qu’hélas ! l’événement ne l’oit pas justifié. Le lendemain, la reine reçut le corps diplomatique et les personnes de sa cour ; elle ne pouvoit prononcer une parole sans que les sanglots la suffoquassent, et nous étions de même dans l’impossibilité de lui répondre.

Quel spectacle en effet que cet ancien palais des Tuileries, abandonné depuis plus d’un siècle par ses augustes hôtes ! La vétusté des objets extérieurs agissoit sur l’imagination, et la faisoit errer dans les temps passés. Comme on étoit loin de prévoir l’arrivée de la famille royale, très-peu d’appartemens étoient habitables, et la reine avoit été obligée de faire dresser des lits de camp pour ses enfans dans la chambre même où elle recevoit ; elle nous en fit des excuses, en ajoutant : Vous savez que je ne m’attendais pas à venir ici. Sa physionomie étoit belle et irritée ; on ne peut l’oublier quand on l’a vue.

Madame Elisabeth, sœur du roi, sembloit tout à la fois calme sur son propre sort, et agitée pour celui de son frère et de sa belle-sœur. Le courage se manifestoit en elle par la résignation religieuse ; et cette vertu, qui ne suffit pas toujours aux hommes, est de l’héroïsme dans une femme.