Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/XVI

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 375-379).
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CHAPITRE XVI.

De la fédération du 14 juillet 1790.

MALGRÉ les fautes que nous venons d’indiquer, l’assemblée constituante avoit opéré tant de bien, et triomphé de tant de maux, qu’elle étoit adorée de la France presque entière. Il falloit une grande connaissance des principes de la législation politique, pour s’apercevoir de tout ce qui manquoit à l’œuvre de la constitution, et l’on jouissoit de la liberté, quoique les précautions prises pour sa durée ne fussent pas bien combinées. La carrière ouverte à tous les talens excitoit l’émulation générale ; les discussions d’une assemblée éminemment spirituelle, le mouvement varié de la liberté de la presse, la publicité sous tous les rapports essentiels, délivroient de ses chaînes l’esprit François, le patriotisme François, enfin toutes les qualités énergiques dont on a vu depuis des résultats quelquefois cruels, mais toujours gigantesques. On respiroit plus librement, il y avoit plus d’air dans la poitrine, et l’espoir indéfini d’un bonheur sans entraves s’étoit emparé de la nation dans sa force, comme il s’empare des hommes dans leur jeunesse, avec illusion et sans prévoyance. La principale inquiétude de l’assemblée constituante ayant pour objet les dangers que les troupes de ligne pouvoient faire courir un jour à la liberté, il étoit naturel qu’elle cherchât de toutes les manières à captiver les milices nationales, puisqu’elle les regardoit avec raison comme la force armée des citoyens ; d’ailleurs elle étoit si sûre de l’opinion publique en 1790, qu’elle aimoit à s’entourer des soldats de la patrie. Les troupes de ligne sont une invention tout-à-fait moderne, et dont le véritable but est de mettre entre les mains des rois un pouvoir indépendant des peuples. C’est de l’institution des gardes nationales en France qu’est résultée dans la suite la conquête de l’Europe continentale ; mais l’assemblée constituante alors étoit très-loin de souhaiter la guerre, car elle avoit beaucoup trop de lumières pour ne pas préférer à tout la liberté ; et cette liberté est inconciliable avec l’esprit d’envahissement et les habitudes militaires.

Les quatre-vingt-trois départemens envoyèrent des députés de leurs gardes nationales pour prêter serment à la constitution nouvelle. Elle n’étoit pas encore achevée, il est vrai ; mais les principes qu’elle consacroit avoient pour eux l’assentiment universel. L’enthousiasme patriotique étoit si vif, que tout Paris se portoit en foule à la fédération de 1790, comme l’année précédente à la destruction de la Bastille.

C’étoit dans le Champ de Mars, en face de l’École militaire, et non loin de l’Hôtel des Invalides, que la réunion des milices nationales devoit avoir lieu. Il falloit élever autour de cette vaste enceinte des tertres de gazon pour y placer les spectateurs. Des femmes du premier rang se joignirent à la multitude des travailleurs volontaires qui venoient concourir aux préparatifs de cette fête. Devant l’École militaire, en face de la rivière qui borde le Champ de Mars, on avoit placé des gradins avec une tente pour servir d’abri au roi, à la reine et à toute la cour. Quatre-vingt-trois lances plantées en terre, et auxquelles étoient suspendues les bannières de chaque département, formoient un grand cercle dont l’amphithéâtre où devoit s’asseoir la famille royale faisoit partie. On voyoit à l’autre extrémité un autel préparé pour la messe, que M. de Talleyrand, alors évêque d’Autun, célébra dans cette grande circonstance. M. de la Fayette s’approcha de ce même autel pour y jurer fidélité à la nation, à la loi et au roi ; et le serment et l’homme qui le prononçoit excitèrent un grand sentiment de confiance. Les spectateurs étoient dans l’ivresse ; le roi et la liberté leur paroissoient alors complètement réunis. La monarchie limitée a toujours été le véritable vœu de la France ; et le dernier mouvement d’un enthousiasme vraiment national s’est fait voir à cette fédération de 1790.

Toutefois, les personnes capables de réflexion étoient loin de se livrer à la joie générale. Je voyais dans la physionomie de mon père une profonde inquiétude ; dans le moment où l’on croyoit fêter un triomphe, peut-être sentait-il qu’il n’y avoit déjà plus de ressources. M. Necker ayant sacrifié sa popularité tout entière à la défense des principes d’une monarchie libre et limitée, M. de la Fayette devoit être dans ce jour le premier objet de l’affection du peuple ; il inspiroit à la garde nationale un dévouement très-exalté ; mais, quelle que fût son opinion politique, s’il avoit voulu s’opposer à l’esprit du temps, son pouvoir eut été brisé. Les idées régnoient à cette époque, et non les individus. La terrible volonté de Bonaparte lui-même n’auroit pu rien contre la direction des esprits ; car les François alors, loin d’aimer le pouvoir militaire, auroient obéi bien plus volontiers à une assemblée qu’à un général.

Le respect pour la représentation nationale, première base d’un gouvernement libre, existoit dans toutes les têtes en 1790, comme si cette représentation eût daté d’un siècle, et non d’une année. En effet, si les vérités d’un certain ordre se reconnaissent, au lieu de s’apprendre, il doit suffire de les montrer aux hommes pour qu’ils s’y attachent.