Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/XVII

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 380-384).

CHAPITRE XVII.

Ce qu’étoit la société de Paris pendant l’assemblée
constituante.

LES étrangers ne sauroient concevoir le charpie et l’éclat tant vanté de la société de Paris, s’ils n’ont vu la France que depuis vingt ans ; mais on peut dire avec vérité, que jamais cette société n’a été aussi brillante et aussi sérieuse tout ensemble, que pendant les trois ou quatre premières années de ta révolution, à compter de 1788 jusqu’à la fin de 1791. Comme les affaires politiques étoient encore entre les mains de la première classe, toute la vigueur de la liberté et toute la grâce de la politesse ancienne se réunissoient dans les mêmes personnes. Les hommes du tiers état, distingues par leurs lumières et leurs talens, se joignoient à ces gentilshommes plus fiers de leur propre mérite que des privilèges de leur corps ; et les plus hautes questions que l’ordre social ait jamais fait naitre étoient traitées par les esprits les plus capables de les entendre et de les discuter.

Ce qui nuit aux agrémens de la société en Angleterre, ce sont les occupations et les intérêts d’un état depuis long-temps représentatif. Ce qui rendoit au contraire la société Françoise un peu superficielle, c’étoient les loisirs de la monarchie. Mais tout à coup la force de la liberté vint se mêler à l’élégance de l’aristocratie ; dans aucun pays ni dans aucun temps, l’art de parler sous toutes ses formes n’a été aussi remarquable que dans les premières années de la révolution.

Les femmes en Angleterre sont accoutumées à se taire devant les hommes, quand il est question de politique ; les fenunes en France dirigeoient chez elles presque toutes les conversations, et leur esprit s’étoit formé de bonne heure à la facilité que ce talent exige. Les discussions sur les affaires publiques étoient donc adoucies par elles, et souvent entremêlées de plaisanteries aimables et piquantes. L’esprit de parti, il est vrai, divisoit la société ; mais chacun vivoit avec les siens.

À la cour, les deux bataillons de la bonne compagnie, l’un fidèle à l’ancien régime, et l’autre partisan de la liberté, se rangeoient en présence, et ne s’approchoient guère. Il m’arrivoit quelquefois, par esprit d’entreprise, d’essayer quelques mélanges des deux partis, en faisant dîner ensemble les hommes les plus spirituels des bancs opposés ; car on s’entend presque toujours aune certaine hauteur ; mais les choses devenoient trop graves pour que cet accord, même momentané, pût se renouveler facilement.

L’assemblée constituante, comme je l’ai déjà dit, ne suspendit pas un seul jour la liberté de la presse. Ainsi ceux qui souffroient de se trouver constamment en minorité dans l’assemblée, avoient au moins la satisfaction de se moquer de tout le parti contraire. Leurs journaux faisoient de spirituels calembours sur les circonstances les plus importantes ; c’étoit l’histoire du monde changé en commérage. Tel est partout le caractère de l’aristocratie des cours. Néanmoins, comme les violences qui avoient signalé les commencemens de la révolution s’étoient promptement apaisées, et qu’aucune confiscation, aucun jugement révolutionnaire n’avoient eu lieu, chacun conservoit encore assez de bien-être pour se livrer au développement entier de son esprit ; les crimes dont on a souillé depuis la cause des patriotes, n’oppressoient pas alors leur âme ; et les aristocrates n’avoient point encore assez souffert pour qu’on n’osât plus même avoir raison contre eux.

Tout étoit en opposition dans les intérêts, dans les sentiments, dans la manière de penser ; mais, tant que les échafauds n’avoient point été dressés, la parole étoit encore un médiateur acceptable entre les deux partis. C’est la dernière fois, hélas ! que l’esprit françois se soit montré dans tout son éclat ; c’est la dernière fois, et à quelques égards aussi la première, que la société de Paris ait pu donner l’idée de cette communication des esprits supérieurs entre eux, la plus noble jouissance dont la nature humaine soit capable. Ceux qui ont vécu dans ce temps ne sauroient s’empêcher d’avouer qu’on n’a jamais vu ni tant de vie ni tant d’esprit nulle part ; l’on peut juger, par la foule d’hommes de talent que les circonstances développèrent alors, ce que seroient les François s’ils étoient appelés à se mêler des affaires publiques, dans la route tracée par une constitution sage et sincère.

On peut mettre en effet dans les institutions politiques une sorte d’hypocrisie qui condamne, dès qu’on se trouve en société, à se taire ou à tromper. La conversation en France est aussi gâtée depuis quinze ans par les sophismes de l’esprit de parti et par la prudence de la bassesse qu’elle étoit franche et spirituelle lorsqu’on abordoit hardiment toutes les questions les plus importantes ; on n’éprouvoit alors qu’une crainte, celle de ne pas mériter assez l’estime publique et cette crainte agrandit les facultés au lieu de les comprimer.