Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/XXI

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 407-414).
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CHAPITRE XXI.

Départ du roi, le 21 juin 1791.

LOUIS XVI auroit accepté de bonne foi la constitution angloise, si elle lui avoit été présentée réellement, et avec le respect qu’on doit au chef de l’état ; mais l’on blessa toutes ses affections, surtout par trois décrets qui étoient plutôt nuisibles qu’utiles à la cause de la nation. On abolit droit de faire grâce, ce droit qui doit exister dans toute société civilisée, et qui ne peut appartenir qu’à la couronne dans une monarchie on exigea des prêtres un serment a la constitution civile du clergé, sous peine de la perte de leurs appointons ; et Ion voulut ôter la régence à la reine.

Le plus grand tort peut-être de l’assemblée constituante fut, comme nous l’avons déjà dit, de vouloir créer un clergé dans sa dépendance, ainsi que l’ont fait plusieurs souverains absolus. Elle s’écarta, dans ce but, du système parfait de raison sur lequel elle devoit s’appuyer. Elle provoqua la conscience et l’honneur des ecclésiastiques à résister. Or, les amis de la liberté s’égarent toutes les fois qu’on peut les combattre avec des sentimens généreux, car la vraie liberté ne sauroit avoir d’opposans que parmi ceux qui veulent usurper ou servir ; et cependant le prêtre qui refusoit un serment théologique exigé par la menace, agissoit plus en homme libre que ceux qui tâchoient de le faire mentir à son opinion.

Enfin le troisième décret, celui de la régence, ayant pour but d’écarter la reine, qui étoit suspecte au parti populaire, devait, par divers motifs, offenser personnellement Louis XVI. Ce décret le déclaroit premier fonctionnaire public^ titre très-inconvenable pour un roi, car tout fonctionnaire doit être responsable ; et il faut nécessairement faire entrer dans la monarchie héréditaire un sentiment de respect qui s’allie avec l’inviolabilité de la personne du souverain. Ce respect n’exclut pas le pacte mutuel entre le roi et la nation, pacte qui de tout temps a existé, soit tacitement, soit authentiquement ; mais la raison et la délicatesse peuvent toujours s’accorder, quand on le veut réellement.

Le second article du décret sur la régence étoit condamnable par des motifs semblables à ceux que nous avons déjà énoncés ; on y déclaroit que le roi seroit déchu du trône, s’il sortoit de France. C’étoit prononcer ce qui ne doit pas être prévu, le cas où l’on pourroit destituer un roi. Les vertus et les institutions républicaines élèvent très-haut les peuples à qui leur situation permet d’en jouir ; mais, dans les états monarchiques, le peuple se déprave, si on l’accoutume à ne pas respecter l’autorité qu’il a reconnue. Un code pénal contre un monarque est une idée sans application, que ce monarque soit fort ou qu’il soit faible. Dans le second cas, le pouvoir qui le renverse ne s’en tient pas à la loi, de quelque manière qu’on l’oit conçue.

C’est donc sous le seul rapport de la prudence qu’on doit juger le parti que prit le roi en s’échappant des Tuileries, le 21 juin 1791. On avoit certes assez de torts envers lui à cette époque, pour qu’il eût le droit de quitter la France ; et peut-être rendait-il un grand service aux amis mêmes de la liberté, en faisant cesser une situation hypocrite ; car leur cause étoit gâtée par les vains efforts qu’ils faisoient pour persuader à la nation que les actes politiques du roi, depuis son arrivée à Paris, étoient volontaires, quand on voyoit clairement qu’ils ne l’étoient pas.

M. Fox me dit en Angleterre, en 1793, qu’à l’époque du départ du roi pour Varennes, il auroit souhaité qu’on le laissât sortir en paix, et que l’assemblée constituante proclamât la république. La France au moins ne se seroit pas souillée des crimes commis depuis envers la famille royale ; et, soit que la république pût ou non réussir dans un grand état, il valoit toujours mieux que d’honnêtes gens en fissent l’essai. Mais ce qu’on devoit craindre le plus arriva ; l’arrestation du roi et de sa famille.

Un voyage qui exigeoit tant d’adresse et de rapidité, fut arrangé presque comme dans un temps ordinaire ; et l’étiquette est si puissante dans les cours, qu’on ne sut pas s’en débarrasser même dans la plus périlleuse des circonstances ; il avint de là que l’entreprise manqua.

Quand l’assemblée constituante apprit le départ du roi, son attitude fut très-ferme et très-convenable ; ce qui lui avoit manqué jusqu’à ce jour, c’étoit un contre-poids à sa toute-puissance. Malheureusement les François n’apprennent en politique la raison que par la force. Une idée vague de danger planoit sur l’assemblée ; il se pouvoit que le roi se rendit à Montmédy, comme il en avoit le dessein, et qu’il fut aidé par des troupes étrangères ; il se pouvoit qu’un grand parti se déclarât pour lui dans l’intérieur. Enfin les inquiétudes faisoient cesser les exagérations, et parmi les députés du parti populaire, tel qui avoit crié à la tyrannie quand on lui proposoit la constitution anglaise, y auroit souscrit bien volontiers alors.

Jamais on ne sauroit se consoler de l’arrestation du roi à Varennes ; des fautes irréparables, des forfaits dont on doit long-temps rougir, ont altéré le sentiment de la liberté dans les âmes les plus faites pour l’éprouver. Si le roi avoit passé la frontière, peut-être une constitution raisonnable serait-elle sortie de la lutte entre les deux partis. Il falloit avant tout, s’écriera-t-on, éviter la guerre civile. Avant tout, non ; beaucoup d’autres fléaux sont encore plus à craindre. Des vertus généreuses se développent dans ceux qui combattent pour leur opinion, et il est plus naturel de verser son sang en la défendant, que pour l’un des milliers d’intérêts politiques, causes habituelles des guerres. Sans doute il est cruel de se battre contre ses concitoyens ; mais il est bien plus horrible encore d’être opprimé par eux ; et ce qu’il faut surtout éviter à la France, c’est le triomphe complet d’un parti. Car une longue habitude de la liberté est nécessaire, pour que le sentiment de la justice ne soit point altéré par l’orgueil de la puissance.

Le roi laissa, en s’en allant, un manifeste qui contenoit les motifs de son départ ; il rappeloit les traitemens qu’on lui avoit fait éprouver, et déclaroit que son autorité étoit tellement réduite, qu’il n’avoit plus les moyens de gouverner. Au milieu de ces plaintes si légitimes, il ne falloit pas insérer quelques observations trop minutieuses sur le mauvais état du château des Tuileries ; il est très-difficile aux souverains héréditaires de ne pas se laisser dominer par les habitudes, dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances de leur vie ; mais c’est peut-être pour cela même qu’ils sont plus propres que les chefs électifs au règne des lois et de la paix. Le manifeste de Louis XVI finissoit par cette assurance mémorable, qu’en recouvrant son indépendance, il vouloit la consacrer à fonder la liberté du peuple françois sur des bases inébranlables. Tel étoit le mouvement des esprits alors, que personne, ni le roi lui-même, n’envisageoit comme possible le rétablissement d’une monarchie sans limites.

Dès que l’on sut dans l’assemblée que la famille royale avoit été arrêtée à Varennes, on y envoya des commissaires, parmi lesquels étoient Péthion et Barnave. Péthion, homme sans lumières et sans élévation d’âme, vit le malheur des plus touchantes victimes sans en être ému ; Barnave sentit une respectueuse pitié pour le sort de la reine en particulier ; et, dès cet instant, lui, Duport, Lameth, Regnault de Saint-Jean d’Angely, Chapelier, Thouret, etc., réunirent tous leurs moyens à ceux de M. de la Fayette, pour relever la monarchie renversée.

Le roi et sa famille firent, à leur retour de Varennes, leur entrée funèbre dans Paris ; les habits de la reine et ceux du roi étoient couverts de poussière ; les deux enfans de la race royale regardoient avec étonnement ce peuple entier qui se montroit en maître devant ses maîtres abattus. Madame Elisabeth paroissoit au milieu de cette illustre famille, comme un être déjà sanctifié, qui n’a plus rien de commun avec la terre. Trois gardes du corps, placés sur le siège de la voiture, se voyoient exposés, à chaque instant, au risque d’être massacrés, et des députés de l’assemblée constituante se mirent plusieurs fois entre eux et les furieux qui vouloient les faire périr. C’est ainsi que, le roi retourna dans le palais de ses pères. Hélas ! quel triste présage ! ci comme il fut accompli !